Chapitre 17
Une fois sur l’autre rive de la Sambre, on mit les armes en faisceaux dans un verger, et chacun put allumer sa pipe et respirer en regardant les hussards, les chasseurs, l’artillerie et l’infanterie défiler d’heure en heure sur le pont et prendre position dans la plaine.
Sur notre front se trouvait une forêt de hêtres ; elle s’étendait du côté de Fleurus, et pouvait avoir trois lieues d’un bout à l’autre. On voyait à l’intérieur de grandes places jaunes ; c’étaient des chaumes, et même des carrés de blé, au lieu de ronces, de genêts et de bruyères comme chez nous. Une vingtaine de maisons, vieilles et décrépites, dépassaient le pont, car le Châtelet est un village très grand, plus grand que la ville de Saverne.
Entre les bataillons et les escadrons, qui défilaient toujours, arrivaient des femmes, des hommes, des enfants, avec des cruches de bière vineuse, du pain et de l’eau-de-vie blanche très forte, qu’ils nous vendaient moyennant quelques sous. Buche et moi nous cassâmes une croûte en regardant ces choses, et même en riant avec les filles, qui sont blondes et très jolies dans ce pays.
Tout proche de nous se découvrait le petit village de Catelineau, et, sur notre gauche, bien loin, entre le bois et la rivière, le village de Gilly.
La fusillade, les coups de canon et les feux de peloton roulaient toujours dans cette direction. La nouvelle arriva bientôt que les Prussiens, repoussés de Charleroi par l’Empereur, s’étaient mis en carrés au coin de la forêt. De minute en minute, on s’attendait à marcher pour leur couper la retraite. Mais entre sept et huit heures, la fusillade cessa ; les Prussiens s’étaient retirés sur Fleurus, après avoir perdu l’un de leurs carrés ; le reste s’était sauvé dans le bois ; et nous vîmes arriver deux régiments de dragons. Ils prirent position à notre droite le long de la Sambre.
Le bruit courut quelques instants après que le général Le Tort, de la garde, venait de recevoir une balle dans le ventre, à l’endroit même où, dans sa jeunesse, il menait paître le bétail d’un fermier. Que de choses étonnantes on voit dans la vie ! Ce général avait combattu partout en Europe depuis vingt ans, et c’est là que la mort l’attendait.
Il pouvait être huit heures du soir, et l’on pensait que nous resterions au Châtelet jusqu’après le défilé de nos trois divisions. Un vieux paysan chauve, en blouse bleue et bonnet de coton, sec comme une chèvre, qui se trouvait avec nous, disait au capitaine Grégoire que de l’autre côté du bois, dans un fond, se trouvaient le village de Fleurus et celui de Lambusart, plus petit et sur la droite ; que depuis au moins trois semaines les Prussiens avaient des hommes dans ces villages ; qu’il en était même arrivé d’autres la veille et l’avant-veille. Il nous disait aussi que le long d’une grande route blanche, bordée d’arbres, qu’on voyait filer tout droit à deux bonnes lieues sur notre gauche, les Belges et les Hanovriens avaient des postes à Gosselies et aux Quatre-Bras ; – que c’était la grande route de Bruxelles, où les Anglais, les Hanovriens, les Belges avaient toutes leurs forces ; tandis que les Prussiens, à quatre ou cinq lieues sur la droite, occupaient la route de Namur ; qu’entre eux et les Anglais, du plateau des Quatre-Bras jusque sur le plateau de Ligny, en arrière de Fleurus, s’étendait une bonne chaussée, où leurs estafettes allaient et venaient du matin au soir, de sorte que les Anglais apprenaient toutes les nouvelles des Prussiens, et les Prussiens toutes celles des Anglais ; qu’ils pouvaient ainsi se secourir les uns les autres, en s’envoyant des hommes, des canons et des munitions par cette chaussée.
Naturellement, en entendant cela, l’idée me vint tout de suite que nous n’avions rien de mieux à faire que de prendre cette grande traverse, pour les empêcher de s’aider ; cela vous tombait sous le bon sens, et je n’étais pas le seul auquel cette idée venait ; mais on ne disait rien dans la crainte d’interrompre ce vieux. Au bout de cinq minutes, la moitié du bataillon était en cercle autour de lui. Il fumait une pipe de terre et nous montrait toutes les positions avec son tuyau ; étant commissionnaire pour les paquets entre le Châtelet, Fleurus et Namur, il connaissait les moindres détails du pays et voyait journellement ce qui s’y passait. Il se plaignait beaucoup des Prussiens, disant que c’était des êtres fiers, insolents, dangereux pour les femmes ; qu’on ne pouvait jamais les contenter, et que les officiers se vantaient de nous avoir ramenés depuis Dresde jusqu’à Paris, en nous faisant courir devant eux comme des lièvres.
Voilà ce qui m’indigna ! Je savais qu’ils avaient été deux contre un à Leipzig, que les Russes, les Autrichiens, les Saxons, les Bavarois, les Wurtembergois, les Suédois, toute l’Europe nous avait accablés, lorsque les trois quarts de notre armée étaient malades du typhus, du froid, de la faim, des marches et des contre-marches ; ce qui ne nous avait pas encore empêché de leur passer sur le ventre à Hanau, et de les battre cinquante fois, un contre trois, en Champagne, en Alsace, dans les Vosges et partout. Ces vanteries des Prussiens me révoltaient ; je pris leur race en horreur, et je pensai :
« Ce sont pourtant des gueux pareils qui vous aigrissent le sang ! »
Ce vieux disait aussi que les Prussiens répétaient sans cesse qu’ils allaient bientôt se réjouir à Paris, en buvant les bons vins de France, et que l’armée française n’était qu’une bande de brigands.
En entendant cela, je m’écriai en moi-même :
« Joseph, maintenant, c’est trop fort… tu n’auras plus de pitié… C’est l’extermination de l’extermination ! »
Neuf heures et demie sonnaient au village du Châtelet, les hussards sonnaient la retraite et chacun s’arrangeait derrière une haie, derrière un rucher ou dans un sillon pour dormir, lorsque le général de brigade Schœffer vint donner l’ordre au bataillon de se porter de l’autre côté du bois, en avant-garde. Je vis aussitôt que notre malheureux bataillon allait toujours être en avant-garde comme en 1813. C’est triste pour un régiment d’avoir de la réputation ; les hommes changent, mais le numéro reste. Le 6e léger avait un bien beau numéro, et je savais ce que cela coûte d’avoir un si beau numéro !
Ceux d’entre nous qui avaient envie de dormir n’eurent pas longtemps sommeil ; car lorsqu’on sait l’ennemi très proche et qu’on se dit : « Les Prussiens sont peut-être là, qui nous attendent embusqués dans ce bois ! » cela vous fait ouvrir l’œil.
Quelques hussards déployés en éclaireurs à droite et à gauche du chemin précédaient la colonne. Nous marchions au pas ordinaire, nos capitaines dans l’intervalle des compagnies, et le commandant Gémeau à cheval, au milieu du bataillon, sur sa petite jument grise.
Avant de partir, chaque homme avait reçu sa miche de trois livres et deux livres de riz ; c’est ainsi que la campagne s’ouvrit pour nous.
Il faisait un clair de lune magnifique, tout le pays et même la forêt, à trois quarts de lieue devant nous, brillait comme de l’argent. Malgré moi, je songeais au bois de Leipzig où j’avais glissé dans un trou de terre glaise avec deux hussards prussiens, pendant que le pauvre Klipfel était haché plus loin en mille morceaux ; cette idée me rendait très attentif. – Personne ne parlait ; Buche lui-même dressait la tête, en serrant les dents, et Zébédé, sur la gauche de la compagnie, ne regardait pas de mon côté, mais dans l’ombre des arbres, comme tout le monde.
Il nous fallut près d’une heure pour arriver au bois ; à deux cents pas, on cria : « Halte ! » Les hussards se replièrent sur les flancs du bataillon, une compagnie fut déployée en tirailleurs sous bois. On attendit environ cinq minutes, et, comme aucun bruit, aucun avertissement n’arrivait, on se remit en marche. Le chemin que nous suivions dans cette forêt était un chemin de charrettes assez large. La colonne marquait le pas dans l’ombre. À chaque instant de grandes places vides donnaient de l’air et de la lumière. On avait fait aussi quelques coupes, et le bois blanc, en stères entre deux piquets, brillait de loin en loin. Du reste, rien ne s’entendait ni ne se voyait.
Buche me disait tout bas :
— J’aime pourtant sentir l’odeur du bois ; c’est comme au Harberg.
Et je pensais : « Je me moque bien de l’odeur du bois ! pourvu que nous ne recevions pas de coups de fusil, voilà le principal ». Enfin, au bout de deux heures, la lumière reparut au fond du taillis, et nous arrivâmes heureusement de l’autre côté sans avoir rien rencontré. Les hussards qui nous suivaient repartirent aussitôt, et le bataillon mit l’arme au pied.
Nous étions dans un pays de blé comme je n’en ai jamais vu de pareil. Ces blés étaient en fleur, encore un peu verts, les orges étaient déjà presque mûres. Cela s’étendait à perte de vue. Nous regardions tous au milieu du plus grand silence, et je vis alors que le vieux ne nous avait pas trompés, car, au fond d’une espèce de creux, à deux mille pas en avant de nous, et derrière un petit renflement, s’élevaient la pointe d’un vieux clocher et quelques pignons couverts d’ardoises où donnait la lune. Ce devait être Fleurus. Plus proche de nous, sur notre droite, se découvraient des chaumières, quelques maisons et un autre clocher ; c’était sans doute Lambusart. Mais beaucoup plus loin, au bout de cette grande plaine, à plus d’une lieue et derrière Fleurus, le terrain se renflait en collines, et ces collines brillaient de feux innombrables. On reconnaissait très bien trois gros villages, qui s’étendaient sur ces hauteurs, de gauche à droite, et que nous avons su depuis être Saint-Amand, le plus proche de nous, Ligny au milieu, et plus loin, à deux bonnes lieues au moins, Sombref. Cela se voyait mieux qu’en plein jour, à cause des feux de l’ennemi. L’armée des Prussiens se trouvait là dans les maisons, dans les vergers, dans les champs. Et derrière ces trois villages en ligne, s’en découvrait encore un autre plus haut et plus loin, sur la gauche, où des feux brillaient aussi ; c’était celui de Bry, où les gueux devaient avoir leurs réserves.
Tout cela, je le comprenais très bien, et même je voyais que ce serait très difficile à prendre. Enfin nous regardions ce spectacle grandiose.
Dans la plaine, sur notre gauche, brillaient aussi des feux, mais il était clair que c’étaient ceux du troisième corps, qui, vers huit heures, avait tourné le coin de la forêt, après avoir repoussé les Prussiens, et qui s’était arrêté dans quelque village encore bien loin de Fleurus. Quelques feux le long du bois, sur la même ligne que nous étaient aussi de notre armée ; je crois me rappeler que nous en avions des deux côtés, mais je n’en suis pas sûr ; la grande masse, dans tous les cas, était à gauche.
On posa tout de suite des sentinelles aux environs, après quoi chacun se coucha sur la lisière du bois, sans allumer de feux, en attendant les nouveaux ordres.
Le général Schœffer vint encore cette même nuit, avec des officiers de hussards. Le commandant Gémeau veillait sous les armes ; ils causèrent tout haut à vingt pas de nous. Le général disait que notre corps d’armée continuait à défiler, mais qu’il était bien en retard ; qu’il ne serait pas même au complet le lendemain ; et j’ai vu par la suite qu’il avait raison, puisque notre quatrième bataillon, qui devait nous rejoindre au Châtelet, n’arriva que le lendemain de la bataille, lorsque nous étions presque tous exterminés dans ce gueux de Ligny, et qu’il ne nous restait plus seulement quatre cents hommes ; au lieu que, s’il avait été là, nous aurions donné ensemble, et qu’il aurait eu sa part de gloire.
Comme j’avais été de garde la veille, je m’étendis tranquillement au pied d’un arbre, côte à côte avec Buche, au milieu des camarades. Il pouvait être une heure du matin. C’était le jour de la terrible bataille de Ligny. La moitié de ceux qui dormaient là devaient laisser leurs os dans ces villages que nous voyions, et dans ces grandes plaines si riches en grains de toutes sortes ; ils devaient aider à faire pousser les blés, les orges et les avoines pendant les siècles des siècles. S’ils l’avaient su, plus d’un n’aurait pas si bien dormi, car les hommes tiennent à leur existence, et ce serait une triste chose de penser : « Aujourd’hui, je respire pour la dernière fois. »
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