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Chapitre 18

Durant cette nuit l’air était lourd, je m’éveillais toutes les heures malgré la grande fatigue ; les camarades dormaient, quelques-uns parlaient en rêvant. Buche ne bougeait pas. Tout près de nous, sur la lisière du bois, nos fusils en faisceaux brillaient à la lune.

J’écoutais. Dans le lointain à gauche, on entendait des « Qui vive ? » sur notre front, des : « Ver da ? »

Beaucoup plus près de nous, les sentinelles du bataillon se voyaient immobiles, à deux cents pas, dans les blés jusqu’au ventre. – Je me levais doucement et je regardais : du côté de Sombref, à deux lieues au moins sur notre droite, il arrivait de grandes rumeurs qui montaient et puis cessaient. On aurait dit de petits coups de vent dans les feuilles ; mais il ne faisait pas le moindre vent, il ne tombait pas une goutte de rosée, et je pensais :

« Ce sont les canons et les fourgons des Prussiens qui galopent là-bas sur la route de Namur, et leurs bataillons, leurs escadrons qui viennent toujours. Mon Dieu ! dans quelle position nous allons être demain, avec cette masse de gens devant nous, qui se renforcent encore de minute en minute ! »

Ils avaient éteint leurs feux à Saint-Amand et à Ligny, mais du côté de Sombref il en brillait beaucoup plus : les régiments prussiens, qui venaient d’arriver à marches forcées, faisaient sans doute leur soupe. – Des idées innombrables me passaient par la tête ; je me recouchais et je me rendormais pour une demi-heure. Quelquefois aussi je me disais :

« Tu t’es sauvé de Lutzen, de Leipzig et de Hanau, pourquoi ne te réchapperais-tu pas encore d’ici ? »

Mais ces espérances que je me donnais ne m’empêchaient pas de reconnaître que ce serait terrible.

À la fin, je m’étais pourtant endormi tout à fait, lorsque le tambour-maître Padoue se mit à battre lui-même la diane ; il se promenait de long en large sur la lisière du bois, et se complaisait dans ses roulements et ses redoublés. Les officiers étaient déjà réunis sur la colline dans les blés, ils regardaient vers Fleurus, causant entre eux.

Notre diane commence toujours avant celle des Prussiens, des Russes, des Autrichiens et de tous nos ennemis ; c’est comme le chant de l’alouette au tout petit jour. Les autres, avec leurs larges tambours, commencent après leurs roulements sourds, qui vous donnent des idées d’enterrement. Mais leurs trompettes ont de jolis airs pour sonner le réveil, au lieu que les nôtres ne donnent que trois ou quatre coups de langue, et semblent dire :

« En route ! nous n’avons pas de temps à perdre. »

Tout le monde se levait, le soleil magnifique montait sur les blés, on sentait d’avance quelle chaleur il allait faire sur les midi. Buche et tous les hommes de corvée partaient avec les bidons chercher de l’eau, pendant que d’autres secouaient l’amadou dans une poignée de paille pour allumer les feux. Le bois ne manquait pas, chacun cherchait sa brassée dans les couples. Le caporal Duhem, le sergent Rabot et Zébédé vinrent causer avec moi. Nous étions tous partis ensemble en 1813 ; ils avaient été de ma noce, aux Quatre-Vents, de sorte que, malgré la différence des grades, ils conservaient toujours un bon fond pour Joseph.

— Eh bien ! me cria Zébédé, la danse va recommencer ?

— Oui, lui dis-je.

Et, me rappelant tout à coup les paroles du pauvre sergent Pinto, le matin de Lutzen, je lui répondis en clignant de l’œil :

— Ça, Zébédé, comme disait le sergent Pinto, c’est une bataille où l’on gagne la croix à travers les coups de refouloir et de baïonnette ; et si l’on n’a pas la chance de l’avoir, il ne faut plus compter dessus.

Alors tous se mirent à rire, et Zébédé s’écria :

— Oui, le pauvre vieux, il la méritait bien ; mais c’est plus difficile de l’attraper que le bouquet au mât de cocagne.

Nous riions tous, et comme ils avaient une gourde d’eau-de-vie, nous cassâmes une croûte en regardant les mouvements qui commençaient à se dessiner. Buche était revenu l’un des premiers avec son bidon ; il se tenait derrière nous, les oreilles tendues comme un renard à l’affût. Des files de cavaleries sortaient du bois et traversaient les blés en se dirigeant sur Saint-Amand, le grand village à gauche de Fleurus.

— Ça, disait Zébédé, c’est la cavalerie légère de Pajol, qui va se déployer en tirailleurs ; ça, ce sont les dragons d’Exelmans. Quand les autres auront éclairé la position, ils s’avanceront en ligne, je vous en préviens ; cela se fait toujours de la même manière, et les canons arrivent avec l’infanterie. La cavalerie fait un à droite ou un à gauche ; elle se replie sur les ailes, et l’infanterie se trouve en première ligne. On formera les colonnes d’attaque sur les bons chemins et dans les champs, et l’affaire s’engagera par la canonnade pendant une demi-heure, vingt minutes, plus ou moins ; la première distribution est toujours entre canonniers. Quand ils en en ont assez, quand la moitié des batteries est à terre, l’Empereur choisit un bon moment pour nous lancer ; mais nous autres, c’est de la mitraille que nous attrapons, parce que nous sommes plus près. On s’avance l’arme au bras, au pas accéléré, en bon ordre, et l’on finit toujours au pas de course, à cause de la mitraille qui vous cause des impatiences. Je vous en préviens, conscrits, pour que vous ne soyez pas étonnés.

Plus de vingt conscrits étaient venus se ranger derrière nous. La cavalerie sortait toujours du bois.

— Je parie, dit le caporal Duhem, que le 4e corps est en marche derrière nous depuis la pointe du jour.

Et Rabot disait qu’il lui faudrait du temps pour arriver en ligne, à cause des mauvaises traverses dans le bois.

Nous étions là comme des généraux qui délibèrent entre eux, et nous regardions aussi la position des Prussiens autour des villages, dans les vergers et derrière les haies, qui s’élèvent à six et sept pieds dans ce pays. Un grand nombre de leurs pièces étaient en batterie entre Ligny et Saint-Amand ; on voyait très bien le bronze reluire au soleil, ce qui vous inspirait des réflexions de toute sorte.

— Je suis sûr, disait Zébédé, qu’ils ont tout barricadé, qu’ils ont creusé des fossés, qu’ils ont percé des trous dans les murs, et qu’on aurait bien fait de pousser hier soir, à la retraite de leurs carrés, jusqu’au premier village sur la hauteur. Si nous étions au même niveau qu’eux, tout irait bien ; mais, de grimper à travers des haies, sous le feu de l’ennemi, cela coûte du monde, à moins qu’il n’arrive quelque chose par derrière, comme c’est l’habitude de l’Empereur.

De tous les côtés, les anciens causaient de la sorte et les conscrits écoutaient.

En attendant, les marmites pendaient sur le feu, mais avec défense expresse d’employer à cela les baïonnettes, qui se détrempent.

Il pouvait être sept heures, tout le monde croyait que la bataille serait livrée à Saint-Amand, celui des trois villages le plus à notre gauche, entouré de haies et d’arbres touffus, une grosse tour ronde au milieu ; et plus haut, derrière, d’autres maisons avec un chemin tournant bordé de pierres sèches. – Tous les officiers disaient :

— C’est là que se portera l’affaire.

Parce que nos troupes venant de Charleroi s’étendaient dans la plaine au-dessous ; infanterie et cavalerie, tout filait de ce côté : tout le corps de Vandamme et la division Gérard. Des mille et mille casques brillaient au soleil. Buche, auprès de moi, disait :

— Oh !… oh !… oh !… regarde, Joseph, regarde… il en vient toujours.

Des files de baïonnettes innombrables se voyaient dans la même direction à perte de vue.

Les Prussiens s’étendaient de plus en plus sur la côte en arrière des villages, où se trouvaient des moulins à vent.

Ce mouvement dura jusqu’à huit heures. Personne n’avait faim, mais on mangeait tout de même, pour n’avoir pas de reproches à se faire ; car, une fois la bataille commencée, il faut aller, quand cela durerait deux jours.

Entre huit et neuf heures, les premiers bataillons de notre division débouchèrent aussi du bois. Les officiers venaient serrer la main à leurs camarades, mais l’état-major restait encore en arrière.

Tout à coup nous vîmes des hussards et des chasseurs passer en prolongeant notre front de bataille sur la droite : c’était la cavalerie de Morin. L’idée nous vint aussitôt que, dans le moment où le combat serait engagé sur Saint-Amand, et que les Prussiens auraient porté toutes leurs forces de ce côté, nous leur tomberions en flanc par le village de Ligny. Mais les Prussiens eurent la même idée, car, depuis ce moment, ils ne défilaient plus jusqu’à Saint-Amand et s’arrêtaient à Ligny ; ils descendaient même plus bas, et l’on voyait très bien leurs officiers poster les soldats dans les haies, dans les jardins, derrière les petits murs et les baraques. On trouvait leur position très solide. – Ils continuaient à descendre dans un pli de terrain entre Ligny et Fleurus, et cela nous étonnait ; car nous ne savions pas encore que plus bas passe un ruisseau qui partage le village en deux, et qu’ils étaient alors en train de garnir les maisons de notre côté ; nous ne savions pas que si nous avions la chance de les bousculer, ils auraient encore leur retraite plus haut, et nous tiendraient toujours sous leur feu.

Si l’on savait tout dans des affaires pareilles, on n’oserait jamais commencer, parce qu’on n’aurait pas l’espoir de venir à bout d’une entreprise si dangereuse ; mais ces choses ne se découvrent qu’à mesure, et dans ce jour nous devions en découvrir beaucoup auxquelles on ne s’attendait pas.

Vers huit heures et demie, plusieurs de nos régiments avaient passé le bois ; bientôt on battit le rappel, tous les bataillons prirent les armes. Le général comte Gérard et son état-major arrivaient. Ils passèrent au galop jusque sur la colline au-dessus de Fleurus, sans nous regarder.

Presque aussitôt la fusillade s’engagea ; des tirailleurs du corps de Vandamme s’approchaient du village, à gauche ; deux pièces de canon partaient aussi traînées par des artilleurs à cheval. Elles tirèrent cinq ou six coups du haut de la colline ; puis la fusillade cessa, nos tirailleurs étaient à Fleurus, et nous voyions trois ou quatre cents Prussiens remonter la côte plus loin, vers Ligny.

Le général Gérard regarda ce petit engagement, puis il revint avec ses officiers d’ordonnance, et passa lentement sur le front de nos bataillons, en nous inspectant d’un air pensif, comme pour voir la mine que nous avions. C’était un homme brun, la figure ronde ; il pouvait avoir quarante-cinq ans ; il avait le bas de la figure large, le menton pointu, la tête grosse ; on trouve beaucoup de paysans chez nous qui lui ressemblent, ce ne sont pas les plus bêtes.

Il ne nous dit rien, et, quand il eut parcouru la ligne d’un bout à l’autre, tous les commandants et les colonels se réunirent sur notre droite. On nous commanda de mettre l’arme au pied. – Les officiers d’ordonnance allaient alors comme le vent, on ne voyait que cela ; mais rien ne bougeait. Seulement le bruit s’était répandu que le maréchal Grouchy nous commandait en chef, et que l’Empereur attaquait les Anglais à quatre lieues de nous, sur la route de Bruxelles.

Cette nouvelle ne nous rendait pas de bonne humeur ; plus d’un disait :

— Ce n’est pas étonnant que nous soyons encore là depuis ce matin sans rien faire ; si l’Empereur était avec nous, la bataille serait engagée depuis longtemps ; les Prussiens n’auraient pas eu le temps de se reconnaître.

Voilà les propos qu’on tenait, ce qui montre bien l’injustice des hommes, car, trois heures après, vers midi, tout à coup des milliers de cris de : Vive l’Empereur ! s’élevèrent à gauche ; Napoléon arrivait. Ces cris se rapprochaient comme un orage, et se prolongèrent bientôt jusqu’en face de Sombref. On trouvait que tout était bien ; ce qu’on reprochait au maréchal Grouchy, l’Empereur avait bien fait de le faire, puisque c’était lui.

Aussitôt l’ordre arriva de se porter à cinq cents pas en avant, en appuyant sur la droite, et nous partîmes à travers les blés, les orges, les seigles, les avoines, qui se courbaient devant nous. La grande ligne de bataille, sur notre gauche, ne bougeait toujours pas.

Comme nous approchions d’une grande chaussée que nous n’avions pas encore vue, et que nous découvrions aussi Fleurus, à mille pas en avant de nous, avec son ruisseau bordé de saules, on nous cria :

— Halte !

Dans toute la division on n’entendait qu’un murmure :

— Le voilà !

L’Empereur arrivait à cheval avec un petit état-major ; de loin, on ne reconnaissait que sa capote grise et son chapeau ; sa voiture, entourée de lanciers, était en arrière. – Il entra par la grande route à Fleurus, et resta dans ce village plus d’une heure, pendant que nous rôtissions dans les blés.

Au bout de cette heure, et lorsqu’on pensait que cela ne finirait plus, des files d’officiers d’ordonnance partirent, les reins pliés, le nez entre les oreilles de leurs chevaux ; deux s’arrêtèrent auprès du général comte Gérard, un resta, l’autre repartit. Après cela, nous attendîmes encore, et tout à coup, d’un bout du pays à l’autre, toutes les musiques des régiments se mirent à jouer ; tout se mêlait : les tambours, les trompettes ! et tout marchait ; cette grande ligne, qui s’étendait bien loin derrière Saint-Amand jusqu’au bois, se courbait, l’aile droite en avant. Comme elle dépassait notre division par derrière, on nous fit encore obliquer à droite, puis on nous cria de nouveau :

— Halte !

Nous étions en face de la route qui sort de Fleurus. Nous avions à gauche un mur blanc ; derrière ce mur s’élevaient des arbres, une grande maison, et devant nous se dressait un moulin à vent en briques rouges, haut comme une tour.

À peine faisions-nous halte, que l’Empereur sortit de ce moulin avec trois ou quatre généraux, et deux paysans en blouse, deux vieux qui tenaient leur bonnet de coton à la main. C’est alors que la division se mit à crier : Vive l’Empereur ! et que je le vis bien, car il arrivait juste en face du bataillon par un sentier, les mains derrière le dos et la tête penchée, en écoutant un de ces vieux tout chauve. Lui ne faisait pas attention à nos cris ; deux fois il se retourna, montrant le village de Ligny. Je le voyais comme le père Goulden, lorsque nous étions assis l’un en face de l’autre à table. Il était devenu beaucoup plus gros et plus jaune depuis Leipzig ; s’il n’avait pas eu sa capote grise et son chapeau, je crois qu’on aurait eu de la peine à le reconnaître : il avait l’air vieux et ses joues tombaient. Cela venait sans doute de ses chagrins à l’île d’Elbe, en songeant à toutes les fautes qu’il avait commises ; car c’était un homme rempli de bon sens et qui voyait bien ses fautes : il avait détruit la Révolution qui le soutenait ; il avait rappelé les émigrés, qui ne voulaient pas de lui ; il avait pris une archiduchesse qui restait à Vienne ; il avait choisi ses plus grands ennemis pour leur demander des conseils… Enfin, il avait tout remis dans le même état qu’avant la Révolution ; il n’y manquait plus que Louis XVIII ; alors les rois avaient mis Louis XVIII à sa place. – Maintenant il était venu renverser le roi légitime ; les uns l’appelaient despote et les autres jacobin ! C’était malheureux, puisqu’il avait tout arrangé lui-même d’avance pour rétablir les Bourbons. Il ne lui restait plus que son armée ; s’il la perdait, tout était perdu pour lui, parce que, dans la nation, les uns voulaient la liberté comme le père Goulden, et les autres voulaient l’ordre et la paix, comme la mère Grédel, comme moi, comme tous ceux qu’on enlevait à la guerre.

Ces choses le forçaient de réfléchir terriblement. Il avait perdu la confiance de tout le monde. Les vieux soldats seuls lui conservaient leur attachement ; ils voulaient vaincre ou mourir ; avec des idées pareilles, on est toujours sûr que l’un ou l’autre ne vous manquera pas ; tout devient très simple et très clair ; mais bien des gens n’avaient pas les mêmes idées, et, pour ma part, j’aimais beaucoup plus Catherine que l’Empereur.

En arrivant au coin du mur, où des hussards l’attendaient, il monta sur son cheval, et le général Gérard, qui l’avait vu, descendit au galop jusque sur la chaussée. Lui se retourna deux secondes pour l’écouter, ensuite ils entrèrent ensemble dans Fleurus.

Il fallut encore attendre.

Sur les deux heures, le général Gérard revint ; on nous fit obliquer une troisième fois à droite, et toute la division, en colonnes, suivit la grande chaussée de Fleurus, les canons et les caissons dans l’intervalle des brigades. Il faisait une poussière qu’on ne peut s’imaginer, Buche me disait :

— À la première mare que nous rencontrons, coûte que coûte, il faut que je boive.

Mais nous ne rencontrions pas d’eau.

Les musiques jouaient toujours ; derrière nous arrivaient des masses de cavalerie, principalement des dragons. Nous étions encore en marche, lorsque le roulement de la fusillade et des coups de canons commença comme une digue qui se rompt, et dont l’eau tombe, en entraînant tout de fond en comble.

Je connaissais cela, mais Buche devint tout pâle ; il ne disait rien et me regardait d’un air étonné.

— Oui, oui, Jean, lui dis-je, ce sont les autres là-bas, qui commencent l’attaque de Saint-Amand, mais tout à l’heure notre tour viendra.

Ce roulement redoublait, les musiques en même temps avaient cessé ; on criait de tous les côtés :

— Halte !

La division s’arrêta sur la chaussée, les canonniers sortirent des intervalles et mirent leurs pièces en ligne, à cinquante pas devant nous, les caissons derrière.

Nous étions en face de Ligny. On ne voyait qu’une ligne blanche de maisons à moitié cachées par les vergers – le clocher au-dessus – des rampes de terre jaune, des arbres, des haies, des palissades. Nous étions de douze à quinze mille hommes, sans compter la cavalerie, et nous attendions l’ordre d’attaquer.

La bataille du côté de Saint-Amand continuait, des masses de fumée montaient au ciel.

En attendant notre tour, je me mis à penser avec une tendresse extraordinaire à Catherine, l’idée qu’elle aurait un enfant me traversa l’esprit, je suppliai Dieu de me conserver la vie, mais la bonne pensée me vint aussi que, si je mourais, notre enfant serait là pour les consoler tous, Catherine, la tante Grédel et le père Goulden ; que si c’était un garçon, ils l’appelleraient Joseph, et qu’ils le caresseraient ; que M. Goulden le ferait danser sur ses genoux, que la tante Grédel l’aimerait, et que Catherine, en l’embrassant, penserait à moi. Je me dis que je ne serais pas tout à fait mort. Mais j’aurais bien voulu pourtant vivre, et je voyais que ce serait terrible.

Buche aussi me dit :

— Écoute, j’ai une croix… si je suis tué… il faut que tu me promettes quelque chose.

Il me serrait la main.

— Je te le promets, lui dis-je.

— Eh bien ! elle est là sur ma poitrine ; je veux que tu la rapportes au Harberg, et que tu la pendes dans la chapelle, en souvenir de Jean Buche, mort dans la croyance du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Il me parlait gravement, et je trouvais sa volonté très naturelle, puisque les uns meurent pour les droits de l’homme, d’autres en pensant à leur mère, d’autres à l’exemple des hommes justes qui se sont sacrifiés pour le genre humain : tout cela, c’est une seule et même chose, qu’on appelle autrement, selon sa manière de voir.

Je lui promis donc ce qu’il me demandait, et nous attendîmes encore près d’une demi-heure. Tous ceux qui sortaient du bois vinrent se serrer contre nous ; nous voyions aussi la cavalerie se déployer sur notre droite, comme pour attaquer Sombref.

De notre côté, jusqu’à deux heures et demie, pas un coup de fusil n’avait été tiré, lorsqu’un aide de camp de l’Empereur arriva ventre à terre sur la route de Fleurus, et je pensai tout de suite : « Voici notre tour. Maintenant, que Dieu veille sur nous ; car ce n’est pas nous autres, pauvres malheureux, qui pouvons nous sauver dans des massacres pareils ! »

J’avais à peine eu le temps de me faire ces réflexions, que deux bataillons partirent à droite sur la chaussée, avec de l’artillerie, du côté de Sombref, où des uhlans et des hussards prussiens se déployaient en face de nos dragons. Ces deux bataillons eurent la chance de rester en position sur la route toute cette journée pour observer la cavalerie ennemie, pendant que nous allions enlever le village où les Prussiens étaient en force.

On forma les colonnes d’attaque sur le coup de trois heures ; j’étais dans celle de gauche, qui partit la première, au pas accéléré, dans un chemin tournant. De ce côté de Ligny se trouvait une grosse masure en briques ; elle était ronde et percée de trous ; elle regardait dans le chemin où nous montions, et nous la regardions aussi par-dessus les blés. La seconde colonne au milieu partit ensuite, parce qu’elle n’avait pas tant de chemin à faire et montait tout droit ; nous devions la rencontrer à l’entrée du village. Je ne sais pas quand la troisième partit, nous ne l’avons rencontrée que plus tard.

Tout alla bien jusque dans un endroit où le chemin coupe une petite hauteur et redescend plus loin dans le village. Comme nous entrions entre ces deux petites buttes couvertes de blé, et que nous commencions à découvrir les premières maisons, tout à coup une véritable grêle de balles arriva sur notre tête de colonne avec un bruit épouvantable : de tous les trous de la grosse masure, de toutes les fenêtres et de toutes les lucarnes des maisons, des haies, des vergers, par-dessus les petits murs en pierres sèches, la fusillade se croisait sur nous comme des éclairs. En même temps, d’un champ en arrière de la grosse tour à gauche, et plus haut que Ligny, du côté des moulins à vent, une quinzaine de grosses pièces mises exprès commencèrent un autre roulement, auprès duquel celui de la fusillade n’était encore, pour ainsi dire, rien du tout. Ceux qui, par malheur, avaient déjà dépassé le chemin creux tombaient les uns sur les autres en tas dans la fumée. Et dans le moment où cela nous arrivait, nous entendions aussi le feu de l’autre colonne s’engager à notre droite, et le grondement d’autres canons, sans savoir si c’étaient les nôtres ou ceux des Prussiens qui tiraient.

Heureusement, le bataillon n’avait pas encore dépassé la colline ; les balles sifflaient et les boulets ronflaient dans les blés au-dessus de nous, en rabotant la terre, mais sans nous faire de mal. Chaque fois qu’il passait des rafles pareilles, les conscrits près de moi baissaient la tête. Je me rappelle que Buche me regardait avec de gros yeux. Les anciens serraient les lèvres.

La colonne s’arrêta. Chacun réfléchissait s’il ne valait pas mieux redescendre, mais cela ne dura qu’une seconde ; dans le moment où la fusillade paraissait se ralentir, tous les officiers, le sabre en l’air, se mirent à crier :

— En avant !

Et la colonne repartit au pas de course. Elle se jeta d’abord dans le chemin qui descend à travers les haies, par-dessus les palissades et les murs où les Prussiens embusqués continuaient à nous fusiller. – Malheur à ceux qu’on trouvait, ils se défendaient comme des loups, mais les coups de crosse et de baïonnette les étendaient bientôt dans un coin. Un assez grand nombre, les vieux à moustaches grises, avaient préparé leur retraite ; ils s’en allaient d’un pas ferme, en se retournant pour tirer leur dernier coup, et refermaient une porte, ou bien se glissaient dans une brèche. Nous les suivions sans relâche ; on n’avait plus de prudence ni de miséricorde, et finalement nous arrivâmes tout débandés aux premières maisons, où la fusillade recommença sur nous des fenêtres, du coin des rues et de partout.

Nous avions bien alors les vergers, les jardins, les murs de pierres sèches qui descendaient le long de la colline, mais tout saccagés, bouleversés, les palissades arrachées, et qui ne pouvaient plus servir d’abri. Les cassines en face, bien barricadées, continuaient leur feu roulant sur nous. En dix minutes, ces Prussiens nous auraient exterminés jusqu’au dernier. Alors, en voyant cela, la colonne se mit à redescendre, les tambours, les sapeurs, les officiers et les soldats pêle-mêle sans tourner la tête. Moi je sautais par-dessus les palissades, où jamais de la vie, dans un autre moment, je n’aurais eu l’amour-propre de croire que je pouvais sauter, principalement avec le sac et la giberne sur le dos ; et tous les autres faisaient comme moi : – tout dégringolait comme un pan de mur.

Une fois dans le chemin creux, entre les collines, on s’arrêta pour reprendre haleine, car la respiration vous manquait. Plusieurs même se couchaient par terre, d’autres s’essuyaient le dos contre le talus. Les officiers s’indignaient contre nous, comme s’ils n’avaient pas suivi le mouvement de retraite ; beaucoup criaient :

— Qu’on fasse avancer les canons !

D’autres voulaient reformer les rangs, et c’est à peine si l’on s’entendait, au milieu de ce grand bourdonnement de la canonnade, dont l’air tremblait comme pendant un orage.

Je vis Buche revenir en allongeant le pas ; sa baïonnette était rouge de sang ; il vint se placer près de moi sans rien dire, en rechargeant.

Plus de cent hommes du bataillon, le capitaine Grégoire, le lieutenant Certain, plusieurs sergents et caporaux restaient dans les vergers ; les deux premiers bataillons de la colonne avaient autant souffert que nous.

Zébédé, son grand nez crochu, tout pâle, en m’apercevant de loin, se mit à crier :

— Joseph… pas de quartier !

Des masses de fumée blanche passaient au-dessus de la butte. Toute la côte, depuis Ligny jusqu’à Saint-Amand, derrière les saules, les trembles et les peupliers qui bordent ces collines, était en feu.

J’avais grimpé jusqu’au niveau des blés, les deux mains à terre, et, voyant ce terrible spectacle, voyant jusqu’au haut de la côte, près des moulins, de grandes lignes d’infanterie noire, l’arme au pied, prêtes à descendre sur nous, et de la cavalerie innombrable sur les ailes, je redescendis en pensant :

« Jamais nous ne viendrons à bout de cette armée ; elle remplit les villages, elle garde les chemins, elle couvre la côte à perte de vue, elle a des canons partout ; c’est contraire au bon sens de s’obstiner dans une entreprise pareille ! »

J’étais indigné contre nos généraux, j’en étais même dégoûté.

Tout cela ne prit pas dix minutes. Dieu sait ce que nos deux autres colonnes étaient devenues ; toute cette grande fusillade arrivant de la gauche, et ces volées de mitraille que nous entendions passer dans les airs étaient sans doute pour elles.

Je croyais que nous avions déjà notre bonne part de malheurs, lorsque le général Gérard et deux autres généraux, Vichery et Schœffer, arrivèrent de la route au-dessous de nous, ventre à terre, en criant comme des furieux :

— En avant !… en avant !…

Ils allongeaient leurs sabres, et l’on aurait dit que nous n’avions qu’à monter. Ce sont ces êtres obstinés qui poussent les autres à l’extermination, parce que leur fureur gagne tout le monde.

Nos canons, de la route plus bas, ouvraient leur feu dans le même moment sur Ligny ; les toits du village s’écroulaient, les murs s’affaissaient ; et d’un seul coup on se remit à courir en avant, les généraux en tête, l’épée à la main, et les tambours par derrière battant la charge. On criait : Vive l’Empereur ! Les boulets prussiens vous raflaient par douzaines, les balles arrivaient comme la grêle, les tambours allaient toujours : Pan ! pan !… pan !… On ne voyait plus rien, on n’entendait plus rien, on passait à travers les vergers ; ceux qui tombaient, on n’y faisait pas attention et deux minutes après on entrait dans le village, on enfonçait les portes à coups de crosse, pendant que les Prussiens vous fusillaient des fenêtres. C’était un vacarme mille fois pire que dehors, parce que les cris de fureur s’y mêlaient ; on s’engouffrait dans les maisons à coup de baïonnette ; on se massacrait sans miséricorde. De tous les côtés ne s’élevait qu’un cri :

— Pas de quartier !

Les Prussiens surpris dans les premières maisons n’en demandaient pas non plus. C’étaient tous de vieux soldats, qui savaient bien ce que signifiait : « Pas de quartier ! » Ils se défendaient jusqu’à la mort.

Je me souviens qu’à la troisième ou quatrième maison d’une rue assez large, qui passe devant l’église et plus loin sur un petit pont, je me souviens qu’en face de cette maison, à droite, – pendant que les grosses tuiles creuses, les ardoises, les briques pleuvaient dans la rue, que les incendies allumés par nos obus remplissaient l’air de fumée, que tout criait, sifflait, pétillait autour de nous, – Zébédé me prit par le bras d’un air terrible en criant :

— Arrive !

Et que nous entrâmes dans cette maison, dont la grande chambre en bas, toute sombre parce qu’on avait blindé les fenêtres avec des sacs de terre, était déjà pleine de soldats. On apercevait dans le fond un escalier en bois, très roide, où le sang coulait ; des coups de fusil partaient d’en haut, et leurs éclairs montraient, de seconde en seconde, cinq ou six des nôtres affaissés contre la rampe, les bras pendants, et les autres qui leur passaient sur le corps, la baïonnette en avant, pour forcer l’entrée de la soupente.

C’était quelque chose d’horrible que tous ces hommes, – avec leurs moustaches, leurs joues brunes, la fureur peinte dans les rides, – qui voulaient monter à toute force. En voyant cela, je ne sais quelle rage me prit, et je me mis à crier :

— En avant !… pas de quartier !…

Si j’avais eu le malheur d’être près de l’escalier, j’aurais été capable de vouloir monter et de me faire hacher. Par bonheur, tous avaient la même idée, pas un n’aurait donné sa place. C’est un vieux tout criblé de coups qui monta sous les baïonnettes. En arrivant à la soupente, il étendit les bras en lâchant son fusil, et se cramponna des deux mains à la balustrade ; deux balles à bout portant ne purent le faire descendre ; et derrière lui trois ou quatre autres, qui se bousculaient pour arriver les premiers, le jetèrent dans la chambre en enjambant les dernières marches.

Alors nous entendîmes là-haut un vacarme qu’on ne peut pas se figurer ; les coups de fusil se suivaient dans cette chambre étroite, les piétinements, les cris faisaient croire que la maison s’abîmait, que tout éclatait. Et d’autres montaient toujours ! – Lorsque j’arrivai derrière Zébédé, tout était encombré de morts et de blessés, les fenêtres en face avaient sauté, le sang avait éclaboussé les murs, il ne restait plus un Prussien debout, et cinq ou six des nôtres se tenaient adossés aux meubles en souriant et regardant d’un air féroce ; ils avaient presque tous des balles dans le corps ou des coups de baïonnette, mais le plaisir de la vengeance était plus fort que le mal. – Quand je songe à cela, les cheveux m’en dressent sur la tête.

Aussitôt que Zébédé vit que les Prussiens étaient bien morts, il redescendit en me répétant :

— Arrive ! il n’y a plus rien à faire ici.

Et nous sortîmes. Dehors, la colonne avait déjà dépassé l’église ; des milliers de coups de fusil pétillaient sur le pont, comme le feu d’une charbonnière qui s’effondre. La seconde colonne, en descendant la grand-rue à droite, était venue rejoindre la nôtre, pendant qu’une de ces grandes colonnes de Prussiens, que j’avais vues sur la côte, en arrière de Ligny, descendait pour nous rejeter hors du village. C’est là qu’on se rencontrait pour la première fois en masse. Deux officiers d’état-major filaient par la rue d’où nous venions.

— Ceux-ci, dit Zébédé, vont chercher des canons. Lorsque nous aurons des canons ici, tu verras, Joseph, si l’on peut nous dénicher.

Il courait, et je le suivais.

L’engagement près du pont continuait. La vieille église sonnait cinq heures ; nous avions alors exterminé tous les Prussiens de ce côté du ruisseau, excepté ceux qui se trouvaient embusqués dans la grande masure à gauche, en forme de tour et les murs percés de trous. Des obus avaient mis le feu dans le haut, mais la fusillade continuait au-dessous ; il fallait éviter ce passage.

En avant de l’église nous étions en force ; nous trouvâmes la petite place encombrée de troupes, l’arme au bras, prêtes à marcher ; il en arrivait encore d’autres par une grande rue qui traverse Ligny dans sa longueur. Une seule tête de colonne restait engagée en face du petit pont. Les Prussiens voulaient la repousser ; les feux de file se suivant sans interruption, comme une eau qui coule. On ne voyait sur place, à travers la fumée, que des baïonnettes, la façade de l’église, les généraux sur le perron donnant leurs ordres, les officiers d’ordonnance partant au galop, et dans les airs la vieille flèche d’ardoises, où les corneilles tourbillonnaient effrayées de ce bruit.

Le canon de Saint-Amand tonnait toujours.

Entre les pignons à gauche, on apercevait sur la côte de grandes lignes bleues et des masses de cavalerie en route du côté de Sombref, pour nous tourner. C’est là-bas, derrière nous, que devaient se livrer des combats à l’arme blanche entre les uhlans et nos hussards ! Combien nous en avons vu, le lendemain, de ces uhlans étendus dans la plaine !

Notre bataillon, ayant le plus souffert, passait alors en seconde ligne. Nous retrouvâmes tout de suite notre compagnie, que le capitaine Florentin commandait. Des canons arrivaient aussi par la même rue que nous ; les chevaux galopaient en écumant et secouant la tête comme furieux ; les pièces et les caissons écrasaient tout ; cela devait produire une grand vacarme ; mais, au milieu des coups de canon et du bourdonnement de la fusillade, on n’entendait rien. Tous les soldats criaient, quelques-uns chantaient la main en l’air et le fusil sur l’épaule, mais on ne voyait que leurs bouches ouvertes.

J’avais repris mon rang auprès de Buche, et je commençais à respirer, lorsque tout se remit en mouvement.

Cette fois, il s’agissait de passer le ruisseau, de rejeter les Prussiens de Ligny, de remonter la côte derrière, et de couper leur armée en deux ; alors la bataille serait gagnée ! Chacun comprenait cela, mais avec la masse de troupes qu’il tenait en réserve, ce n’était pas une petite affaire.

Tout marchait pour attaquer le pont ; on ne voyait que les cinq ou six hommes devant soi. J’étais content de savoir que la colonne s’étendait bien loin en avant.

Ce qui me fit le plus de plaisir, c’est qu’au milieu de la rue, devant une grange dont la porte était défoncée, le capitaine Florentin arrêta la compagnie, et qu’on posta les restes du bataillon dans ces masures à moitié démolies, pour soutenir la colonne d’attaque en tirant par les fenêtres.

Nous étions quinze hommes dans cette grange, que je vois encore avec son échelle qui monte par un trou carré, deux ou trois Prussiens morts contre les murs, la vieille porte criblée de balles, qui ne tenait plus qu’à l’un de ses gonds, et, dans le fond, une lucarne qui donnait sur l’autre rue derrière. – Zébédé commandait notre poste ; le lieutenant Bretonville s’établit avec un autre peloton dans la maison en face, le capitaine Florentin ailleurs.

La rue était garnie de troupes jusqu’aux deux coins, près du ruisseau.

La première chose que nous essayâmes de faire, ce fut de redresser et de raffermir la porte ; mais nous avions à peine commencé cet ouvrage, qu’on entendit dans la rue un fracas épouvantable : les murs, les volets, les tuiles, tout était raflé d’un coup ; deux hommes du poste, restés dehors pour soutenir la porte, tombèrent comme fauchés. En même temps, dans le lointain, près du ruisseau, les pas de la colonne en retraite se mirent à rouler sur le pont, pendant qu’une dizaine de coups pareils au premier soufflaient dans l’air et vous faisaient reculer malgré vous. C’étaient six pièces chargées à mitraille, que Blücher avait masquées au bout de la rue et qui commençaient leur feu.

Toute la colonne, tambours, soldats, officiers, à pied et à cheval, repassèrent en se poussant et se bousculant, comme un véritable ouragan. Personne ne regardait en arrière ; ceux qui tombaient étaient perdus. – À peine les derniers avaient-ils dépassé notre porte, que Zébédé se pencha dehors pour voir, et, dans la même seconde, il nous cria d’une voix terrible :

— Les Prussiens !

Il fit feu. Plusieurs d’entre nous étaient déjà sur l’échelle ; mais avant que l’idée de grimper me fût venue, les Prussiens étaient là. Zébédé, Buche et tous ceux qui n’avaient pas eu le temps de monter les repoussaient à la baïonnette. Il me semble encore voir ces Prussiens, – avec leurs grandes moustaches ; leurs figures rouges et leurs shakos plats, – furieux d’être arrêtés. Je n’ai jamais eu de secousse pareille. Zébédé criait :

— Pas de quartier ! comme si nous avions été plus forts. Aussitôt il reçut un coup de crosse sur la tête et tomba.

Je vis qu’il allait être massacré, cela me retourna le cœur… Je sortis en criant :

— À la baïonnette !

Et tous ensemble nous tombâmes sur ces gueux, pendant que les camarades tiraient d’en haut, et que les maisons en face commençaient la fusillade.

Ces Prussiens alors reculèrent, mais il en venait plus loin un bataillon tout entier. Buche prit Zébédé sur ses épaules et monta. Nous n’eûmes que le temps de le suivre, en criant :

— Dépêche-toi !

Nous l’aidions de toutes nos forces à grimper. J’étais l’avant-dernier. Je croyais que cette échelle n’en finirait jamais, car des coups de fusil éclataient déjà dans la grange. Enfin nous arrivâmes heureusement.

Nous avions tous la même idée, c’était de retirer l’échelle ; et voyez quelle chose affreuse ! en la tirant à travers les coups de fusil qui partaient d’en bas, et qui firent sauter la tête d’un de nos camarades, nous reconnûmes qu’elle était trop grande pour entrer dans le grenier. Cela nous rendit tout pâles. Zébédé, qui se réveillait, nous dit :

— Mettez donc un fusil dans les échelons !

Et cette idée nous parut inspiration d’en haut.

Mais c’est au-dessous qu’il fallait entendre le vacarme. Toute la rue était pleine de Prussiens, et notre grange aussi. Ces gens ne se possédaient plus de rage ; ils étaient pires que nous et répétaient sans cesse :

— Pas de prisonniers !

Nos coups de fusil les indignaient ; ils enfonçaient les portes, et l’on entendait les combats dans les maisons, les chutes, les malédictions en français et en allemand, des commandements du lieutenant Bretonville en face, ceux des officiers prussiens ordonnant d’aller chercher de la paille pour mettre le feu. Par bonheur, les récoltes n’étaient pas faites ; ils nous auraient tous brûlés.

On tirait dans notre plancher ; mais c’étaient de bons madriers en chêne, où les balles tapaient comme des coups de marteau. Nous, les uns derrière les autres, nous continuions la fusillade dans la rue ; chaque coup portait.

Il paraît que ces gens avaient repris la place de l’Église, car on n’entendait plus le roulement de notre feu que bien loin. Nous étions seuls, à deux ou trois cents hommes, au milieu de trois ou quatre mille.

Alors je m’écriai en moi-même :

« Voici ta fin, Joseph ! jamais tu ne te réchapperas d’ici, c’est impossible ! »

Et je n’osais pas seulement penser à Catherine, mon cœur grelottait. Nous n’avions pas de retraite ; les Prussiens tenaient les deux bouts de la rue et les ruelles derrière, ils avaient déjà repris quelques maisons. – Mais tout se taisait… ils préparaient quelque chose : ils cherchaient du foin, de la paille, des fagots, ou bien ils faisaient avancer leurs pièces pour nous démolir.

Nos fusiliers regardaient aux lucarnes et ne voyaient rien, la grange était vide. Ce silence près de nous était plus terrible que le tumulte de tout à l’heure.

Zébédé venait de se relever, le sang lui coulait du nez et de la bouche.

— Attention ! disait-il, nous allons voir arriver l’attaque ; les gueux se préparent. – Chargez.

Il finissait à peine de parler que la maison tout entière, depuis les pignons jusqu’aux fondements, était secouée comme si tout entrait sous terre ; les poutres, les lattes, les ardoises, tout descendaient dans cette secousse, pendant qu’une flamme rouge montait d’en bas sous nos pieds jusqu’au-dessus du toit.

Nous tombâmes tous à la renverse. Une bombe allumée, que les Prussiens avaient fait rouler dans la grange, venait d’éclater.

En me relevant, j’entendis un sifflement dans mes oreilles ; mais cela ne m’empêcha pas de voir une échelle se poser à notre lucarne, et Buche qui lançait au dehors de grands coups de baïonnette.

Les Prussiens voulaient profiter de notre surprise pour monter et nous massacrer ; cette vue me donna froid, je courus bien vite au secours de Buche.

Ceux des camarades qui n’avaient pas été tués arrivèrent aussi criant :

— Vive l’Empereur !

Je n’entendais pour ainsi dire plus. Le bruit devait être épouvantable, car la fusillade d’en bas et celle des fenêtres éclairaient toute la rue, comme une flamme qui se promène. Nous avions renversé l’échelle, et nous étions encore six : deux sur le devant qui tiraient, quatre derrière qui chargeaient et leur passaient les fusils.

Dans cette extrémité, j’étais devenu calme, je me résignais à mon malheur, en pensant :

« Tâche de conserver ta vie ! »

Les autres sans doute pensaient la même chose, et nous faisions un grand carnage.

Ce moment de presse dura bien un quart d’heure ; ensuite le canon se mit à tonner, et quelques secondes après, les camarades en avant se penchèrent à la fenêtre et cessèrent le feu.

Ma giberne était presque vide, j’allai reprendre des cartouches chez les morts.

Les cris de Vive l’Empereur ! se rapprochaient : tout à coup notre tête de colonne, son drapeau tout noir et déchiré, déboucha sur la petite place en gagnant notre rue.

Les Prussiens battaient en retraite. Nous aurions tous voulu descendre, mais deux ou trois fois notre colonne s’arrêta devant la mitraille. Les cris et la canonnade se confondaient de nouveau. Zébédé, qui regardait dehors, courut enfin descendre l’échelle ; notre colonne dépassait la grange, et nous descendîmes tous à la file, sans regarder les camarades, hachés par les éclaboussures de la bombe, et dont plusieurs nous criaient d’une voix déchirante de les emporter.

Mais voilà les hommes : la peur d’être pris les rend barbares !

Longtemps après, ces choses abominables nous reviennent. On donnerait tout pour avoir eu du cœur, de l’humanité : mais il est trop tard.

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