Chapitre 19
C’est ainsi que nous sortîmes à six de cette grange, où nous étions entrés quinze une heure avant, Buche et Zébédé se trouvaient dans le nombre des vivants ; les Phalsbourgeois avaient eu de la chance.
Une fois dehors, il fallut suivre l’attaque.
Nous avancions sur des tas de morts : tout était mou sous nos pieds. On ne regardait pas si l’on marchait sur la figure d’un blessé, sur sa poitrine ou sur ses membres ; on avançait. Nous avons su le lendemain que cette masse de Prussiens entassés dans la rue du Petit-Pont avaient été mitraillés par quelques pièces en batterie devant l’église : l’obstination de ces gens avait causé leur ruine.
Blücher n’attendait que le moment de nous en faire autant ; mais au lieu de passer le pont, on nous fit obliquer à droite et garnir les maisons qui longent le ruisseau. Les Prussiens tiraient sur nous de toutes les fenêtres en face. Lorsque nous fûmes embusqués dans les maisons, nous ouvrîmes le feu sur leurs pièces, ce qui les força de reculer.
On parlait déjà d’attaquer l’autre partie du village, quand le bruit se répandit qu’une colonne prussienne, forte de quinze à vingt mille hommes, arrivait de Charleroi sur nos derrières. – Personne n’y comprenait plus rien ; nous avions tout balayé depuis les rives de la Sambre. Cette colonne, qui nous tombait sur le dos, était donc cachée dans les bois.
Il pouvait être alors six heures et demie, le combat de Saint-Amand semblait grandir, Blücher portait toutes ses forces de ce côté ; c’était le beau moment pour emporter l’autre partie du village, mais cette colonne nous forçait d’attendre.
Les rangées de maisons, des deux côtés du ruisseau, étaient pleines de troupes : à droite les Français, à gauche les Prussiens. La fusillade avait cessé, quelques coups de fusils partaient bien encore, mais c’étaient des coups visés. On s’observait les uns les autres, comme pour dire :
« Respirons ! tout à l’heure nous allons nous rempoigner. »
Les Prussiens, dans la maison en face, avec leurs habits bleus, leurs shakos de cuir, leurs moustaches retroussées, étaient tous des hommes solides, de vieux soldats, le menton carré et les oreilles écartées de la tête. On aurait cru qu’ils devaient nous bousculer d’un coup. Les officiers regardaient aussi.
Le long des deux rues qui suivent le ruisseau, et dans le ruisseau même, les morts ne formaient que deux longues files ; un grand nombre étaient assis le dos au mur : ceux-là, blessés dangereusement pendant le combat, avaient encore eu la force de se retirer de la bagarre ; ils s’étaient accroupis contre un mur, où la perte de leur sang les avait fait mourir. Dans le ruisseau, plusieurs restaient debout, les mains cramponnées au bord comme pour grimper, mais ils ne bougeaient plus ; et, dans les recoins obscurs où descendaient les rayons du soleil, on voyait aussi des malheureux écrasés sous les décombres des pierres et des poutres en travers du corps.
Le combat de Saint-Amand devenait plus terrible, les roulements de la canonnade semblaient s’élever les uns sur les autres, et, si nous n’avions pas été tous en face de la mort, nous n’aurions pu nous empêcher d’admirer ce bruit grandiose.
À chaque roulement, des centaines d’hommes avaient péri, et cela ne s’interrompait pas ; la terre en tremblait.
Nous respirions, mais bientôt nous sentîmes une soif extraordinaire. En se battant, personne n’avait éprouvé cette soif terrible ; alors tout le monde voulait boire.
Notre maison formait le coin à gauche du pont, et le peu d’eau qui coulait sur la bourbe était rouge de sang. Mais entre notre maison et la voisine, au milieu d’un petit jardin, se trouvait un puits d’arrosage ; nous regardions tous ce puits avec sa margelle et ses deux poteaux de bois. Malgré la mitraille, les seaux pendaient encore à la chaîne ; trois hommes, la face contre terre et les mains en avant, étaient couchés dans le sentier qui menait à cet endroit ; ils avaient aussi voulu boire, et les Prussiens les avaient tués.
Nous étions tous donc l’arme au pied à regarder le puits. L’un disait :
— Je donnerais la moitié de mon sang pour un verre d’eau.
L’autre :
— Oui, mais les Prussiens attendent !
C’était vrai ; les Prussiens, à cent pas de nous et qui peut-être avaient aussi soif, devinaient ce que nous pensions.
Les coups de fusil qu’on tirait encore venaient de cela : quand, le long de la rue, quelqu’un sortait, on le fusillait aussitôt, et de cette manière nous nous faisions souffrir tous comme des malheureux.
Cela durait au moins depuis une demi-heure, lorsque la canonnade s’étendit entre Saint-Amand et Ligny, et tout de suite nous vîmes qu’on tirait à la mitraille sur les Prussiens à mi-côte entre les deux villages, car à chaque décharge leurs colonnes épaisses étaient traversées ; cette nouvelle attaque produisit une grande agitation. Buche, qui jusqu’à ce moment n’avait pas bougé, sortit par la ruelle du jardin et courut au puits ; il se mit derrière la margelle, et les deux maisons en face commencèrent la fusillade sur lui, de sorte que bientôt la pierre et les poteaux furent criblés de balles. Mais alors nous recommençâmes à tirer sur les fenêtres, et dans une minute la fusillade fut rallumée d’un bout du village à l’autre ; la fumée s’étendait partout. Dans cet instant, une voix criait en bas :
— Joseph… Joseph !…
C’était Buche ; il avait eu le courage de tirer le seau, de le décrocher et d’arriver après avoir bu.
Plusieurs anciens voulaient lui prendre le seau, mais il criait :
— Mon camarade d’abord ! Lâchez, ou je verse tout !
Il fallut bien m’attendre. Je bus tout ce que je pouvais ; ensuite les autres, et ceux qui restaient en haut descendirent et burent tant qu’il en resta.
C’est en ce moment que Buche montra qu’il m’aimait.
Nous remontâmes ensemble bien contents.
Je pense qu’il était alors plus de sept heures, le soleil se couchait, l’ombre de nos maisons s’allongeait jusque sur le ruisseau ; celles des Prussiens restaient éclairées, ainsi que la côte de Bry, où de nouvelles troupes descendaient au pas de course. La canonnade n’avait jamais été si forte de notre côté.
Tout le monde sait aujourd’hui qu’entre sept et huit heures du soir, à la nuit tombante, l’Empereur ayant reconnu que la colonne de Prussiens qu’on avait signalée sur nos derrières était le corps du général d’Erlon, – égaré entre la bataille de Ney aux Quatre-Bras contre les Anglais, et la nôtre, – avait ordonné tout de suite à la vieille garde de nous soutenir.
Un lieutenant, qui se trouvait avec nous, disait :
— Voici la grande attaque. Attention !
Toute la cavalerie des Prussiens fourmillait entre les deux villages. On sentait, sans le voir, un grand mouvement derrière nous. Le lieutenant répétait :
— Attention au commandement ! Que personne ne reste après le commandement ! Voici l’attaque.
Nous ouvrions tous l’œil.
Plus la nuit s’avançait, plus le ciel devenait rouge du côté de Saint-Amand. À force d’entendre la canonnade, on n’y faisait plus attention ; mais, à chaque décharge, on peut dire que le ciel prenait feu.
Le tumulte augmentait derrière nous.
Tout à coup, la grande rue qui longe le ruisseau fut pleine de nos troupes, depuis le pont jusqu’à l’autre bout de Ligny. Sur la gauche et plus loin encore, les Prussiens tiraient des fenêtres ; nous ne répondions plus. On criait :
— La garde !… c’est la garde !
Je ne sais pas comment toute cette masse d’hommes passa le fossé plein de bourbe ; c’est bien sûr avec des planches, car d’un instant à l’autre nos troupes en masse étaient sur la rive gauche.
La grande batterie des Prussiens au haut du ravin, entre les deux villages, faisait des rues dans nos colonnes ; mais elles se refermaient aussitôt et montaient toujours.
Ce qui restait de notre division courait sur le pont ; des canonniers à cheval avec leurs pièces suivaient au galop.
Alors nous descendîmes aussi, mais nous n’étions pas encore au pont que des cuirassiers se mettaient à défiler ; après les cuirassiers arrivèrent des dragons et des grenadiers à cheval de la garde. Il en passait partout, à travers et même autour du village : c’était comme une armée toute neuve, une armée innombrable.
Le massacre recommençait en haut ; cette fois, c’était la bataille en rase campagne. La nuit venait, les carrés prussiens se dessinaient en feu sur la côte.
Nous courions, enjambant les morts et les blessés.
Une fois hors du village, nous vîmes ce que l’on peut appeler une mêlée de cavalerie ; on ne distinguait pour ainsi dire que des cuirasses blanches qui traversaient les lignes des uhlans… Tout se mêlait, puis les cuirassiers se reformaient et repartaient comme un mur.
Il faisait déjà sombre, la masse de fumée empêchait de voir à cinquante pas devant soi. Tout s’ébranlait, tout montait vers les moulins ; le roulement du galop, les cris, les commandements, les feux de file bien loin, tout se confondait. Plusieurs carrés étaient rompus. De temps en temps, un coup de feu vous montrait quelques cavaliers, un lancier penché sur son cheval, un cuirassier avec son gros dos blanc, son casque et sa queue de cheval flottante, lancé comme un boulet, deux ou trois fantassins courant au milieu de la bagarre : cela passait comme un éclair ! Et les blés foulés, la pluie qui rayait le ciel, car un orage venait d’éclater, les blessés sous les pieds des chevaux, tout sortait de la nuit un quart de seconde.
À chaque coup de fusil ou de pistolet, on voyait des choses pareilles, par mille et par mille, qu’on ne peut s’expliquer. Mais tout montait, tout s’éloignait de Ligny ; nous étions les maîtres, nous avions enfoncé le centre de l’ennemi ; les Prussiens ne se défendaient plus que tout en haut de la colline, près des moulins, et dans la direction de Sombref, sur notre droite : Saint-Amand et Ligny nous restaient.
Alors, nous autres, à dix ou douze de la compagnie, contre les décombres des cassines, la giberne presque vide, nous ne savions plus de quel côté tourner. Zébédé, le lieutenant Bretonville et le capitaine Florentin avaient disparu ; le sergent Rabot nous commandait. – C’était un petit vieux, sec, mal bâti, mais dur comme du fer ; il clignait de l’œil et devait avoir été roux dans sa jeunesse. Rien qu’en parlant de lui, je l’entends nous dire tranquillement :
— La bataille est gagnée ! Par file à droite, en avant marche !
Plusieurs demandaient à faire la soupe, car, depuis douze heures on commençait à sentir la faim ; et le sergent, le fusil sur l’épaule, descendait la ruelle en riant tout bas, et répétant d’un air moqueur :
— La soupe ! la soupe ! Attendez, l’administration des vivres va venir.
Nous le suivions dans la ruelle sombre ; vers le milieu se trouvait un cuirassier à cheval qui nous tournait le dos ; il avait un coup de sabre dans le ventre et s’était retiré là ; le cheval s’appuyait au mur pour l’empêcher de tomber. Comme nous défilions, il nous appela :
— Camarades !
Personne ne tourna seulement la tête. À vingt pas plus loin se trouvait une vieille cassine toute criblée de boulets, mais elle avait encore la moitié de son toit de chaume ; c’est pourquoi le sergent Rabot la choisit, et nous entrâmes dans ce réduit à la file.
On n’y voyait pas plus que dans un four ; le sergent fit partir une amorce, et nous vîmes que c’était une cuisine ; l’âtre à droite, l’escalier à gauche, et cinq ou six Prussiens et Français étendus à terre, blancs comme de la cire, et les yeux ouverts.
— Allons, dit le sergent, voici la chambrée, que chacun s’arrange ; les camarades de lit ne nous donneront pas de coups de pieds.
Comme on voyait bien qu’il ne fallait pas compter sur la distribution, chacun, sans rien dire, déboucla son sac, le mit au pied du mur et s’étendit l’oreille dessus. On entendait encore la fusillade, mais bien loin sur la côte. La pluie tombait à verse. Le sergent tira la porte qui grinçait, puis alluma sa pipe tranquillement pendant que plusieurs ronflaient déjà ; je le regardai debout contre la petite fenêtre, dont toutes les vitres étaient éclatées ; il fumait.
C’était un homme dur et juste, il avait trois chevrons et savait lire et écrire ; il aurait dû passer officier, ayant des blessures, mais n’était pas bien bâti. Il finit aussi par se coucher sur son sac, et bientôt après nous dormions tous.
Cela durait depuis longtemps, lorsque je fus réveillé par un bruit… On rôdait autour de notre cassine… Je me levai sur la main pour écouter… Dans le même instant, on essayait d’ouvrir la porte. Alors je ne pus retenir un cri.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda le sergent.
Et comme des pas s’éloignaient en courant, il dit en se retournant sur son sac :
— Ah ! les oiseaux de nuit… Allez… canailles !… allez, ou je vais vous envoyer une balle !
Ensuite il ne dit plus rien. Moi, je m’étais approché de la fenêtre, et je voyais tout le long de la ruelle des maraudeurs en train de fouiller les blessés et les morts. Ils allaient doucement de l’un à l’autre, la pluie tombait par torrents : – c’était quelque chose d’horrible.
Je me recouchai pourtant et me rendormis à cause de la grande fatigue.
Au petit jour, le sergent était debout et criait :
— En route !
Nous ressortîmes de la cassine en remontant la ruelle. Le cuirassier était alors à terre ; le cheval attendait toujours.
Le sergent prit ce cheval par la bride et le conduisit une centaine de pas dans les vergers, il lui retira le mors en s’écriant :
— Va, mange : on te retrouvera bientôt. Et cette pauvre bête partit doucement.
Nous allongions le pas dans un sentier qui longe Ligny : les sillons et quelques carrés de jardinage aboutissaient sur ce chemin. – Le sergent regardait en passant, il se baissa pour déterrer quelques restes de carottes et de navets. Je me dépêchai de faire comme lui, pendant que les camarades se pressaient sans tourner la tête.
Je vis là que c’est une bonne chose de connaître les fruits de la terre, car je trouvai deux beaux navets et des carottes, qui sont très bonnes crues ; mais je suivis l’exemple du sergent et je les mis dans mon shako.
Je courus ensuite pour rattraper le peloton, qui se dirigeait sur les feux de Sombref.
Et quant au reste, je n’ai pas seulement l’idée de vous peindre le plateau derrière Ligny, où nos cuirassiers et nos dragons avaient tout massacré. Ce n’étaient que des tas d’hommes et de chevaux : les chevaux, leur long cou allongé à terre ; les hommes pris dessous, morts ou blessés. Quelques-uns levaient la main pour faire signe ; les chevaux essayaient de se lever et les écrasaient encore mieux en retombant.
Du sang ! toujours du sang ! La direction des boulets et de la mitraille était marquée en traînées rouges sur les pentes, comme on voit chez nous, à la fonte des neiges, le passage des torrents dans le sable. Eh bien ! voulez-vous savoir la vérité ? Cela ne me touchait presque plus.
Avant de partir pour Lutzen, un pareil spectacle m’aurait fait tomber à la renverse. J’aurais pensé :
« Nos maîtres regardent donc les hommes comme des animaux ? Est-ce que le bon Dieu nous donne à manger aux loups ? Est-ce que nous avons des mères, des sœurs, des amis, des êtres qui nous aiment sur la terre et qui ne crient pas vengeance ? »
J’aurais pensé mille choses pareilles, encore plus fortes et plus justes ; mais alors je ne pensais rien. À force d’avoir vu des massacres et des injustices en masse, de toutes les façons et tous les jours, je me disais :
« Les plus forts ont toujours raison. L’Empereur est le plus fort, il nous fait signe de venir, et malgré tout, il faut arriver de Phalsbourg, de Saverne ou d’ailleurs, se mettre en rang et marcher. Celui qui ferait seulement la mine de résister, serait fusillé tout de suite. Les maréchaux, les généraux, les officiers, les sous-officiers et les soldats, depuis le premier jusqu’au dernier, suivent la consigne, ils n’osent pas faire un mouvement sans ordre ; et les autres obéissent à l’armée. C’est l’Empereur qui veut tout, qui peut tout et qui fait tout. Eh bien ! est-ce que Joseph Bertha ne serait pas une bête d’oser seulement croire que l’Empereur peut avoir une seule fois tort dans sa vie ? Est-ce que ce ne serait pas contraire au bon sens ?
Voilà ce que nous pensions tous, et si l’Empereur était resté, toute la France aujourd’hui n’aurait pas d’autre idée.
Mon seul plaisir alors, c’était d’avoir des carottes et des navets, car en passant derrière les bivouacs pour demander la place du bataillon, nous avions appris que les distributions n’avaient pas été faites ; on n’avait reçu que la ration d’eau-de-vie et des cartouches.
Les anciens étaient en route pour emplir les marmites. Les conscrits qui ne savaient pas encore la manière de vivre en campagne, et qui par malheur avaient déjà mangé leur pain, comme il arrive à vingt ans, lorsqu’on marche et qu’on a bon appétit, ceux-là devaient se passer de tremper la cuiller.
Vers sept heures nous arrivâmes enfin au bivouac. Zébédé, en me voyant, parut joyeux ; il vint à ma rencontre et me dit :
— Je suis content de te voir, Joseph ; mais qu’est-ce que tu apportes ? Nous avons trouvé un biquet bien gras ; nous avons aussi du sel, mais pas une croûte de pain.
Je lui fis voir le riz qui me restait, mes carottes et mes navets. – Il me dit :
— C’est bien : nous allons avoir le meilleur bouillon du bataillon.
Je voulus que Buche pût aussi manger avec nous, et les six hommes de notre marmite qui s’en étaient tous réchappés par hasard, avec des coups de crosse et des égratignures, y consentirent. Le tambour-maître Padoue dit en riant :
— Les anciens sont toujours les anciens, ils n’arrivent jamais les mains vides.
Nous regardions de côté la marmite de cinq conscrits, où l’on ne voyait bouillir que du riz dans de l’eau claire, et nous clignions de l’œil, car nous avions une bonne soupe grasse qui répandait son odeur dans tous les environs.
À huit heures, nous mangeâmes avec un appétit qu’on peut s’imaginer. Non, pas même le jour de mes noces, je n’ai fait un meilleur repas ; c’est encore une satisfaction aujourd’hui pour moi d’y penser. Quand l’âge arrive, on n’a plus l’enthousiasme de la jeunesse pour de pareilles choses ; mais ce sont toujours d’agréables souvenirs. Et ce bon repas nous a soutenus longtemps ; les pauvres conscrits, avec leur reste de pain trempé comme de la pâte par l’averse, devaient en voir de dures le lendemain 18. Nous devions avoir une campagne bien courte et bien terrible. Enfin tout est passé maintenant ; mais ce n’est pas sans attendrissement qu’on songe à ces grandes misères, et qu’on remercie Dieu d’en être réchappé.
Le temps semblait se remettre au beau, le soleil recommençait à briller dans les nuages. Nous venions à peine de manger que le rappel battait sur toute la ligne.
Il faut savoir qu’en ce moment les Prussiens retiraient seulement leur arrière-garde de Sombref, et qu’il était question de se mettre à leur poursuite. Plusieurs même disaient qu’on aurait dû commencer par là, en envoyant bien loin notre cavalerie légère pour récolter des prisonniers. Mais on ne les écoutait pas ; l’Empereur savait bien ce qu’il faisait.
Je me rappelle pourtant que tout le monde s’étonnait, parce que c’est l’habitude de profiter des victoires. Les anciens n’avaient jamais vu cela. On croyait que l’Empereur préparait un grand coup, qu’il avait fait tourner l’ennemi par Ney, et d’autres choses semblables.
En attendant, l’appel commença ; le général Gérard vint passer la revue du 4e corps. Notre bataillon avait le plus souffert, à cause des trois attaques où nous avions toujours été en tête : – nous avions le commandant Gémeau et le capitaine Vidal blessés ; les capitaines Grégoire et Vignot tués ; sept lieutenants et sous-lieutenants et trois cent soixante hommes hors de combat.
Zébédé disait que c’était pire qu’à Montmirail, et qu’on allait nous compléter pour sûr avant de partir.
Heureusement le quatrième bataillon, commandant Delong, arrivant de Metz, vint alors nous remplacer en ligne.
Le capitaine Florentin, qui nous commandait cria :
— Par file à gauche ! – et nous descendîmes au village jusque près de l’église, où stationnaient une quantité de charrettes.
On nous distribua par escouades pour surveiller l’enlèvement des blessés. Quelques détachements de chasseurs eurent l’ordre d’escorter les convois jusqu’à Fleurus, parce qu’à Ligny la place manquait ; l’église était déjà pleine de ces malheureux.
Ce n’est pas nous qui choisissions les blessés, mais les chirurgiens militaires et quelques médecins du pays mis en réquisition ; il était trop difficile de reconnaître un grand nombre de ces blessés d’entre les morts. Nous aidions seulement à les étendre sur la paille dans les charrettes.
Je connaissais cela depuis Lutzen ; je savais ce qu’il fallait souffrir pour réchapper d’une balle, d’un biscaïen, ou d’un coup de pointe, comme en donnent nos cuirassiers. Chaque fois que je voyais enlever un de ces malheureux, je louais le Seigneur de ne pas m’avoir réduit à cet état, et, pensant que la même chose aurait pu m’arriver, je me disais : « Tu ne sais pas combien de balles et de morceaux de mitraille ont passé près de toi ; sans cela, cette idée te ferait horreur. »
Je m’étonnais que tant d’entre nous eussent pu réchapper de ce carnage, – bien pire qu’à Lutzen et même qu’à Leipzig, – parce que la bataille n’avait duré que cinq heures, et que les morts, dans bien des endroits, s’élevaient jusqu’à deux et trois pieds. Le sang coulait au-dessous comme des ruisseaux. Dans toute la grande rue, où les pièces avaient passé, c’était de la boue rouge : de la boue de chair et d’os écrasés.
Il faut bien qu’on dise cela pour éclairer la jeunesse. Moi, je n’irai plus me battre, j’ai dépassé l’âge, Dieu merci ! Mais tous ces jeunes gens qui ne pensent qu’à la guerre, au lieu de vouloir travailler honnêtement et d’aider leurs vieux parents, doivent savoir comment les hommes sont traités. Ils doivent se figurer ce que les malheureux qui n’ont pas rempli leurs devoirs pensent lorsqu’ils sont couchés dans une rue, ou sur la grande route avec un membre de moins, et qu’ils entendent arriver ces pièces de canon, qui pèsent douze à quinze mille et leurs gros chevaux bien ferrés qui sautent en hennissant.
C’est dans cette minute qu’ils doivent voir les pauvres vieux qui leur tendaient les bras devant la petite maison du village, pendant qu’ils s’éloignaient en s’écriant :
— Je pars… je reviendrai avec la croix et les épaulettes !
Oui ! oui ! s’ils pouvaient pleurer et demander pardon à Dieu, ceux-là, on entendrait leurs cris et leurs plaintes ! Mais il n’est plus temps, – les canons et les caissons avec leurs charges d’obus et de boulets arrivent, – ils entendent eux-mêmes craquer leurs os d’avance… et tout cela leur passe sur le corps comme dans la boue.
Quand on est vieux et qu’on a des enfants qu’on aime, c’est une chose abominable de songer que des malheurs pareils pourraient leur arriver, on donnerait jusqu’à sa dernière chemise pour les empêcher de partir.
Mais tout cela ne sert à rien ; les mauvais cœurs sont incorrigibles, et les bons font leur devoir. S’il leur arrive des malheurs, au moins la confiance dans la justice de Dieu leur reste. Ceux-ci ne vont pas tuer leurs semblables pour l’amour de la gloire… ils y vont par force ; ils n’ont pas de reproches à se faire : ils défendent leur vie, et le sang répandu ne retombe pas sur eux.
Enfin, il faut pourtant que je finisse de vous raconter cette bataille et ce relèvement des blessés.
J’ai vu là des choses qu’on ne peut presque pas croire : des hommes tués au moment de la plus grande fureur, et dont les figures horribles n’étaient pas changées ; ils tenaient encore leurs fusils, debout contre les murs, et rien qu’en les regardant il vous semblait les entendre crier :
— À la baïonnette ! Pas de quartier !
C’est avec cette pensée et ce cri qu’ils étaient arrivés d’un seul coup devant Dieu… C’était lui qui les attendait. Il pouvait leur dire :
— Me voilà… tu veux tuer tes frères ?… tu ne veux pas de quartier ? On n’en fera point !
J’en ai vu d’autres à demi morts qui s’étranglaient entre eux. Et vous saurez qu’à Fleurus il fallait séparer les Prussiens des Français, parce qu’ils se levaient de leurs lits ou de leurs bottes de paille pour se déchirer et se dévorer !
La guerre !… ceux qui veulent la guerre, ceux qui rendent les hommes semblables à des animaux féroces, doivent avoir un compte terrible à régler là-haut !…
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