Chapitre 20
Le relèvement des blessés continua jusqu’au soir. – Vers midi, les cris de : Vive l’Empereur ! se prolongeaient sur toute la ligne de nos bivouacs, depuis le village de Bry jusqu’à Sombref. Napoléon avait quitté Fleurus avec son état-major ; il passait la revue de l’armée sur le plateau. Ces cris durèrent environ une heure, puis tout se tut ; l’armée devait être alors en marche.
Nous attendîmes longtemps l’ordre de suivre ; comme il ne venait pas, le capitaine Florentin finit par aller voir, et revint ventre à terre en criant :
— Battez le rappel !
Les détachements du bataillon se réunirent, et l’on se mit à remonter le village au pas accéléré. Tout était parti. Bien d’autres pelotons n’avaient pas reçu d’ordres, et du côté de Saint-Amand les rues étaient pleines de soldats. Quelques compagnies, restées en arrière, gagnaient à travers champs la route à gauche, où l’on voyait s’étendre une queue de colonne à perte de vue : des caissons, des fourgons, des bagages de toute sorte.
J’ai souvent pensé que nous aurions eu de la chance en ce jour d’être laissés en arrière comme la division Gérard, à Saint-Amand ; on n’aurait jamais pu nous faire de reproches. Puisque nous avions ordre de relever les blessés, nous étions en règle ; mais le capitaine Florentin se serait cru déshonoré.
Nous marchions en allongeant le pas. Il s’était remis à pleuvoir ; on glissait dans la boue, et la nuit venait. Jamais je n’ai vu de temps plus abominable, pas même en Allemagne, à la retraite de Leipzig ; la pluie tombait comme d’un arrosoir, et nous allions en arrondissant le dos, le fusil sous le bras, le pan de la capote sur la batterie, tellement trempés, qu’en traversant une rivière ce n’aurait pas été pire. – Et quelle boue ! – Avec cela, on recommençait à sentir la faim. Buche me répétait de temps en temps :
— C’est égal, une douzaine de grosses pommes de terre cuites sous la cendre, comme au Harberg, me réjouiraient joliment la vue. On ne mange pas tous les jours de la viande chez nous, mais on a des pommes de terre !
Moi, je revoyais en rêve notre petite chambre de Phalsbourg, bien chaude, la table blanche, le père Goulden assis devant son assiette, et Catherine qui nous servait de la bonne soupe grasse, pendant que les côtelettes fumaient sur le gril. La tristesse d’être là m’accablait ; s’il n’avait fallu que me souhaiter la mort pour être débarrassé de tout, depuis longtemps je ne serais plus de ce monde.
La nuit était venue ; elle était toute grise ; sans les ornières, où l’on enfonçait jusqu’aux genoux, on aurait eu de la peine à reconnaître son chemin ; mais on n’avait qu’à marcher dans la boue, et l’on était sûr de ne pas se tromper.
Entre sept et huit heures, on entendit au loin comme des roulements de tonnerre ; les uns disaient :
— C’est l’orage !
Les autres :
— C’est le canon !
Beaucoup de soldats débandés nous suivaient. À huit heures, nous arrivâmes aux Quatre-Bras. Ce sont deux maisons en face l’une de l’autre, au croisement de la route de Nivelles à Namur avec celle de Bruxelles à Charleroi ; ces maisons étaient encombrées de blessés. – C’est là que le maréchal Ney avait livré bataille aux Anglais pour les empêcher d’arriver au secours des Prussiens, par le chemin que nous venions de suivre. Il n’avait que vingt mille hommes contre quarante mille, et Nicolas Cloutier, le tanneur, soutient encore aujourd’hui qu’il aurait dû nous envoyer la moitié de ses troupes pour prendre les Prussiens par derrière, comme si ce n’avait pas été bien assez d’arrêter les autres. Enfin, pour des gens pareils, tout est facile ; seulement, s’ils commandaient eux-mêmes, on les mettrait en déroute avec quatre hommes et un caporal.
Au-dessous, dans les champs d’orge et d’avoine, tout était plein de morts. C’est là que je vis les premiers habits rouges étendus sur la route.
Le capitaine nous ordonna de faire halte ; il entra seul dans la maison à droite. Nous attendions depuis quelque temps à la pluie, lorsqu’il ressortit sur la porte avec le général de division Donzelot, qui riait parce que nous aurions dû suivre l’armée de Grouchy du côté de Namur, et que le manque d’ordres nous avait fait tourner vers les Quatre-Bras. Nous reçûmes pourtant l’ordre de continuer notre chemin sans nous arrêter.
Je croyais à chaque minute tomber en faiblesse ; mais cela devint encore pire lorsque nous eûmes rattrapé les bagages ; car il fallait marcher sur le revers de la route, dans les champs, et plus on avançait, plus on enfonçait dans la terre grasse.
Vers onze heures, nous arrivâmes dans un grand village appelé Genappe, qui s’étend sur les deux côtés de la route. L’encombrement des fourgons, des canons et des bagages dans cette rue nous força de passer la Thy à droite sur un pont, et depuis cet endroit nous ne fîmes plus que marcher à travers des champs, dans les blés, dans les chanvres, comme des sauvages qui ne respectent rien. La nuit était si sombre, que des dragons à cheval, posés de deux cents pas en deux cents pas, comme des poteaux, vous criaient :
— Par ici ! par ici !
Nous arrivâmes à minuit au tournant d’un chemin, près d’une espèce de ferme couverte en chaume et pleine d’officiers supérieurs. Ce n’était pas loin de la grande route, car on entendait défiler la cavalerie, l’artillerie et les équipages comme un torrent.
Le capitaine venait à peine d’entrer à la ferme, que plusieurs d’entre nous se précipitèrent dans le jardin à travers les haies. Je fis comme les autres, et j’empoignai des raves. Presque aussitôt tout le bataillon suivit ce mouvement, malgré les cris des officiers ; chacun se mit à déterrer ce qu’il put avec sa baïonnette, et, deux minutes après, il ne restait plus rien. Les sergents et les caporaux étaient venus avec nous ; lorsque le capitaine revint, on avait déjà repris les rangs.
Ceux qui volent et pillent en campagne méritent d’être fusillés, mais que voulez-vous ? les villages qu’on rencontrait n’avaient pas le quart de vivres qu’il aurait fallu pour nourrir tant de monde. Les Anglais avaient déjà presque tout pris. Il nous restait bien encore un peu de riz, mais le riz sans viande ne soutient pas beaucoup. Les Anglais, eux, recevaient des bœufs et des moutons de Bruxelles ; ils étaient bien nourris et tout luisants de bonne santé. Nous autres, nous étions venus trop vite, les convois de vivres étaient en retard ; et le lendemain, qui devait être la terrible bataille de Waterloo, nous ne reçûmes que la ration d’eau-de-vie.
Enfin, en partant de là, nous montâmes une petite côte, et malgré la pluie, nous aperçûmes les bivouacs des Anglais. On nous fit prendre position dans les blés entre plusieurs régiments qu’on ne voyait pas, parce qu’on avait l’ordre de ne pas allumer de feu, de peur d’effaroucher l’ennemi s’il nous voyait en ligne, et de le décider à continuer sa retraite.
Maintenant, représentez-vous des hommes couchés dans les blés, sous une pluie battante, comme de véritables Bohémiens, grelottant de froid, songeant à massacrer leurs semblables, et bien heureux d’avoir un navet, une rave ou n’importe quoi pour soutenir un peu leurs forces. Est-ce que c’est la vie d’honnêtes gens ? Est-ce que c’est pour cela que Dieu nous a créés et mis au monde ? Est-ce que ce n’est pas une véritable abomination de penser qu’un roi, un empereur, au lieu de surveiller les affaires de son pays, d’encourager le commerce, de répandre l’instruction, la liberté et les bons exemples, vienne nous réduire par centaines de mille à cet état ?… Je sais bien qu’on appelle cela de la gloire ; mais les peuples sont bien bêtes de glorifier des gens pareils… Oui, il faut avoir perdu toute espèce de bon sens, de cœur et de religion.
Tout cela ne nous empêchait pas de claquer des dents, et de voir en face de nous les Anglais, qui se réchauffaient et se gobergeaient autour de leurs grands feux, après avoir reçu leur ration de bœuf, d’eau-de-vie et de tabac. Je pensais :
« C’est nous, pauvres diables, trempés jusqu’à la moelle des os, qui sommes forcés d’attaquer ces hommes remplis de confiance en eux-mêmes, et qui ne manquent ni de canons, ni de munitions, ni de rien ; qui dorment les pieds au feu, la panse bien garnie, pendant que nous couchons dans la boue ! »
Toute la nuit ce spectacle me révoltait. Buche disait :
— La pluie ne me fait rien, j’en ai supporté bien d’autres à l’affût ; mais au moins j’avais une croûte de pain, des oignons et du sel.
Il se fâchait. Pour ma part, j’étais attendri sur mon propre sort et je ne disais rien.
Entre deux et trois heures de la nuit, la pluie avait cessé. Buche et moi, nous étions dos à dos dans le creux d’un sillon, pour nous réchauffer, et la grande fatigue avait fini par m’endormir.
Une chose que je n’oublierai jamais, c’est le moment où je me réveillai, vers les cinq heures du matin : les cloches des villages sonnaient matines sur cette grande plaine ; et, regardant les blés renversés, les camarades couchés à droite et à gauche, le ciel gris, cette grande désolation me fit grelotter le cœur. Le son des cloches qui se répondaient de Planchenois à Genappe, à Frichemont, à Waterloo me rappelait Phalsbourg ; je me disais :
« C’est aujourd’hui dimanche, un jour de paix et de repos. M. Goulden a mis hier son bel habit au dos de la chaise, avec une chemise blanche. Il se lève maintenant et pense à moi… Catherine aussi se lève dans notre petite chambre ; elle est assise sur le lit et pleure ; et la tante Grédel aux Quatre-Vents pousse ses volets ; elle a tiré de l’armoire son livre de prières pour aller à la messe. »
Et j’entendais les cloches de Danne, de Mittelbronn, de Bigelberg bourdonner dans le silence. Je me figurais cette bonne vie tranquille… J’aurais voulu fondre en larmes ! Mais le roulement commençait, un roulement sourd comme dans les temps humides, quelque chose de sinistre. Du côté de la grande route, à gauche, on battait la générale, les trompettes de cavalerie sonnaient le réveil. On se levait, on regardait par-dessus les blés. Ces trois jours de marches et de combats, le mauvais temps et l’oubli des rations avaient rendu les hommes plus sombres. On ne parlait pas comme à Ligny ; chacun regardait et réfléchissait pour son propre compte.
On voyait aussi que ce serait une plus grande bataille, parce qu’au lieu d’avoir des villages bien occupés en première ligne, et qui font autant de combats séparés, ici c’était une grande plaine nue, élevée, occupée par les Anglais ; derrière leurs lignes, au haut de la côte, se trouvait le village de Mont-Saint-Jean, et beaucoup plus loin, à près d’une lieue et demie, une grande forêt qui bordait le ciel.
Entre les Anglais et nous, le terrain descendait doucement et se relevait de notre côté ; mais il fallait avoir l’habitude de la campagne pour voir ce petit vallon, qui devenait plus profond à droite et se resserrait en forme de ravin. Sur la pente de ce ravin, de notre côté, derrière des haies, des peupliers et d’autres arbres, quelques maisons couvertes de chaume indiquaient un hameau : c’était Planchenois. Dans la même direction, mais bien plus haut et derrière la gauche de l’ennemi, s’étendait une plaine à perte de vue, parsemée de petits villages.
C’est en temps de pluie, après un orage, que ces choses se distinguent le mieux ; tout est bleu sombre sur un fond clair. On découvrait jusqu’au petit village de Saint-Lambert, à trois lieues de nous sur la droite.
À notre gauche, et derrière la droite des Anglais, se voyaient aussi d’autres petits villages dont je n’ai jamais su le nom.
Voilà ce que nous découvrions au premier coup d’œil, dans ce grand pays plein de magnifiques récoltes encore en fleur, et chacun se demandait pourquoi les Anglais étaient là, quel avantage ils avaient à garder cette position. Alors on observait mieux leur ligne, à quinze cents ou deux mille mètres de nous, et l’on voyait que la grande route que nous avions suivie depuis les Quatre-Bras, et qui se rend à Bruxelles, cette route large, bien arrondie et même pavée au milieu, traversait la position de l’ennemi à peu près au centre ; elle était droite, et l’on pouvait la suivre des yeux jusqu’au village de Mont-Saint-Jean, et même plus loin, jusqu’à l’entrée de la grande forêt de Soignes. Les Anglais voulaient donc la défendre, pour nous empêcher d’aller à Bruxelles.
En regardant bien, on voyait que leur ligne de bataille se courbait un peu de notre côté sur les deux ailes, et suivait un chemin creux qui coupait la route de Bruxelles en croix. Ce chemin était tout à fait creux à gauche de la route, à droite il était bordé de grandes haies de houx et de petits hêtres, comme il s’en trouve dans ce pays. – Là derrière étaient postées des masses d’habits rouges, qui nous observaient de leur chemin couvert ; le devant de leur côte descendait en pente comme des glacis : c’était très dangereux.
Et sur leurs ailes, qui se prolongeaient d’environ trois quarts de lieue, était de la cavalerie innombrable. On voyait aussi de la cavalerie sur le haut du plateau, dans l’endroit où la grande route, après avoir passé la colline, descend avant de remonter vers Mont-Saint-Jean ; car on comprenait très bien qu’il se trouvait un creux entre la position des Anglais et ce village, pas bien profond, puisque les plumets de la cavalerie s’apercevaient, mais assez profond pour y tenir de grandes forces en réserve à l’abri de nos boulets.
J’avais déjà vu Weissenfelz, Lutzen, Leipzig et Ligny : je commençais à comprendre ce que les choses veulent dire, pourquoi l’on se place d’une manière plutôt que d’une autre, et je trouvais que ces Anglais s’étaient très bien arrangés dans leur chemin pour défendre la route, et que leurs réserves, bien abritées sur le plateau, montraient chez ces gens beaucoup de bon sens naturel.
Malgré cela, trois choses me parurent alors avantageuses pour nous. Ces Anglais, avec leur chemin couvert et leurs réserves bien cachées étaient comme dans une grande fortification. Mais tout le monde sait qu’en temps de guerre on démolit tout de suite, autour des places fortes, les bâtiments trop près des remparts, pour empêcher l’ennemi de s’en emparer et de s’abriter derrière. Eh bien ! juste sur leur centre, le long de la grande route et sur la pente de leurs glacis, se trouvait une ferme dans le genre de la Roulette, aux Quatre-Vents, mais cinq ou six fois plus grande. Je la voyais très bien de la hauteur où nous étions : c’était un grand carré, les bâtisses, la maison, les écuries et les granges en triangle du côté des Anglais, et l’autre moitié du triangle, formée d’un mur et de hangars, de notre côté ; la cour à l’intérieur. L’un des pans de ce mur donnait sur les champs avec une petite porte, et l’autre sur la route, avec une porte cochère pour les voitures. C’était construit en briques bien solides. Naturellement les Anglais l’avaient garnie de troupes, comme une espèce de demi-lune ; mais si nous avions la chance de l’enlever, nous étions tout près de leur centre, et nous pouvions lancer sur eux nos colonnes d’attaque, sans rester longtemps sous leur feu.
Voilà ce que nous avions de meilleur pour nous. Cette ferme s’appelait la Haie-Sainte, comme nous l’avons su depuis.
Plus loin, en avant de leur aile droite, dans un fond, se trouvait une autre ferme avec un petit bois, que nous pouvions aussi tâcher d’enlever. Cette ferme d’où j’étais, on ne la voyait pas, mais elle devait être encore plus solide que la Haie-Sainte, puisqu’un verger entouré de murs et plus loin un bois la couvraient. Le feu des fenêtres donnait dans le verger, le feu du verger donnait dans le bois, le feu du bois donnait sur la côte, l’ennemi pouvait battre en retraite de l’un dans l’autre.
Ces choses, je ne les ai pas vues de mes propres yeux, mais quelques anciens m’ont raconté plus tard l’attaque de cette ferme, appelée Hougoumont.
Il faut tout expliquer, quand on parle d’une bataille pareille ; mais les choses qu’on a vues soi-même sont le principal ; on peut dire : « Je les ai vues ! et les autres, je les ai seulement apprises par d’honnêtes gens incapables de tromper ni de mentir. »
Enfin, en avant de leur aile gauche, où descendait le chemin de Wavre, à quelque cent pas de notre côté, se trouvaient encore les fermes de Papelotte et de la Haye, occupées par des Allemands, et les petits hameaux de Smohain, du Cheval-de-Bois, de Jean-Loo, que par la suite des temps j’ai voulu connaître, pour me rendre compte à moi-même de tout ce qui s’était passé. – Ces hameaux, je les voyais bien alors, mais je n’y faisais pas grande attention d’autant plus qu’ils étaient en dehors de notre ligne de bataille, sur la droite, et qu’on n’y remarquait pas de troupes.
Donc chacun maintenant se figure la position des Anglais en face de nous, la grande route de Bruxelles qui la traverse, le chemin qui la couvre, le plateau derrière, où sont les réserves, et les trois bâtisses de Hougoumont, de la Haie-Sainte et de Papelotte, en avant bien défendues. Chacun doit penser que c’était difficile à prendre.
Je regardais cela vers les six heures du matin, très attentivement, comme un homme qui risque de perdre sa vie, ou d’avoir les os cassés dans une entreprise, et qui veut au moins savoir s’il a quelque chance d’en réchapper.
Zébédé, le sergent Rabot, le capitaine Florentin, Buche, enfin tout le monde, en se levant, jetait un coup d’œil de ce côté sans rien dire. Ensuite, on regardait autour de soi les grands carrés d’infanterie, les escadrons de cuirassiers, de dragons, de chasseurs, de lanciers, etc., campés au milieu des récoltes.
Alors personne n’avait plus la crainte de voir les Anglais battre en retraite ; on allumait des feux tant qu’on voulait, et la fumée de la paille humide s’étendait dans les airs. Ceux auxquels il restait encore un peu de riz suspendaient la marmite, les autres regardaient en pensant :
« Chacun son tour, hier nous avions de la viande, nous nous moquions du riz ; maintenant nous voudrions bien en avoir. »
Vers huit heures, il arriva des fourgons avec des cartouches et des tonnes d’eau-de-vie. Chaque soldat reçut double ration ; avec une croûte de pain on aurait pu s’en contenter, mais le pain manquait. Qu’on juge, d’après cela, quelle mine on avait. C’est tout ce que nous reçûmes en ce jour, car aussitôt après commencèrent les grands mouvements. Les régiments se réunirent à leurs brigades, les brigades à leurs divisions, les divisions reformèrent leurs corps. Les officiers à cheval couraient porter les ordres, tout était en route.
Le bataillon se réunit à la division Donzelot ; les autres divisions n’avaient que huit bataillons, elle en eut neuf.
J’ai souvent entendu raconter par nos anciens l’ordre de bataille donné par l’Empereur ; le corps de Reille à gauche de la route, en face de Hougoumont ; d’Erlon à droite, en face de la Haie-Sainte ; Ney à cheval sur la chaussée, et Napoléon derrière, avec sa vieille garde, les escadrons de service, les lanciers, les chasseurs, etc. C’est tout ce que j’ai compris, car lorsqu’ils se mettent à parler du mouvement des onze colonnes, de la distance des déploiements, et qu’ils nomment tous les généraux les uns après les autres, il me semble entendre parler de choses que je n’ai pas vues. J’aime donc mieux vous raconter simplement ce que je me rappelle moi-même. Et d’abord, à huit heures et demie, nos quatre divisions reçurent l’ordre de se porter en avant, à droite de la grand-route. Nous étions de quinze à vingt mille hommes, nous marchions sur deux lignes, l’arme à volonté et nous enfoncions jusqu’aux genoux. Personne ne disait rien.
Plusieurs racontent que nous étions tout réjouis et que nous chantions, mais c’est faux ! Quand on a marché toute la nuit sans recevoir de ration, quand on a couché dans l’eau, avec défense d’allumer des feux et qu’on va recevoir de la mitraille, cela vous ôte l’envie de chanter ; nous étions bien contents de retirer nos souliers des trous où l’on enfonçait à chaque pas ; les blés mouillés vous rafraîchissaient les cuisses, et les plus courageux, les plus durs avaient l’air ennuyé.
Il est vrai que les musiques jouaient les marches de leurs régiments, et que les trompettes de la cavalerie, les tambours de l’infanterie, les grosses caisses et les trombones mêlés ensemble produisaient un effet terrible, comme toujours. Il est aussi vrai que tous ces milliers d’hommes en bon ordre, allongeant le pas, le sac au dos, le fusil sur l’épaule ; les lignes blanches des cuirassiers qui suivaient les lignes rouges, brunes, vertes des dragons, des hussards, des lanciers dont les petits drapeaux en queue d’hirondelles remplissaient l’air ; les canonniers dans l’intervalle des brigades, à cheval autour de leurs pièces, qui coupaient la terre jusqu’aux essieux – tout cela traversant les moissons dont pas un épi ne restait debout – il est vrai qu’on ne pouvait rien voir de plus épouvantable.
Et les Anglais en face, bien rangés, leurs canonniers la mèche allumée, étaient aussi quelque chose qui vous faisait réfléchir. Mais cela ne vous réjouissait pas la vue autant que plusieurs le disent ; les gens amoureux de recevoir des coups de canon sont encore assez rares.
Le père Goulden me disait bien que, dans son temps, les soldats chantaient, mais c’est qu’ils étaient partis volontairement et non par force. Ils se battaient pour garder leurs champs et les droits de l’homme, qu’ils aimaient mieux que les yeux de leur tête, et ce n’était pas la même chose que de se faire éreinter pour savoir si l’on aurait d’anciens nobles ou de nouveaux. Moi, je n’ai jamais entendu chanter ni à Leipzig ni à Waterloo.
Nous marchions, les musiques jouaient par ordre supérieur ; et lorsque les musiques se turent, le plus grand silence suivit. Alors nous étions au haut du petit vallon, à mille ou douze cents pas de la gauche des Anglais. Nous formions le centre de notre armée ; des chasseurs s’étendaient sur notre flanc droit avec des lanciers.
On prit les distances, on resserra les intervalles, la première brigade de la première division obliqua sur la gauche et se mit à cheval sur la chaussée. Notre bataillon faisait partie de la seconde division : nous fûmes donc en première ligne, avec une seule brigade de la première devant nous. – On fit passer toutes les pièces sur notre front ; celles des Anglais se voyaient en face, à la même hauteur. Et bien longtemps encore d’autres divisions vinrent nous appuyer. On aurait cru que toute la terre marchait ; les anciens disaient :
— Voici les cuirassiers de Milhaud ! voici les chasseurs de Lefebvre-Desnoëttes ; voilà là-bas le corps de Lobau !
De tous les côtés, aussi loin que pouvait s’étendre la vue, on ne voyait que des cuirasses, des casques, des colbacks, des sabres, des lances, des files de baïonnettes.
— Quelle bataille ! s’écriait Buche ; malheur aux Anglais !
Et je pensais comme lui, je croyais que pas un Anglais n’en réchapperait. On peut dire que nous avons eu du malheur en ce jour ; sans les Prussiens, je crois encore que nous aurions tout exterminé.
Durant deux heures que nous restâmes l’arme au pied, nous n’eûmes pas même le temps de voir la moitié de nos régiments et de nos escadrons ; c’était toujours du nouveau. Je me souviens qu’au bout d’une heure, on entendit tout à coup, sur la gauche, s’élever comme un orage les cris de : Vive l’Empereur ! et que ces cris se rapprochaient en grandissant toujours, qu’on se dressait sur la pointe des pieds en allongeant le cou ; que cela se répandait dans tous les rangs ; que, derrière, les chevaux eux-mêmes hennissaient comme s’ils avaient voulu crier, et que dans ce moment un tourbillon d’officiers généraux passa devant notre ligne ventre à terre. Napoléon s’y trouvait, je crois bien l’avoir vu, mais je n’en suis pas sûr ; il allait si vite, et tant d’hommes levaient leurs shakos au bout de leurs baïonnettes, qu’on avait à peine le temps de reconnaître son dos rond et sa capote grise au milieu des uniformes galonnés. Quand le capitaine avait crié :
— Portez armes ! Présentez armes ! c’était fini. Voilà comment on le voyait presque toujours, à moins d’être de la garde.
Quand il fut passé, quand les cris se furent prolongés à droite, toujours plus loin, l’idée vint à tout le monde que dans vingt minutes la bataille serait commencée. Mais cela dura bien plus longtemps. L’impatience vous gagnait ; les conscrits du corps de d’Erlon, qui n’avait pas donné la veille, se mettaient à crier : « En avant ! » quand enfin, vers midi, le canon gronda sur la gauche, et dans la même seconde des feux de bataillon suivirent, puis des feux de file. On ne voyait rien, c’était de l’autre côté de la route, l’attaque de Hougoumont.
Aussitôt les cris de : Vive l’Empereur ! éclatèrent. Les canonniers de nos quatre divisions étaient à leurs pièces à vingt pas l’une de l’autre, tout le long de la côte. Au premier coup de canon, ils commencèrent à charger. Je les vois encore tous en ligne mettre la gargousse, refouler tous ensemble, se redresser, secouer la mèche sur leur bras ; on aurait dit un seul mouvement, et cela vous donnait froid. Les chefs de pièces derrière, presque tous de vieux officiers, commandaient comme à la parade ; et quand ces quatre-vingt pièces partirent ensemble, on n’entendit plus rien, tout le vallon fut couvert de fumée.
Au bout d’une seconde, la voix calme de ces vieux, à travers le sifflement de vos oreilles, s’entendit de nouveau :
— Chargez ! Refoulez ! Pointez ! Feu !
Et cela continua sans interruption une demi-heure. On ne se voyait déjà plus : mais de l’autre côté, les Anglais avaient aussi commencé le feu ; le ronflement de leurs boulets dans l’air, leur bruit sec dans la boue, et l’autre bruit dans les rangs, lorsque les fusils sont broyés, et les hommes jetés à vingt pas en arrière tout désossés, comme des sacs, ou qu’ils s’affaissent avec un bras ou une jambe de moins, ce bruit se mêlait au roulement sourd : – la démolition commençait.
Quelques cris de blessés troublaient ce grand bruit. On entendait aussi des chevaux hennir d’une voix perçante ; c’est un cri terrible, car ces animaux sont naturellement féroces ; ils n’ont de bonheur que dans le carnage ; on ne peut presque pas les retenir. Derrière nous, à plus d’une demi-lieue, on n’entendait que ce tumulte : les chevaux voulaient partir.
Et comme on ne voyait plus, depuis longtemps, que les ombres de nos canonniers manœuvrer dans la fumée au bord du ravin, le commandement :
— Cessez le feu ! s’entendit.
En même temps, la voix éclatante des colonels de nos quatre divisions s’éleva :
— Serrez les rangs en bataille ! Toutes les lignes se rapprochèrent.
— Voici notre tour, dis-je à Buche.
— Oui, fit-il, tenons toujours ensemble.
La fumée de nos pièces montait alors, et nous vîmes les batteries des Anglais qui continuaient le feu tout le long des haies qui bordaient leur chemin. La première brigade de la division Alix s’avançait sur la route vers la Haie-Sainte ; elle allait au pas accéléré. Je reconnus derrière le maréchal Ney avec quelques officiers d’état-major.
Toutes les fenêtres de la ferme, le jardin et les murs où l’on avait percé des trous, tout était en feu ; à chaque pas, quelques hommes restaient en arrière étendus sur la route. – Ney, à cheval, son grand chapeau de travers, observait l’action du milieu de la chaussée. Je dis à Buche :
— Voilà le maréchal Ney ; la seconde brigade va soutenir la première et nous arriverons ensuite.
Mais je me trompais ; en ce moment même, le premier bataillon de la seconde brigade reçut l’ordre de marcher en ligne, à droite de la route, le deuxième bataillon derrière le premier, le troisième derrière le deuxième, enfin le quatrième comme au défilé. On n’avait pas le temps de nous former en colonnes d’attaque, mais cela paraissait solide tout de même ; nous étions les uns derrière les autres, sur cent cinquante à deux cents hommes de front ; les capitaines entre les compagnies, les commandants entre les bataillons. Seulement, les boulets, au lieu d’enlever deux hommes, en enlevaient huit d’un coup ; ceux de derrière ne pouvaient pas tirer, parce que les premiers rangs les gênaient ; et l’on vit aussi par la suite qu’on ne pouvait pas se former en carrés. Il aurait fallu penser à cela d’avance, mais l’ardeur d’enfoncer les Anglais et de gagner tout de suite était trop grande.
On fit marcher notre division dans le même ordre : à mesure que le premier bataillon s’avançait, le second emboîtait le pas, ainsi de suite. Comme on commençait par la gauche, je vis avec plaisir que nous allions être au vingt-cinquième rang, et qu’il faudrait en hacher terriblement avant d’arriver sur nous.
Les deux divisions à notre droite se formèrent également en colonnes massives, les colonnes à trois cents pas l’une de l’autre.
C’est ainsi que nous descendîmes dans le vallon, malgré le feu des Anglais. La terre grasse où l’on enfonçait retardait notre marche ; nous criions tous ensemble :
— À la baïonnette !
À la montée, nous recevions une grêle de balles par-dessus la chaussée à gauche. Si nous n’avions pas été si touffus, cette fusillade épouvantable nous aurait peut-être arrêtés. La charge battait… Les officiers criaient :
— Appuyez à gauche !
Mais ce feu terrible nous faisait allonger malgré nous la jambe droite plus que l’autre ; de sorte qu’en arrivant près du chemin bordé de haies, nous avions perdu nos distances et que notre division ne formait pour ainsi dire plus qu’un grand carré plein avec la troisième.
Alors deux batteries se mirent à nous balayer, la mitraille qui sortait d’entre les haies, à cent pas, nous perçait d’outre en outre. Ce ne fut qu’un cri d’horreur, et l’on se mit à courir sur les batteries, en bousculant les habits rouges qui voulaient nous arrêter.
Dans ce moment, je vis pour la première fois de près les Anglais, qui sont des gens solides, blancs, bien rasés, comme de bons bourgeois. Ils se défendent bien, mais nous les valons ! Ce n’est pas notre faute à nous autres simples soldats s’ils nous ont vaincus, tout le monde sait que nous avons montré autant et plus de courage qu’eux !
On a dit que nous n’étions plus les soldats d’Austerlitz, d’Iéna, de Friedland, de la Moskowa ; sans doute ! mais ceux-là, puisqu’ils étaient si bons, il aurait fallu les ménager. Nous n’aurions pas mieux demandé que de les voir à notre place.
Tous les coups des Anglais portaient, ce qui nous força de rompre les rangs : les hommes ne sont pas des palissades : ils ont besoin de se défendre quand on les fusille.
Un grand nombre s’étaient donc détachés, quand des milliers d’Anglais se levèrent du milieu des orges et tirèrent sur eux à bout portant, ce qui produisit un grand carnage ; à chaque seconde, d’autres rangs allaient au secours des camarades, et nous aurions fini par nous répandre comme une fourmillière sur la côte, si l’on n’avait entendu crier :
— Attention ! la cavalerie !
Presque aussitôt nous vîmes arriver une masse de dragons rouges sur des chevaux gris, ils arrivaient comme le vent ; tous ceux qui s’étaient écartés furent hachés sans miséricorde.
Il ne faut pas croire que ces dragons tombèrent sur nos colonnes pour les enfoncer, elles étaient trop profondes et trop massives ; ils descendirent entre nos divisions, sabrant à droite et à gauche, et poussant leurs chevaux dans le flanc des colonnes pour les couper en deux, mais ils ne purent y réussir ; seulement ils nous tuèrent beaucoup de monde, et nous mirent dans un grand désordre.
C’est un des plus terribles moments de ma vie. Comme ancien soldat, j’étais à la droite du bataillon ; j’avais vu de loin ce que ces gens allaient faire : ils passaient en s’allongeant de côté sur leurs chevaux tant qu’ils pouvaient, pour faucher dans les rangs ; leurs coups se suivaient comme des éclairs, et, plus de vingt fois, je crus avoir la tête en bas des épaules. Heureusement pour moi, le sergent Rabot était en serre-file ; c’est lui qui reçut cette averse épouvantable, en se défendant jusqu’à la mort. À chaque coup, il criait :
— Lâches ! lâches !
Et son sang sautait sur moi comme de la pluie. À la fin, il tomba. J’avais encore mon fusil chargé, et voyant l’un de ces dragons, qui, de loin, me regardait d’avance, en se penchant pour me lancer son coup de pointe, je l’abattis à bout portant. Voilà le seul homme que j’aie vu tomber devant mon coup de feu.
Le pire, c’est que dans le même instant, leurs fantassins ralliés recommencèrent à nous fusiller, et qu’ils prirent même l’audace de nous attaquer à la baïonnette. Les deux premiers rangs pouvaient seuls se défendre. C’était une véritable abomination de nous avoir rangés de cette manière.
Alors les dragons rouges, pêle-mêle avec nos colonnes, descendirent dans le vallon.
Notre division s’était encore le mieux défendue, car nous conservions nos drapeaux, et les deux autres, à côté de nous, avaient perdu deux aigles.
Nous redescendîmes donc de cette façon dans la boue, à travers les pièces qu’on avait amenées pour nous soutenir, et dont les attelages venaient d’être sabrés par les dragons. Nous courions de tous les côtés, Buche et moi toujours ensemble ; et ce ne fut qu’au bout de dix minutes qu’on parvint à nous rallier près de la chaussée, par pelotons de tous les régiments.
Ceux qui veulent se mêler de commander à la guerre devraient toujours avoir de pareils exemples sous les yeux et réfléchir avant de faire de nouvelles inventions ; ces inventions coûtent cher à ceux qui sont forcés d’y entrer.
Nous regardions derrière nous en reprenant haleine, et nous voyions déjà les dragons rouges monter la côte pour enlever notre grande batterie de quatre-vingts pièces ; mais, Dieu merci ! leur tour était aussi venu d’être massacrés. L’Empereur avait vu de loin notre retraite, et, comme ces dragons montaient, deux régiments de cuirassiers à droite, avec un régiment de lanciers à gauche, tombèrent sur eux en flanc comme le tonnerre ; le temps de regarder, ils étaient dessus. On entendait chaque coup glisser sur les cuirasses, les chevaux souffler ; on voyait, à cent pas, les lances monter et descendre, les grands sabres s’allonger, les hommes se courber pour piquer en dessous, les chevaux furieux se dresser et mordre en hennissant d’une voix terrible ; et puis les hommes à terre sous les pieds des chevaux, essayer de se lever en se garant de la main.
Quelle horrible chose que les batailles ! – Buche criait :
— Hardi !
Moi, je sentais la sueur me couler du front. D’autres, avec des balafres et les yeux pleins de sang, s’essuyaient en riant d’un air féroce.
En dix minutes, sept cents dragons étaient hors de combat ; leurs chevaux gris couraient de tous les côtés, le mors aux dents. Quelques centaines d’entre eux rentraient dans leurs batteries, mais plus d’un ballottait et se cramponnait à la crinière de son cheval. – Ils avaient vu que ce n’est pas tout de tomber sur les gens, et qu’il peut aussi vous arriver des choses auxquelles on ne s’attend pas.
De tout ce spectacle affreux, ce qui m’est le plus resté dans l’esprit, c’est que nos cuirassiers en revenant, leurs grands sabres rouges jusqu’à la garde, riaient entre eux, et qu’un gros capitaine, avec de grandes moustaches brunes, en passant près de nous, clignait de l’œil d’un air de bonne humeur, comme pour nous dire :
« Eh bien !… vous avez vu… nous les avons ramenés vivement. »
Oui, mais il en restait trois mille des nôtres dans ce vallon ! – Et ce n’était pas fini, les compagnies, les bataillons et les brigades se reformaient ; du côté de la Haie-Sainte, la fusillade roulait ; plus loin, près de Hougoumont, le canon tonnait. Tout cela n’était qu’un petit commencement, les officiers disaient :
— C’est à recommencer.
On aurait cru que la vie des hommes ne coûtait rien.
Enfin il fallait emporter la Haie-Sainte ; il fallait forcer à tout prix le passage de la grande route au centre de l’ennemi, comme on enfonce la porte d’une place forte, à travers le feu des avancées et des demi-lunes. Nous avions été repoussés la première fois, mais la bataille était engagée, on ne pouvait plus reculer.
Après la charge des cuirassiers, il fallut du temps pour nous reformer. – La bataille continuait à Hougoumont ; la canonnade recommençait à notre droite ; on avait amené deux batteries pour nettoyer la chaussée en arrière de la Haie-Sainte, où la route entre dans la côte. Chacun voyait que l’attaque allait se porter là. Nous attendions l’arme au bras, lorsque, vers trois heures, Buche, regardant en arrière sur la route, me dit :
— Voici l’Empereur qui vient.
Et d’autres encore disaient dans les rangs :
— Voici l’Empereur !
La fumée était tellement épaisse qu’on voyait à peine, sur la petite butte de Rossomme, les bonnets à poil de la vieille garde. Je m’étais aussi retourné pour voir l’Empereur, mais bientôt nous reconnûmes le maréchal Ney, avec cinq ou six officiers d’état-major ; il arrivait du quartier général et poussait droit sur nous au galop à travers champs. Nous lui tournions le dos. Nos commandants se portèrent à sa rencontre, et nous les entendîmes parler, sans rien comprendre, à cause du bruit qui vous remplissait les oreilles.
Aussitôt le maréchal passa sur le front de nos deux bataillons et tira l’épée. Depuis la grande revue d’Aschaffenbourg, je ne l’avais pas vu d’aussi près ; il semblait plus vieux, plus maigre, plus osseux, mais c’était toujours le même homme ; il nous regardait avec ses yeux gris clair, et l’on aurait cru qu’il nous voyait tous, chacun se figurait que c’était lui qu’il regardait. – Au bout d’un instant, il étendit son épée du côté de la Haie-Sainte, en nous criant :
— Nous allons enlever ça !… Vous aurez de l’ensemble… C’est le nœud de la bataille… Je vais vous conduire moi-même. Bataillons, par file à gauche !
Nous partîmes au pas accéléré. Sur la chaussée, on nous fit marcher par compagnies sur trois rangs ; je me trouvais dans le deuxième. Le maréchal Ney était devant, à cheval, avec les deux commandants et le capitaine Florentin ; il avait remis son épée dans le fourreau. Les balles sifflaient par centaines, le canon grondait tellement dans le fond de Hougoumont, à gauche et sur notre droite en arrière, que c’était comme une grosse cloche dont on n’entend plus les coups à la fin, mais seulement le bourdonnement. Tantôt l’un, tantôt l’autre de nous s’affaissait, et l’on passait par-dessus.
Deux ou trois fois, le maréchal se retourna pour voir si nous marchions bien réunis ; il avait l’air si calme, que je trouvais pour ainsi dire naturel de n’avoir pas peur ; sa mine donnait de la confiance à tout le monde, chacun pensait :
« Ney est avec nous… les autres sont perdus ! »
Voilà pourtant la bêtise du genre humain, puisque tant de gens restaient en route. Enfin, à mesure que nous approchions de cette grande bâtisse, le bruit de la fusillade devenait plus clair au milieu du roulement des canons ; et l’on voyait aussi mieux la flamme des coups de fusil qui sortaient des fenêtres, le grand toit noir au-dessus dans la fumée, et la route encombrée de pierres.
Nous longions une haie, derrière cette haie pétillait le feu de nos tirailleurs, car la première brigade de la division Alix n’avait pas quitté les vergers ; en nous voyant défiler sur la chaussée, elle se mit à crier : Vive l’Empereur ! Et comme toute la fusillade des Allemands se dirigeait alors sur nous, le maréchal Ney, tirant son épée, cria d’une voix qui s’entendit au loin :
— En avant !
Il partit dans la fumée avec deux ou trois autres officiers. Nous courions tous, la giberne ballottant sur les reins et l’arme prête. Derrière, bien loin, la charge battait, on ne voyait plus le maréchal, et ce n’est que près d’un hangar qui sépare le jardin de la route, que nous le découvrîmes à cheval devant la porte cochère. Il paraît que d’autres avaient déjà voulu forcer cette porte, car des tas de morts, de poutres, de pavés et de décombres s’élevaient contre, jusqu’au milieu de la route. Le feu sortait de tous les trous de la bâtisse, on ne sentait que l’odeur épaisse de la poudre.
— Enfoncez-moi cela ! criait le maréchal, dont la figure était toute changée.
Et nous tous, à quinze, vingt, nous jetions nos fusils, nous levions les poutres, et nous les poussions contre cette porte qui criait, en retentissant comme le tonnerre. À chaque coup, on aurait cru qu’elle allait tomber. À travers ses ais, on voyait les pavés à l’intérieur entassés jusqu’au haut. Elle était criblée. En tombant, elle nous aurait écrasés, mais la fureur nous rendait aveugles. Nous ne ressemblions plus à des hommes : les uns n’avaient plus de shakos, les autres étaient déchirés, presque en chemise, le sang leur coulait sur les mains, le long des cuisses ; et dans le roulement de la fusillade, des coups de mitraille arrivaient de la côte, les pavés autour de nous sautaient en poussière.
Je regardais, mais je ne voyais plus ni Buche, ni Zébédé, ni personne de la compagnie. Le maréchal était aussi parti. Notre acharnement redoublait. Et comme les poutres allaient et venaient, comme on devenait fou de rage, en voyant que cette porte ne voulait pas s’enfoncer, tout à coup les cris de : Vive l’Empereur ! éclatèrent dans la cour avec un tumulte épouvantable. Chacun comprit que nos troupes étaient dans la ferme ; on se dépêchait de lâcher les poutres, de reprendre les fusils et de sauter par les brèches dans le jardin, pour aller voir où les autres étaient entrés. C’est derrière la ferme, par une porte qui donnait dans une grange. On entrait à la file comme des bandes de loups. L’intérieur de cette vieille bâtisse, pleine de paille, de greniers à foin, les écuries recouvertes de chaume, ressemblait à l’un de ces nids pleins de sang où les éperviers ont passé.
Sur un grand fumier, au milieu de la cour, on perçait les Allemands, qui poussaient des cris et des jurements sauvages.
J’allais à travers ce massacre au hasard. J’entendais aussi crier :
— Joseph ! Joseph ! et je regardais, pensant : « C’est Buche qui m’appelle. » Dans le même instant, je l’aperçus à droite, devant la porte d’un bûcher, qui croisait la baïonnette contre cinq ou six des nôtres. Je vis en même temps Zébédé, car notre compagnie se trouvait dans ce coin, et, courant au secours de Buche, je criai :
— Zébédé !
Ensuite, fendant la presse :
— Qu’est-ce que c’est ? dis-je à Buche.
— Ils veulent massacrer mes prisonniers.
Je me mis avec lui. Les autres dans leur fureur, chargeaient leurs fusils pour nous tuer ; c’étaient des voltigeurs d’un autre bataillon. Zébédé vint avec plusieurs hommes de la compagnie, et, sans savoir ce que cela voulait dire, il empoigna l’un des plus terribles à la gorge, en criant :
— Je m’appelle Zébédé, sergent au 6e léger… Après l’affaire, nous aurons une explication ensemble.
Alors les autres s’en allèrent, et Zébédé me demanda :
— Qu’est-ce que c’est, Joseph ?
Je lui dis que nous avions des prisonniers, et tout de suite il devint pâle de colère contre nous ; mais, étant entré dans le bûcher, il vit un vieux major qui lui présentait la garde de son sabre en silence, et un soldat qui disait en allemand :
— Laissez-moi la vie, Français !… Ne m’ôtez pas la vie !
Dans un moment pareil, où les cris de ceux qu’on tuait remplissaient encore la cour, cela vous retournait le cœur. Zébédé leur dit :
— C’est bon… je vous reçois mes prisonniers.
Il ressortit et tira la porte. Nous ne quittâmes plus de là jusqu’au moment où l’on se mit à battre le rappel. Alors les hommes ayant repris les rangs, Zébédé prévint le capitaine Florentin que nous avions un major et un soldat prisonniers. On les fit sortir, ils traversèrent la cour sans armes, et furent réunis dans une chambre, avec trois ou quatre autres : c’est tout ce qui restait des deux bataillons de Nassau chargés de la défense de la Haie-Sainte.
Pendant que ceci se passait, deux autres bataillons de Nassau qui venaient au secours de leurs camarades, avaient été massacrés dehors par nos cuirassiers, de sorte qu’en ce moment nous avions la victoire : nous étions maîtres de la principale avancée des Anglais, nous pouvions commencer les grandes attaques au centre, couper à l’ennemi la route de Bruxelles, et le jeter dans les mauvais chemins de la forêt de Soignes. Nous avions eu de la peine, mais le principal de la bataille était fait. À deux cents pas de la ligne des Anglais, bien à couvert, nous pouvions tomber sur eux, et, sans vouloir nous glorifier, je crois qu’à la baïonnette et bien appuyés par notre cavalerie, nous aurions percé leur ligne ; il ne fallait pas plus d’une heure, en se ramassant bien, pour en finir.
Mais, pendant que nous étions dans la joie, pendant que les officiers, les soldats, les tambours, les trompettes, encore tous pêle-mêle sur les décombres, ne songeaient qu’à s’allonger les jambes, à reprendre haleine, à se réjouir, tout à coup la nouvelle se répand que les Prussiens arrivent, qu’ils vont nous tomber en flanc, que nous allons avoir deux batailles, l’une en face et l’autre à droite, et que nous risquons d’être entourés par des forces doubles de la nôtre.
C’était une nouvelle terrible, eh bien ! plusieurs êtres dépourvus de bon sens disaient :
— Tant mieux que les Prussiens arrivent… nous les écraserons tous ensemble !
Mais les gens qui n’avaient pas perdu la tête comprirent aussitôt combien nous avions eu tort de ne pas profiter de notre victoire de Ligny, de laisser les Prussiens s’en aller tranquillement pendant la nuit, sans envoyer de cavalerie à leur poursuite, comme cela se fait toujours. – On peut dire hardiment que cette grande faute est cause de notre désastre de Waterloo ! – L’empereur avait bien envoyé le lendemain, à midi, le maréchal Grouchy avec trente-deux mille hommes à la recherche de ces Prussiens, mais c’était beaucoup trop tard : ils avaient eu le temps de se reformer pendant ces quinze heures, de prendre de l’avance et de s’entendre avec les Anglais. Il faut savoir que le lendemain de Ligny les Prussiens conservaient quatre-vingt-dix mille hommes, dont trente mille de troupes fraîches, et deux cent soixante-quinze canons. Avec une armée pareille, ils pouvaient faire ce qu’il leur plairait ; ils pouvaient même livrer une seconde bataille à l’Empereur ; mais ce qui leur plaisait le plus c’était de nous tomber en flanc, pendant que nous avions les Anglais en tête. C’est tellement clair et simple, qu’on ne comprend pas que des gens trouvent que c’est étonnant. Blücher nous avait déjà fait le même tour à Leipzig, et maintenant il nous le faisait encore, en laissant Grouchy le poursuivre bien loin derrière. Est-ce que Grouchy pouvait le forcer de revenir sur lui, pendant que Blücher voulait aller en avant ? Est-ce qu’il pouvait l’empêcher de laisser trente ou quarante mille hommes, pour arrêter les troupes qui le poursuivaient, et de courir avec le reste au secours de Wellington ?
Notre seule espérance était qu’on avait envoyé l’ordre à Grouchy de venir nous rejoindre, et qu’il allait arriver derrière les Prussiens ; mais l’Empereur n’avait pas envoyé cet ordre.
Vous pensez bien que ce n’était pas à nous autres simples soldats que ces idées venaient, c’est à nos officiers, à nos généraux ; nous autres, nous ne savions rien, nous étions là comme des innocents qui ne se doutent pas que leur heure est proche.
Enfin j’ai dit tout ce que je pense, et maintenant je vais vous raconter le reste de la bataille, selon ce que j’ai vu moi-même, afin que chacun en sache autant que moi.
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