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Chapitre 6

Après le bonheur d’épouser Catherine, ma plus grande joie était de penser que j’allais devenir un bourgeois ; car de se battre pour le roi de Prusse, ou de travailler pour son propre compte, cela fait une grande différence. M. Goulden m’avait dit qu’il m’associerait à son commerce, et je me figurais d’avance Joseph Bertha qui conduisait sa petite femme les dimanches à la messe, puis à la promenade, du côté de la Roche-Plate ou de la Bonne-Fontaine. Cette vue me produisait un bon effet. En attendant, j’allais tous les jours voir Catherine ; elle m’attendait dans le verger, pendant que la tante Grédel préparait les kuchlen et les kougelhof de la noce ; nous nous regardions des heures entières ; elle était fraîche et riante, elle embellissait tous les jours.

M. Goulden, en me voyant rentrer le soir toujours plus content, me disait :

« Eh bien ! Joseph, cela m’a l’air d’aller mieux que du côté de Leipzig ! »

Quelquefois j’aurais voulu me remettre au travail, mais il m’en empêchait, disant :

« Bah ! les jours de bonheur sont si rares dans la vie ! Va voir Catherine, va ! Plus tard, si l’idée me prend aussi de me marier, tu travailleras pour nous deux. »

Il riait. Ah ! des hommes pareils devraient vivre cent ans. Quel bon cœur ! quel homme juste et simple ! c’était pour nous un véritable père ; et souvent encore aujourd’hui, quand je me le représente avec son bonnet de soie noire tiré sur les oreilles, sa barbe grise longue de huit jours, ses yeux plissés d’un air de bonne humeur et le sourire sur les lèvres, souvent, après tant d’années, il me semble entendre encore sa voix, et les larmes m’en viennent aux yeux.

Mais à cette heure je dois vous raconter une chose qui survint l’avant-veille de notre mariage, et dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire. C’était le 6 juillet, les noces devaient avoir lieu le 8 ; toute la nuit je n’avais fait que rêver de cela. Le matin, entre six et sept heures, je me lève ; le père Goulden travaillait déjà, les fenêtres ouvertes. Je me lavais la figure, pensant à courir aux Quatre-Vents ; mais voilà qu’un coup de trompette et deux coups de baguette de tambour retentissent sous la porte de France, comme lorsqu’un régiment arrive : les trompettes essayent leur embouchure, et les tambours donnent deux ou trois petits coups pour bien s’emmancher les baguettes. Rien que d’entendre cela, les cheveux m’en dressèrent sur la tête, et je criai : Monsieur Goulden, c’est le 6e !

— Eh ! oui, dit-il, depuis huit jours toute la ville en parle, mais toi tu n’écoutes plus rien ; c’est le bouquet de la noce, Joseph, j’ai voulu te garder cette surprise ! »

Alors je n’écoutai plus rien, je traversai la chambre comme le vent et je descendis d’un trait. Notre vieux tambour-maître, Padoue, levait déjà sa canne sous la porte sombre, les tambours arrivaient derrière en se balançant sur les hanches ; et plus loin le commandant Gémeau, à cheval, les grands plumets rouges de nos grenadiers et les baïonnettes s’avançaient lentement : c’était le 3e bataillon. La marche commença et mon sang ne fit qu’un tour. Du premier coup d’œil, je reconnus les longues capotes grises que nous avions reçues le 22 octobre 1813 sur les glacis d’Erfurt ; elles étaient devenues toutes vertes par la pluie, la neige et les vents. C’était pire qu’après Leipzig. Les vieux shakos avaient des trous de balles, le drapeau seul était neuf, dans son bel étui de toile cirée, la fleur de lis au bout…

Ah ! ceux qui n’ont pas fait campagne ne sauront jamais ce que c’est de revoir son régiment, d’entendre les mêmes roulements de tambour qu’en face de l’ennemi et de se dire : « Voici tes camarades qui reviennent battus, humiliés, écrasés ! les voilà qui penchent la tête avec une autre cocarde. » Non, je n’ai rien senti de pareil. Plus tard, beaucoup de ces hommes du 6e, mes anciens officiers, mes anciens sergents, sont venus s’établir à Phalsbourg, où les vieux soldats ont toujours été bien reçus : ce sont les Laflèche, les Carabin, les Lavergne, les Mouyot, les Padoue, les Chazi et bien d’autres encore. Ceux qui m’avaient commandé à la guerre ont été mes scieurs de bois, mes hommes de peine, mes couvreurs, mes charpentiers, mes maçons… Après m’avoir donné des ordres, ils ont dû m’obéir, car moi j’avais un bon état, j’avais un commerce ; eux, ils étaient de simples ouvriers ; mais c’est égal, en leur parlant, j’ai toujours conservé le respect de mes anciens chefs, j’ai toujours pensé : « Là-bas, à Weissenfelz, à Lutzen, à Leipzig, ces gens forcés de se courber et de travailler péniblement pour faire vivre leur famille, là-bas, à l’avant-garde, ils représentaient l’honneur et le courage de la France. » Ces changements sont arrivés après Waterloo !… et notre ancien porte-aigle, Faizart, a balayé quinze ans le pont de la porte d’Allemagne. Ce n’est pas beau… non… la patrie devrait être plus reconnaissante !

C’était donc le 3e bataillon, qui revenait dans une misère qui saignait le cœur des honnêtes gens. Zébédé m’a raconté qu’ils étaient partis de Versailles le 31 mars, après la capitulation de Paris, et qu’on les avait fait marcher de Versailles à Chartres, à Châteaudun, à Blois, à Orléans, ainsi de suite, comme de véritables bohémiens, pendant six semaines, sans solde et sans équipements. Enfin, à Rouen, ils avaient reçu l’ordre de traverser toute la France pour revenir à Phalsbourg, et partout les processions, les services funèbres avaient excité le peuple contre eux. Il avait fallu tout supporter ! même de bivouaquer dans les champs, lorsque les Russes, les Autrichiens, les Prussiens et les autres gueux vivaient tranquillement dans nos villages.

En me racontant ces misères beaucoup plus tard, Zébédé en pleurait de rage :

« Est-ce que la France n’est plus la France ? disait-il. Est-ce que nous n’avons pas défendu son honneur ? »

Mais ce qui me fait encore plaisir dans mes vieux jours, c’est la manière dont le 6e fut reçu chez nous. On savait déjà que le 1er bataillon arrivait aussi d’Espagne, et que les débris du régiment et ceux du 24e d’infanterie légère devaient former le 6e régiment de Berry ; de sorte que toute la ville se réjouissait en pensant que nous allions avoir deux mille hommes de garnison, au lieu de quelques canonniers de marine qui ressemblaient à des vétérans. – C’était une grande joie, tout le monde criait : « Vive le 6e ! » Les enfants avaient couru jusque sur la côte de Saint-Jean à sa rencontre, et le bataillon n’avait été reçu nulle part de cette manière depuis 1813. Plusieurs vieux en pleuraient, criant dans les rangs : « Vive la France » Malgré cela, les officiers baissaient la tête d’un air abattu ; seulement ils faisaient signe de la main, comme pour remercier les gens d’un si bon accueil.

Moi, sur le pas de notre maison, je regardais défiler ces trois ou quatre cents hommes, si déguenillés que je ne reconnaissais plus que notre numéro. Mais tout à coup je vis Zébédé, – qui marchait en serre-file, – tellement maigre que son grand nez crochu lui sortait de la tête comme un bec, sa vieille capote lui pendait en franges le long du dos ; mais il avait les galons de sergent, et ses larges épaules osseuses, comme un brancard, lui donnaient l’air solide. En le voyant, je fis un cri qu’on entendit par-dessus le roulement des tambours :

« Zébédé ! »

Il se retourna ; je lui sautai dans les bras, pendant qu’il posait la crosse à terre au coin de Fouquet. Je pleurais comme un enfant ; lui disait :

« C’est toi, Joseph ? Ah ! ça fait au moins qu’il en reste deux.

— Oui, c’est moi, lui dis-je, et je vais me marier avec Catherine ; tu seras mon garçon d’honneur. »

Nous continuâmes alors à marcher. Plus loin, au coin de Hoûte, le vieux Furst attendait en regardant, les yeux troubles. Ce pauvre vieux pensait : « Maintenant mon fils pourrait aussi revenir ! » Et voyant Zébédé s’approcher avec moi, il rentra bien vite dans la petite allée sombre de sa maison. Sur la place, le père Klipfel et cinq ou six autres regardaient aussi le bataillon en ligne. Ils avaient bien reçu les actes de décès, mais c’est égal, ils espéraient que peut-être on avait commis des erreurs, car leurs garçons n’aimaient pas écrire. Ils regardèrent, et ensuite ils partirent pendant le roulement.

On fit l’appel ; dans ce moment, le vieux fossoyeur arriva. Il avait toujours sa petite veste de velours jaune et son bonnet de coton gris. Il regarda derrière les rangs, où je causais avec Zébédé, et Zébédé s’étant retourné, le vit ; alors il devint tout pâle. Ils se regardèrent un instant. Je pris le fusil, et le vieux embrassa son fils. Ils ne disaient rien et restèrent longtemps embrassés. Après cela, comme le bataillon faisait par file à droite pour aller à la caserne, Zébédé demanda la permission au capitaine Vidal d’aller avec son père, et remit son fusil au premier soldat. Nous partîmes ensemble pour la rue des Capucins. Le père disait :

« Tu sauras que la grand-mère est si vieille, qu’elle ne peut plus se lever du lit ; sans cela, elle serait aussi venue. » Je les suivis jusque sur la porte et je dis : « Vous viendrez dîner chez nous, père Zébédé, et toi aussi.

— Je veux bien, répondit le père ; oui, Joseph, nous viendrons. »

Ils entrèrent alors chez eux, et je revins prévenir M. Goulden de mon invitation, ce qui le réjouit d’autant plus que Catherine et la tante Grédel devaient aussi venir.

Moi, je n’avais jamais été plus heureux qu’en pensant que mon meilleur ami, mon amoureuse et tous ceux que j’aimais seraient à la maison ensemble.

Ce jour-là, sur les onze heures, notre grande chambre au premier offrait un joyeux coup d’œil : le plancher bien récuré, la table ronde au milieu, couverte d’une belle nappe à filets rouges, et six gros couverts d’argent autour ; les serviettes pliées en bateau dans les assiettes étincelantes ; la salière, les bouteilles cachetées, les gros verres à facettes, tout brillait à la lumière du soleil, qui s’étendait par-dessus les caisses de lilas rangées au bord des fenêtres.

M. Goulden avait voulu que tout fût fait largement, grandement et magnifiquement, comme pour des princes et des ambassadeurs ; il avait tiré de la corbeille son argenterie, chose tout à fait extraordinaire, et sauf le pot-au-feu, – que j’avais surveillé moi-même, – où se trouvaient trois livres de bonne viande, une tête de chou, des carottes en abondance, enfin tout ce qu’il fallait, sauf cela, qu’on ne peut jamais avoir aussi bon à l’hôtel, tout le reste devait venir de la Ville de Metz, où M. Goulden était allé lui-même commander le dîner.

De sorte que, vers midi, nous nous regardions l’un l’autre, souriant et nous frottant les mains ; – lui dans son bel habit noisette, bien rasé, sa grosse perruque un peu rousse à la place du bonnet de soie noire, sa culotte marron bouclée proprement sur ses gros bas de laine, les souliers à larges boucles aux pieds ; et moi dans mon habit bleu de ciel à la dernière mode, la chemise fine plissée sur le devant, et le contentement dans le cœur.

Il ne manquait plus que les convives : Catherine, la tante Grédel, le fossoyeur et Zébédé, Nous nous promenions de long en large, la figure riante, nous disant : « Tout est bien, tout est à sa place ; maintenant il faut dresser la soupière. » Et de temps en temps je jetais un regard dehors, pour voir si l’on venait.

Enfin la tante Grédel et Catherine tournèrent le coin de Fouquet, – elles rentraient de la messe, le livre de prières sous le bras ; – et plus loin je vis le vieux fossoyeur dans son bel habit à larges manches, l’ancien chapeau à cornes en travers les épaules, et Zébédé, qui avait changé de chemise et s’était fait la barbe. Ils arrivaient du côté des remparts, en se donnant le bras d’un air grave, comme des gens attendris, parce qu’ils sont tout à fait heureux.

Alors je dis :

« Les voilà, monsieur Goulden ! »

Nous n’eûmes que le temps de verser le bouillon sur le pain déjà grillé, et de poser la grande soupière fumante au milieu de la table, ce qui se fit heureusement. Presque aussitôt Catherine et la tante Grédel entrèrent. Je vous laisse à penser leur surprise en voyant cette belle table. Nous nous étions à peine embrassés que la tante s’écriait :

« C’est donc aujourd’hui la noce, monsieur Goulden ?

— Oui, madame Grédel, répondit le brave homme en souriant, – car les jours de cérémonie il l’appelait madame Grédel, au lieu de ma commère ou de mère Grédel, – oui, c’est la noce des bons amis. Vous saurez que Zébédé vient de revenir et qu’il dîne chez nous avec le vieux fossoyeur.

— Ah ! dit la tante, cela me fait plaisir. » Et Catherine, devenue toute rouge, me dit tout bas :

« Maintenant tout est bien… Voilà ce qui nous manquait pour être tout à fait contents. »

Elle me regardait en me tenant la main. Et comme nous attendions, quelqu’un ouvrit la porte ; le vieux Laurent, de la Ville de Metz, avec deux hauts paniers à anses, où les plats étaient rangés dans un bel ordre les uns au-dessus des autres, cria de l’allée :

« Monsieur Goulden, voici le dîner. – Bon, bon, répondit M. Goulden, arrangez-nous cela sur la table vous-même. »

Laurent mit alors les petits radis, la fricassée de poulet, une belle oie grasse à droite et à gauche le bœuf, que nous avions nous-mêmes posé dans du persil ; il mit aussi un bon plat de choucroute avec de petites saucisses, près de la soupière, de sorte que jamais notre chambre n’avait vu de dîner pareil.

Dans le même instant nous entendîmes le vieux fossoyeur et Zébédé monter ; le père Goulden et moi nous courûmes à leur rencontre, et M. Goulden, embrassant Zébédé, lui dit :

« Je suis content de te voir ! Oui, je sais que tu t’es montré bon camarade pour Joseph, au milieu des plus grands périls. »

Ensuite il serra la main du vieux fossoyeur en lui disant :

« Père Zébédé, je vous glorifie d’avoir un fils pareil. »

Et comme Catherine était arrivée derrière nous, elle dit à Zébédé :

« Je ne peux faire de plus grand plaisir à Joseph qu’en vous embrassant. Vous avez voulu le porter à Hanau, lorsque les forces vous ont manqué… Je vous regarde comme un frère. »

Zébédé, tout pâle, embrassa Catherine sans rien répondre, et nous entrâmes dans la chambre en silence, Catherine, Zébédé et moi ; le père Goulden et le vieux fossoyeur derrière. La tante Grédel arrangeait encore les plats, et aussitôt elle s’écria :

« Soyez les bienvenus ! soyez les bienvenus ! Ceux qui se sont rencontrés dans le malheur se retrouvent dans la joie. Le Seigneur étend ses regards sur tout le monde. »

Elle embrassa Zébédé, qui lui dit en souriant :

« Toujours fraîche et bien portante, madame Grédel ; c’est un plaisir de vous voir !

— Voyons, père Zébédé, mettez-vous ici, à la tête de la table, criait M. Goulden tout réjoui : et toi, Zébédé, là, – que je vous aie à ma droite et à ma gauche ; – et plus loin, Joseph, en face de Catherine, près de Zébédé ; et madame Grédel, à l’autre bout, pour surveiller. »

Chacun était content de sa place ; Zébédé me regardait en souriant, comme pour me dire : « Si nous avions eu le quart d’un dîner pareil à Hanau, nous ne serions pas tombés au bord de la route ! » Enfin la joie et le bon appétit brillaient sur toutes les figures. Le père Goulden, devenu grave, enfonça la grosse poche d’argent dans la soupière, sous les yeux des convives ; il servit d’abord le vieux fossoyeur, qui ne disait rien et semblait attendri de ces honneurs ; ensuite son fils ; après cela Catherine, la tante Grédel, moi et lui. Et le dîner commença dans une sorte de recueillement.

Zébédé clignait de l’œil et me regardait de temps en temps d’un air de satisfaction. On déboucha la première bouteille et l’on emplit les verres. On but de ce vin ordinaire très bon ; mais il devait en arriver de meilleur, c’est pourquoi l’on attendit pour boire à la santé les uns des autres. On mangea une bonne tranche de bœuf. Le vieux fossoyeur disait :

« Voilà quelque chose de bon… c’est du bon bœuf ! »

Et comme il trouvait aussi la fricassée de poulet très bonne, je vis que Catherine était une femme d’esprit, car elle dit :

« Vous saurez, monsieur Zébédé, que nous aurions invité votre grand-mère Marguerite, que je vais voir de temps en temps, mais elle est trop vieille pour se lever ; c’est pourquoi, si vous le voulez bien, puisqu’elle ne peut venir, qu’elle mange au moins un morceau avec nous, et qu’elle boive un verre de vin à la santé de son petit-fils. Qu’en pensez-vous, père Zébédé ?

— Justement, dit le vieux fossoyeur, je pensais à cela. »

Le père Goulden regardait Catherine les larmes aux yeux ; comme elle se levait pour choisir un morceau convenable, il l’embrassa, et j’entendis qu’il l’appelait sa fille !

Elle sortit avec une bouteille et une assiette. Pendant qu’elle était dehors, Zébédé me dit :

« Joseph, celle qui bientôt sera ta femme mérite tous les bonheurs ; ce n’est pas seulement une honnête fille, ce n’est pas seulement une femme qui mérite l’amour, elle mérite aussi le respect, car elle a de l’esprit qui vient du cœur. Elle a vu ce que mon père et moi nous pensions devant ce bon dîner ; elle a vu qu’il nous ferait mille fois plus de plaisir si la grand-mère en avait sa part, et voilà pourquoi je l’aimerai toujours comme une sœur. »

En même temps, il détourna la tête et me dit tout bas :

« Joseph, c’est dans la joie que l’on sent le chagrin d’être pauvre ; ce n’est pas assez de donner son sang pour la patrie, il faut qu’à cause de cela la misère reste à la maison, et quand on revient, il faut qu’on ait ce spectacle ! »

Moi, comprenant qu’il allait devenir triste, je remplis son verre, nous bûmes, et ces pensées se dissipèrent. – Catherine revint aussi, disant que la grand-mère était très heureuse, qu’elle remerciait M. Goulden, que c’était un beau jour pour elle !… enfin cela réveilla tout le monde. Et comme le dîner continuait, la tante Grédel, ayant entendu sonner les vêpres, sortit ; mais Catherine resta, et l’animation que vous inspire le bon vin étant venue, on se mit à parler de la dernière campagne.

C’est alors que nous connûmes cette grande marche en retraite depuis le Rhin jusque derrière Paris ; les combats du bataillon à Bibelskirchen et à Sarrebruck, – où le lieutenant Baubin avait passé la Sarre à la nage, pendant qu’il gelait à pierre fendre, pour détruire quelques barques encore au pouvoir de l’ennemi ; – le passage à Narbefontaine, à Courcelles, à Metz, à Enzelvin, à Champlon, à Verdun, toujours en retraite ; la bataille de Brienne. Il ne restait déjà plus d’hommes, mais le 4 février on avait remonté le bataillon avec les restes du 5e léger, et depuis ce moment tous les jours on était au feu : le 5, le 6 et le 7 à Méry-sur-Seine ; le 8 à Sézanne, où les soldats mouraient dans la boue, n’ayant plus la force de s’en retirer ; le 9 et le 10, à Murs, où Zébédé, le soir, s’était enterré dans le fumier d’une ferme pour se réchauffer ; le 11, la terrible bataille de Marché, où le commandant Philippe avait été blessé d’un coup de baïonnette ; le 12 et le 13, le passage à Montmirail ; le 14, la bataille de Beauchamp ; le 15 et le 16, la marche rétrograde sur Montmirail, où les Prussiens étaient revenus ; les combats de la Ferté-Gauché, de Jouarre, de Gué-à-Train, de Neufchettes, ainsi de suite ! Quand on avait battu les Prussiens, arrivaient les Russes ; après les Russes, les Autrichiens, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Hessois, les Saxons, les Badois.

J’ai souvent entendu raconter cette campagne de France, mais jamais comme par Zébédé. Quand il parlait, sa grande figure maigre grelottait, son long nez se recourbait sur ses quatre poils de moustaches jaunes et ses yeux devenaient troubles ; il étendait la main dans sa vieille manche creuse, et ce qu’il disait on croyait le voir :– on voyait ces grandes plaines de la Champagne, où les villages fumaient à droite et à gauche ; les femmes, les enfants, les vieillards qui s’en allaient par bandes, à demi nus, emportant l’un sa vieille paillasse, l’autre quelques vieux meubles sur une charrette ; pendant que la neige descendait du ciel, que le canon grondait dans le lointain, et que les Cosaques couraient comme le vent, les batteries de cuisine et même les vieilles horloges pendues à leurs selles, en criant : – Hourrah !

On voyait ces batailles furieuses, un contre dix ; les paysans désespérés qui venaient aussi avec leurs fourches ; et le soir l’Empereur, dehors, à cheval sur une chaise, le menton au bord du bâton sur ses mains croisées, en face d’un petit feu, les généraux autour. C’est ainsi qu’il dormait et qu’il rêvait ! Il devait lui passer terriblement d’idées par la tête depuis Marengo, Austerlitz et Wagram !

Ah ! de se battre, de souffrir la faim, le froid, la misère, les marches et les contre-marches, ce n’est rien, disait Zébédé ; mais d’entendre pleurer et gémir en français des femmes et des enfants au milieu de tous ces décombres, de savoir qu’on ne peut pas les sauver ; que plus on tue d’ennemis, plus il en revient ; qu’il faut reculer, toujours reculer, malgré les victoires, malgré le courage, malgré tout… voilà ce qui vous déchire le cœur, monsieur Goulden ! »

En l’écoutant, nous nous regardions les uns les autres ; personne n’avait plus envie de boire, et le père Goulden, sa grosse tête penchée d’un air rêveur, disait tout bas :

« Oui… oui… voilà ce que coûte la gloire ! Ce n’est pas assez de perdre la liberté, de perdre tous les droits qu’on avait gagnés avec tant de peine, il faut encore être pillé, saccagé, brûlé, haché par des bandes de Cosaques ; il faut voir ce qu’on n’avait jamais vu depuis des centaines d’années : des tas de brigands qui vous font la loi ! Va… va… nous t’écoutons… raconte tout ! »

Catherine, voyant notre tristesse, remplissait les verres :

« Allons, à la santé de M. Goulden ! à la santé du père Zébédé ! disait-elle ; tous ces malheurs sont passés… ils ne reviendront plus.

Et nous buvions ! Et Zébédé racontait comment il avait fallu renouveler encore une fois le bataillon, sur la route de Soissons, avec des soldats du 16e léger ; comment ils étaient arrivés à Meaux, où l’hôpital de la Piété répandait la peste, malgré l’hiver, à cause des masses de blessés qu’on ne pouvait pas soigner.

C’était épouvantable ! Mais le pire de tout, c’est quand il nous raconta leur arrivée à Paris, par la barrière de Charenton : l’Impératrice, le roi Joseph, le roi de Rome, les ministres, les nouveaux princes, les nouveaux ducs, tout ce grand monde qui se sauvait dans des calèches du côté de Blois, abandonnant la capitale à l’ennemi ; – pendant que les pauvres ouvriers en blouse – qui n’avaient pourtant rien eu de l’Empire que d’être forcés de lui donner leurs enfants, – se précipitaient par milliers autour des mairies, en demandant des armes pour défendre l’honneur de la France, et que la vieille garde les repoussait à la baïonnette !… – Alors le père Goulden tout à coup s’écria :

— C’est assez ! c’est bon, Zébédé… Tiens… laissons cela… parlons plutôt d’autre chose !

Il avait pâli d’un coup. Dans le même instant la mère Grédel, étant revenue des vêpres et nous voyant là tous muets et M. Goulden bouleversé, demanda :

— Hé ! qu’est-ce qui se passe donc ici ?

— Nous parlions de l’Impératrice et des ministres de l’Empereur, répondit le père Goulden en riant d’un air étrange.

— Ah ! je ne m’étonne plus si le vin nous tourne sur le cœur, dit-elle. Moi, chaque fois que j’y pense et que je me regarde par hasard dans le miroir, je vois que cela me rend toute verte. Ah ! les gueux ! Heureusement ils sont partis.

Zébédé semblait de mauvaise humeur ; M. Goulden s’en aperçut et s’écria :

— C’est égal, la France est toujours un grand et glorieux pays. Si les nouveaux nobles valent juste autant que les anciens, le peuple au moins est ferme. On a beau faire, les bourgeois, les ouvriers et les paysans sont ensemble ; ils ont les mêmes intérêts, ils ne lâcheront pas ce qu’ils tiennent, et ne se laisseront pas non plus mettre le pied sur la nuque. – Et maintenant mes amis, allons prendre l’air, il se fait tard ; la mère Grédel et Catherine ont du chemin pour retourner aux Quatre-Vents, Joseph les accompagnera.

— Non, dit Catherine, aujourd’hui Joseph doit rester avec son ami, nous retournerons toutes seules.

— Eh bien ! soit, Catherine a raison, dit M. Goulden ; un jour pareil, les amis doivent tous rester ensemble.

Nous étions sortis bras dessus bras dessous, la nuit venait. Sur la place d’Armes on s’embrassa de nouveau ; la tante et Catherine prirent le chemin du village, et nous, après avoir fait quelques tours sous les grands tilleuls, nous entrâmes à la brasserie de l’Homme sauvage. On se rafraîchit avec de la bonne bière mousseuse. M. Goulden raconta le blocus, l’attaque de la tuilerie de Pernette, les sorties au Bigelberg, aux baraques d’en haut, et le bombardement. C’est là que j’appris pour la première fois qu’il avait été chef de pièce, et qu’il avait eu le premier l’idée de casser les fourneaux de fonte pour faire de la mitraille. Ces histoires se prolongèrent jusqu’à la retraite de dix heures. Enfin Zébédé nous quitta pour aller à la caserne, le vieux fossoyeur retourna dans la rue des Capucins, et nous dans notre lit, où nous dormîmes jusqu’au lendemain huit heures.

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