Chapitre 7
Deux jours après eut lieu mon mariage avec Catherine, chez la tante Grédel, aux Quatre-Vents. M. Goulden représentait mon père ; j’avais choisi Zébédé pour garçon d’honneur, et quelques anciens camarades, restés au bataillon, étaient aussi de la noce.
Le lendemain, Catherine et moi nous demeurions déjà chez M. Goulden, dans les deux petites chambres au-dessus de l’atelier.
Bien des années se sont écoulées depuis. M. Goulden, la tante Grédel et les camarades ont disparu de ce monde, Catherine est devenue toute blanche ; eh bien ! souvent encore, quand je la regarde, ces temps lointains ressuscitent : il me semble la revoir comme à vingt ans blonde et rose : je la vois ranger nos pots de fleurs au bord des fenêtres en haut, je l’entends chanter tout bas, je vois le soleil en face, je crois encore descendre avec elle le petit escalier un peu raide, et dire ensemble en entrant dans l’atelier : « Bonjour, monsieur Goulden. » Lui, se retourne en souriant, et nous répond : « Bonjour, mes enfants, bonjour. » Il embrasse Catherine qui se met à balayer, à cirer les meubles, à dresser le pot-au-feu, pendant que nous regardons le travail qu’il faudra faire dans la journée. – Ah ! le bon temps !… la belle vie !… Quelle joie… quelle satisfaction d’être jeune, d’avoir une femme simple, bonne, laborieuse ! Comme tout rit dans votre âme… Comme on voit l’avenir s’étendre devant soi, loin… bien loin !… On ne sera jamais vieux… on s’aimera toujours… On conservera toujours ceux que l’on aime… On aura toujours du courage… On ira toujours se promener le dimanche bras dessus bras dessous, à la Bonne-Fontaine ! On s’assiéra toujours sur la mousse dans les bois, en écoutant les abeilles et les hannetons bourdonner autour des grands arbres pleins de lumière… On se sourira toujours !… Quelle existence, mon Dieu, quelle existence !
Et puis, le soir on rentrera tout doucement au nid ; et les grandes traînées d’or qui s’étendent dans le ciel, de Wéchem au bois de Mittelbronn, on les regardera longtemps en silence, en se serrant la main, quand la petite cloche de Phalsbourg commence à sonner l’Angelus, et que toutes celles des villages lui répondent sur la campagne déjà sombre… Ah ! la jeunesse… la vie… tout est encore là devant moi, c’est la même chose aujourd’hui qu’il y a cinquante ans, d’autres alouettes et d’autres fauvettes nichent au printemps, d’autres fleurs blanchissent les grands pommiers… faut-il donc que nous ayons changé ! faut-il que nous soyons devenus vieux, comme d’autres étaient vieux de notre temps ! – Rien que cela me ferait croire que nous redeviendrons jeunes, que nous nous aimerons encore, que nous retrouverons le père Goulden, la tante Grédel et tous les autres honnêtes gens. Autrement, ce serait trop malheureux de vieillir : Dieu ne voudrait pas nous donner ce chagrin sans espérance. Catherine pense aussi comme moi.
Enfin nous étions tout à fait heureux, nous voyions tout en beau ; rien ne pouvait troubler notre bonheur.
C’était le temps où les alliés, par centaines de mille, infanterie, cavalerie et artillerie, à pied et à cheval, avec des feuilles de chêne sur leurs shakos, sur leurs casques, au bout de leurs fusils et de leurs lances, passaient autour de la ville pour retourner chez eux. Ils poussaient des cris de joie qu’on entendait d’une lieue, comme on entend les cris des pinsons, des grives, des merles et des mille autres oiseaux du ciel à la saison des faînes. Dans un autre temps, cela m’aurait fait de la peine, parce que c’était le signe de notre défaite ; mais alors je me consolais en pensant : « Qu’ils s’en aillent, et qu’ils ne reviennent plus ! » Et quand Zébédé venait me dire que tous les jours des officiers russes, autrichiens, prussiens, bavarois, traversaient la ville pour aller voir notre commandant de place, M. de la Faisanderie, un ancien émigré qui les comblait d’honneurs, que tel officier du bataillon avait provoqué l’un de ces étrangers ; que tel autre officier en demi-solde en avait tué deux ou trois en duel, soit à la Roulette, à l’Arbre Vert ou bien au Panier fleuri, – car on s’alignait partout ; les nôtres ne pouvaient supporter la vue des ennemis ; partout on jetait son habit dans l’herbe, et les brancards de l’hôpital ne faisaient qu’aller et venir, – quand Zébédé me racontait ces choses, ou qu’il nous disait qu’on avait mis tant d’officiers en demi-solde, pour les remplacer par d’autres de Coblentz ; que les soldats allaient être forcés d’assister en grande tenue à la messe ; que les curés étaient tout, et que l’épaulette n’était plus rien ! au lieu de me chagriner, je me disais : « Bah ! bah ! tout cela finira par s’arranger… Pourvu que nous conservions le repos, pourvu que nous puissions travailler et vivre en paix, c’est le principal. »
Je ne pensais pas que, pour conserver la paix, ce n’est pas assez d’être content soi-même, mais qu’il faut que les autres le soient aussi. J’étais comme la tante Grédel qui trouvait tout très bien depuis notre mariage. Elle venait souvent nous voir, son panier plein d’œufs frais, de fruits, de légumes et de galettes pour notre ménage, et s’écriait :
— Hé ! monsieur Goulden, on n’a pas besoin de demander si les enfants vont bien, on n’a qu’à regarder leur mine.
Elle me disait aussi :
— Hé ! Joseph, ça fait une différence d’être marié, n’est-ce pas, ou de se trimbaler avec un sac et un fusil du côté de Lutzen ?
— Oui… oui… maman Grédel, je vous crois ! lui répondais-je en riant de bon cœur.
Alors elle s’asseyait, les mains sur ses genoux et disait :
— Tout cela vient de la paix… la paix fait le bonheur de tout le monde ! et quand on pense qu’un tas de gueux, de va-nu-pieds osent encore crier contre le roi !
D’abord M. Goulden, qui travaillait, ne répondait pas ; mais quand elle continuait, il disait :
— Allons, mère Grédel, un peu de calme, que diable ! Vous savez bien que maintenant les opinions sont libres ; nous avons deux chambres, nous avons une constitution, chacun peut avoir son avis.
— C’est pourtant la vérité, faisait la tante en me regardant de côté d’un air de malice ; du temps de l’autre, il fallait se taire, cela montre encore une différence !
M. Goulden n’allait pas plus loin, car il considérait la tante comme une bonne femme, mais qui ne valait pas la peine d’être convertie. Il souriait même quand elle ne criait pas trop fort, et les choses se passaient ainsi sans aigreur, lorsqu’il arriva du nouveau.
D’abord un ordre arriva de Nancy, pour forcer les gens de fermer les devantures de leurs boutiques pendant l’office du dimanche ; les juifs et les luthériens étaient forcés de fermer comme les autres. Depuis ce moment on ne criait plus dans les auberges, ni dans les cabarets ; tout était comme mort en ville pendant la messe et les vêpres ; les gens ne disaient plus rien, on se regardait comme si on avait eu peur.
Le dimanche où l’on ferma pour la première fois notre devanture, comme nous dînions dans l’ombre, le père Goulden, qui paraissait triste, dit :
— J’avais espéré, mes enfants, que tout serait fini, que l’on respecterait le bon sens, et que nous aurions le calme pour des années ; je vois malheureusement que ces Bourbons sont des espèces de Dagoberts… Tout cela devient grave !
Il n’en dit pas plus ce dimanche, et sortit dans l’après-midi pour lire les gazettes. Tous les gens qui savaient lire, – pendant que les paysans étaient à la messe – allaient lire les journaux, après avoir fermé leur boutique. C’est depuis ce temps que les bourgeois et les maîtres ouvriers ont pris l’habitude de lire la gazette, et même, un peu plus tard, ils voulurent avoir un casino.
Je me rappelle que tout le monde parlait de Benjamin Constant et qu’on mettait sa confiance en lui. M. Goulden l’aimait beaucoup ; comme il avait pris l’habitude de sortir tous les soirs, pour lire chez le père Colin ce qui se passait, nous savions aussi les nouvelles. Il nous disait :
— Le duc d’Angoulême est à Bordeaux, – le comte d’Artois est à Marseille, – ils promettent ceci, – ils ont dit cela.
Catherine était plus curieuse que moi, elle aimait à entendre les nouvelles du pays, et, quand M. Goulden disait quelque chose, je voyais dans ses yeux qu’elle lui donnait raison. – Un soir, il nous dit :
— Le duc de Berry vient chez nous.
Nous fûmes bien étonnés.
— Qu’est-ce qu’il vient donc faire ici, monsieur Goulden ? lui demanda Catherine.
— Il vient passer la revue du régiment, dit-il en souriant. Je suis curieux de le voir ; les journaux racontent qu’il ressemble à Bonaparte, mais qu’il a beaucoup plus d’esprit. Ce n’est pas étonnant pour un prince légitime ; s’il n’avait pas plus d’esprit que le fils d’un paysan, ce serait bien malheureux ! Enfin, toi, Joseph, qui connais l’autre, tu jugeras de la chose.
On pense combien cette nouvelle réveilla le pays. Depuis ce jour, on ne pensait plus qu’à dresser des arcs de triomphe, à faire des drapeaux blancs ; tous les villages des environs devaient arriver sur des charrettes enguirlandées. – On fit un arc de triomphe à Phalsbourg et un autre sur la côte de Saverne. Cela se passait à la fin du mois de septembre. Tous les jours Catherine et moi, le soir après notre souper, nous allions voir avancer l’arc de triomphe ; il était entre l’hôtel de la Ville de Metz et le confiseur Dürr, sur la route. Le vieux charpentier Ulrich et ses garçons l’élevaient ; c’était comme une grande porte, que l’on couvrait de guirlandes en feuilles de chêne, et sur les façades se déployaient des drapeaux blancs magnifiques.
Pendant qu’on finissait cet ouvrage, Zébédé vint nous voir deux ou trois fois ; le prince devait arriver par Metz ; on recevait des lettres au régiment, des lettres qui le représentaient comme aussi sévère que s’il avait gagné cinquante batailles. Mais ce qui fâchait surtout Zébédé, c’est que le prince appelait nos anciens officiers, des officiers de fortune.
Enfin il arriva le 1er octobre à six heures du soir ; on tirait déjà le canon, qu’il était encore sur la côte du Gerberhoff. Il descendit à la Ville de Metz, sans passer sous l’arc de triomphe. La place était encombrée d’officiers en grande tenue ; de toutes les fenêtres on criait : Vive le Roi ! vive le duc de Berry ! comme on avait crié, du temps de Napoléon : Vive l’Empereur !
M. Goulden, Catherine et moi, nous ne pouvions pas approcher, tant la place était encombrée de monde ; nous vîmes seulement défiler les calèches et les hussards. Un piquet, du côté de chez nous, fermait la route.
Ce même soir, le duc reçut le corps d’officiers ; il daigna accepter un dîner que les officiers du 6e lui firent offrir, mais il n’invita que le colonel Zaepfel. À la suite du dîner, qui se prolongea jusqu’à dix heures, les notables lui donnèrent un bal au collège. Tous les officiers, tous les amis des Bourbons, en habit noir, culotte et bas de soie blancs, s’y rendirent avec le prince ; les demoiselles de bonne famille, en robe blanche, s’y trouvaient en foule. Je crois encore entendre, au milieu de la nuit, les chevaux du cortège passer, et les mille cris de : Vive le Roi !… vive le duc de Berry !
Toutes les fenêtres étaient illuminées ; devant celles du commandant de place, on voyait un grand écusson bleu de ciel ; la couronne et les trois fleurs de lis en or brillaient dans l’ombre. La grande salle du collège retentissait de la musique du régiment. Mlle Brémer, qui possédait une très jolie voix, devait chanter au prince l’air de Vive Henri IV ! Mais toute la ville sut le lendemain qu’elle avait été comme éblouie par la vue du prince, ce qui l’avait empêchée de dire un seul mot, et tout le monde répétait :
— Pauvre mademoiselle Félicité ! pauvre mademoiselle Félicité !
Le bal se prolongea toute la nuit. Depuis longtemps Catherine, M. Goulden et moi nous dormions, lorsque vers trois heures du matin, le passage des hussards et les cris de : Vive le duc de Berry ! nous réveillèrent. Il faut pourtant que les princes aient une bonne santé pour aller à tous ces bals, à tous ces dîners qu’on leur offre le long de la route. Ce doit être pour eux un bien grand ennui, surtout à la longue, quand on les appelle : – Sa Majesté ! Sa Dignité ! Son Excellence ! Sa Bonté ! Sa Justice ! enfin tout ce qu’on peut inventer d’extraordinaire et de nouveau, pour leur faire croire qu’on les adore et qu’on les regarde comme des dieux. Oui, s’ils finissent par mépriser les hommes, ce n’est pas étonnant : si on nous en faisait autant, nous finirions aussi par croire que nous sommes des aigles.
Enfin, ce que je viens de raconter est l’exacte vérité, et je n’ai rien dit de trop.
Le lendemain, cela recommença pour ainsi dire avec un nouvel enthousiasme. Il faisait très beau temps ; mais, comme le prince avait mal dormi, comme il s’était beaucoup ennuyé de voir ces petits bourgeois, qui voulaient imiter la cour sans réussir ; comme il trouvait aussi peut-être qu’on ne lui faisait pas encore assez d’honneur et qu’on ne criait pas assez : Vive le Roi ! vive le duc de Berry ! – car tous les soldats gardaient le silence, – il était de très mauvaise humeur.
Ce jour-là, je le vis très bien pendant la revue qui tenait les côtés de la place ; nous étions, M. Goulden, Catherine et moi, chez le marchand de cuir Wittman, au premier, et pendant la bénédiction du drapeau et le Te Deum à l’église, nous le vîmes aussi, car nous avions le quatrième banc en face du chœur. On disait bien qu’il ressemblait à Napoléon, mais ce n’était pas vrai ; c’était un bon gros garçon court et trapu, les joues pâles à cause de la fatigue, et pas vif du tout, au contraire. Pendant tout l’office, il ne faisait que bâiller et se balancer sur les hanches lentement, comme un pendule. Je vous dis ce que j’ai vu moi-même, et cela montre combien les gens sont aveugles ; ils veulent trouver des ressemblances partout.
Pendant les revues, je me souviens aussi que l’Empereur venait à cheval, et que d’un coup d’œil il découvrait si tout était en ordre ; au lieu que le duc s’approcha des rangs à pied, et même, deux ou trois fois, il fit des reproches à de vieux soldats en les regardant du haut en bas. Ce fut le pire. Il avait regardé Zébédé de cette manière, et Zébédé n’a jamais pu lui pardonner.
Voilà pour la revue. Mais une chose plus grave, c’est la distribution des croix et des fleurs de lis. Quand je vous dirai que tous les maires, les adjoints, les conseillers des Baraques-d’en-Haut, des Baraques du Bois-de-Chênes, du Holderloch et de Hirschland reçurent la fleur de lis, parce qu’ils étaient en tête de leur village, avec le drapeau blanc, et que Pinacle, – pour être arrivé le premier, avec la musique du bohémien Waldteufel qui jouait : Vive Henri IV, et cinq ou six drapeaux blancs, plus grands que les autres, – reçut la croix d’honneur ! quand je vous dirai cela, vous comprendrez ce que pensaient les gens raisonnables : ce fut un véritable scandale.
Dans l’après-midi, vers quatre heures, le prince partit pour Strasbourg, accompagné de tous les royalistes du pays, à cheval, les uns sur de bons chevaux, les autres, comme Pinacle, sur de vieilles rosses. On lui avait préparé le dîner sur la côte de Saverne.
Une chose que tout les Phalsbourgeois de ce temps se rappellent encore, c’est que le prince était déjà dans sa calèche et qu’il partait lentement, lorsqu’un officier émigré, la tête nue, en uniforme, se mit à courir derrière, en criant d’une voix lamentable qu’on entendait sur toute la place ;
— Du pain !… mon prince… du pain pour mes enfants !
Cela faisait rougir les gens qui se sauvaient de honte.
Nous étions rentrés chez nous en silence ; le père Goulden semblait rêveur, lorsque la tante Grédel arriva.
— Eh bien ! mère Grédel, lui dit-il, vous devez être contente ?
— Et pourquoi ?
— Pinacle est décoré.
Elle devint toute verte et s’assit en disant au bout d’une minute :
— Ça c’est la plus grande gueuserie qu’on puisse voir. Mais si le prince avait su ce que Pinacle vaut, monsieur Goulden, au lieu de lui donner la croix, il l’aurait plutôt fait pendre.
— Voilà justement le mal, répondit M. Goulden ; ces gens-là font beaucoup de choses pareilles sans le savoir, et, quand ils le sauront, ce sera peut-être trop tard.
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