Chapitre 8
C’est ainsi que Mgr le duc de Berry visita les départements de l’Est ; le bruit de ses moindres paroles se répandit au loin ; les uns célébraient ses grâces infinies, et les autres gardaient le silence.
Depuis ce moment, plus d’une fois l’idée me vint que tous ces émigrés, tous ces officiers en demi-solde, tous ces prédicateurs avec leurs processions et leurs expiations, finiraient par tout bouleverser ; et, quelque temps après, à l’entrée de l’hiver, nous sûmes que ce n’était pas seulement chez nous, mais que c’était jusqu’au fond de l’Alsace, que les affaires se gâtaient de la sorte.
Un matin que le père Goulden et moi nous travaillions, entre onze heures et midi, rêvant chacun à sa manière, et que Catherine dressait la table, je sortis me laver les mains à la pompe, ce que je faisais toujours avant de dîner. Une vieille, au bas de l’escalier, s’essuyait les pieds sur le paillasson ; elle secouait ses jupes couvertes de boue et tenait un bâton avec un grand chapelet qui lui pendait au coude. Comme je la regardais du haut de la rampe, elle se mit à monter, et je reconnus tout de suite, à ses petits yeux plissés et à sa petite bouche entourée de rides innombrables, que c’était Anna-Marie, la pèlerine de Saint-Witt.
Cette pauvre vieille nous apportait souvent des montres à raccommoder, pour les personnes pieuses qui mettaient leur confiance en elle ; sa vue réjouissait toujours le père Goulden.
— Hé ! s’écriait-il, c’est Anna-Marie ; nous allons prendre une bonne prise. Et comment va M. le curé un tel ? Comment se porte M. le vicaire un tel ? A-t-il toujours bonne mine ? Et M. Jacob de tel endroit ? Et le vieux sacristain Niclausse ? c’est toujours lui qui sonne les cloches à Dann, à Hirschland, à Saint-Jean ? Il commence à se faire bien vieux !
— Ah ! monsieur Goulden, merci pour M. Jacob ; vous savez qu’il a perdu Mlle Christine la semaine dernière.
— Comment… comment… Mlle Christine !…
— Mon Dieu, oui…
— Quel malheur !… Enfin, il faut penser que nous sommes tous mortels.
— Oui, monsieur Goulden ; et puis, quand on a la grâce de recevoir les saintes consolations de l’Église…
— Sans doute… sans doute… c’est le principal ! Voilà comment ils causaient, et le père Goulden riait intérieurement. Il savait tout ce qui se passait dans la sacristie à six lieues autour de la ville. De temps en temps, il me lançait un regard malin. J’avais vu cela cent fois depuis mon apprentissage ; mais on comprend combien M. Goulden devait être encore plus curieux ce jour-là d’apprendre ce qui se passait au pays.
— Hé ! c’est Anna-Marie, dit-il en se levant ; depuis combien de temps on ne vous a pas vue ?
— Depuis trois mois, monsieur Goulden, trois grands mois ; j’ai fait des pèlerinages à Saint-Witt, à Sainte-Odile, à Marienthal, à Hazlach ; j’avais des vœux pour tous les saints en Alsace, en Lorraine et dans les Vosges. Enfin me voilà presque débarrassée ; il ne me reste plus que Saint-Quirin.
— Ah ! tant mieux, vos affaires vont bien, cela me fait plaisir. Asseyez-vous, Anna-Marie, reposez-vous.
Je voyais dans ses yeux combien il était content de faire dévider son chapelet à la vieille. Mais il paraît qu’Anna-Marie avait des affaires ailleurs.
— Ah ! monsieur Goulden, dit-elle, je ne peux pas aujourd’hui, les autres sont en avance : la mère Evig, Gaspard Rosenkrantz et Jacob Heilig. Il faut que j’aille encore à Saint-Quirin ce soir ; je suis seulement entrée pour vous dire que l’horloge de Dosenheim est dérangée, et qu’on vous attend pour la remettre.
— Bah ! bah ! restez donc un instant.
— Non, je ne peux pas ; je suis bien fâchée, monsieur Goulden, mais il faut que je finisse ma tournée.
Elle avait déjà repris son paquet, et M. Goulden paraissait contrarié, lorsque Catherine, posant le grand plat de choux sur la table, se mit à dire :
— Comment ! vous voulez partir, Marie-Anne ? Vous n’y pensez pas… Voici déjà votre assiette.
Alors elle, tournant la tête, vit la grande soupière fumante, et les choux qui répandaient une odeur délicieuse.
— Je suis bien pressée, dit-elle.
— Bah ? vous avez de bonnes jambes, répondit Catherine en clignant de l’œil du côté de M. Goulden.
— Ah ! pour cela, Dieu merci, les jambes sont encore bonnes.
— Eh bien donc, asseyez-vous, reprenez un peu de force ; c’est un métier bien dur de marcher toujours.
— Oui, madame Bertha, certainement ; on gagne bien les trente sous qu’on vous donne, allez !
J’avançais les chaises :
— Asseyez-vous, Marie-Anne, et donnez-moi votre bâton.
— Il faut donc que je vous écoute, dit-elle ; mais je ne m’arrêterai pas longtemps : je ne veux prendre qu’une bouchée, ensuite je pars.
— Oui, oui, c’est entendu, Marie-Anne, on ne vous retardera pas trop, dit M. Goulden.
Chacun avait pris sa place. M. Goulden servait déjà, Catherine me regardait en souriant, et je me disais :
« Les femmes sont pourtant plus fines que nous ! »
J’étais tout réjoui. – Qu’est-ce qu’un homme peut souhaiter de mieux que d’avoir une femme d’esprit ? C’est un véritable trésor, et j’ai vu souvent que les hommes sont heureux en se laissant conduire par des femmes pareilles.
On pense bien qu’une fois à table, près d’un bon poêle, – au lieu d’être dehors, les pieds dans la boue, et de sentir la bise de novembre souffler dans ses jupes, l’on pense qu’Anna-Marie ne songeait plus à se mettre en route. C’était une bonne créature, qui soutenait encore à soixante-cinq ans deux petits enfants de son fils, mort depuis quelques années. Et de courir le pays à cet âge, de recevoir le vent, la pluie et la neige sur le dos, de dormir dans les granges et les étables sur la paille, de ne manger les trois quarts du temps que des pommes de terre, et pas toujours autant qu’on en voudrait, ce n’est pas pour vous faire mépriser une bonne assiettée de soupe bien chaude, un bon morceau de lard fumé, avec de bons choux, et deux ou trois verres de vin qui vous réchauffent le cœur ! Non, il faut voir les choses comme elles sont ; la vie de ces pauvres gens est bien triste ; chacun ferait bien d’aller en pèlerinage pour son propre compte.
Enfin Anna-Marie comprenait la différence d’être à table ou sur la route ; elle mangeait de bon appétit, et se faisait un véritable plaisir de nous raconter ce qu’elle avait appris dans sa dernière tournée.
— Oui, maintenant tout va bien, disait-elle ; toutes ces processions et ces expiations que vous avez vues ne sont encore rien, il faut que cela grandisse de jour en jour. Et vous saurez qu’il va venir parmi nous des missionnaires comme dans le temps parmi les sauvages, pour nous convertir, et qu’ils viennent de M. de Forbin-Janson et de M. de Rauzan, parce que la corruption du siècle est trop grande. Et l’on va rebâtir partout les couvents ; et l’on remettra les barrières sur les routes, comme avant la rébellion de vingt-cinq ans ! Et quand les pèlerins arriveront à la porte des couvents, ils n’auront qu’à sonner, on leur ouvrira tout de suite, le frère servant viendra leur apporter des écuelles de soupe grasse, entremêlées de viande les jours ordinaires, et des écuelles de soupe maigre, avec du poisson, les vendredis, les samedis et tout le temps du carême. – De cette manière, la piété grandira, tout le monde voudra se faire pèlerin. Mais les dames religieuses de Bichofsheim ont dit que les anciens pèlerins de père en fils, comme nous, oseraient seuls aller en pèlerinage, parce que chacun doit rester dans son état : les paysans doivent être attachés à la terre, et les seigneurs doivent ravoir leurs châteaux pour gouverner. J’ai moi-même entendu ces choses de mes propres oreilles, chez les dames religieuses, qui vont aussi ravoir leurs dots, parce qu’elles sont revenues de l’exil, et qu’il faut leur restituer la dot pour rebâtir la chapelle ; c’est une chose très sûre.
Ah ! Seigneur, si c’était déjà fait seulement, et que je puisse en profiter dans ma vieillesse. Voilà bien assez longtemps que je jeûne, et mes petites filles aussi. Je les mènerais avec moi, je leur apprendrais les prières et j’aurais la consolation, à ma mort, de leur laisser un bon état.
En l’écoutant raconter ces choses contraires au bon sens, nous étions encore tout émus, parce qu’elle pleurait d’attendrissement de voir d’avance ses petites-filles mendier à la porte des couvents, et le frère servant leur apporter de la soupe.
— Et vous saurez aussi, dit-elle, que M. de Rauzan et le révérend père Tarin veulent qu’on rebâtisse les châteaux, qu’on rende les bois, les prés, les champs aux nobles, et qu’on remette tous les étangs en eau provisoirement, parce que les étangs sont aux révérends pères, qui n’ont pas le temps de labourer, de semer ni de récolter : il faut que tout vienne seul.
— Mais dites donc, Marie-Anne, ce que vous racontez là, demandait le père Goulden, est-ce bien sûr ? Je ne puis presque pas croire qu’un si grand bonheur nous soit réservé.
— C’est tout à fait sûr, monsieur Goulden, disait-elle ; M. le comte d’Artois veut faire son salut, et pour qu’il puisse faire son salut, tout doit rentrer dans l’ordre. À Marienthal, M. le vicaire Antoine disait encore ces choses la semaine dernière. Ce sont des choses, voyez-vous, qui viennent d’en haut. Seulement, il faut un peu de patience, il faut que le cœur des gens s’habitue par les prédications et les expiations. Ceux qui ne voudront pas s’habituer, comme les juifs et les luthériens, on les forcera. Et les jacobins…
En parlant des jacobins, Anna-Marie regarda tout à coup M. Goulden et devint rouge jusqu’aux oreilles ; mais elle se remit, car il souriait.
— Parmi les jacobins, dit-elle alors, il s’en trouve quelques-uns de très bons tout de même ; mais il faut pourtant que les pauvres vivent… les jacobins ont pris les biens des pauvres, ce n’est pas beau.
— Mais où donc et quand ont-ils pris les biens des pauvres, Marie-Anne ?
— Écoutez, monsieur Goulden, les moines et les capucins avaient les biens des pauvres, et les jacobins se sont tout partagé entre eux.
— Ah ! je comprends, je comprends, dit le père Goulden, les moines et les capucins avaient votre bien, Marie-Anne ? Je n’aurais jamais deviné cela.
M. Goulden souriait toujours, et Marie-Anne dit :
— Je savais bien que nous serions d’accord à la fin.
— Oui, oui, nous sommes d’accord, fit-il avec bonté.
Moi j’écoutais sans rien dire, étant naturellement curieux d’apprendre ce qui pouvait nous arriver. Il était facile de voir que Marie-Anne nous rapportait ce qu’elle avait entendu dans son dernier voyage.
Elle disait aussi que les miracles allaient revenir ; que saint Quirin, sainte Odile et les autres n’avaient pas voulu faire des miracles sous l’usurpateur ; mais que maintenant les miracles recommençaient déjà, que le petit saint Jean noir à Kortzeroth, en voyant revenir l’ancien prieur de l’exil, s’était mis à verser des larmes.
— Oui, oui, je comprends, dit M. Goulden, cela ne m’étonne pas, après les expiations et les processions, il faut aussi que les saints fassent des miracles ; c’est tout naturel, Marie-Anne, c’est tout naturel.
— Sans doute, monsieur Goulden ; et quand on verra les miracles, la foi reviendra.
— C’est clair, c’est clair.
Le dîner était alors fini ; Marie-Anne, ne voyant plus rien venir, se souvint qu’elle était en retard et s’écria :
— Seigneur Dieu, voici une heure qui sonne ; les autres doivent être déjà près d’Ercheviller. Maintenant il est temps que je vous quitte.
Elle s’était levée et prenait son bâton d’un air affairé.
— Allons, bon voyage, Anne-Marie, lui dit M. Goulden, et ne vous faites plus si longtemps attendre.
— Ah, monsieur Goulden, fit-elle à la porte, si je ne suis pas tous les jours assise à votre table, ce n’est pas ma faute.
Elle riait, et dit encore en prenant son paquet :
— Allons, au revoir, et, pour tout le bien que vous me faites, je vais prier le bienheureux saint Quirin de vous envoyer un bon gros garçon, rose et frais comme une pomme d’api. Voilà, madame Bertha, tout ce qu’une pauvre vieille femme comme moi peut faire.
En entendant ces bonnes paroles, je me dis : « Cette pauvre vieille Anne-Marie est pourtant une bonne âme. Justement ce qu’elle vient de dire, c’est ce que je souhaite le plus au monde. Que Dieu l’entende ! » J’étais attendri de ce bon souhait. Elle, alors, descendait l’escalier, et, lorsqu’on l’entendit refermer la porte en bas, Catherine se mit à rire en disant :
— Cette fois elle a bien vidé son sac.
— Oui, mes enfants, répondit M. Goulden, qui semblait tout pensif, voilà bien ce qu’on peut appeler l’ignorance humaine. On voudrait croire que cette pauvre créature invente tout cela ; malheureusement, elle ramasse tout à droite et à gauche ; c’est mot à mot ce que pensent les émigrés, c’est ce que répètent leurs journaux tous les jours, et ce que les prédicateurs prêchent ouvertement dans toutes les églises. Louis XVIII les gêne ; il a trop de bon sens pour eux ; leur véritable roi, c’est Mgr le comte d’Artois, qui veut faire son salut ; et pour que monseigneur fasse son salut, il faut que tout soit rétabli comme avant la rébellion de vingt-cinq ans ; il faut que les biens nationaux soient rendus à leurs anciens maîtres, il faut que la noblesse ait ses droits et privilèges comme en 1788, et qu’elle occupe tous les grades de l’armée ; il faut que la religion catholique, apostolique et romaine soit la seule religion de l’État ; il faut l’observation des dimanches et jours de fête, il faut que les hérétiques soient chassés de toutes les places, et que les prêtres donnent seuls l’instruction aux enfants du peuple ; il faut que cette grande et terrible nation, qui, pendant vingt-cinq ans, a porté ses idées de liberté, d’égalité, de fraternité dans tout l’univers, à force de bon sens et de victoires – et qui n’aurait jamais été vaincue si l’empereur n’avait pas fait alliance avec les rois à Tilsit, – il faut que cette nation, qui, dans quelques années, a produit autant de grands capitaines, de grands orateurs, de grands savants et de génies de toute sorte, que ces races nobles en deux mille ans, il faut qu’elle cède tout, qu’elle se remette à gratter la terre pendant que les autres, qui ne sont pas un contre mille, se gobergeront de père en fils et feront les jolis cœurs à ses dépens ! Oh ! bien sûr qu’elle va rendre les champs, les prés, les étangs, comme dit Anna-Marie, et qu’elle rebâtira les châteaux et les couvents, cela ne peut manquer ; pour être agréable à M. le comte d’Artois et l’aider à faire son salut, c’est bien le moins qu’elle lui doive… Un si grand prince !
Alors le père Goulden, joignant les mains et regardant le plafond, se mit à dire :
— Seigneur Dieu… Seigneur Dieu… vous qui faites faire tant de miracles au petit saint Jean noir de Kortzeroth, si vous faisiez seulement entrer un seul rayon de bon sens dans la tête de monseigneur et de ses amis, je crois que ce serait encore plus beau que les larmes du petit saint ! – Et l’autre, là-bas dans son île, avec ses yeux clairs, c’est comme un épervier qui fait semblant de dormir, en regardant des oies patauger dans une mare… Seigneur Dieu, songez qu’en cinq ou six coup d’aile il sera dessus… les oies se sauveront ; mais nous autres, nous aurons encore une fois l’Europe sur le dos !
Il disait ces choses d’un air grave, et moi je regardais Catherine, pour savoir s’il fallait rire ou pleurer. Tout à coup il s’assit en disant :
— Allons, Joseph, tout cela n’est pas gai ; mais qu’est-ce que nous pouvons y faire ? il est temps de se remettre à l’ouvrage. Regarde un peu ce qui manque à la montre de M. le curé Jacob.
Catherine alors levait la nappe, et chacun se remettait au travail.
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