Chapitre 12
Quand Duchatellier rentra dans le théâtre, Marietta qui était la curiosité même se jeta sur lui, tandis que Zyte plus réservée, se tenait un peu en arrière, mais l’oreille attentive cependant, car un pressentiment lui disait qu’on avait dû s’occuper d’elle.
— Eh bien, qu’est-ce qu’il voulait, Ernest Faré ? demanda Marietta.
— Des affaires. Je vous dirai ça tout à l’heure : Laissez-moi me déshabiller.
Même avec ses filles Duchatellier était autoritaire ; quand il avait dit une chose, il ne permettait pas qu’on insistât.
Ce fut seulement quand on eut éteint les lampes du théâtre, et que tout le monde fut réuni dans la roulotte, autour de la table servie, pour souper d’une tranche de veau froid, qu’il parla de cette visite.
— Quand je vous répète, commença-t-il, qu’il ne faut jamais lâcher un rôle, et qu’on doit jouer toujours comme si la salle était pleine de critiques, vous ne voulez pas m’écouter. Eh bien, voyez ce que c’est que d’avoir donné une bonne représentation d’Il y a seize ans et de la Grâce de Dieu. Le hasard a voulu que nous ayons eu ces soirs-là un public intelligent. On a parlé de nous dans les salons de Paris. Et aujourd’hui, Ernest Faré, qui est quelqu’un parmi les jeunes auteurs, le premier sans conteste, Ernest Faré, forcé par la renommée, est venu assister à notre représentation ; faisant répéter en ce moment un drame en vers à l’Odéon et n’ayant point les comédiens qu’il lui faut pour les rôles qu’il a écrits, il espérait, d’après ce que le fils Chamontain lui avait dit, trouver son affaire chez nous. Mais après m’avoir vu dans Glocester, il a reconnu tout de suite que son rôle n’était point à ma taille, – c’est lui-même qui l’a dit. À cela rien d’étonnant : on ne fait plus de pièces, on ne fait plus de rôles. Alors il s’est rabattu sur Zyte, et il me propose un engagement pour elle.
Zyte n’avait rien répondu à son père, mais au trouble de sa respiration, au tremblement de ses mains, à la pâleur de ses lèvres, il était facile de voir l’émotion qu’elle éprouvait.
— Ma fille à l’Odéon ! murmura madame Duchatellier avec plus de stupeur que de joie.
Comme Zyte, Joseph n’avait rien dit, mais pour lui aussi il n’y avait qu’à le regarder pour deviner son émotion.
— L’Odéon ! oh ! là, là, dit Stanislas, Odéon carton.
— Veux-tu te taire, gamin, répliqua Lachapelle, on commence à l’Odéon, on finit aux Français.
— Ou ailleurs, répondit Stanislas en indiquant du doigt le plancher de la roulotte.
— Qu’as-tu répondu ? demanda madame Duchatellier d’un ton inquiet.
— Que je réfléchirais, que je verrais, et ne me déciderais que sur des propositions fermes, qu’Ernest Faré, qui n’est pas directeur, ne pouvait pas m’adresser. Il désire avoir Zyte pour sa pièce, mais ce n’est pas lui qui engage ; seulement il est bien certain que dans sa situation on doit lui accorder ce qu’il demande. Nous allons donc en rouler une de ces canailles de directeurs. Il va avoir affaire à moi.
Duchatellier avait eu si fort la haine des directeurs, qu’il ne pouvait encore se faire à l’idée qu’il en était un lui-même.
— Tu accepterais ? demanda madame Duchatellier timidement.
— Sans doute Zyte nous est utile, continua-t-il, mais ce ne sont pas les services qu’elle peut nous rendre que nous devons considérer ; en tout cas ce ne sont pas des raisons de cet ordre qui peuvent me toucher, moi.
— Ce n’est pas à nous que je pense, continua madame Duchatellier, c’est à elle. Paris, seule, à son âge !
— Ne voudrais-tu pas l’accompagner ? Apprenez, madame Duchatellier, que quand une mère accompagne sa fille au théâtre, c’est pour lui faire pincer…
— Oh ! monsieur Duchatellier.
— Est-ce vrai, Lachapelle ?
— C’est la leçon de l’expérience.
— Enfin, continua Duchatellier, nous n’en sommes pas là ; attendons les propositions : ce qu’elles seront dira ce que nous avons à décider.
Joseph avait vainement cherché les yeux de Zyte, elle les tenait obstinément tournés vers son père, avec l’intention manifeste d’éviter ceux qu’elle sentait posés sur elle. Que pouvait-elle lui dire ? Quand, le souper fini, Lachapelle, Théodore et Stanislas se levèrent de table pour aller se coucher dans la petite roulotte, il fallut bien qu’il les suivît, sans pouvoir échanger un seul regard avec Zyte, occupée à enlever le couvert en mettant à cette besogne de tous les soirs une attention extraordinaire.
— Qu’est-ce que nous allons jouer si Zyte nous quitte ? demanda Théodore.
— Je crois que j’ai quelqu’un pour la remplacer. C’est cette chanteuse du café de la Seine qui est venue nous voir à Chelles ; elle voudrait jouer, beaucoup jouer pour entrer au théâtre, et chez nous elle trouverait justement son affaire.
— C’est comme ça que tu retiens Zyte ?
— J’aurais mieux aimé la faire travailler, encore pendant un an, mais l’occasion qui se présente est trop belle pour ne pas la saisir : une création.
Ils étaient arrivés à l’escalier de leur roulotte, mais Joseph ne les suivait point : il montait l’avenue à grands pas, se dirigeant vers la campagne.
— Tu ne viens pas, Joseph ? cria Stanislas.
— Tout à l’heure.
Mais ce tout à l’heure se prolongea une bonne partie de la nuit et ce fut seulement après avoir dormi longtemps que Lachapelle, qui avait le sommeil léger des vieillards, l’entendit rentrer ; déjà dans les poulaillers les coqs chantaient et des bruits de réveil dans le village annonçaient le matin.
Le dernier couché, Joseph fut le premier levé, de sorte que quand Zyte qui, elle aussi, n’avait guère dormi cette nuit-là ouvrit sa petite persienne, elle l’aperçut se promenant dans l’avenue. Avant qu’elle eût refermé sa fenêtre, il accourut à elle :
— Je voudrais te parler.
Sans répondre elle lui fit, de la tête, un signe qui disait qu’elle allait le rejoindre dans le théâtre.
— C’est Joseph, dit Marietta à moitié endormie, j’espère que tu vas l’envoyer coucher : en voilà un qui est sciant.
— Le pauvre garçon !
— Puisque tu n’en veux pas, tu ferais bien mieux de le lui dire que de le plaindre. Ah ! si j’étais à ta place.
Elle avait lu assez de romans pour savoir comment on se conduit avec l’homme qu’on n’aime pas ; aussi trouvait-elle que sa grande sœur était vraiment bien jeune.
Moins ferme dans ses principes que sa cadette, Zyte descendit de la roulotte et entra au théâtre : vivement Joseph vint à elle.
— Pourquoi tes yeux ont-ils fui les miens hier soir ? demanda-t-il d’une voix mal assurée.
— Tu me parles comme si nous étions ennemis, et pourtant je t’assure que je n’ai jamais senti comme en ce moment combien est vive mon amitié pour toi.
— C’est donc que tu es décidée à partir, que tu t’attendris sur moi ?
— Tu t’imagines que nous sommes mariés, et que si je fais quelque chose sans que tu y sois associé, je commets un crime envers toi.
— Je t’aime, et tout ce qui blesse mon amour me fait perdre la raison ; veux-tu que je reste calme, quand je vois que tu vas partir, que nous allons être séparés. Tu ne m’aimes pas, je le sais, mais moi je t’aime, et c’était du bonheur pour mon amour de te voir, de t’entendre, de vivre de ta vie. Si j’étais triste quand nous n’étions pas ensemble, quand je te voyais, toute tristesse était oubliée, je ne réfléchissais pas, je ne pensais pas, je te regardais. Et maintenant nous ne serons plus ensemble jamais, je ne t’entendrai plus, je ne te regarderai plus. N’admets-tu pas que tout en moi se révolte contre cette séparation ?
— Je t’assure que je te plains de tout mon cœur.
— Tu me plains, mais tu pars.
— Puis-je refuser l’occasion qui se présente, et qui m’ouvre la vie, la gloire, peut-être.
— Qui se présente ! Tu crois donc qu’elle se présente spontanément ! Me diras-tu que tu le crois ?
— Assurément, je le dirai.
Il hésita un moment.
— Et M. Chamontain, dit-il tout à coup sans lever les yeux.
— Que vient faire M. Chamontain ?
— N’est-ce pas lui qui a parlé de toi à Faré ?
— Quand cela serait.
— Cela est, tu le sens bien ; et c’est pour t’avoir à Paris qu’il te fait engager à l’Odéon.
— Oh ! Joseph, comment ne m’as-tu pas épargné ces dures paroles, et ne me laisses-tu pas la joie de croire, la fierté que si l’on m’engage à l’Odéon, c’est parce qu’on juge qu’il y a une comédienne en moi. Parce que tu m’aimes, est-ce une raison pour me blesser, pour me peiner ?
— Je sais bien que je suis un maladroit, un imbécile, mais ne va pas croire au moins qu’il y a de la méchanceté dans ces paroles : regarde-moi, et vois si je n’ai pas la tête perdue : pardonne-moi.
— Je t’ai dit que je n’ai jamais senti comme en ce moment combien était vive mon amitié pour toi, tes paroles, si cruelles qu’elles soient, ne nous fâcheront pas. Parce que je serai à Paris, M. Chamontain ne m’aura pas plus, comme tu dis, qu’il ne m’aurait ici. Tu sais bien que si je vais à Paris, ce ne sera pas pour faire la fête, mais que ce sera pour travailler, pour gagner un nom, une réputation. Au théâtre il n’y a de bien défendues que celles qui se défendent elles-mêmes, et à Paris je serai aussi bien défendue par moi toute seule, que je le serais ici par vous.
— Alors c’est bien décidé, tu pars ?
— Je n’en sais pas plus que toi.
— Enfin si ton père accepte, tu consens à partir.
— Puis-je faire autrement ?
À ce moment la porte s’ouvrit et Marietta cria :
— Zyte, maman t’appelle.
Zyte rejoignit sa sœur tandis que Joseph disparaissait dans les coulisses.
— Qu’est-ce qu’on me veut ? demanda Zyte à Marietta.
— Rien ; c’est pour te débarrasser de Joseph, j’ai cru que ça ne finirait jamais. Je suis sûre qu’il te sciait pour t’empêcher d’aller à Paris ?
— Il y a un peu de ça.
— J’espère que tu l’as remis à sa place : il est trop bête.
— Tu serais contente si j’allais à Paris.
— Je crois bien ; tu me ferais entrer au Conservatoire.
De son côté madame Duchatellier n’avait guère mieux dormi que Zyte ; mais tandis que c’était l’émotion de l’espoir qui tenait la fille en éveil, c’était le chagrin et l’inquiétude qui enfiévraient la mère. Bien qu’on eût plus d’une fois agité cette perspective d’un début de Zyte à Paris, ce n’avait jamais été qu’en l’air ; maintenant le danger éclatait, ce n’était pas dans un avenir plus ou moins éloigné que la séparation s’opérerait ou ne s’opérerait pas, c’était le lendemain même qu’elle pouvait avoir lieu. Quelle angoisse pour elle. Si elle ne connaissait, par expérience, que son théâtre où l’on vivait en famille avec une régularité bourgeoise, au moins pour les mœurs, que d’histoires effrayantes sur les mœurs des coulisses n’avait-elle pas entendu raconter par les comédiens de la troupe depuis vingt ans. C’était dans cet enfer que sa fille allait entrer… et seule encore, sans personne, pour la guider ou la soutenir. Comment se dirigerait-elle au milieu de ce monde où l’on ne fait point un pas sans se heurter à la jalousie, à l’envie, où les embûches vous enveloppent, où les tentations vous guettent ? Sur quelque sujet que se portât son esprit, elle ne voyait que des dangers ; et c’était avec le serrement de cœur du remords qu’elle se demandait ce qu’elle avait fait pour armer sa fille contre eux.
Quand elle chassait ces idées en pensant à la vaillance de sa fille, c’était pour se laisser prendre aussitôt par d’autres qui, bien que jusqu’à un certain point secondaires, n’en apportaient pas moins avec elles un sentiment d’anxiété : Comment Zyte irait-elle à Paris ? Quelle toilette mettrait-elle ? Quelle trousseau pourrait-on lui composer ?
C’est qu’elle était vraiment bien simple, la toilette journalière de Zyte, qui depuis son enfance avait vécu dans la roulotte où elle n’avait pas besoin de s’habiller ; de même que bien mince était son trousseau. Comment mettre de l’argent à des robes ou à du linge, quand on n’en avait jamais assez pour les dépenses du jour présent et les vieilles dettes ; et puis il y avait si peu loin de la roulotte au théâtre que ce n’était vraiment pas la peine de s’habiller. À la vérité, elle avait bien une robe de ville qui lui servait, toujours la même, dans les pièces modernes mais par une fatalité du sort c’était une robe d’été. Comment, au mois de février, s’en aller dans les rues de Paris habillée de foulard, coiffée d’un chapeau rose, et chaussée des souliers garnis de fourrure offerts par Permettez ?
La toilette n’était pas tout, il y avait encore le linge, qui présentait des difficultés non moins grandes. Aussitôt levée, elle ouvrit ses tiroirs et passa la revue de ce qui était à peu près mettable. Mais rien n’était vraiment mettable. Il avait été si souvent lavé, ce linge ; il avait si longtemps traîné pour sécher sur les haies ou les fossés des routes. Cependant elle trouva encore quelques chemises, quelques cols, quelques mouchoirs mis au rancart, parce qu’ils avaient besoin de reprises, et qu’on n’avait jamais eu le temps de les réparer. Le moment était venu de trouver ce temps ; et toute la journée elles s’employèrent toutes les trois à ce travail, au grand désespoir de Joseph, qui rôdait autour de la roulotte, espérant toujours qu’un bienheureux hasard lui permettrait d’échanger quelques mots avec Zyte : il avait tant de choses à lui dire, qui ne lui étaient pas venues le matin, mais qui maintenant jailliraient sans que rien pût les arrêter.
Comme le soir tombait, Zyte vit le facteur du télégraphe paraître au bout de l’avenue, et elle courut au-devant de lui, ne doutant pas que la dépêche ne vînt de l’Odéon.
— Tu vois qu’elle a des ailes, dit Duchatellier à sa femme, qui soupira.
Déjà elle remontait l’escalier de la roulotte la dépêche à la main.
Duchatellier la prit et l’ouvrit :
« Directeur Odéon attendra demain, midi, M. Duchatellier et sa fille : urgence.
» FARÉ. »
— Urgence ! s’écria Duchatellier, urgence ! On va les rouler, ces canailles !
Et pendant dix minutes il raconta des histoires sur ce que ces canailles lui avaient fait souffrir dans sa jeunesse.
Comme il tombait une pluie froide, tout le monde était réuni dans la roulotte autour du poêle sur lequel mijotait le dîner ; son mari ayant pris un moment de repos, madame Duchatellier tâcha de dire un mot de ce qui l’angoissait.
— Tout cela est superbe, mais en attendant Zyte n’a pas de robe pour aller demain à Paris.
— Eh bien ! je lui en achèterai une ; il ne faut pas qu’elle paraisse devant un directeur sans être convenable ; ce ne serait pas un moyen de le rouler ; il nous exploiterait s’il voyait que nous avons besoin de lui.
Jamais Duchatellier n’était embarrassé par les questions d’argent, et sa première parole était toujours : « C’est bien, je m’en charge » ; madame Duchatellier qui tenait la caisse, savait à deux sous près ce qu’elle contenait :
— Je n’ai que cinquante-trois francs, dit-elle tout franchement et sans honte, n’ayant pas à se gêner devant ses comédiens qui connaissaient la situation presqu’aussi bien qu’elle.
— Si vingt-sept francs peuvent vous être utiles, dit Lachapelle, je les ai justement.
Et il mit la main à sa poche, mais Joseph lui arrêta le bras.
— J’ai cent francs, s’écria-t-il.
Zyte émue par ce cri, lui jeta un regard attendri. Duchatellier tendit la main à Joseph.
— Merci ; j’espère que les vingt-sept francs de Lachapelle suffiront ; si j’accepte son argent plutôt que le tien c’est que les débuts de Zyte vont faire la gloire de Lachapelle.
— Cela m’aurait pourtant bien fait plaisir que vous acceptiez cet argent, dit Joseph tristement.
— Tu comprends, c’est en quelque sorte un droit pour Lachapelle : et puis nous n’allons pas faire de folies ; ce n’est pas chez un couturier de la rue de la Paix que je vais habiller Zyte. J’ai une ancienne camarade de Montmartre qui s’est établie marchande à la toilette rue de Provence ; elle la fera belle des pieds à la tête au plus juste prix : nous ne sommes pas des gens à préjugés, Dieu merci.
Toute la soirée on ne parla que de débuts, mais pas de ceux de demain, de ceux d’autrefois, du bon temps : quand Duchatellier se taisait, Lachapelle reprenait : il est vrai que Duchatellier se taisait peu.
Quant à madame Duchatellier, à Zyte et à Marietta, elles travaillaient à remettre en état une vieille robe en alpaga, ainsi que le chapeau marron dont la mère se paraît le dimanche pour aller à la messe : Marietta, à qui une bonne âme avait donné un manteau trop large pour son pauvre dos de chat écorché, le prêterait à sa sœur. La soirée se prolongea tard, car il y avait terriblement à faire à la robe, et aussi à la redingote de Duchatellier qui, encore bonne au théâtre, était bien avancée à la ville : minuit avait sonné à l’horloge de « la commune » quand on s’alla coucher.
L’omnibus du chemin de fer passait devant l’avenue à huit heures ; dès sept heures Zyte était prête. Quand on entendit la trompette toute la troupe accourut dans la rue.
En tendant la main à Joseph, Zyte sentit qu’il lui glissait un petit papier roulé.
Le cocher abrégea les adieux :
— Bonne chance, bonne chance.
Les souhaits de madame Duchatellier furent coupées par les larmes ; c’était la première fois que sa fille la quittait.
À la gare de Nogent, pendant que son père prenait les places, Zyte put dérouler le papier que Joseph lui avait glissé : il contenait un billet de banque de cent francs avec trois lignes :
« Que ton amitié me fasse la grâce, chère Zyte, d’accepter ce billet, je veux, moi aussi, avoir ma part dans tes succès. »
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