Chapitre 13
Quand ils arrivèrent rue de Provence ils trouvèrent la marchande à la toilette en discussion avec une acheteuse sur le prix d’une paire de bottines, et il fallut bien un quart d’heure pour arranger le différent de cinquante centimes sur lequel portait la bataille. D’ailleurs, la marchande ne paraissait pas avoir reconnu son ancien camarade, bien qu’à chaque instant elle l’enveloppât d’un regard curieux.
Ce ne fut qu’après la vente des bottines qu’elle trouva le nom qu’elle cherchait.
— Duchatellier ! Comment c’est toi, ma vieille. Suis-je bête de ne pas t’avoir reconnu tout de suite.
— Je viens pour que tu m’habilles ma fille.
— Ah ! c’est ta fille, cette jolie personne ! Eh bien tu peux te vanter d’avoir fait plus beau que toi. Qu’est-ce qu’il nous faut, ma mignonne ?
Duchatellier expliqua ce qu’il fallait : une toilette de ville, pour se présenter devant le directeur de l’Odéon qui avait demandé à entendre Zyte.
— Bon, je vois : quelque chose de simple, de discret, de bon goût, qui ne sente ni la misère, ni la cocoterie.
Tout en parlant elle fouillait dans des amoncellements de robes et de manteaux, de chaussures, de cartons, de parapluies, d’ombrelles, de jupons, de corsets qui encombraient les comptoirs et les sièges ; et quand elle était parvenue à tirer un costume, elle le rejetait en tas par-dessus les autres, enfin elle trouva ce qu’elle cherchait.
— Tenez, ma belle, voilà votre affaire : une bonne robe de drap bleu, avec applications ton sur ton, c’est comme il faut, sérieux, solide, et cela ira comme un gant ; j’ai l’œil.
Zyte avait pris la robe et examinait le faux ourlet.
— Vous imaginez-vous que ça a été porté ? Essayé oui, porté non. C’est un modèle que je viens d’acheter à la fin de la saison chez un grand couturier. Ah ! si les femmes savaient, mais on s’imagine dans le monde qu’on ne trouve chez nous que des vieilleries. Voilà une robe à la mode que vous paieriez cinq cents francs chez une couturière, et que moi je vous vendrai…
Elle s’adressa à Duchatellier :
— Tu sais que je ne veux pas faire des affaires avec toi… – que je vous vendrai le prix que je l’ai payée, – trente-cinq francs.
Ce n’était pas sans une certaine oppression que Zyte était entrée dans cette boutique. Si ce n’était pas la première robe qu’on lui achetait, au moins c’était sa première toilette ; et elle eût voulu qu’elle fût neuve. Elle n’était pas comme son père, elle avait des préjugés, et même elle en avait beaucoup. En tous cas elle avait celui du dégoût de l’imagination ; qui avait porté, ou avait traîné cette toilette avec laquelle elle entrerait dans la vie ? Et puis cela lui était aussi un crève-cœur de ne pas jouir de cette joie féminine, qu’elle se figurait exquise, de sentir autour de soi une couturière empressée qui vous prend mesure, qui vous examine et combine des arrangements pour vous faire belle, – avec vos avantages personnels.
Mais à mesure que la marchande parlait, elle s’était rassurée et plus encore en examinant la robe.
Et maintenant il vous faut un manteau, continua la marchande, un chapeau, des bas, des bottines.
Mais Zyte fit un geste pour arrêter : car les vingt-sept francs de Lachapelle ajoutés aux cinquante-trois francs, ne donnaient en tout que quatre-vingts francs, il ne fallait pas aller trop vite et se lancer à l’étourdie.
— Pouvez-vous mettre soixante-dix francs à vos achats ? demanda la marchande qui avait deviné à quel sentiment obéissait la fille.
Il hésita une seconde :
— Oui.
— Eh bien ! sois tranquille, nous ne les dépasserons pas : la robe trente-cinq francs, le manteau quinze francs cinquante, le chapeau huit francs, les bas deux francs cinquante, les bottines huit francs ; cela ne fait que soixante-huit francs.
À mesure qu’elle parlait, elle tirait avec une sûreté étonnante manteau, carton à chapeau, bas, bottines, au milieu du fouillis sous lequel ils paraissaient perdus.
— Maintenant, entrez là, ma belle, dit-elle en ouvrant la porte d’une petite salle sombre plus encombrée encore que la boutique, et habillez-vous ; je suis certaine que tout ira, j’ai l’œil.
Pendant que Zyte s’habillait, elle revint à Duchatellier.
— Alors, ça boulotte, ma vieille ?
— Je fais des tournées aux environs de Paris.
— J’ai entendu parler de ça ; car j’ai demandé de tes nouvelles plus d’une fois en pensant au temps de notre jeunesse : te souviens-tu que tu me trouvais si jolie dans la Bouquetière des Innocents en roi Louis XIII ; ah ! comme on change. Je suis bien contente que ta fille entre à l’Odéon : l’Odéon, les Français, il n’y a que là qu’une belle fille comme la tienne n’est pas obligée de faire toutes sortes de choses pour gagner ses toilettes. Pense que la mienne qui est au boulevard, va jouer dans une pièce nouvelle, où il lui faut quatre grandes toilettes de ville ou de soirée qui ne coûteraient pas moins de six mille francs chez un couturier ; et elle gagne deux cent cinquante francs par mois. Qu’est-ce qu’elle deviendrait si je n’étais pas là, et si je n’avais pas une bonne occasion qui fera crever de rage ses camarades.
Zyte sortit de la salle sombre, habillée, transformée.
— Quand je vous disais, s’écria la marchande en l’examinant des pieds à la tête, est-elle jolie ; croyez-vous que j’ai l’œil pour trouver les mesures ; il faut dire aussi qu’il est facile d’habiller une femme quand elle est faite comme vous ; c’est tout plaisir ; je suis tranquille sur votre compte, pour la toilette, vous êtes une princesse.
Pendant ce petit discours, Zyte qui s’était habillée dans l’obscurité se regardait dans une glace accrochée au mur avec un encadrement de plats de faïence, et si elle ne ratifiait pas en elle-même tous les éloges que la marchande lui adressait, au moins se souriait-elle avec un sentiment de coquetterie naïve : c’était la première fois qu’elle se voyait en toilette, non de princesse, mais de dame, et qu’elle n’avait pas à se préoccuper de quelque accroc à dissimuler : elle était libre dans sa démarche et son attitude, elle avait son âge.
— Me vendez-vous vos frusques ? demanda la marchande.
Mais il ne pouvait pas être question d’un pareil marché : vendre le chapeau marron de la maman, le manteau de la sœur ! On en ferait un paquet qu’ils viendraient prendre avant de repartir pour Noisy.
Ils avaient encore du temps devant eux pour arriver à l’Odéon, et en sortant de chez la marchande, Duchatellier parla de déjeuner.
— Il faut que tu aies tous tes moyens, dit-il, et que moi aussi j’aie les miens pour ne pas me laisser rouler. Je vais te payer un bon déjeuner.
Mais soixante-huit francs dépensés sur quatre-vingts ne le leur laissaient que douze francs pour toutes leurs dépenses de voyage et de nourriture, il ne fallait donc pas s’aventurer ; ce fut ce que Zyte, qui ne s’emballait pas comme son père, fit observer, car si elle avait les cent francs de Joseph dans sa poche, elle ne pouvait pas les dépenser, ni même avouer qu’elle les avait.
— Alors, offrons-nous le déjeuner de la modestie, dit Duchatellier, qui avait pris depuis longtemps l’habitude de ne pas se dépiter contre les coups de la mauvaise fortune.
Et ce fut dans une crémerie qu’ils s’offrirent une saucisse aux œufs avec une tasse de café au lait.
— Peut-être est-il mieux que nous n’ayons pas l’estomac chargé, dit Duchatellier, qui savait tirer de tout une consolation philosophique.
Le déjeuner de la modestie avait cet autre avantage d’être court ; ils purent donc se rendre à l’Odéon sans se presser.
Duchatellier, heureux de sentir sous son pied l’asphalte des trottoirs parisiens qu’il n’avait pas foulé depuis plus de dix ans, marchait la tête haute, la poitrine en avant comme au temps de ses triomphes, quand il se promenait dans la bonne ville de Paris, une belle femme à son bras vainqueur ; et il se sentait tout rajeuni ; à la vérité, la femme qui s’appuyait à son bras était sa fille, mais elle n’en était pas moins une belle femme ; et puis, il se disait qu’il ne devait pas avoir l’air si « papa » que cela : jeune premier, toujours, père noble, jamais.
Et Zyte aussi était toute joyeuse de traverser ce Paris, autour duquel elle avait tourné si longtemps voyant de loin son nuage de fumée, ou la réverbération rouge qui planait au-dessus de lui, mais où elle n’était pas venue depuis sa première enfance. Les regards qu’elle rencontrait et dont elle se sentait suivie chatouillaient sa vanité féminine : ce n’était point à la comédienne qu’ils s’adressaient, c’était à la femme ; et ce qu’ils lui disaient mettait dans son cœur une musique qui le gonflait. Alors c’était donc vrai ; elle plaisait, on la trouvait jolie. Et détournant un peu la tête, elle regardait par-dessus son épaule les plis de sa jupe, qui drapaient derrière elle.
Duchatellier se présenta à l’Odéon en homme devant qui toutes les portes doivent s’ouvrir, ce qui fit peut-être qu’aucune ne s’ouvrit.
— M. le directeur est occupé ; attendez.
— Voici une dépêche par laquelle il nous donne rendez-vous.
— Quand il sera libre.
Ils n’eurent qu’à attendre ; et presqu’aussitôt ils virent défiler devant eux un flot qui se suivait d’hommes au visage rasé et de femmes, – les comédiens qui arrivaient pour la répétition.
— Tes camarades de demain ? dit Duchatellier à voix basse.
Elle n’avait pas besoin de cet avertissement pour les examiner avec une curiosité anxieuse : quel accueil lui ferait-on dans ce monde où, par ce qu’elle avait entendu raconter, elle savait que camaraderie n’est pas du tout synonyme d’amitié ni même de sympathie.
Comme sa fille, Duchatellier examinait ceux qui passaient devant lui, mais il ne reconnaissait aucun visage et il s’en étonnait :
— Est-ce drôle, je ne trouve pas une figure de connaissance.
Et Zyte pour qu’il ne s’appesantît pas sur cette idée répondit qu’ils étaient sans doute d’une génération plus jeune.
— Évidemment.
Mais à la fin il parut une figure de connaissance, celle de Faré : il vint à eux vivement et après avoir tendu la main à Duchatellier il passa le bras de Zyte sous le sien :
— Entrons, dit-il.
Pour lui le directeur n’était pas occupé, et les portes s’ouvrirent avec un empressement qui disait en quelle estime on le tenait dans la maison.
La présentation fut vite faite, au moins pour l’émotion de Zyte ; si vaillante quelques instants auparavant, elle se sentait maintenant presque tremblante sous le regard qui l’enveloppait, car c’était le regard qui allait rendre un premier jugement dont sa vie dépendait : quelle impression produisait-elle ? N’avait-elle pas été bien orgueilleuse de se trouver jolie ?
— Ce que mon ami M. Faré, commença le directeur, m’a dit de vous, mademoiselle, m’a donné le désir de vous entendre, mais ne pouvant pas aller vous voir jouer, je vous suis reconnaissant de vous être dérangée : voulez-vous bien avoir la complaisance de me dire quelque chose.
Cela était évidemment d’une parfaite politesse, mais comme elle eût mieux aimé cent fois un mot ou un signe qui lui apprît ce qu’on pensait d’elle. Comme elle était restée hésitante, son père répondit à sa place.
— Voulez-vous la scène de Catarina et de Rodolfo, demanda-t-il. « Il y avait une chanson qu’il chantait » ; je lui donnerais la réplique pour Rodolfo.
Mais cette proposition, même avec les répliques de Rodolfo, ne parut pas séduire le directeur :
— J’aimerais mieux quelque chose du répertoire, dit-il.
Zyte se décida ; elle s’était affermie, et ne tremblait plus.
— Voulez-vous la scène du IVe acte d’Iphigénie ? demanda-t-elle.
— Allez, je vous écoute.
Mais avant qu’elle allât, Faré voulut qu’elle se débarrassât de son manteau et de son chapeau :
— Mettez-vous à votre aise, mademoiselle, dit-il, en l’encourageant du regard autant que de la parole.
Elle apparut alors svelte et élégante dans sa robe qui dessinait sa taille souple, et elle crut voir passer dans les yeux de son juge un signe d’approbation.
Elle avait assez travaillé cette scène avec Lachapelle pour se sentir au cœur la confiance qu’inspire la conscience du travail accompli, elle commença.
On la laissa aller jusqu’au bout sans lui dire un seul mot, et si elle n’avait suivi dans les yeux satisfaits de Faré l’effet qu’elle produisait, elle eût pu croire à un désastre.
Ce fut seulement quand elle eut dit les deux derniers vers de la scène :
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
que son juge rendit son arrêt.
— Bien, très bien, très bien.
Ce fut tout. Elle eut voulu qu’en deux mots il dît ce qui était bien et ce qui était très bien, comme aussi ce qui ne l’était pas, mais il ne prit pas cette peine.
Ce fut Faré qui vint à elle.
— Allons faire un tour, dit-il, pendant que ces messieurs traiteront la question d’affaire ; nous reviendrons tout à l’heure.
Faré fut plus expansif que ne l’avait été le directeur, et les raisons que celui-ci n’avait point données pour motiver son appréciation, il les donna en les précisant pour motiver la sienne, non seulement sur cette scène de Racine, mais aussi sur la représentation des Enfants d’Édouard ; pour la première fois Zyte goûta la joie de s’entendre dire en face ce qu’elle-même n’avait jamais osé se dire formellement tout bas : et celui qui lui parlait ainsi, c’était un homme dont le jugement était compétent et la parole autorisée, un des jeunes maîtres du théâtre.
— C’est vrai ? C’est vrai ? demandait-elle, n’osant en croire ses oreilles.
— Si vrai que votre engagement est signé en ce moment même, et que vous commencerez à répéter demain.
— Demain.
Elle expliqua qu’elle n’était pas venue à Paris avec l’idée d’y rester, qu’elle n’avait rien apporté. Mais il n’écouta pas ces explications : il y avait urgence à ce qu’elle prît possession du rôle dès le lendemain, et il était impossible de lui donner un délai d’un seul jour, elle s’installerait à l’hôtel où on lui enverrait ce dont elle avait besoin : une avance lui serait faite pour ses premières dépenses, comme d’autre part une indemnité serait accordée à son père en réparation du trouble que ce brusque enlèvement allait apporter dans les représentations du théâtre Duchatellier ; tout était prévu à l’avance : il n’y avait que des signatures à échanger – c’est-à-dire une simple formalité.
Mais pour elle qui connaissait les exigences de son père, ces formalités ne se présentaient pas avec la même simplicité que pour Faré : lequel des deux directeurs allait rouler l’autre ?
Cependant quand ils rentrèrent les signatures s’échangeaient. Elle n’avait plus à se demander et à demander si c’était vrai. L’Odéon n’était plus, l’Odéon, c’était un théâtre de féerie, où Faré jouait pour de vrai le rôle d’un magicien.
Mais où la féerie s’affirma de plus en plus, ce fut quand elle vit son père mettre un billet de cinq cents francs dans sa poche et qu’on lui présenta à elle-même trois billets de cent francs avec un reçu à signer « à valoir sur ses appointements » ; trois cents francs à valoir, elle qui n’avait jamais eu dix francs lui appartenant.
— Maintenant, dit Faré, choisissez votre hôtel, et quand vous serez installée, envoyez au théâtre votre adresse ; je vous ferai porter votre rôle, et demain matin j’irai causer de la pièce avec vous ; je vous amènerai moi-même à la répétition.
— Y crois-tu ? s’écria-t-elle quand elle fut seule avec son père sous les galeries.
— Ce Faré me paraît un brave garçon ; il mérite que tu te souviennes de lui.
— Et M. Chamontain donc ! Car enfin c’est lui qui nous a amené M. Faré.
— Mets aussi le fils Chamontain dans ton souvenir, je n’y vois pas d’inconvénient.
La joie de Duchatellier ne fut pas comme celle de Zyte, sans mélange, et aux justes motifs qu’il avait de s’enorgueillir s’en mêlaient d’autres de se dépiter : toujours la même chose, il avait été trop bon, trop facile, trop franc. Il aurait dû obtenir plus de six cents francs par mois. Mais au moins il avait sauvegardé l’avenir en ne consentant qu’un engagement d’un an. Dans un an, le succès venu, on obtiendrait mieux.
Au reste ils n’avaient pas le temps de rester sur cette question, maintenant celle du logement s’imposait et il fallait qu’avant de retourner à Noisy, elle fut résolue. Lorsqu’il était le beau Duchatellier de Montmartre et de Batignolles il ne s’en serait peut-être pas bien fortement préoccupé s’il avait eu à ce moment une fille dans la situation de Zyte : à dix-huit ans on est d’âge à se défendre. Mais le contact journalier de sa femme à l’esprit sage et timide, et plus encore peut-être l’étroite vie de famille dans la roulotte, où les enfants avaient grandi sous la main du père et de la mère lui avaient inspiré d’autres sentiments et d’autres idées. Maintenant ce n’était pas sans inquiétude qu’il envisageait cette séparation, cet abandon de sa fille, de sa très belle fille au milieu de ce Paris, où elle allait être si seule. Il savait bien en se décidant à écouter les propositions de Faré que cet abandon devrait avoir lieu, mais alors il n’était pas immédiat, tandis qu’à cette heure, c’était avant le soir qu’il devait être accompli.
Au temps où il dirigeait des tournées, non dans les villages des environs de Paris, mais dans les petites villes, il engageait souvent en représentation une comédienne du boulevard, Eudoxie, qui en quittant le théâtre avec quelques rentes, avait pris un hôtel meublé rue de Vaugirard. Si elle tenait encore cet hôtel, Zyte ne pourrait pas être mieux que chez elle : c’était une brave femme, une bonne femme. Mais depuis douze ou quinze ans qu’il l’avait perdue de vue, était-il vraisemblable qu’elle fût encore dans cet hôtel. Enfin il fallait voir.
Quittant les galeries de l’Odéon ils suivirent la rue de Vaugirard, en parlant d’Eudoxie dont Zyte n’avait pas gardé souvenir. C’était en face le jardin du Luxembourg ou à peu près que devait se trouver l’hôtel, car Duchatellier n’y étant venu qu’une fois se le rappelait assez mal et même il avait tout à fait oublié son nom. Ils marchaient donc le nez en l’air sur le trottoir du palais examinant les maisons opposées. Un peu avant d’arriver à la rue Férou ils aperçurent une façade nouvellement peinte sur laquelle on lisait : « Hôtel des Médicis ». Était-ce là ? L’aspect était engageant, propret, discret, tranquille. Ils entrèrent. Aux questions de Duchatellier un domestique qui astiquait des cuivres répondit qu’il n’y avait pas de mademoiselle Eudoxie dans la maison. Ils allaient se retirer lorsqu’un homme de grande taille, à cheveux plats, le visage bien rasé, vêtu d’un habit noir, ayant tout l’air d’un agent de funérailles sortit d’un petit bureau où il lisait un vieux bouquin, et poliment demanda de quoi il était question.
— Mademoiselle Eudoxie ? dit-il avec un sourire affable qui épanouit sa large figure, je suppose que c’est à madame Crozat, ma femme, que vous avez affaire ?
— Mademoiselle Eudoxie, ex-premier sujet à la Porte-Saint-Martin.
— Présentement madame Crozat. Veuillez entrer, je vais la faire prévenir.
Introduits dans le bureau, ils n’eurent pas longtemps à attendre, presque aussitôt ils virent arriver madame Crozat, plus noble et plus imposante encore qu’au temps où elle jouait une de ces Médicis, Catherine ou Marie, qui lui avait fait baptiser son hôtel.
La reconnaissance n’eut pas lieu au premier mot, mais quand elle se fut enfin faite, madame Crozat se montra la bonne femme, la brave femme dont Duchatellier venait de parler et se mit tout à la disposition de cette « belle personne ». On causa, en bons camarades : Duchatellier parla de ses succès à Coulommiers, à Lagny ; madame Crozat raconta son mariage avec un écrivain du plus grand talent, un savant, un philosophe qui, malgré la gravité de son esprit et le sérieux de ses études, était un charmant auteur dramatique à ses heures. Puis on arriva enfin à l’affaire de Zyte : elle fut vite réglée : il y avait au quatrième, avec balcon en façade sur le Luxembourg, une chambre qui semblait réservée pour elle, de l’air, de la lumière, de la gaieté, l’hiver des oiseaux, l’été des feuilles et des fleurs ; soixante francs par mois, ce qui était donné ; plus tard on pourrait, si le besoin se présentait, lui adjoindre un petit salon ; pour les repas, mêmes facilités, elle mangerait chez elle ou à la table du restaurant à son choix ; ce n’était pas dans un hôtel banal qu’on l’abandonnait, c’était dans une bonne pension qu’on la plaçait, où elle trouverait des soins affectueux.
Duchatellier n’avait plus qu’à retourner à Noisy, où il arriverait d’autant plus facilement pour la représentation du soir que, maintenant, on n’en n’était plus réduit, comme le matin, à aller à pied ou en omnibus ; on pouvait se payer une voiture.
Zyte voulut le reconduire, et après avoir été rue de Provence reprendre « les frusques », elle le quitta à la gare de Vincennes, en le chargeant d’embrassements pour sa mère, pour Marietta, pour Stanislas, et de bonnes poignées de main pour Lachapelle et pour Joseph.
En revenant par la rue Racine, son cocher la fit passer devant l’Odéon et elle admira sa colonnade, se disant que c’était vraiment un beau théâtre. De même quand elle fut montée dans sa chambre et que toute seule elle promena ses regards autour d’elle, elle se dit que c’était une belle chambre. Comme le plafond était haut, comme les murs étaient éloignés, comme les fenêtres étaient larges : comme tout cela ressemblait peu à la roulotte où elle avait vécu, à son plafond qui vous pesait sur la tête, à ses parois boisées qui vous écrasaient, à ses vasistas qui laissaient entrer si peu de jour. Le lit en acajou lui parut immense, à se perdre dedans. Au lieu du banc dur sur lequel elle s’était toujours assise, elle avait deux fauteuils et un canapé. Sur la cheminée un cartel battait l’heure entre deux flambeaux de bronze. Aux fenêtres, il y avait des rideaux qui se manœuvraient avec des cordons de tirage. Elle les fit marcher doucement d’abord, prudemment, puis ensuite plus vite quand elle fut certaine de ne rien casser.
Alors elle ouvrit la fenêtre et se mit à son balcon ; le soir commençait à tomber et le branchage noir des grands arbres du jardin se découpait sur un fond d’or ; au loin, dans les taillis, des troupes d’oiseaux se querellaient, caquetaient avant de se percher pour la nuit, emplissant ce coin de jardin du bruit des champs, tandis qu’immédiatement au dessous d’elle, sur le pavé de la rue, dans un va-et-vient continuel, roulait le mouvement de la ville dont la respiration mystérieuse vous enveloppait d’une rumeur vague.
Tout cela qu’elle voyait pour la première fois l’intéressait, l’étonnait, et cependant c’était encore plus en elle que tournait sa pensée qu’autour d’elle.
Bien souvent elle avait vécu en rêve cette heure où elle se trouvait, celle où elle arrivait à Paris pour débuter, et toujours ç’avait été avec des fièvres d’enthousiasme, des ivresses de joie, des audaces qui ne prenaient inquiétude de rien ; mais voilà que dans la réalité l’enthousiasme, l’ivresse, et les audaces faiblissaient. Justement parce que ce plafond était haut, parce que ces murs étaient éloignés, elle se sentait bien seule, bien petite et bien faible. Le soir aussi qui s’épaississait, pesait lourdement sur elle.
Comme elle restait ainsi partagée entre le passé qui l’enveloppait de ses chauds souvenirs et l’avenir dans lequel elle n’osait plonger tant il lui apparaissait maintenant effrayant, elle crut entendre frapper à sa porte ; quittant le balcon elle revint dans sa chambre.
Un domestique entra et lui remit un paquet qu’on venait d’apporter pour elle avec une lettre.
Vivement elle ouvrit cette lettre qui était de Faré :
« Voici le manuscrit d’Hella et votre rôle, lisez les deux si vous en avez le temps. »
Si elle en avait le temps ! Elle ferma la fenêtre et ayant allumé une bougie tout de suite, elle commença la lecture du manuscrit. Elle ne s’arrêta qu’au mot fin. L’enthousiasme, l’ivresse et l’audace lui étaient revenus. Elle ne doutait plus ni d’elle ni de la fortune, ni de rien. L’avenir n’était plus effrayant, il était radieux. Quelle pièce admirable, quel beau rôle ! Et c’était à elle qu’on le donnait ! c’était elle qui allait le créer. Si Faré avait mis sa confiance en elle, c’est qu’il l’en savait digne. Un homme comme lui ne pouvait pas se tromper.
Alors seulement, elle pensa à dîner ; ce qui fut vite fait, malgré madame Crozat qui voulait la retenir et la faire causer.
Aussitôt rentrée dans sa chambre, elle commença à apprendre son rôle sans autre souci que de se mettre les vers dans la mémoire.
Quand sa première bougie fut éteinte, elle alluma la seconde, et ce fut seulement quand celle-ci la laissa dans l’obscurité qu’elle se coucha à la faible clarté du gaz de la rue. Le lendemain, au jour levant, elle se remettait au travail dans son lit, et ne se levait qu’à neuf heures pour attendre la visite de Faré.
Il arriva vers onze heures et la trouva habillée dans sa chambre faite : sur le guéridon le manuscrit et le rôle étaient étalés en belle place.
— Si vous n’avez pas eu le temps de lire, dit-il, voulez-vous que je vous explique la pièce ?
— Mais j’ai lu, dit-elle.
— Êtes-vous contente de votre rôle !
— Je n’ai pas de paroles pour vous dire combien je suis fière que vous m’ayez jugée capable de le remplir.
Au moins y avait-il dans son accent une émotion qui valait les remerciements les mieux tournés.
— Pour aujourd’hui, dit-il, vous lirez votre rôle.
— Mais je le sais, mon rôle.
— Où l’avez-vous appris ?
— Cette nuit, et ce matin.
Il lui prit les deux mains :
— Ah ! la brave fille, la brave fille ! s’écria-t-il.
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