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Chapitre 1

— Pas un clou, mon cher.

Ce n’était pas de ce que dans l’argot du théâtre on appelle depuis quelques années « un clou » qu’il s’agissait, c’est-à-dire de la situation capitale autour de laquelle pivote la pièce, – c’était simplement d’un clou en fer, d’un vrai clou fabriqué par un cloutier, car on se fait des fétiches de tout au théâtre, et la tradition s’est établie que si le jour de la répétition générale ou avant la première représentation on trouve sur la scène beaucoup de clous perdus par les machinistes ou les tapissiers, on peut compter sur un succès.

Hella s’annonçait donc aussi mal que possible.

Et personne au théâtre ne s’en étonnait ; au contraire tout le monde dès le premier jour l’avait pressenti : on marchait à un four noir.

La pièce d’abord. Quelle ordure, mes enfants ! Comme ils avaient été malins aux Français de n’en pas vouloir. Et comme à l’Odéon on n’y est pas moins malin qu’aux Français, plusieurs de ceux qui jouaient dans cette ordure, savaient à peine leur rôle ; à quoi bon se fourrer dans la mémoire les vers ridicules d’une pièce qui n’irait pas jusqu’à la fin.

Et la débutante, cette Duchatellier. Quelle débâcle ! Elle n’aurait que ce qu’elle méritait celle-là. On n’avait pas idée d’une pareille effronterie : sortir de la foire et s’imaginer qu’on peut paraître sur la scène de l’Odéon, – l’Odéon ! Se faire payer six cents francs par mois, quand un premier prix du Conservatoire touche dix-huit cents francs par an ! Qu’avait-elle donc d’extraordinaire pour justifier une faveur aussi scandaleuse ? Une beauté éclatante ? un talent qui s’impose ? quelque chose de particulier, d’unique ? Le talent, où l’aurait-elle acquis ? Quant à la beauté, rien en elle ne résistait à un examen sérieux ; et avec ça bête, oh ! bête comme une oie. Et pourtant, si oie qu’elle fût, elle avait trouvé moyen d’enjôler Faré, car il n’y avait pas de doute là-dessus ; il l’avait imposée au théâtre parce qu’elle était sa maîtresse. Comment l’était-elle devenue ? Il n’y avait, pour ceux qui savaient la vie, qu’une réponse à cette question : la débauche, la débauche basse et populacière, car seule elle faisait comprendre qu’un homme qui pouvait avoir des maîtresses dans n’importe quel théâtre de Paris, allât en ramasser une dans une baraque de forains. Avant d’épouser une femme qui lui avait apporté deux cent mille francs de rentes et de gagner lui-même cent mille francs par an, Faré avait traîné la misère, et c’était de ce temps-là, bien sûr, que lui étaient restés des goûts… bizarres, qui se révélaient par ce choix.

Zyte n’avait pas été assez naïve pour s’imaginer qu’elle n’avait qu’à paraître, et que toutes les mains viendraient serrer les siennes. Ce n’était point une place vide qu’elle prenait : il y avait dépossession en sa faveur, d’une sorte de droit acquis, et les amis de celle qu’elle remplaçait ne l’accueilleraient pas en camarade : cela était trop naturel pour qu’elle s’en étonnât ; mais ce qu’elle n’avait pas prévu et ce qu’elle ne comprenait pas, c’était l’hostilité implacable, le mépris, la haine qui l’avaient enveloppée et poursuivie. Pourquoi ? Quel crime pouvait-on lui reprocher justement ? Ce n’était point par l’intrigue qu’elle s’était fait donner ce rôle, on le lui avait offert ; on était venu la chercher.

Personne ne lui parlait au théâtre, et quand dans les coulisses ou les corridors on la regardait, si ce n’était pas pour la faire rentrer sous terre, c’était avec le plus parfait dédain : – Cette espèce ! – ou : – cette grotesque ! En quoi espèce ? Si elle était fille de comédiens, cette naissance valait bien celle des filles de concierges ou de petits boutiquiers qui le prenaient de si haut avec elle. Si elle ne sortait pas du Conservatoire elle avait travaillé autant, et même peut-être plus que celles qui la dédaignaient, et sous un maître qui savait donner de bonnes leçons : à dix-huit ans elle avait plus de métier que ces dédaigneuses n’en avaient à vingt-cinq et à trente. – Grotesque ? Si elle avait été grotesque, est-ce que Gaston Chamontain, est-ce que le duc de Paradan qui étaient des gens de goût l’auraient remarquée ? Est-ce que Faré l’aurait fait engager en l’associant dans la grosse partie qu’il allait jouer ?

Si douloureuse que lui fût cette hostilité qui créait le vide autour d’elle en la mettant en interdit, il lui semblait qu’il ne fallait pas trop s’en inquiéter ; née sans raison elle s’en irait sans raison comme elle était venue ; mais ce qui était plus grave, c’était la mauvaise chance qu’elle avait eue de se faire deux ennemis personnels dans deux de ses camarades qui tenaient avec elle les principaux rôles d’Hella.

L’un, Manuel, jouait les amoureux avec assez de talent, il avait une jolie tête, un sourire charmant, des dents admirables, de l’éclat et du feu ; par malheur il était de petite taille, de très petite taille, ce qui le désespérait. Quand il avait vu Zyte, qui le dépassait de la tête presque toute entière, il avait été anéanti. Comment jouer deux scènes d’amour décisives avec une femme qui le dominerait et le ferait paraître encore plus petit qu’il ne l’était réellement ; les hauts talons n’y pourraient rien, il serait ridicule ; on avait été chercher cette géante exprès pour le déshonorer ; c’était un tour de la direction, une vengeance infecte. Et il avait voué à celle qui était l’instrument de cette vengeance une haine féroce. Pour le calmer il avait fallu que Faré lui promît que Zyte ne porterait que des haillons tandis que lui pourrait être aussi élégant, aussi coquet, aussi brillant qu’il le voudrait, de façon à ce qu’on ne vît que lui, et qu’il fût le seul en scène.

L’autre, Dandelot, était comédien parce qu’il était beau garçon, et sa tête régulière aux cheveux frisés, ses yeux noirs profonds, sa haute taille, ses larges épaules, sa prestance de mousquetaire lui avaient fait une réputation – un vainqueur… Comme les autres il avait accueilli Zyte avec un parfait mépris ; mais à la troisième répétition, comme elle sortait de scène avec lui pour rentrer dans la coulisse, elle avait été surprise qu’il ne s’éloignât pas d’elle ; au contraire il l’avait regardée avec une persistance gênante.

— Pas aimables, n’est-ce pas, les bons camarades ? dit-il de sa voix la plus engageante.

Elle leva les yeux sur lui, et resta stupéfaite en lui trouvant un visage souriant.

Comme elle ne répondait pas, autant parce qu’elle ne savait que dire, que parce que ce sourire extraordinaire l’inquiétait, il continua :

— Ils vous la font à l’indignation parce que vous avez soufflé le rôle à cette gaupe de Valérie qu’ils exécraient ; tant que vous n’aurez personne pour vous soutenir d’une main solide, – il montra la sienne ou plutôt son poing fermé emmanché d’un bras vigoureux, – ça continuera.

L’offre était claire, et le sourire jusqu’à un certain point incompréhensible se précisait.

Cependant il appuya :

— Quand vous voudrez, vous n’aurez qu’un signe à faire, et vous verrez que ça changera.

— Je vous remercie, répondit-elle comme si elle n’avait pas compris.

Et elle s’éloigna, sans se sauver, mais cependant un peu vite.

Le lendemain, à la fin de la même scène, qui les remettait en tête à tête, il reprit la conversation au point où, la veille, la fuite de Zyte l’avait interrompue.

— Vous voyez que ça ne change pas, dit-il, et que ça continuera ainsi tant que vous serez seule ; avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit hier ?

— Mais je vous ai répondu hier.

— Ah ! c’est ça, fit-il en revenant au ton faubourien qui, volontiers, était le sien en dehors de la scène, eh bien, comme tu voudras, ma petite.

Elle avait cru qu’elle en était débarrassée, mais elle ne le connaissait pas. C’était un sultan qui n’était point habitué à se voir traiter de cette façon par celles qu’il daignait honorer de son mouchoir. Elle lui avait fait une offense, elle la lui paierait. Alors toutes les fois qu’elle n’était pas en scène et qu’il n’y était pas lui-même, au foyer, dans la coulisse, partout où elle se trouvait, il était venu se placer près d’elle, et à mi-voix il s’était mis à réciter tout le répertoire d’ordures qu’il avait dans la mémoire : il ne s’adressait pas à elle directement, il ne lui parlait pas, mais il s’exprimait cependant de façon à ce qu’elle ne perdît pas un mot de ce qu’il disait, et qu’elle fût forcée de l’écouter en sentant sur elle les regards moqueurs des camarades que cette scène amusait. Et elle était richement meublée en ordures, la mémoire de Dandelot, car si le comédien avait une certaine distinction sur le théâtre, l’homme restait le voyou parisien qu’il était né.

Les persécutions de Dandelot auraient peut-être ramené quelques bonnes âmes à Zyte, car ceux-là mêmes qui avaient été les premiers à rire de cette persécution n’avaient pas tardé à trouver et à dire qu’elle était vraiment trop grossière. Malheureusement les journaux avaient arrêté ce mouvement. Zyte engagée à l’Odéon, Bachollet n’avait pas pu taire aux reporters de sa connaissance la part qu’il avait prise à cet engagement, et à tous il avait longuement raconté comment « dans un déplacement sportif », lui, Chamontain et le duc de Paradan avaient découvert cette étoile et comment ils l’avaient signalée à Faré qu’ils avaient amené de force à Noisy. Le thème offrait de la copie trop facile pour n’être pas adopté avec empressement : aux échos, aux nouvelles des théâtres, même à la chronique on avait démanché sur les roulottes et avant d’avoir été vue par personne cette étoile était connue, comme ces astres dont les astronomes signalent la venue dans l’espace et qu’on attend : on parlait de Duchatellier parce qu’il était son père, de Lachapelle parce qu’il était son professeur ; il n’était question que d’elle ; elle accaparait les journaux ; il n’y en avait que pour elle, c’était révoltant ; et l’envie imposait silence à la pitié en même temps qu’à la justice. À la vérité ces détails connus de tous, auraient dû faire comprendre que la légende de « la débauche populacière » n’était guère vraisemblable, mais on n’était sensible qu’à une chose – à la place qu’elle prenait et les regards qui se seraient sans doute adoucis se faisaient plus durs encore, comme les dents se faisaient plus cruelles : malfaisante, l’espèce ; dangereuse, la grotesque.

Jamais, cependant, elle n’avait eu ni révolte ni défaillance, et quand les larmes lui étaient montées aux yeux, elle les avaient toujours refoulées.

D’ailleurs Faré ne l’avait pas abandonnée, et sans prendre sa défense ouvertement, ce qui eût été le meilleur moyen d’exaspérer les hostilités, il avait toujours su intervenir à propos pour la réconforter.

Ne se contentant pas du théâtre, il venait tous les jours chez elle, soit le matin, soit le soir, et comme il était un excellent metteur en scène, aussi bon régisseur que bon professeur, capable de jouer lui-même tous les rôles de ses pièces assez bien pour qu’on fût assuré du succès en jouant comme lui, il lui avait fait faire dans la chambre de l’Hôtel des Médicis autant de travail utile que pendant les répétitions.

C’était alors que, dans les moments de repos, il trouvait quelque bonne parole pour lui remettre du courage au cœur :

— Ne vous inquiétez pas des mines qu’on vous fait, prenez patience ; le succès les adoucira comme le soleil dissipe les nuages ; le soir de la première, si le résultat est ce que j’espère, ce que je crois, nous n’aurons plus que des amis. Tâchez de ne pas remarquer les mauvais regards qu’on vous lance et de ne pas entendre les méchants propos qu’on échange sur votre passage. Me voyez-vous m’inquiéter des doutes que je rencontre partout et chez tout le monde ; auprès de vos camarades comme auprès de la direction qui, après avoir changé dix fois de sentiment sur ma pièce, l’avoir trouvée admirable il y a un mois, détestable il y a quinze jours, ne sait plus que croire. Je vais mon chemin, droit devant moi. Allez le vôtre bravement jusqu’à la fin de la bataille.

Enfin il était arrivé, le soir de cette bataille.

— Pas un clou, mon cher.

Ce mot n’était point resté entre les comédiens, il s’était répandu dans le monde des théâtres et, généralement, on s’attendait à un désastre.

— Ce pauvre Faré !

C’était par cette exclamation que s’abordaient ceux qui connaissaient « ce pauvre Faré ! »

— Décidément, c’est bien mauvais ?

— Personne n’a été admis à la répétition générale : amis, journalistes, il a refusé tout le monde.

Mais ce qui paraissait encore plus significatif à ceux qui étaient dans l’intimité de Faré, c’est que madame Faré qui ordinairement assistait à toutes les premières de son mari bravement, ne devait pas venir au théâtre ce soir-là.

Il y avait bien des vieux routiers qui faisaient observer que les plus grands succès, comme ceux de la Grâce de Dieu, du Courrier de Lyon, de la Dame aux Camélias, devaient être des chutes mémorables, on haussait les épaules : tout indiquait qu’on allait avoir une soirée égayée.

C’était sous cette impression que la salle s’emplissait, et les noms de ceux qui venaient occuper leurs places disaient que cette première serait une des plus brillantes de la saison : il y avait là sinon le tout Paris mondain, en tous cas le tout Paris artistique. Dans une avant-scène, on reconnaissait le duc de Paradan, ayant à côté de lui son beau-frère Gaston Chamontain ; et derrière on apercevait de temps en temps Bachollet qui semblait vouloir rester dans le fond de la loge, et ne pas s’exhiber comme c’était son habitude. Ils étaient venus pour voir le début de leur « trouvaille » ; mais comme Bachollet connaissait les bruits qui couraient sur le four certain, il ne tenait pas à se mettre en avant « parce que, vous comprenez, si elle ne réussit pas ce n’est pas la peine de se donner en spectacle ». Après avoir joui des échos et des chroniques qui le nommaient en parlant de Zyte, il commençait à se demander s’il n’avait pas été imprudent en racontant la part qu’il avait eue dans la découverte de la « trouvaille » ; sa responsabilité se trouvait engagée… et sa compétence.

Si c’était une belle salle, ce n’était point une bonne salle, et pour qui connaissait un peu le théâtre, il était facile de saisir et de suivre le courant d’hostilité qui régnait partout, de l’orchestre aux cintres.

Duchatellier, Lachapelle et madame Crozat qui occupaient avec Joseph une deuxième loge de côté, juste en face l’avant-scène de Gaston, ne s’y étaient pas trompés.

— La cabale ! Mais pourquoi une cabale ? Ils n’en savaient rien. Contre qui ? l’auteur ? la direction ? Ils ne le savaient pas davantage. Ils étaient arrivés de Noisy une heure seulement avant la représentation, et Zyte s’était bien gardé de leur rien dire de ses tourments, pas plus d’ailleurs qu’elle ne les avait racontés à madame Crozat. À quoi bon : il n’était pas dans son caractère de se plaindre : madame Crozat, malgré sa complaisance affectueuse, ne pouvait rien pour elle au théâtre ; et il était plus qu’inutile d’inquiéter son père et ses amis qui ne pouvaient pas davantage. Ils en étaient donc réduits à chercher au hasard les causes de cette cabale, et chacun disait son mot, Joseph excepté : entré joyeux au théâtre, heureux d’avoir revu Zyte qui l’avait reçu avec tendresse, plein de foi dans le triomphe qu’elle allait remporter et s’en réjouissant, il avait été foudroyé par la tête de Gaston : comment il était là, et dans cette avant-scène, elle ne pourrait pas ne pas l’apercevoir tout de suite ; les premiers applaudissements qu’elle recevrait, ceux qui la toucheraient en quelque sorte matériellement comme une pression de main ce seraient les siens ; tandis que pour venir jusqu’à eux dans cette loge haute, il faudrait qu’elle les cherchât, et encore peut-être ne les trouverait-elle pas, ou ne les verrait-elle que confusément ; – et depuis ce moment il avait perdu le sentiment de ce qui se disait et se passait autour de lui.

Le lever du rideau était annoncé pour huit heures. À huit heures un quart on frappa les trois coups, et après quelques minutes le silence s’établit. Comme toujours les premières scènes se jouèrent au milieu du brouhaha des retardataires, du bruit des petits bancs, du claquement des portes.

— J’aime mieux notre public, dit Duchatellier.

Mais Faré qui connaissait bien ce public avait eu la précaution de faire deux expositions : d’abord celle du lieu et du milieu où devait se passer son action, écrite à l’usage des lettrés, et ensuite celle du drame même qui arrivant à une heure plus convenable devait suffire à faire comprendre la pièce.

C’était seulement à la fin de cette seconde exposition que Zyte faisait une entrée préparée et annoncée : « Je l’aperçois, c’est elle » ; et elle arrivait lentement dans les haillons que Faré avait promis à Manuel.

Au mot « je l’aperçois », un mouvement d’ensemble de mains gantées qui élevaient les lorgnettes jusqu’aux yeux s’était fait à l’orchestre et dans les loges : on allait donc voir enfin celle qui sans avoir rien fait et sans avoir paru nulle part était déjà connue de tout Paris : à petits pas elle descendit la scène jusqu’à la rampe, les cheveux tressés pendant sur les épaules, offrant dans ses pauvres vêtements une ligne d’un dessin pur qu’un sculpteur eut copiée : une flamme de douleur vengeresse passait dans ses grands yeux veloutés : avant qu’elle eût parlé l’enthousiasme jaillissait de ses lèvres entrouvertes.

Évidemment celle qui avait trouvé cette attitude et composé cette physionomie n’était pas la première venue : l’impression produite lui fut favorable, et malgré les dispositions d’une bonne partie de la salle, un murmure s’éleva qui lui eût donné du courage, si elle avait entendu ce qu’on disait :

— Elle est vraiment jolie.

Heureusement pour son émotion elle avait tout d’abord quatre vers insignifiants à dire, qui lui permirent de retrouver un peu de salive, de prendre le diapason et de poser sa voix, puis commença une scène importante débutant par un couplet d’une trentaine de vers pour elle.

L’épreuve était décisive : aux premiers vers il y eut un mouvement de surprise parmi ceux qui connaissaient le théâtre, et ils étaient nombreux ; le mot qui s’échangea fut à peu près celui de Faré lorsqu’il l’avait entendue dans les Enfants d’Édouard. « Elle a de la diction ; elle ne bafouille pas. » Mais elle avait plus que de la diction, comme elle avait autre chose que les qualités plastiques qui tout d’abord avaient bien disposé la salle, plus que la science de l’attitude et du geste, le tempérament.

De petits murmures d’approbation avaient souligné trois ou quatre passages de son couplet ; quand elle arriva à la fin les applaudissements éclatèrent, hésitants, isolés d’abord, puis convaincus et bien nourris.

Quelle surprise !

Seul dans la salle peut-être, Duchatellier ne partageait pas cette surprise : sa fille, son élève, quoi de plus naturel ! il en avait vu bien d’autres à Noisy, à Chelles, à Lagny ; elle tenait de son père, cette petite. Ce fut ce qu’il dit à Lachapelle :

— C’est agréable d’avoir des enfants dignes de soi qui vous continuent.

Mais Lachapelle n’apprécia pas la profondeur de ce mot ; dans son émotion il avait pris la main de Joseph, et il la lui serrait en pleurant silencieusement.

La fin de l’acte, très dramatique et d’une facture brillante, brisa les dernières résistances de ceux qui étant venus pour un four voulaient leur four ; le rideau baissa au milieu des bravos de toute la salle, à l’orchestre, au parterre, aux loges : dans l’avant-scène, Gaston et le duc de Paradan toujours si réservés applaudissaient et entre eux on apercevait deux mains gantées de clair, qui claquaient furieusement : c’était Bachollet à qui le succès donnait le courage de se mettre en avant : maintenant on pouvait la reconnaître publiquement, la trouvaille.

Ce fut ce qu’il fit d’ailleurs dans l’entracte ; à tous les journalistes de sa connaissance qu’il rencontra dans les corridors et le foyer, il adressa le même mot :

— Vous voyez qu’ils sont bons à quelque chose, les gens du monde, et que quand ils se mêlent de découvrir des étoiles, ils savent les choisir.

Et personne ne protestait contre le mot étoile, qui une heure auparavant aurait fait hausser les épaules : une scène qui avait duré quinze minutes, quarante vers et une nouvelle étoile s’était levée dans le ciel dramatique. On ne disait plus « ce pauvre Faré » sur le ton de la pitié ; mais plus d’un de ses confrères faisait remarquer que c’était vraiment un garçon qui avait autant de chance que d’adresse : pour une pièce, qui par elle-même aurait probablement sombré il avait su découvrir juste la femme qu’il fallait pour la sauver ; c’était malin, ou plutôt ça n’était pas bien malin.

Sur le théâtre le même revirement s’était produit : quand, au lieu des sifflets qu’on attendait, on avait entendu des applaudissements ; quand au lieu de marcher à la mort comme on en était sûr, on avait vu qu’on allait au triomphe, il y avait eu un moment de stupéfaction : – Comment, ils trouvent ça bon ! – Comment, cette ficelle ne s’est pas fait reconduire ? – mais on ne s’était pas obstiné : le vent du succès soufflait, c’était parfait, admirable ; tout le monde en aurait sa part, et les visages s’étaient égayés. C’était à peine si l’on regardait Faré quand la toile s’était levée ; pour un peu on lui eût amicalement conseillé d’aller se promener, de se mettre à l’abri ; quand les applaudissements avaient empli tout le théâtre, les regards qui le fuyaient l’avaient cherché ; autour de lui, il n’avait plus vu que des visages souriants, heureux et réellement, sincèrement heureux.

Bien qu’il eût appris, par ses propres meurtrissures, combien les chutes sont dures, et combien est cruelle la déchirure faite par un coup de sifflet, il assistait à toutes ses premières, sans aller jamais se mettre à l’abri : du commencement à la fin sur la scène tantôt à droite, tantôt à gauche, il suivait la représentation comme le plus zélé des régisseurs, et quand le comédien rentrait dans la coulisse, il le trouvait là, avec un compliment si les choses marchaient bien, avec une bonne parole, s’il y avait des accrocs.

Ce fut ainsi qu’après le premier acte Zyte le trouva les deux mains tendues pour la recevoir, non en maître qui est content de son élève comme aux répétitions, mais en poète qui s’incline devant une artiste ; la nuance fut si nettement marquée que Zyte malgré son trouble de joie ne put pas ne pas en être frappée.

— Alors, c’est bien ? demanda-t-elle, dans son besoin de s’entendre dire qu’elle ne rêvait point.

— Je savais que ce serait bien, mais je n’étais pas sûr que vous seriez devant le public ce que vous aviez été aux répétitions.

— En voyant devant moi cette grande salle si différente des granges où j’avais joué jusqu’à ce jour, j’ai cru que je ne pourrais pas ouvrir la bouche tant j’avais la gorge serrée.

— Maintenant, la bataille est gagnée… pour vous ; quel que soit le sort de la pièce, le public, la critique, Paris est à vous, n’ayez donc plus peur ; vous ne devez penser qu’à vous ménager pour finir avec tous vos moyens ; allez vous reposer dans votre loge et ne recevez personne, ni parents, ni amis ; on vous avertira.

Zyte s’était habituée à obéir à Faré avec un respect religieux ; elle le quitta pour monter à sa loge ; mais presqu’aussitôt elle trouva Dandelot devant elle, croyant qu’elle allait avoir à subir quelque insolence ou quelque grossièreté, elle fermait déjà les oreilles lorsqu’elle le vit lui livrer passage en inclinant à demi la tête. Avec Dandelot étaient trois ou quatre camarades qui précisément lui avaient toujours témoigné le plus d’hostilité, ils lui tendirent la main :

Sur son passage elle ne vit que des sourires, comme elle n’entendit que ce mot que tous, petits et grands, répétaient :

— Bravo ! bravo !

La bataille gagnée pour Zyte après le premier acte, le fut pour la pièce après le second : c’était un succès, un grand succès.

Alors Bachollet qui avait applaudi de plus en plus ostensiblement, eut une idée dont il fit part au duc et à Gaston :

— Puisque nous sommes les parrains de Zyte, il faut que nous la baptisions, réellement avec des fleurs : je vais faire une rafle chez les marchands du boulevard des Capucines.

Ce fut seulement au milieu du quatrième acte qu’il revint, mais il n’avait pas perdu son temps : deux domestiques qui l’accompagnaient emplirent la loge d’immenses bouquets, et de tout cet amas de roses, de bouvardias, de gardénias, il se dégagea un parfum pénétrant qui se répandit dans la salle.

— Eh bien ! comment cela marche-t-il ? demanda Bachollet.

— Elle a été rappelée après le troisième acte.

— Alors mes fleurs arrivent à propos.

— Pour nous asphyxier, oui, répliqua le duc.

— Soyez tranquille, elles ne vont pas rester longtemps dans notre loge.

En effet, à la fin de l’acte, Bachollet lança sur la scène deux de ses plus gros bouquets, et cette fois ce ne fut pas en se dissimulant comme pour ses premiers applaudissements : il avait pris place sur le devant de la loge, et il se tenait debout, penché en avant, de manière à ce que toute la salle vît bien que c’était lui Bachollet, qui jetait ces fleurs : peut-être ces démonstrations étaient-elles un peu bizarres à l’Odéon, mais le bizarre ne lui déplaisait point.

Pendant l’entracte, le duc étant sorti pour ne pas être asphyxié, Bachollet s’assit à côté de Gaston, et lui communiqua une nouvelle idée.

— Vous savez que j’ai pensé à vous pendant ma course en voiture : j’ai votre affaire.

— Mon affaire ?

— Oui, un petit hôtel rue Chazelles, une vraie occasion, remise, écurie pour trois chevaux, cent soixante mille francs, c’est donné.

— Et que voulez-vous que je fasse d’un hôtel ? demanda Gaston interloqué.

— Mais pour Zyte.

— Pour Zyte ! s’écria Gaston en riant.

— Elle est assez lancée maintenant pour qu’on l’avoue, il me semble. Demain elle sera célèbre, et fera honneur à l’homme qui sera son amant. Célèbre à dix-huit ans, en voilà une chance !

Cela fut dit d’un ton significatif pour ceux qui connaissaient Agnès Manec, la vieille maîtresse de Bachollet.

— Ne dites pas que cette petite vous est indifférente, continua Bachollet ; le jour où vous l’avez vue, vous vous êtes toqué d’elle, et depuis, cette toquade n’a été qu’en grandissant. Il y a deux heures, son début vous rendait tremblant, maintenant son triomphe vous exalte.

— Oh !

— Positivement ; vous ne vous voyez pas ; je suis sûr que vous avez passé par les mêmes émotions qu’elle. Et si j’étais médecin votre pouls m’en dirait long sur votre état. Aussi je ne comprends pas que vous vous en défendiez : rien n’est plus légitime, et personne ne pourrait trouver ridicules les folies que vous feriez pour elle ; elle les mérite toutes. Ce qui ne veut pas dire que ce serait une folie de lui offrir le petit hôtel dont je vous parle : la maîtresse d’un homme dans votre position ne peut pas être logée comme la première venue.

Le duc en rentrant interrompit Bachollet ; le dernier acte allait commencer, car Faré qui savait combien il est important de ne pas finir trop tard, avait pris ses précautions pour que les entractes fussent courts et pour que le rideau baissât avant minuit.

Au point où en était le succès il ne pouvait plus être compromis : au cinquième acte, le rideau tomba sur le triomphe de l’auteur et de la comédienne.

— Lui portons-nous nos compliments dans sa loge ? demanda Bachollet.

— Il me semble que ce serait aller chercher un remerciement, répondit Gaston.

— Évidemment, dit le duc, qui trouvait qu’à cette heure le mieux était d’aller se coucher.

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