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Chapitre 2

Le lendemain quand Duchatellier, Lachapelle et Joseph furent repartis pour Noisy où ils jouaient le soir, Zyte se trouva en face d’un gros tas de journaux, que Crozat lui avait montés après avoir marqué au crayon rouge les passages où l’on parlait d’elle.

Elle prit au hasard le premier sur lequel tomba sa main et commença à lire, puis, après celui-là elle en prit un second, un troisième, un quatrième.

Eh quoi ! c’était d’elle qu’on disait toutes ces belles choses !

Mais à son ravissement se mêlait un sentiment de surprise et aussi d’indécision sur elle-même : comment étaient-ils si peu d’accord entre eux : l’un l’avait vue grande et robuste, l’autre mignonne et délicate ; sa force était dans son tempérament ; il était à craindre qu’elle n’eût pas de tempérament ; son succès dans ce drame la destinait manifestement à la tragédie ; son succès dans ce drame ne devait pas la tromper, elle était née pour la comédie.

Comment se reconnaître, se retrouver ? Naïvement elle se regardait dans sa glace pour voir si elle était robuste, ou si elle était délicate.

Mais ce qui la renversait, c’étaient les histoires qu’on racontait sur sa jeunesse : où avait-on été chercher ces inventions extraordinaires. Qu’est-ce que cela pouvait faire au public qu’elle aimât les oiseaux et les fleurs ?

De fleurs elle n’en avait jamais eu, et les premières qu’on lui eût données étaient celles de Bachollet, qui obstruaient ses deux fenêtres entassées dans tous les vases que madame Crozat avait pu trouver dans l’hôtel.

Comme elle continuait sa lecture, on frappa à sa porte et Faré entra.

— Je viens voir comment vous avez passé la nuit.

— Je l’ai passée en ballon et sur la mer ; bien que je n’aie jamais été ni en ballon ni en bateau ; tantôt dans le ciel, tantôt au fond des eaux ; un vertige sans repos.

— Et la lecture de ces journaux le calme-t-il ?

— Au contraire, car je ne sais plus que penser de moi, et puis elle me cause un tourment sur lequel je voudrais vous consulter : Que dois-je faire ? On remercie, n’est-ce pas ? Comment ?

— Écrivez, n’allez chez personne ; si vous allez chez un seul il n’y a pas de raisons pour que vous n’alliez pas chez tous ; on recule souvent devant une lettre par paresse d’esprit et l’on se décide à une visite qui peut devenir dangereuse pour une femme : dans une lettre on ne dit que ce qu’on veut ; dans une visite on dit quelquefois et on fait plus qu’on ne veut.

Faré était un oracle pour Zyte, elle écrirait donc, et n’irait chez personne. Mais cette résolution prise, son embarras n’en restait pas moins grand : sans doute le mot « on dit ce qu’on veut dans une lettre » était vrai pour Faré, mais pour elle il n’en était pas ainsi : ce n’était pas seulement dire ce qu’elle voulait qui lui semblait terriblement difficile, c’était aussi savoir ce qu’elle voulait dire.

Comme elle réfléchissait à cette difficulté, Crozat lui monta les journaux du soir qu’il venait d’acheter pour elle.

— Encore ! s’écria-t-elle effrayée.

Crozat se mit à rire.

— Voilà qui est original, alors trop de fleurs ?

— C’est qu’elles ne sont pas sans épines, ces fleurs.

Elle expliqua comment ces épines la piquaient.

— Rassurez-vous, dit Crozat, la chose peut s’arranger. En vous disant d’écrire, M. Faré vous a donné un sage conseil, et je suis sûr qu’il a pensé à un vers de Victor Hugo, que les artistes devraient avoir toujours présent.

« Ami, cache ta vie et répands ton esprit ».

— Je comprends, mais pour écrire il faut savoir !…

Crozat l’interrompit :

— Il suffit souvent d’avoir un secrétaire : Rachel a écrit des lettres qui lui ont fait une réputation, et dans lesquelles cependant elle n’a mis que son écriture. Voulez-vous que je sois pour vous ce secrétaire ? Je ne dis pas que mes lettres vaudront celles de Crémieux : mais enfin ça été mon métier pendant plusieurs années de ma jeunesse d’écrire des lettres pour des personnages qui… avaient autre chose à faire.

Zyte voulut refuser, mais la bonhomie affectueuse de Crozat savait s’imposer sans qu’il fût possible de lui résister.

— Je vais employer ma soirée à ce petit travail, dit-il, et demain vous n’aurez qu’à mettre au net mes brouillons : je dis mes brouillons car nous n’allons pas écrire la même lettre à tous, – ce qui est dangereux, – il nous en faut autant que d’articles et qui soient une réponse propre à chaque article.

Il se frotta les mains en homme qui se promettait un vif plaisir de ce travail.

Cependant elle ne paraissait pas encore rassurée :

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il amicalement.

— Deux choses m’inquiètent : l’écriture et… l’orthographe.

Il fit le signe de lui mettre la main sur la bouche :

— Voulez-vous bien vous taire, il ne faut jamais avouer qu’on ne sait pas l’orthographe ; bien que personne à l’exception de quelques professeurs et de quelques correcteurs ne la sache à fond et sans hésitation, il en est d’elle comme de la loi que nul n’est censé ignorer. Vous la savez donc. D’ailleurs mes brouillons seront assez nets pour que vous n’ayez qu’à les copier. Maintenant voyons l’écriture.

Elle traça deux lignes sur une feuille de papier à lettres.

— Écriture un peu grosse ; en la couchant et en la rendant anguleuse, nous en ferons une bonne écriture anglaise.

— C’est que je n’ai eu ni le temps, ni l’occasion d’apprendre.

— Encore une chose dont il ne faut pas parler, mon enfant ; vous avez eu le temps et l’occasion de tout apprendre ; comme M. Faré a eu raison de vous défendre des visites : vous avez la langue trop longue.

Il examinait le papier sur lequel elle avait écrit :

— Ce papier n’est pas convenable, n’est-ce pas ?

— Madame Crozat ira ce soir vous choisir chez Stern un papier de bon goût, simple et discret ; quand j’étais secrétaire de personnages considérables, j’ai vu l’un de ces personnages être plus sensible à la marque du papetier imprimé sur les lettres qu’il recevait, qu’au contenu même de ces lettres. Vous êtes partie pour la gloire, il faut que rien n’accroche en chemin. Soyez donc tranquille pour vos lettres, et donnez-vous toute à votre rôle pour ce soir.

Ce n’était pas seulement de la tranquillité qu’elle éprouvait en se rendant au théâtre, c’était aussi une émotion attendrie : si depuis son arrivée à Paris elle n’avait pas été perdue dans un isolement noir, rendu plus sombre encore par l’hostilité qui l’enveloppait, c’était grâce à ces braves gens, au mari aussi bien qu’à la femme, qui l’avaient traitée comme leur fille : ils n’avaient pas attendu le succès pour se prononcer ceux-là et se montrer ses amis ; plus d’une fois elle avait fait en courant le chemin de l’Odéon à la rue Férou pour trouver sur leurs bonnes figures le sourire affectueux avec lequel ils l’accueillaient.

En arrivant au théâtre, le concierge, qui jusqu’à ce jour n’avait jamais paru la voir lorsqu’elle passait, avait quitté son fauteuil pour se précipiter au-devant d’elle.

— Mademoiselle Duchatellier, il y a des lettres pour vous.

Elle les avait prises, et elle était montée à sa loge pour les lire en s’habillant ; des lettres ? qui pouvait lui écrire, elle ne connaissait personne, et les siens venaient de la quitter.

Ayant haussé le gaz qui brûlait au bleu, elle ouvrit une des ces lettres.

« Mademoiselle,

» À votre âge, et quand on a reçu du ciel le talent merveilleux dont vous êtes douée, on a nécessairement l’âme généreuse ; c’est cette pensée qui m’inspire, dans ma détresse, le courage de m’adresser à vous, après avoir vainement frappé à toutes les portes, et en être réduite à mourir de faim, – vous entendez bien, de faim, – si demain vous ne m’avez pas prise en pitié. »

Elle se tourna vers son habilleuse, qui tâchait de lire par-dessus son épaule :

— Madame Aglaé, savez-vous où est la rue Rousselet ?

— Dans mon quartier, je demeure rue Mayet.

— Eh bien, voilà dix francs ; vous les porterez demain matin, en vous levant, à une pauvre femme qui meurt de faim.

Elle prit une autre lettre :

« Je n’ai jamais éprouvé émotion si forte qu’en vous voyant hier, mademoiselle, et c’est le cœur encore tout palpitant, la tête en feu…

Elle s’interrompit, et jetant la lettre sur la toilette :

— Ah bien ! j’aime mieux ça, dit-elle, au moins c’est plus drôle.

Sans aller plus loin, elle commença à s’habiller ; elle avait autre chose à faire qu’à lire ses lettres, car si elle n’éprouvait plus l’angoisse de la veille, elle n’était pourtant pas sans émotion : allait-elle retrouver les effets que la folie de la fièvre lui avait inspirés ; serait-elle égale aujourd’hui à ce qu’elle avait été hier.

La veille elle n’était descendue qu’au moment d’entrer en scène, mais certaine à l’avance, maintenant, de n’avoir pas à affronter les moqueries de ses camarades et les ordures de Dandelot, elle descendit aussitôt qu’elle fut prête : le rideau n’était pas encore levé, alors elle s’en approcha pour jeter un coup d’œil dans la salle.

Comme elle promenait son regard çà et là curieusement, elle aperçut à l’orchestre Gaston qui arrivait.

— Eh quoi ! il revenait !

Alors un remords la prit ; n’aurait-elle pas dû le remercier ; si elle était sur ce théâtre, si son rêve de Paris, qu’elle avait si longtemps poursuivi en se disant que c’était une chimère venait de se réaliser, n’était-ce pas à lui qu’elle le devait ; sans lui elle jouerait toujours la Grâce de Dieu ou Il y a seize ans à Noisy et à Villiers.

Cette seconde représentation fut la confirmation de la première, et comme il n’y avait plus ni préventions ni résistance à vaincre, le succès commença à l’exposition pour aller en grandissant jusqu’au dénouement. L’avant-scène, occupée la veille par Gaston et ses amis, l’était ce soir-là par une jeune femme à la beauté douce et pénétrante, qui applaudit Zyte plus que personne, – c’était madame Faré.

Aussitôt que Zyte eut donné signe de vie le lendemain matin, Crozat monta près d’elle, chargé d’un portefeuille en cuir bourré de papiers et de journaux qu’il déballa sur la table.

— Voilà le papier choisi par madame Crozat, dit-il, et voilà mes brouillons ; il y en a de deux lignes, il y en a de deux pages ; autant que possible, j’ai proportionné la lettre à l’importance du personnage ; j’en ai fait une de quatre pages, parce qu’elle sera probablement publiée par un de vos critiques qui a la manie de reproduire tout ce qu’on lui écrit.

Mais avant de se mettre à copier ces lettres, elle le consulta sur ce qu’elle devait faire pour Gaston Chamontain.

— Évidemment, vous devez le remercier.

— J’y ai pensé ; mais que dire ?

Crozat réfléchit un moment.

— C’est plus difficile que pour les critiques.

— Ne faut-il pas commencer par dire que je manquerais à un devoir en ne le remerciant pas ?

— Parfaitement ; c’est cela même.

— Alors, si nous disions : « Je serais mécontente de moi, monsieur, si au lendemain du jour qui vient de bouleverser ma vie et de l’emplir d’espérances… »

— Arrêtez, s’écria-t-il.

Et à mesure que sa main courait sur le papier, il poussait des exclamations : « Je serais mécontente de moi » le sentiment et la nuance, rien de forcé, le mot propre, c’est parfait ; « bouleverser ma vie, et l’emplir d’espérances » ! positivement je n’aurais pas trouvé cela. Et maintenant ?

« … Si je ne vous disais pas que je garderai au fond du cœur un éternel souvenir et une reconnaissance que rien n’affaiblira à celui qui a fait de moi ce que je suis maintenant. »

— Très bien, très bien, très bien.

« Je n’oublierai pas plus la première soirée où je vous ai vu que celle d’hier, car c’est ce rapprochement qui me fait le mieux sentir tout ce que je dois à votre généreuse bienveillance. »

— Et vous m’avez fait tartiner ces brouillons, s’écria Crozat, quand vous auriez pu dix fois, cent fois mieux que moi trouver ce qu’il fallait répondre à ces articles, en donnant à vos lettres un tour original et piquant. Car vous avez le tour ; vous pouvez m’en croire, vous avez le tour. Et l’on s’imagine qu’il faut avoir appris pour écrire.

— Mais c’est mon cœur qui parle.

Crozat se mit à rire aux éclats.

— Tandis que pour la critique c’est une ritournelle. Très drôle !

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