Chapitre 3
Bien que Zyte, encore bercée par les cahots de la roulotte paternelle, n’éprouvât nullement le besoin d’avoir un salon, madame Crozat avait tenu à lui en disposer un :
— Vous comprenez, ma chère, qu’après votre succès il vous faut une pièce pour recevoir les directeurs.
Et elle avait donné des ordres au personnel de l’hôtel pour qu’on prît les cartes de toutes les personnes qui viendraient faire visite à mademoiselle Duchatellier ; un peu de curiosité n’est pas défendue, par ce moyen elle serait avertie aussitôt qu’un directeur se présenterait.
Mais le premier nom qu’on lui donna ne fut pas celui du directeur du Vaudeville ou de la Porte-Saint-Martin, ce fut celui de M. Gaston Chamontain.
— Comment, il vient la voir ? Tiens, tiens !
Zyte était dans sa chambre occupée à copier les lettres de Crozat, quand le domestique lui remit la carte de Gaston.
Elle eut un moment de surprise, n’ayant pas du tout prévu en lui écrivant qu’il viendrait chez elle ; mais puisqu’il était là, elle répondit qu’il pouvait monter, et quittant son travail elle passa dans son salon. C’était la première fois qu’elle recevait une visite ; il allait donc falloir pour de bon jouer à la dame ; que dire ? Elle n’eut pas le temps de se préparer comme elle aurait voulu : dans le corridor résonnaient les pas de Gaston.
Aussitôt qu’il parut, elle ne se sentit plus embarrassée et elle alla à lui la main tendue.
— Combien je suis heureuse de pouvoir vous renouveler mes remerciements, dit-elle.
Alors ils restèrent en face l’un de l’autre sans parler ; c’était à Gaston de répondre, et comme il ne disait rien Zyte se sentait reprise par l’embarras qu’elle avait secoué dans un mouvement d’élan.
Elle lui montra un fauteuil et s’assit elle-même ; un guéridon couvert de journaux, ceux qui célébraient sa gloire était entre eux.
— J’ai espéré, dit-il enfin, que vous ne me trouveriez pas indiscret, si je vous apportais mes compliments.
— Le premier vous avez pressenti que je pouvais avoir quelque talent ; soyez assuré que je m’en souviendrai toute ma vie.
Elle posa sur lui ses grands yeux avec un regard ému qui affirmait la sincérité de ses paroles.
— N’aviez-vous donc pas le désir et l’espoir de venir à Paris un jour ? demanda-t-il.
— C’était mon rêve, celui de mes nuits comme de mes jours et auquel je ramenais tout. C’était cette espérance, cette ambition qui depuis plusieurs années me faisait travailler avec un vieux comédien de notre théâtre que vous avez vu, Lachapelle.
— Le Jérôme d’Il y a seize ans, le Tyrrel des Enfants d’Édouard.
— Justement. Lachapelle qui est un excellent maître, connaissant bien le théâtre, désirait une année encore d’études pour moi ; et puis il fallait attendre une occasion, obtenir qu’un directeur voulût bien m’entendre, tout un monde de difficultés et pour nous, d’impossibilités qui me faisaient douter que ce rêve pût se réaliser jamais : cela vous dit quelle est ma reconnaissance pour le magicien qui a accompli ce miracle.
— C’est Faré, ce magicien.
— Si je dois beaucoup à M. Faré, ne dois-je rien à celui qui a amené M. Faré à Noisy ?
— « Rien » serait peut-être beaucoup dire, cependant il ne faut pas exagérer cette reconnaissance.
Il hésita un moment, puis vivement il continua en homme qui ne veut pas se laisser arrêter :
— En disant à Faré que j’avais découvert sur un petit théâtre de village une comédienne jeune… jolie… pleine d’intelligence et de talent, dont la place était à Paris sur un grand théâtre, la vérité est que je n’ai pas seulement pensé à vous, j’ai pensé aussi à moi, au plaisir de vous voir… de vous avoir à Paris.
Il s’établit un silence ; bien que Zyte eût baissé les yeux elle sentait ceux de Gaston posés sur elle, et son trouble n’en était que plus vif ; cependant elle comprit qu’elle ne devait pas quitter le terrain sur lequel elle s’était placée :
— Quoi qu’il en soit, répondit-elle, je ne peux pas ne pas voir en vous celui qui de la villageoise a fait une Parisienne.
Ce n’était pas le suivre, tout au contraire c’était rompre le courant pour revenir au point de départ, cependant il ne s’en montra pas contrarié :
— Et vous n’êtes pas retournée à Noisy depuis que vous l’avez quitté ? demanda-t-il.
— Les répétitions m’en ont empêchée, et depuis la première représentation je n’ai guère eu plus de liberté, mais j’espère aller y passer deux heures demain ou après-demain.
— Voulez-vous que nous y allions ensemble ?
Elle le regarda surprise.
— En ce moment je traverse Noisy une fois ou deux par semaine pour aller surveiller des travaux en exécution dans notre parc ; justement demain est un de mes jours ; je vous offre une place dans mon phaéton qui, plus rapide que le chemin de fer et l’omnibus, vous donnera plus de temps à passer auprès des vôtres ; je me mets à votre disposition pour partir et revenir à l’heure que vous voudrez.
Comme elle ne trouvait rien à répondre dans la confusion où la jetait cette proposition, il continua :
— Évidemment, je n’adresserais pas cette proposition à une jeune fille de notre monde bourgeois, élevée dans un couvent à la mode, cependant je vous donne ma parole que je n’hésiterais pas à l’adresser à une Anglaise ou à une Américaine, qui elle, de son côté, n’hésiterait pas à l’accepter au cas où elle lui serait agréable. Vous n’êtes ni une Anglaise ni une Américaine, cela est vrai, et vous n’êtes pas non plus une élève d’un couvent sévère ; mais par votre position vous jouissez de certaines libertés et pouvez vous placer au-dessus des préjugés vulgaires ; une élève des couvents ne demeurerait pas toute seule dans Paris. Si vous êtes affranchie d’un de ces préjugés, ne pouvez-vous pas l’être pour d’autres ?
Elle eut peur d’être ridicule en refusant et de montrer une bégueulerie déplacée chez une femme de théâtre.
— J’accepte, dit-elle, pardonnez cette hésitation à une villageoise.
— À dix heures et demie, je serai à votre porte.
Le lendemain, un peu avant que la demie de dix heures sonnât, Zyte qui avait laissé une de ses fenêtres ouvertes, entendit une voiture légère arriver grand train et s’arrêter brusquement devant l’hôtel : elle courut au balcon, et se penchant, elle reconnut les chevaux à la robe alezan clair qu’elle avait vus si souvent passer à Noisy.
Vivement elle descendit.
— Quelle exactitude, c’est admirable !
— N’en soyez pas surpris, il n’y a pas de gens plus exacts que les comédiens.
— Vous êtes bien ? demanda-t-il.
Du bout de la mèche de son fouet il toucha ses chevaux qui partirent.
Par le boulevard Saint-Germain ils gagnèrent l’avenue Daumesnil, et ne tardèrent pas à entrer dans le bois de Vincennes où le léger brouillard qui les avait jusque-là enveloppés dans les rues de Paris et sur la Seine se dissipa en laissant voir le ciel d’un bleu pâle.
— N’êtes-vous pas heureuse de revoir des bois ? demanda-t-il en la regardant.
— Oui, très heureuse.
— Vous avez déjà repris vos couleurs, celles que je vous ai vues quand je vous ai saluée un jour que vous étiez assise sous la véranda de votre voiture, et que vous pensiez à Paris.
En effet son visage fouetté par l’air vif s’était coloré et il avait une animation, une fraîcheur que ne donne pas la tiédeur des pièces closes.
— C’est que j’ai toujours vécu en plein air, dit-elle.
— Aussi ne devriez-vous pas rester enfermée.
— Où voulez-vous que j’aille ? Je regarde les arbres du Luxembourg et j’écoute les oiseaux.
— Regarder, écouter, ce n’est pas assez.
— Je ne connais personne à Paris avec qui je puisse sortir.
— Vous me connaissez.
— Mais je ne peux pas sortir avec vous.
— Pourquoi ne ferions-nous pas une promenade en voiture de temps en temps ; les bois ne sont pas loin du quartier du Luxembourg, vous pourriez marcher, respirer.
Elle détourna la conversation ne voulant pas plus refuser qu’accepter :
— Plus d’une fois, dit-elle, j’ai admiré l’allure de vos chevaux, quand vous passiez. Je ne me doutais guère qu’un jour ils m’emporteraient de ce train.
En effet, dans les allées désertes du bois ils détalaient d’un grand trot allongé.
— Vous aimeriez avoir des chevaux, demanda-t-il en se tournant vers elle.
— Je me faisais fête d’aller vite un jour, et jamais cela ne m’était arrivé, car de nos trois chevaux l’un est boiteux, l’autre a plus de vingt ans et Bélisaire est aveugle ; tout cela est très bon pour traîner des roulottes, mais pas pour aller vite.
— Il n’est plus question de roulottes pour vous, maintenant.
— Sans doute, mais il ne peut pas être question non plus de chevaux pour moi.
La tentative qu’il avait faite sous l’influence de Bachollet était reçue de telle sorte qu’il n’osa pas insister : évidemment elle avait compris, et c’était parce qu’elle avait compris qu’elle avait répondu de cette façon.
Ils arrivaient à Nogent d’ailleurs, et la traversée du village dans la rue étroite et raboteuse rendait la conversation difficile.
Elle ne reprit que lorsqu’ils furent sur la route de Bry, mais il ne fut plus question que de choses indifférentes, de théâtre, de répétitions.
Les chevaux ne ralentirent pas leur allure pour monter la côte de Noisy, et aux premières maisons on se mit comme toujours sur les portes pour voir passer « le fils Chamontain » dont on avait reconnu le train.
— Mais Zyte est avec le fils Chamontain.
— C’est-y Dieu possible !
C’était si bien possible qu’à l’avenue, le phaéton s’arrêta, et Gaston sauta à bas pour aider Zyte à descendre, tandis que le valet de pied se tenait à la tête des chevaux.
— À quelle heure voulez-vous repartir ?
— Je n’ai besoin d’être à Paris qu’à six heures.
— Alors nous partirons à quatre heures et demie, de peur d’accroc en route.
Marietta qui était chez son ami le petit bossu, plongée dans un journal, avait levé la tête au passage de la voiture, et en reconnaissant sa sœur elle était accourue pour la recevoir.
— M. Chamontain, dit-elle en embrassant Zyte, à la bonne heure, j’aime mieux celui-là que Joseph.
— Tu vois des amoureux partout, toi.
— Pas autour de moi toujours ; mais je n’ai pas des robes comme toi ; es-tu assez belle ! papa nous l’avait bien dit.
Elles étaient arrivées à l’escalier de la roulotte.
— Tu ne montes pas ? dit Zyte à sa sœur qui s’éloignait.
— J’étais sortie pour aller chercher une assiette assortie chez le charcutier ; en passant je suis entrée chez le petit bossu et j’ai oublié l’assiette, je cours la chercher.
Au bruit des voix, madame Duchatellier avait paru sur la véranda.
— Comment, c’est toi ! s’écria-t-elle en voyant Zyte.
À ce moment, Duchatellier, Lachapelle, Joseph, Théodore et Stanislas sortaient du théâtre.
— Mais comment donc arrives-tu ? demanda Duchatellier, après avoir embrassé sa fille.
— Ce n’est pas l’heure de l’omnibus, dit Joseph.
— Je suis venue avec M. Gaston Chamontain, répondit Zyte pressée par ces questions.
— M. Chamontain fils ! dit Duchatellier.
— Il venait à son château, il m’a offert une place dans son phaéton.
— Phaéton, Odéon, plus que ça de ton, nom de nom, qu’en dira-t-on ! fit Stanislas en riant.
On n’en dit rien, mais Joseph, qui avait pâli, se détourna pour cacher son trouble.
Zyte voulut faire une diversion.
— Et déjeuner, dit-elle, j’ai une faim de loup.
Ôtant son chapeau, son manteau, ses gants, elle manœuvra la corde au moyen de laquelle on abaissait la table, et prit les assiettes, les couteaux, les fourchettes dans le coffre, pendant que sur le poêle madame Duchatellier dégraissait un haricot de mouton.
— J’ai de la chance, dit Zyte, en respirant l’odeur des navets, d’être tombée sur le jour du haricot de mouton.
— Tu n’en manges point à ton hôtel ?
— Je mange du navarin, ce qui est beaucoup plus distingué, mais aussi beaucoup moins bon.
Marietta étant arrivée avec son assiette assortie, on se mit à table, chacun occupant sa place ordinaire, c’est-à-dire que Zyte, à côté de sa mère, faisait face à Joseph.
Elle n’était pas seule à avoir faim, tout le monde s’était jeté sur la charcuterie, Joseph excepté qui, ayant pris un tout petit morceau de jambon, le tournait et le retournait dans sa bouche sans parvenir à l’avaler.
Zyte qui le regardait de temps en temps sans jamais rencontrer ses yeux qu’il tenait collés sur son assiette eût voulu lui dire quelque chose, mais elle ne trouvait rien, distraite qu’elle était par les questions qu’on lui adressait de tous les côtés.
La charcuterie dévorée, on passa au haricot de mouton que madame Duchatellier servit.
— Veux-tu encore une pomme de terre ? demandât-elle en servant Zyte.
— Encore une pomme de terre, encore un navet, encore de la viande.
— À la bonne heure, dit Lachapelle qui pour l’admirer en oubliait de manger, tu as gardé tes goûts d’autrefois.
Elle lança un regard à Joseph si vif, si droit, qu’elle lui releva de force les paupières abaissées.
— Oh ! ça c’est bien vrai, dit-elle, ce que j’aimais autrefois je l’aime toujours, et plus encore qu’autrefois. Ce n’est pas seulement pour le haricot de mouton que je dis ça, c’est pour tout, les choses, et… les personnes.
Le visage convulsé de Joseph se détendit.
— Vous ne m’avez pas cru capable de vous oublier, j’espère, continua-t-elle.
— Bien sûr que non, ma fille, répondit Lachapelle.
— Ici je rêvais de Paris, à Paris c’est des roulottes que je rêve, et c’est ici que je reviens par la pensée… et par les souvenirs.
Ce fut de ces souvenirs qu’on s’entretint jusqu’à la fin du déjeuner. Cependant Zyte crut remarquer que dans la conversation manquaient la liberté et la franchise d’autrefois : il semblait qu’il y avait certains sujets que chacun cherchait à éviter.
Lorsqu’elle resta seule avec son père et sa mère, elle eut l’explication de cette bizarrerie d’attitude.
— Tu sais que Joseph doit nous quitter, dit Duchatellier.
— Joseph !
— Il est question d’un engagement aux Folies pour doubler Gazéol, et comme Théodore va aussi abandonner le théâtre pour épouser sa veuve, nous voilà bien embarrassés, et d’autant plus que ta remplaçante ne te remplace pas du tout, elle est toujours à Paris ou ailleurs. Tu devrais bien dire un mot à Joseph.
— Que veux-tu que je lui dise ?
— Demande-lui de ne pas nous laisser dans l’embarras. Qu’est-ce que nous allons devenir ? Sans toi, sans Théodore, sans Joseph, c’est trop à la fois.
C’était là une mission difficile pour Zyte et encore plus délicate. De quel droit demander à Joseph de sacrifier Paris ?
Cependant elle ne voulut pas refuser son père, et dans la journée elle s’arrangea pour être seule un moment avec Joseph qui, au lieu de la rechercher comme toujours, paraissait l’éviter de parti pris. Comme il prenait l’avenue pour s’en aller dans la campagne, elle l’appela et le rejoignit :
— Il faut que je coure après toi, dit-elle. Tu n’as donc rien à me dire ?
— Que veux-tu que je te dise.
— Si je t’ai fait de la peine, pourquoi ne t’en plains-tu pas franchement.
— De quel droit me plaindrais-je, et pourquoi parlerais-je de choses qui ne peuvent être que désagréables pour toi et cruelles pour moi ?
— Tu étais plus franc autrefois.
— Autrefois… autrefois.
Ils étaient arrivés dans la plaine qui s’étalait devant eux.
— Autrefois, dit-il avec un accent concentré, j’avais des droits sur toi, ou je croyais en avoir, ceux que donne l’égalité, nous étions deux camarades, je t’aimais et je croyais… j’espérais que tu serais ma femme un jour, quand je t’aurais gagnée par mon amour. De là la franchise de mes plaintes, lorsque je croyais avoir à me plaindre de toi, et je t’ai fait assez de scènes, je t’ai imposé assez de tourments de jalousie… imbécile, pour montrer combien je croyais à la justice de mon droit. Mais c’était autrefois. Aujourd’hui nous ne sommes plus camarades…
— Peux-tu dire cela ! s’écria-t-elle en lui saisissant la main vivement.
— Nous ne sommes plus au moins les camarades que nous étions, deux pauvres comédiens de la même troupe. Les espérances dont je vivais ont été tuées par ton succès, et je n’ai plus le droit de me plaindre quand tu me peines. Le malheur est que tu m’aies aimé d’une bonne amitié, quand moi je t’aimais d’un amour de fou. Cet amour n’est pas mort, et il ne mourra jamais, mais le fou a recouvré la raison et il comprend aujourd’hui ce qu’il ne comprenait pas autrefois, c’est-à-dire qu’un pauvre diable comme moi ne peut pas être le mari d’une femme comme toi. Je n’ai donc pas à me plaindre, et tu vois que je ne me plains pas. Ce serait le plus sûr moyen de me faire prendre en haine, et je veux que tu me gardes ton affection.
— Et je te jure que je te la garderai toujours. Ce que tu as été depuis que je te connais, mon meilleur ami, toujours tu le seras.
— Je n’ai pas douté de ton cœur, et c’est ce qui m’a fait accepter des propositions qui me sont venues d’un ami pour aller à Paris doubler Gazéol, qui fait un peu trop de frasques à son directeur. Je ne peux plus vivre ici où je serais mort de chagrin ; à Paris je te verrai de temps en temps.
— On m’a parlé de cela.
— Et ton père est fâché, n’est-ce pas ? Mais que veux-tu, c’était pour toi que je m’étais engagé dans sa troupe ; tu pars, je te suis. Il a bien compris que ton avenir n’était pas à Noisy, ni à Lagny, ni à Coulommiers, il doit le comprendre pour moi aussi.
Ils étaient arrivés dans la plaine à un endroit où il n’y avait plus ni maisons, ni enclos, et où la campagne s’étalait plate devant eux, balayée par le vent frais qui en tout temps souffle sur ces plateaux. Elle lui passa la main sous le bras et doucement s’appuya sur lui.
— Je te jure, mon bon Joseph, que j’éprouve un chagrin bien vif de te voir si désespéré sous cette apparence résignée, mais que veux-tu ? tu m’aimes sans que j’aie rien fait pour mériter ton amour, et moi je ne t’aime point, au moins dans le sens qu’on donne à ce mot, quand tu as tout fait pour gagner le mien. De cœur meilleur que le tien, plus tendre, plus généreux, de nature plus droite que la tienne je n’en connais point ; la femme que tu épouseras sera la plus heureuse des femmes, aimée, choyée, respectée et pourtant malgré tout ce que ma raison me dit, je ne peux pas me décider à être cette femme, simplement parce que ce n’est pas d’amour que je t’aime, et que si je me marie jamais… ce qui n’est guère probable, ce ne sera qu’avec un homme que j’aimerai passionnément beau ou laid, riche ou pauvre, bon ou méchant. Tu vois que chacun a sa folie. Mais que je me marie ou ne me marie pas, mes sentiments seront toujours pour toi ce qu’ils sont à cette heure, ceux d’une ardente affection.
— Ah ! Zyte, s’écria-t-il, tu ne dis pas une parole qui ne me soit une douleur et un bonheur à la fois, qui ne m’étouffe et ne m’exalte.
L’émotion lui coupa la parole et ils marchèrent assez longtemps côte à côte sans rien dire ; comme elle ralentissait le pas pour s’arrêter et revenir en arrière il comprit son intention :
— Encore un peu, dit-il, donne-moi de cette journée, la meilleure de ma vie en réalité, tout ce que tu peux m’en donner.
— Puisque tu viens à Paris nous ne serons pas séparés, nous nous verrons souvent.
— Le monde où tu vas vivre sera si peu le mien.
Bien qu’elle eût voulu faire ce qu’il demandait, il fallut quand ils approchèrent de la Haute-Maison, revenir au village, Joseph ralentissant toujours le pas pour la garder plus longtemps.
— Eh bien ? demanda Duchatellier à Zyte en la prenant à part.
— Il ne peut pas rester, ce serait manquer son engagement.
Depuis que Duchatellier parcourait les environs de Paris, avec ses roulottes, madame Duchatellier ne les avait jamais quittées ; la messe le dimanche était sa seule sortie, elle allait, de sa roulotte au théâtre, du théâtre à sa roulotte et ne s’aventurait jamais dans les villages où ils jouaient et ne les connaissait que pour les traverser à leur arrivée ou au départ. Zyte cependant s’était promis de la décider à venir la voir dans Hella avec Marietta qui avait pleuré pendant trois jours de rester à Noisy le soir de la première représentation.
Aux premiers mots madame Duchatellier poussa des cris d’émoi :
— À Paris, moi, y penses-tu, ma pauvre enfant !
— Tu n’as donc pas envie de me voir dans mon rôle ?
— À Paris sans les roulottes.
Cependant pressée par Zyte et par Marietta, elle céda à la fin, et promit d’aller à Paris… quand les jours seraient plus longs.
À l’heure dite, Gaston s’arrêta devant l’avenue et Duchatellier s’empressa noblement d’aller le remercier du service qu’il avait rendu à sa fille, et dont il lui était personnellement reconnaissant.
Quand Zyte, après avoir embrassé sa mère et sa sœur chercha Joseph pour lui dire adieu, elle ne le trouva point ; il s’était sauvé et caché dans le théâtre.
Zyte n’était pas sans inquiétude pour le retour ; le soir tombait et elle craignait que l’obscurité ne fut une occasion pour Gaston de revenir à une offre du genre de celle qu’il lui avait adressée mais cette crainte ne se réalisa point ; il lui demanda à quel âge et comment elle avait débuté, et elle fit son récit si longuement, heureuse de s’étendre sur un sujet rassurant, qu’ils arrivèrent devant l’hôtel des Médicis avant qu’elle l’eût achevé ; elle n’eût que le temps de lui adresser quelques mots de remerciement pour l’agréable promenade qu’il lui avait fait faire.
— J’espère bien que nous ne nous en tiendrons pas à celle-là, dit-il.
Lorsqu’elle entra en scène, elle vit inoccupée la place d’où Gaston assistait chaque soir aux représentations d’Hella, et cela était si naturel qu’il ne lui vint pas à la pensée de s’en étonner. Après avoir passé la journée ensemble, ce serait un fanatisme vraiment caractéristique de venir encore le soir au théâtre.
Cependant au troisième acte elle le trouva installé à cette place.
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