Chapitre 4
Si Bachollet aimait à raconter ses affaires à ses amis, c’était à charge de réciprocité : il fallait que, bon gré, mal gré, ses amis lui racontassent les leurs ; aussi, depuis la première représentation d’Hella, n’abordait-il pas Gaston sans lui adresser la même question :
— Et Zyte ?
Quand Gaston, interrogé et pressé de questions, lui raconta cette promenade, le mécontentement revint :
— Si elle les avait acceptés, vos chevaux, où les aurait-elle mis ? Ça mange, ça loge quelque part, les chevaux. Vouliez-vous qu’elle les lâchât dans le jardin du Luxembourg ?
— Si elle avait laissé paraître qu’elle était disposée à accepter, le reste serait venu.
— Cela peut durer longtemps ainsi.
— J’en serais heureux.
— Je ne dis pas non ; je comprends très bien qu’il soit amusant de filer l’amour sentimental avec une jolie fille comme Zyte, mais vous laissera-t-on filer cet amour aussi longtemps et aussi tranquillement que vous voulez. Zyte n’est plus la petite comédienne de Noisy que personne ne connaissait, son succès l’a mise en vue ; tout Paris a les yeux sur elle, et dans ce tout Paris, ne se trouvera-t-il pas quelqu’un pour vous la souffler ? Qui sait si vous n’avez pas déjà dix concurrents ? Devez-vous laisser perdre l’avance que vous avez sur eux. Notez que, si cela arrivait, vous n’auriez pas à vous plaindre, puisque vous ne vous seriez pas mis en avant. Attendrez-vous qu’elle vienne vous chercher ? Je crois que vous attendriez longtemps.
— Conclusion ?
— Il y a une chose qu’une femme ne refuse jamais, c’est un bijou, qui, en outre de cet avantage d’être toujours accepté, a encore cet autre d’exprimer d’une façon précise ce qu’on veut lui faire dire : vous envoyez une bague de cinquante louis, vous êtes un homme de goût qui manifeste son admiration pour l’artiste d’une façon délicate. Vous envoyez un bracelet de vingt à trente mille francs, vous êtes un Monsieur qui fait à la femme une déclaration pleine de promesses. Nous disons donc ?
— Rien.
— Comme vous voudrez.
Et Bachollet dépité n’insista pas.
Mais si Gaston n’avait voulu rien dire, il n’en avait pas moins agi : le lendemain dans l’après-midi, un jeune homme, à la tenue assez élégante, s’était présenté à l’Hôtel des Médicis et avait demandé mademoiselle Duchatellier, qui justement était absente à ce moment ; il avait alors insisté pour savoir à quelle heure elle rentrerait, et madame Crozat était intervenue avec l’empressement qu’elle mettait toujours à s’occuper des affaires de Zyte.
— Mademoiselle Duchatellier est sortie depuis une heure pour faire une promenade dans le Luxembourg avec M. Crozat, elle va rentrer ; mais s’il y a urgence, on peut l’envoyer chercher. De la part de qui ?
— De la part de MM. Marche et Chabert.
Marche et Chabert ! les grands joailliers de la rue de la Paix. C’était un bijou qu’un commis apportait à Zyte.
Elle avait fait asseoir le commis dans son bureau, et elle se demandait comment l’interroger pour savoir qui envoyait le bijou lorsque Zyte rentra avec Crozat.
— Ah ! voici mademoiselle Duchatellier.
Le commis s’était levé et, venant à Zyte, il lui avait tendu un paquet :
— Voici ce que je suis chargé de vous remettre de la part de MM. Marche et Chabert.
Ignorante de la vie parisienne, Zyte n’avait jamais entendu parler de MM. Marche et Chabert, et elle regardait le commis ainsi que le paquet sans rien comprendre.
Il le lui mit dans la main, et avant qu’elle fût revenue de sa surprise, il salua et sortit :
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle à madame Crozat.
— Un envoi de MM. Marche et Chabert les grands joailliers de la rue de la Paix.
— Mais je n’ai rien demandé à des joailliers.
— Quelqu’un l’aura demandé pour vous. Vous devez bien comprendre qu’il s’agit d’un bijou qui vous est offert. Pourquoi ne serait-ce pas votre directeur ? Moi, après mon grand succès dans Agathe, j’ai reçu de cette façon, par un bijoutier, un collier que mon directeur m’offrait. Ouvrez donc.
Zyte tenait toujours dans ses mains le paquet que le commis lui avait remis ; elle défit un cordon, et du papier qu’elle développa, sortit un écrin en maroquin blanc écrasé marqué Z. D.
— Un bracelet ! s’écria madame Crozat qui ne pouvait pas se méprendre à la forme de l’écrin.
C’était en effet un bracelet : un simple fil d’or avec un gros rubis entouré de diamants.
— C’est un rubis, un beau rubis foncé, un rubis d’Orient, s’écria madame Crozat, évidemment cela ne vient pas de votre directeur. Mais regarde donc, monsieur Crozat, c’est un cadeau princier.
— Excusez-moi, dit Crozat, je n’ai point de connaissances lapidaires, et j’ignore si complètement la science des gemmes que je prendrais un bouchon de carafe pour un diamant.
Mais madame Crozat n’ignorait point, comme son mari, la science des gemmes, et en inclinant la main de Zyte qui tenait l’écrin, elle faisait jeter des feux aux diamants et au rubis qui éclairaient de leurs rayons les profondeurs sombres du bureau.
— Il doit y avoir une carte dans l’écrin.
On chercha ; il n’y avait pas de carte ; seule l’adresse des bijoutiers se détachait en lettres d’or sur le velours blanc de la doublure.
— Je suis sûre que c’est de M. Chamontain.
— J’en serais désolée.
— Parce que ?
— Parce que je dois d’être ce que je suis à M. Chamontain et qu’il m’en coûterait beaucoup de lui renvoyer son cadeau. M. Chamontain n’a pas le droit de me faire un cadeau de cette valeur, et il faut toute la reconnaissance qu’il m’a mise au cœur pour que je ne pleure pas son offense.
— Mon enfant, mon enfant, les hommes s’attachent par les cadeaux qu’ils font, et les femmes qui veulent se faire épouser ont deux moyens à leur disposition : se donner ou se refuser ; on ne sait pas encore lequel des deux est le meilleur, et on ne le saura jamais puisque le résultat dépend du caractère de l’amoureux.
— À quoi pensez-vous ! moi me faire épouser par M. Chamontain, comment pouvez-vous imaginer que je fasse un pareil calcul, s’écria Zyte suffoquée.
— On en a vu bien d’autres ; des princes numérotés dans le Gotha ont épousé des écuyères ; M. Chamontain n’est pas prince et vous…
— Quoi qu’il en soit je n’ai qu’une chose à faire, c’est d’aller chez ces bijoutiers et de leur faire dire de qui vient ce cadeau. Voulez-vous m’accompagner ?
Madame Crozat accepta, et par l’omnibus de Clichy elles s’en allèrent rue de la Paix, Zyte tenant bien serré dans la main l’écrin qu’elle avait enveloppé.
Quand elles entrèrent dans le magasin, le commis qui avait apporté l’écrin vint au-devant d’elles.
— Pourrais-je parler à MM. Marche et Chabert ? dit Zyte.
Presqu’aussitôt arriva en saluant un personnage au sourire engageant et important à la fois, élégamment habillé d’un pantalon gris et d’une redingote boutonnée, posant sur une cravate à poisson menton rasé de près.
— Mademoiselle Duchatellier du théâtre de l’Odéon ? dit-il en saluant.
Zyte fit un signe affirmatif.
— Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas : on rencontre rarement un rubis aussi pur, bien que nous en ayons encore deux d’une eau aussi belle et qu’on pourrait monter en boutons d’oreille.
Il avait ouvert l’écrin et pris le bracelet qu’il faisait scintiller.
— Pouvez-vous me dire, monsieur, à qui vous avez vendu ce bijou ? demanda Zyte.
— Je ne crois pas qu’il y ait indiscrétion à vous répondre, on ne m’a pas demandé le secret : c’est à M. Gaston Chamontain.
Zyte resta un moment troublée, mais elle voulut en savoir davantage.
— Et pouvez-vous me dire quelle est sa valeur ? demanda-t-elle.
— Je suis prêt à le reprendre pour vingt-cinq mille francs.
Le visage de madame Crozat s’éclaira d’un sourire que le bijoutier surprit et qui lui fit croire que les boutons d’oreilles seraient vendus le lendemain, car pour lui cette reine de théâtre était incontestablement madame Duchatellier mère.
— Voulez-vous bien m’envelopper l’écrin, dit Zyte.
— Je vous l’enverrai ce soir.
— Je vous remercie, je désire l’emporter.
— Vous voyez que je ne me trompais pas, dit madame Crozat en riant lorsqu’elles furent dans la rue, le rubis est admirable.
Zyte ne répondit pas, et ce fut seulement en rentrant à l’hôtel qu’elle s’expliqua.
— J’ai un service à vous demander, dit-elle à Crozat, qui dans le bureau lisait un bouquin d’apparence vénérable.
— Vous savez que je suis tout à vous, et que je suis toujours heureux de pouvoir vous obliger.
— C’est d’aller au parc Monceaux reporter cet écrin à M. Chamontain.
— Vous voulez le rendre ? s’écria madame Crozat.
— C’est un objet de trop grande valeur pour que je puisse le confier à un commissionnaire, et, d’autre part, pour toutes sortes de raisons il importe qu’il soit remis à M. Gaston Chamontain lui-même.
— Il est certain qu’il serait mauvais que le papa ouvrît l’écrin, dit Crozat en riant.
— Mais avez-vous réfléchi, mon enfant, dit madame Crozat, que lui renvoyer ainsi son cadeau, c’est très probablement vous fâcher avec lui.
— J’en serais désespérée, répondit Zyte avec un accent vibrant qui frappa madame Crozat, mais si cela arrive au moins ne me méprisera-t-il pas.
— Décidément je crois que vous avez raison d’agir ainsi, dit madame Crozat après un moment de réflexion ; sans doute le moyen est aventureux, mais après tout il peut réussir.
Réussir à quoi ? Ce fut la question qui vint aux lèvres de Zyte, mais elle ne la formula point, car elle en avait une autre plus sérieuse qui l’angoissait. Pouvait-elle renvoyer cet écrin tout simplement, brutalement sans l’accompagner d’un mot ? Si elle écrivait, que pouvait-elle dire ?
— Où demeure M. Chamontain ? demanda Crozat.
— Tout ce que je sais c’est que son hôtel nouvellement construit est un des plus beaux du parc Monceaux, sur lequel donne son jardin, il me semble qu’avec cela vous pourrez trouver.
Il allait partir ; elle le retint.
— Je voudrais mettre un mot dans l’écrin, dit-elle.
Elle s’assit au bureau de Crozat, et ayant pris une feuille de papier à lettre, dont elle déchira un petit carré, elle écrivit :
« Soyez assuré que mes sentiments de profonde gratitude sont aujourd’hui ce qu’ils étaient hier. »
« ZYTE. »
Quand l’heure sonna pour Zyte d’aller au théâtre, Crozat n’était point revenu.
Ce soir-là au lieu de descendre la scène lentement à petits pas en faisant son entrée, elle la descendit plus vite qu’à l’ordinaire, anxieuse et impatiente de voir si elle trouverait Gaston à son fauteuil, mais elle ne l’aperçut point ; pour la première fois depuis qu’elle jouait Hella, le fauteuil était vide.
Alors, il fallut bien que l’espérance vague qu’elle avait gardée malgré tout, s’évanouît, il ne viendrait pas ; le trouble qu’elle en éprouva fut si vif que sans le souffleur, elle aurait manqué de mémoire.
— Vous êtes souffrante ce soir ? lui demanda Manuel en rentrant dans la coulisse.
Ce mot la rappela à la réalité, et elle acheva la pièce avec sa sûreté de tous les soirs.
Quand elle rentra à l’hôtel, Crozat et madame Crozat l’attendaient dans le bureau.
— J’ai rencontré M. Chamontain, dit Crozat avant qu’elle l’eût interrogé, et je lui ai remis l’écrin. En le voyant il l’a sans doute reconnu, car il a paru mécontent, ou plutôt, pour me servir du mot propre qui traduise exactement mon impression, peiné. Alors il m’a demandé si je n’avais rien à lui dire. À quoi j’ai répondu que vous aviez mis un mot dans l’écrin. Je croyais qu’il allait l’ouvrir ; il n’en a rien fait ; et après m’avoir remercié il m’a reconduit jusqu’au vestibule qui est bien la pièce la plus monumentale dans ce genre que j’aie vue. Figurez-vous un hall comme disent les Anglais, vitré de vitraux anciens…
Mais Zyte n’écouta pas la description de Crozat, elle le remercia et monta à son appartement : chose étrange il lui sembla que plusieurs marches s’enfonçaient sous ses pieds.
Machinalement, sans penser à se déshabiller, elle se mit à tourner dans sa chambre, puis tout à coup se laissa tomber sur une chaise, et une défaillance lui noya le cœur.
— Elle l’aimait ! Elle l’aimait !
Ce qu’elle n’avait pas voulu reconnaître jusque-là il fallait qu’elle se l’avouât maintenant : elle l’aimait de cet amour passionné dont elle avait parlé à Joseph.
Elle était à lui, et elle ne le verrait plus.
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