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Chapitre 5

Crozat ne s’était pas contenté des fonctions de secrétaire auprès de Zyte, il avait voulu aussi se charger de celles de professeur.
— Les dons naturels ne tiennent pas lieu de tout ; vous avez le tour, cela est incontestable, mais il faut y ajouter un savoir acquis qui vous donnera la sécurité : il n’est pas agréable de s’arrêter à chaque mot quand on écrit, et il ne l’est pas non plus, n’est-ce pas quand on parle, d’hésiter devant tous les participes et de se demander si on doit les mettre au masculin ou au féminin. Quelques leçons vous débarrasseront de ces ennuis. Et pendant que nous serons au travail, nous pourrons à grands traits suivre la marche des arts dans l’histoire de l’humanité. Enfin, nous toucherons à tout ce qu’une femme dans votre position doit savoir.

Bien qu’elle sentît combien ses leçons lui seraient utiles, elle avait voulu, par discrétion, les refuser, mais Crozat avait persisté :

— Vous ne savez donc pas, ma chère enfant, que pour un vieux pion comme moi, il n’y a pas de musique plus agréable que d’entendre la conjugaison d’un verbe, comme il n’y a pas de plaisir comparable à celui de donner une leçon. Ajoutez à cela que je n’ai jamais eu d’élève qui m’ait inspiré la sympathie que j’éprouve pour vous.

Tous les jours ils travaillaient donc une heure ou deux, et Crozat trouvait en elle l’élève la plus docile, la plus appliquée qu’il eût jamais eue.

Cependant le lendemain du jour où il avait porté l’écrin chez Gaston, elle n’avait point montré dans le travail son application et son intelligence ordinaires, ne parvenant pas à reconnaître par l’analyse les mots en ant qui doivent être considérés comme participes présents et ceux qui doivent l’être comme adjectifs verbaux.

— C’est cependant bien facile, répétait Crozat en s’essuyant le front : « J’ai vu de toutes parts, vaincus et renversés, Romains et Pharnace, Fuyant vers leurs vaisseaux… » qui fuyaient c’est une action, donc un participe ; au contraire…

On frappa à la porte, le domestique présenta une carte à Zyte qui pâlit en la lisant.

— Voulez-vous que nous interrompions la leçon, dit-elle, c’est M. Chamontain.

— Mais certainement.

Zyte s’était levée, Gaston vint à elle vivement, la main tendue.

— Je vous ai fâchée, dit-il.

Elle était si troublée, si émue de le revoir, quand quelques minutes auparavant elle se disait qu’ils étaient pour toujours séparés, qu’elle ne trouvait rien à répondre et n’osait même pas le regarder de peur de se trahir.

Cependant, comme il fallait qu’elle dît quelque chose, les paroles qui lui vinrent aux lèvres, furent celles-là même qui traduisaient le plus sincèrement son état :

— Pourquoi m’avoir envoyé ce bracelet ?

— En quoi cet envoi a-t-il pu vous fâcher ! C’est un bravo comme un autre ; chacun manifeste sa satisfaction selon sa situation, le public des galeries en claquant des mains, celui de l’orchestre ajoute à ses applaudissements un témoignage particulier de sa satisfaction.

— Est-ce sincère de me répondre ainsi ?

— Admettez-vous ma sincérité si je vous dis que moi, dans les conditions où nous sommes vis-à-vis l’un de l’autre, j’aie voulu vous envoyer un objet qui vous rappellerait d’une façon durable votre premier succès et m’associerait à ce souvenir.

— C’est le prix de cet objet qui lui a enlevé cette signification : très franchement j’avoue que j’aurais été heureuse d’accepter de vous un bijou sans valeur matérielle qui m’eût toujours rappelé et à chaque instant ce souvenir, mais que pouvait me rappeler celui que vous m’avez envoyé ?

Comme il ne répondait pas, elle continua :

— J’ai été peinée en ouvrant l’écrin, je n’ai point été fâchée comme vous le disiez tout à l’heure. Pourquoi l’aurais-je été ? Vous ne me connaissez point. J’ai compris que vous me jugiez par les autres bien que je sache peu ce qu’est le monde des théâtres parisiens. Sans doute, je ne suis pas ce que ces autres sont, puisqu’au lieu d’être heureuse de votre cadeau, j’en ai été… humiliée ; et je vous assure qu’il a fallu que ce sentiment de honte fût bien fort pour me faire braver la crainte de vous blesser.

— Vous m’avez appris à vous connaître et la leçon me profitera. Cependant, avant de quitter ce sujet… désagréable, laissez-moi vous dire que tout autre, à ma place, eût agi ainsi.

— Peut-être ; mais justement, pour moi, vous n’êtes pas ce tout autre.

Il lui tendit la main :

— Alors, la paix est faite ?

— C’est à moi de vous la demander.

— Eh bien, voulez-vous que nous la scellions en faisant une promenade dans le jardin du Luxembourg, puisqu’il est trop tard aujourd’hui pour aller à la campagne ?

— Avec plaisir.

Elle entra dans sa chambre d’où elle ressortit presqu’aussitôt, avec son manteau et son chapeau le sourire sur les lèvres et la joie dans les yeux.

Quand elle passa devant le bureau appuyée sur le bras de Gaston, la légèreté de sa démarche et l’épanouissement de son sourire frappèrent madame Crozat, qui ne se trouvait pas là simplement par hasard.

— As-tu remarqué l’air triomphant de Zyte ? demanda-t-elle à son mari.

— Ma foi non, dit-il.

— En refusant ce bracelet de vingt-cinq mille francs, elle pourrait bien avoir gagné un bon nombre de millions.

— Je n’y suis pas du tout.

— En se faisant épouser par M. Chamontain.

Crozat se mit à rire :

— Ah ! comme c’est féminin, dit-il, de voir partout des mariages.

— Apprenez, mon cher, que quand une femme intelligente veut se faire épouser, elle y arrive toujours, et Zyte qui est intelligente me paraît avoir pris le bon moyen.

— Que Zyte soit intelligente, je le dis avec toi, mais qu’elle soit capable de calcul, je ne le crois pas.

— Nous verrons bien.

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