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Chapitre 6

Gaston était sincère en disant que la leçon qu’il venait de recevoir lui profiterait, mais, par là, il n’entendait point renoncer à se faire aimer de Zyte ; ce qu’il promettait, c’était simplement de ne plus recourir aux bracelets, à l’hôtel, aux chevaux, à tous les moyens conseillés par Bachollet.

Justement, parce que ces moyens lui avaient jusqu’à ce jour donné ses maîtresses, il lui plaisait de ne pas rencontrer dans Zyte une femme qui ne voyait en lui que le fils de son père. Si, à vingt ans, il avait été flatté de trouver dans la clé d’or qu’on lui mettait aux mains un talisman devant lequel toutes les portes s’ouvraient ; si les sourires qui accouraient au-devant de lui l’avaient alors enorgueilli, si les avances, les admirations, les provocations qui partout l’accueillaient l’avaient tout d’abord grisé, peu à peu la répétition des mêmes procédés l’avait ennuyé ; la lassitude, l’écœurement étaient venus ; maintenant les sourires l’inquiétaient, et quand une femme lui présentait la main, il cherchait tout d’abord si elle avait les doigts crochus. Zyte ne les avait point. Au lieu de tendre la main, elle la fermait. Il aimait mieux ça. C’était une qualité nouvelle, un charme de plus qu’il découvrait en elle et qui la lui faisait aimer davantage.

Car il n’en était plus à se dire qu’on aime qui on veut, et que ce serait folie à lui de se prendre d’un caprice, si faible qu’il fût, pour cette pauvre comédienne. Ce n’était pas un caprice qui l’attachait, c’était un amour véritable, profond, qui l’avait envahi, et dont il avait dû reconnaître la toute-puissance, alors qu’elle n’était encore que la pauvre saltimbanque de Noisy.

Il l’aimait, et il n’avait plus à craindre qu’on se moquât de lui ; comme le disait Bachollet, elle était assez belle et elle avait assez de talent pour lui faire honneur.

Où aurait-il trouvé une maîtresse plus jolie, plus séduisante ; elle avait tout : la jeunesse, la beauté et le succès, qui lui faisait une auréole. Sans être comme Bachollet, à genoux devant le tapage et la réclame, il n’avait pas pu ne pas subir la fascination de la mise en lumière par le théâtre de celle qu’il aimait : tout Paris parlait d’elle, tout Paris la voulait voir, tout Paris l’applaudissait, l’admirait ; pour un homme qui recevait si docilement l’impulsion des autres, quel prestige !

Et voilà qu’à ce prestige elle en ajoutait un autre qui le prenait au cœur, – celui du désintéressement et de l’honnêteté. Car il n’avait pas eu un moment d’hésitation, ni de doute, ce refus du bracelet n’était point un calcul pour se faire donner plus et mieux : elle avait été blessée, outragée qu’il pensât qu’elle était à vendre.

Eh bien, il ne lui ferait plus cette injure, mais en l’aimant, il l’amènerait à se donner ; et quoique la fatuité ne fût pas son fait, il lui semblait que cela n’était pas impossible. Si elle parlait de sa reconnaissance, il y avait cependant en elle un sentiment autre que celui-là, sur lequel elle pouvait se tromper, mais que lui devait reconnaître pour ce qu’il était, c’est-à-dire pour de la sympathie, une très vive sympathie ; et dans les conditions où ils se trouvaient vis-à-vis l’un de l’autre, il n’était assurément pas absurde d’imaginer que cette sympathie pouvait conduire à l’amour ; de lui seul dépendait que ce résultat se produisît, il n’avait qu’à se faire aimer.

C’était une vie nouvelle qui commençait pour lui et secouait son indifférence nonchalante, changeait ses habitudes, lui donnait à vingt-quatre ans la jeunesse qu’il n’avait pas eue à vingt, en lui mettant au cœur des sentiments et dans la tête des idées qui faisaient de lui un autre homme.

Mais on n’est pas jeune à vingt-quatre ans comme on l’est à dix-huit, et l’expérience ne s’efface pas plus que le coup de pouce de l’âge. À dix-huit ans, il n’eût très probablement pensé qu’à entretenir Zyte de son amour. À vingt-quatre, il avait compris combien serait dangereux cet enthousiasme juvénile. Elle ne voyait pas en lui un camarade, un jeune homme de son monde avec qui elle pouvait se lier librement en obéissant à la sympathie qui la poussait. Son succès trop récent ne lui avait pas encore fait oublier la pauvre petite comédienne qu’elle était quelques semaines auparavant, et par un enchaînement naturel elle n’avait pas oublié davantage qu’il était « le fils Chamontain » ; il ne fallait donc rien brusquer, et c’était par une prudente accoutumance qu’il devait procéder. Elle avait trouvé tout naturel qu’il s’intéressât à elle par sympathie pour l’artiste ; il n’était pas moins naturel que l’amitié succédât à la sympathie ; comme plus tard il serait tout aussi naturel que l’amitié devînt de l’amour.

C’était dans la soirée et dans la nuit qui avaient suivi leur promenade au Luxembourg que s’était combiné cet arrangement, et il avait voulu le mettre dès le lendemain même à exécution.

En sortant de déjeuner avec sa mère, il s’était rendu chez les bijoutiers Marche et Chabert qui en le voyant entrer dans leur magasin, avaient tout de suite deviné ce qui l’amenait : les boutons d’oreille allaient prendre le même chemin que le bracelet ; mais à leur grande surprise Gaston avait demandé une bague et non des boutons d’oreille.

— Un rubis assorti à celui du bracelet ? dit le bijoutier suivant son idée.

— Non, une bague très simple, sans valeur, un souvenir.

— Une perle, une turquoise, une opale.

On avait montré des bagues à Gaston qui avait fixé son choix sur une grosse turquoise.

Si simple qu’elle fût elle faisait cependant l’admiration de Zyte en même temps que sa confusion.

— C’est beaucoup trop beau, beaucoup trop beau pour moi ; véritablement vous me mettez dans la gêne ; je ne peux pas la refuser maintenant, et je suis honteuse de l’accepter.

— Admettez donc que la position de celui qui donne lui impose certaines obligations ; je ne pouvais pourtant pas vous offrir un petit cercle en or avec le mot « souvenir » écrit en émail.

Elle avait passé la bague à son doigt et elle l’admirait ; le bleu mat de la turquoise faisait paraître la peau de la main plus fine et plus blanche.

— Vous voyez donc que mon choix était bon.

— C’est ma première bague, car je ne peux pas compter celle en argent que ma mère m’a donnée quand j’avais dix ans, au pèlerinage de Notre-Dame-des-Anges.

— Puisque malgré tout elle vous plaît, dit-il, ne trouvez-vous pas que nous devrions lui créer une histoire, la marquer d’une date certaine qui serait la journée de la bague.

— Et comment ? demanda-t-elle avec une certaine inquiétude.

— Par une promenade, non en voiture puisque tout est aujourd’hui à la modestie, mais à pied et en chemin de fer, simplement. Le temps est beau, pourquoi n’irions-nous pas dans les bois de Meudon ?

— Mais mon théâtre.

— Meudon est tout près, nous serons rentrés de bonne heure, je vous le promets.

Ils arrivèrent à la gare Montparnasse à temps pour le train, et à Meudon ils montèrent dans l’omnibus qui va de la station au village.

— Où est le bois ? demanda-t-elle, quand on les descendit au milieu d’une rue tortueuse.

— Prenez mon bras, nous allons y arriver bientôt.

En effet, ils ne tardèrent pas à entrer en forêt et à se trouver dans la solitude et le silence : il faisait une belle journée de mars toute claire, toute ensoleillée.

— Décidément c’est la fête du bleu, dit-elle, le ciel et la turquoise sont de la même couleur.

— Alors la bague aura son souvenir ?

— Je vous assure qu’elle n’avait pas besoin de cette promenade, comme la promenade n’avait pas besoin de la bague.

En entrant dans la forêt elle lui avait abandonné le bras, mais ils marchaient côte à côte d’un même pas, lentement, et de temps en temps quand les accidents du chemin, une pierre ou une ornière les rapprochait, leurs coudes se frôlaient, ou bien quand il y avait une flaque d’eau, il lui tendait la main et la gardait dans la sienne quelques instants encore après que la flaque était passée : mais cela se faisait naturellement, sans aucune affectation de sa part ; et si troublante que fût cette pression il savait résister au désir de la prolonger plus qu’il ne convenait.

Il lui avait semblé qu’à leur entrée dans la forêt, elle était sous l’influence d’un sentiment d’embarras qui voilait son regard et gênait ses paroles, mais à mesure qu’ils avançaient dans leur promenade, cet embarras se dissipait, le regard se relevait plus hardiment sous le sien, les paroles devenaient plus rapides et plus franches ; elle se retrouvait, et rassurée, elle se laissait prendre au plaisir même de leur promenade, sans autre souci que de s’amuser et de jouir librement de cette belle journée.

Si les feuilles n’étaient point encore écloses, partout cependant, excepté dans les grands arbres, le printemps annonçait son arrivée prochaine ; déjà sous bois le regard se perdait dans les profondeurs d’un gris vaporeux au milieu desquelles se détachait la tendre verdure d’un troène ou d’un saule : et au bord du chemin, au pied des buissons, dans les mousses veloutées, les pâquerettes et les primevères commençaient à montrer leurs fleurs jaunes ou blanches ; au loin, des oiseaux sifflaient une chanson encore timide, à des intervalles éloignés ! et quand une faible brise passait dans les cépées nues, elle apportait un parfum de sève nouvelle mêlée à la fermentation des vieilles feuilles tombées.

Gaston ne la quittait guère des yeux, et en la regardant il pensait qu’il y avait entre elle et cette nature printanière un accord vraiment surprenant : même simplicité, même fraîcheur, même indécision charmante ; mais malgré l’envie qu’il en avait, il n’osa pas le lui dire de peur qu’elle s’en effarouchât ; ce qu’il fallait c’était qu’au lieu de se tenir sur ses gardes elle s’habituât au contraire à prendre confiance et à s’abandonner.

Après avoir monté un chemin caillouteux et longé un étang aux eaux plombées ils arrivèrent à l’hermitage de Villebon, où il voulut entrer.

— Nous nous reposerons un moment, dit-il, et vous vous rafraîchirez.

— Mais je n’ai pas trop chaud.

— Eh bien vous vous réchaufferez.

Elle se mit à rire ;

— Si je vous disais que je ne sais pas avec quoi l’on se rafraîchit ou l’on se réchauffe, et que c’est la première fois que j’entre dans une maison de ce genre, vous vous moqueriez de moi.

— Au contraire, je trouve cette ignorance charmante. Mais à nous deux nous chercherons.

Ils s’étaient assis à une table en plein air et il allait appeler le garçon quand elle l’arrêta :

— Si j’osais… dit-elle.

— Osez donc ; qui peut vous retenir ?

— La peur d’être ridicule, non pour vous, mais devant le garçon.

— Dites.

— Eh bien je n’ai envie ni de me rafraîchir, ni de me réchauffer, mais je mangerais bien du fromage… s’il est permis d’en demander.

— Comment s’il est permis !

Il appela le garçon qui accourut la serviette à la main.

— Quel fromage avez-vous ? demanda Gaston.

Avant de répondre, le garçon toisa d’un air dédaigneux ces intrus qui se croyaient sans doute chez un marchand de vin.

— Brie, Camembert, Roquefort, dit-il enfin avec nonchalance.

D’un coup d’œil Gaston interrogea Zyte :

— Brie, répondit-elle.

— Alors apportez-nous du Brie, du pain, de l’eau de Saint-Galmier et une bouteille de Champagne, du Clicquot si vous en avez.

Au mot champagne le garçon avait changé d’attitude, au nom de Clicquot il donna un vigoureux coup de serviette sur la table. Cela fut si expressif que Zyte se mit à rire :

— C’est donc quelque chose de bien considérable que du Clicquot ? demanda-t-elle.

— C’est un vin qui inspire aux garçons de restaurant du respect pour ceux qui le commandent.

— Je crains bien qu’il n’en soit pas de même du fromage ; vous voyez donc que j’avais le pressentiment qu’il était ridicule d’en demander.

On leur apporta un morceau de Brie assez gros pour apaiser la faim de quatre ou cinq maçons.

— Ce serait mal, n’est-ce pas, si je ne faisais pas la dînette avec vous ? demanda-t-il.

— Oh ! je crois bien.

— Il faut que la fête soit complète.

Comme elle s’était fait une tartine dans laquelle elle mordait à belles dents, il la pria de lui en faire une pareille dans laquelle il mordit aussi, car à la voir manger l’appétit lui était venu.

Mais où elle l’émerveilla tout à fait, ce fut quand elle but son premier verre de champagne mouillé d’eau de Saint-Galmier : bravement avec la naïveté de l’ignorance, elle avait porté le verre à ses lèvres, mais le gaz du vin lui avait piqué les paupières, et tout en buvant à petite gorgée, elle restait la tête renversée, le cou tendu, les yeux mi-clos laissant voir dans son sourire ses gencives roses que ses lèvres découvraient.

Elle lui paraissait si ravissante ainsi qu’il eût toujours voulu la voir boire ; mais après son deuxième verre elle lui arrêta la main quand il voulut le remplir une troisième fois.

— Je ne sais pas de quoi je suis capable, dit-elle, laissez-moi en faire l’expérience sagement : il faut que je joue ce soir.

Ils reprirent leur promenade, et doucement, à travers bois, pendant que le soir tombait sur la forêt, ils se dirigèrent sur Clamart.

— Je me laisse conduire, disait-elle, mais je vous prie, veillez à ce que nous ne nous égarions point.

Il fallut qu’il lui jurât qu’il connaissait bien son chemin pour qu’elle se rassurât ; alors elle recouvra sa tranquillité et s’abandonna au plaisir de cette douce promenade, parlant peu, mais manifestant son émotion cependant par l’attendrissement de son regard et la vibration de sa voix ; et ce qui n’était pas moins significatif pour l’attention en éveil de Gaston, d’elle-même elle ralentissait son pas comme si elle craignait inconsciemment que cette journée finît trop tôt.

Si lente que fût leur marche, ils avançaient toujours cependant, et à un moment, au bout du chemin recouvert de grands arbres, qu’ils suivaient, ils aperçurent devant eux une clarté cuivrée ; c’étaient les dômes dorés de Paris qui leur renvoyaient les rayons du soleil couchant.

— Déjà ! dit-elle.

Et revenant à son idée de la fin trop prompte de cette journée :

— Combien nous faut-il de temps pour rentrer ?

— Quelques minutes.

— Alors nous pouvons, avant de descendre, regarder un peu Paris ; c’est la première fois que je me rends compte de son immensité ; voulez-vous me guider, je suis perdue.

De la main il lui montra, en les lui nommant les monuments qui peuvent servir de points de repère dans Paris : pour qu’elle ne se trompât pas, il l’avait attirée contre lui et penché sur elle, du doigt il conduisait ses yeux.

— Pensez-vous, dit-il, qu’aux quatre coins de cette grande ville, il y a en ce moment quinze cents personnes qui hâtent leurs affaires et arrangent des combinaisons pour venir voir ce soir mademoiselle Duchatellier, et qui en rentrant à minuit sous ces toits, rêveront d’elle enthousiasmés, l’esprit charmé, le cœur ému.

Elle ne répondit rien, mais elle eut un frémissement qui disait combien profondément il l’avait touchée.

Il fallut descendre ; comme ils se dirigeaient vers la station, un tramway passa devant eux.

— Voulez-vous que nous montions là-dedans ? dit Gaston, ce serait encore plus à la modestie.

Ce ne fut pas là-dedans qu’ils montèrent, ce fut là-dessus, sur l’impériale, en petites gens qui cherchent l’économie.

— Croiriez-vous, dit-elle, que c’est la première fois que je vais en tramway.

— Et moi aussi.

Le soir tombait, et les maisons de l’approche de Paris apparaissaient dans l’ombre confuse, déjà éclairées, tandis que derrière eux les coteaux et la forêt, d’où ils venaient de descendre, se détachaient sur le fond d’or du couchant.

— Il semble, dit-elle, que nous quittons le soleil pour entrer dans la nuit.

Ils ne tardèrent pas à arriver à Paris, et il fallut descendre ; elle avait une heure à elle avant de se rendre au théâtre, alors il lui demanda d’entrer dans un restaurant pour dîner, mais elle refusa.

— D’abord je n’ai pas faim, dit-elle, et puis il faut que vous sachiez que je ne dîne guère avant de jouer. Autrefois je pouvais quitter la table pour entrer en scène, mais quand je me trouve devant cette grande salle pleine, j’ai la gorge serrée, la langue si sèche, que j’étoufferais si j’avais mangé ; c’est à ce moment que le Clicquot serait agréable et salutaire.

— Eh bien, alors nous déjeunerons demain ensemble.

— Oh ! demain ! laissez-moi respirer ; laissez-moi ruminer ma joie d’aujourd’hui.

— Après-demain, je viendrai vous prendre à dix heures, si ce n’est pas trop tôt ; et nous irons déjeuner dans un endroit qui vaudra bien Villebon.

Elle voulait refuser, mais comment ? elle était aussi faible contre elle-même que contre lui.

Il la reconduisit à pied jusqu’à la porte de l’hôtel.

— À ce soir, dit-il en la quittant.

En effet, quand elle entra en scène, elle l’aperçut à sa place habituelle.

Le surlendemain, à dix heures, il arrivait pour la prendre : elle était prête et descendit aussitôt.

En passant devant le bureau, ils trouvèrent sur la porte Crozat qui les salua avec son bon sourire :

— Belle promenade, dit-il.

Et vobis placeant ante omnia sylvae.

— Que nous dit donc M. Crozat ? demanda Zyte, lorsqu’ils furent dans la rue.

— Je vous avoue que je ne suis pas très fort en latin, mais je crois qu’il fait des souhaits pour que nous nous plaisions surtout dans les forêts.

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