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Chapitre 7

Ces promenades se continuèrent, sinon tous les jours, comme Gaston l’eût voulu, au moins une fois par semaine régulièrement.
On avait donné à Zyte les rôles de Chimène et de Zaïre pour la continuation de ses débuts dans le classique ; plusieurs fois elle avait eu à dire des vers dans des soirées où l’engouement du succès l’avait fait inviter dans des maisons qui cherchaient la nouveauté, et c’étaient là des excuses suffisantes pour que Gaston ne s’en fâchât point : il fallait qu’elle travaillât.

Mais d’autre part, comme les voyages qu’elle faisait les lundis (jour où elle ne jouait point), pour aller voir ses parents à Noisy, avaient cessé, quand le grand théâtre Duchatellier, quittant les environs de Paris, s’était enfoncé en pleine Brie, dans des villages où les chemins de fer ne conduisent point, elle n’avait pas pu refuser ce jour à Gaston, qui le lui avait demandé pour leurs promenades : puisqu’elle pouvait bien aller à Noisy, elle pouvait bien aussi aller ailleurs.

Sans doute les raisons ne lui auraient pas manqué pour justifier un refus, mais comment aurait-elle eu la force de les lui donner en face, quand elle ne l’avait pas de se les donner à elle-même ?

Évidemment, ces courses en tête à tête dans les bois sortaient des usages ordinaires ; mais enfin, malgré les apparences, elles n’étaient pas du tout ce qu’on pouvait supposer et soupçonner. N’était-il pas le plus discret et le plus réservé des hommes ? Il l’aimait ! Elle le savait bien ; mais puisqu’il ne disait pas un mot de son amour, ce n’était pas à elle de commencer à en parler, et ce serait commencer que de refuser : « Nous ne pouvons pas sortir ensemble… parce que vous m’aimez. » La leçon du bracelet avait porté : la preuve qu’elle était une honnête fille était faite, et depuis ce jour il l’avait traitée, il la traitait en honnête fille. Par pusillanimité, par bégueulerie devait-elle s’exposer à le fâcher, et en même temps renoncer à ces promenades qui la rendaient si heureuse qu’elle ne désirait pas, qu’elle n’imaginait pas de bonheur plus grand. L’angoisse qui l’avait anéantie le soir où, après le renvoi du bracelet il n’était pas venu au théâtre suffisait ; elle n’allait pas courir le risque d’une nouvelle aventure tout aussi cruelle. Puisque les choses marchaient bien ainsi, pourquoi ne continueraient-elles pas ? Ne peut-on pas taire son amour, quand on sait que son aveu mènera sûrement à une rupture ? Si elle en jugeait par elle-même, il y avait assez de joies dans ces promenades pour tout leur sacrifier. Et puisqu’il s’était tu à Meudon, alors qu’il lui était si facile de parler et qu’elle semblait elle-même l’y pousser, tant était grands l’enivrement et l’engourdissement de son bonheur, il continuerait à se taire. Pourquoi, demain plutôt qu’hier ? Elle devait se rassurer, prendre confiance et, en tout cas, jouir de l’heure présente.

Bien que la journée du dimanche fût lourde, car elle jouait en matinée et le soir un rôle très dur, le lundi matin dès huit heures elle était levée, et avec des soins de coquetterie qu’elle n’avait jamais eus, elle se faisait belle, aussi belle que le lui permettait sa garde-robe, mieux garnie maintenant, grâce aux cachets que les soirées dans les salons lui avaient valus. Elle savait que de son premier regard il l’envelopperait de la tête aux pieds, et elle voulait voir dans ses yeux qu’il était content d’elle. Quand ils devaient partir par une des gares de la rive gauche elle attendait qu’il vînt la prendre à l’hôtel. Au contraire quand c’était par une des gares de la rive droite, elle se rendait directement à cette gare, où elle l’attendait en se promenant dans la salle des Pas-Perdus, s’il n’était pas arrivé avant elle. Quelquefois on la reconnaissait, et elle voyait son nom courir sur toutes les lèvres avec des regards qui la dévisageaient. Alors pour échapper à la curiosité, elle se collait le nez sur les affiches placardées contre les murs, mais si attentive qu’elle parût à sa lecture, elle avait un œil cependant pour surveiller ce qui se passait dans la salle. Il arrivait. Aussi loin qu’il fût elle le reconnaissait à sa barbe d’or, et se hâtait vers lui.

— Comment, je suis en retard ?

— Non, c’est moi qui suis en avance.

Il allait prendre les places au guichet, et ils montaient en wagon.

— Où allons-nous ?

Il expliquait l’itinéraire de la journée qu’il avait étudié à l’avance ; où ils déjeuneraient, par où ils passeraient. Jamais il n’était question du dîner, « parce qu’on devait rentrer à Paris » ; mais toujours Gaston s’arrangeait pour que la promenade se prolongeât, et alors il fallait bien dîner quelque part ; seulement ce quelque part, où l’on paraissait tomber à l’improviste et involontairement, était bien choisi.

— Je crois que nous arriverons trop tard pour le train, disait Gaston.

— En nous pressant un peu ?

— Même en nous pressant.

Et ils arrivaient tranquillement pour dîner ; il y avait là, une sorte d’arrangement tacite.

Les endroits que Gaston donnait ordinairement pour but à leur promenade étaient les coteaux les plus élevés des environs de Paris, ceux d’où l’on trouve la vue la plus étendue et la plus belle : pour Cormeilles ils descendaient à Sannois, pour l’Hautie à Triel, pour Vaujours à Livry, pour Domont à Montmorency ; et après déjeuner, à pied à travers les champs ou les bois, ils gagnaient le plateau que Gaston avait choisi. Mais depuis que les nouveaux forts ont été construits, les points les plus élevés des environs de Paris sont généralement occupés par ces forts, et quand après avoir bien marché ils arrivaient enfin au haut de la colline, au point dominant d’où les yeux, semblait-il, devaient courir sur le pays environnant librement et à perte de vue, un soldat, le fusil au bras, leur faisait signe de ne pas approcher, comme si en s’asseyant sur les glacis ils allaient surprendre des secrets terribles, commettre de ruineuses dégradations, ou donner à ceux qui étaient enfermés derrière ces murs de dangereuses distractions. Alors ils tournaient à distance respectueuse autour de ces remparts si bien gardés.

Mais après tout que leur importait ? ce n’était pas tant la promenade elle-même, avec ses horizons plus ou moins étendus qui les charmait, que le plaisir d’être ensemble : les bois étaient assez verts, les plaines étaient assez fleuries pour faire un cadre aimable à leurs souvenirs et les marquer d’une note riante. Et puis s’ils avaient voulu être francs avec eux-mêmes ils auraient pu se dire que bien souvent c’était la musique de leur voix qu’ils écoutaient plutôt que la chanson des oiseaux ; comme bien souvent aussi alors qu’ils paraissaient se perdre dans les profondeurs lointaines ouvertes devant eux, c’était en réalité dans le cercle tracé par l’ombrelle de Zyte qu’ils s’absorbaient.

Cela était vrai surtout pour Gaston qui, tout en préparant leur itinéraire avec amour comme s’il devait en tirer le plus vif plaisir, n’était sensible, leur promenade commencée, qu’à ce qui venait de Zyte, et était elle.

— Regardez donc, lui disait-elle souvent.

Mais c’était elle qu’il regardait.

— Écoutez donc.

Mais c’était elle qu’il écoutait.

Elle ne pouvait point n’être pas heureuse au fond du cœur de cette affirmation d’un amour qui chaque jour allait grandissant, mais, d’autre part, elle ne pouvait point non plus ne pas s’en inquiéter.

Ses lèvres resteraient-elles toujours closes, comme elle les voulait, comme il fallait qu’elles le fussent ?

Combien de fois, dans des moments de repos, alors qu’ils étaient assis à la lisière d’un bois pour suivre les caprices du paysage qui se déroulait devant eux, seuls dans la campagne, sans que personne pût les voir ou les surprendre au fond du nid de verdure qui les cachait, avait-elle cru que ses lèvres allaient s’ouvrir : les regards dont il l’enveloppait la brûlaient, elle voyait ses mains trembler et, dans les quelques paroles qu’il prononçait pour couper le silence lourd, il y avait une vibration et des sons rauques qui disaient son émotion et son trouble.

Combien de fois, le soir, lorsque après dîner, ils suivaient les chemins rendus plus sombres par l’épaisseur des haies déjà feuillues, et qu’elle marchait à son bras, l’avait-elle senti se pencher vers elle et lui effleurer les cheveux de sa barbe frisée si près de son visage qu’elle avait cru qu’il allait l’embrasser.

Il résistait, les lèvres ne s’ouvraient pas plus pour ces paroles que pour le baiser ; mais résisterait-il toujours ?

Et alors, quand cette crainte lui serrait le cœur, elle se demandait si elle ne devait pas chercher un moyen pour interrompre ces promenades et ne les reprendre jamais.

Mais quel moyen ? Elle n’en trouvait pas, car les seuls qui eussent pu avoir chance de réussir devaient procéder de la franchise, et la franchise précisément lui était interdite : « Nous ne pouvons plus nous voir parce que vous m’aimez et parce que moi aussi je vous aime » ; quoi qu’elle dît, ce serait cela même qu’il y aurait sous ses paroles.

Si, le soir de ces promenades, elle rentrait fière de l’effort qu’il s’était imposé, et qui pour elle prouvait mieux que tout combien profondément il l’aimait ; par contre, elle ne partait jamais sans un sentiment d’appréhension et d’angoisse. Ce jour-là serait-il ce qu’avait été le précédent ? Il lui eût été si doux de s’abandonner, et de jouir de la minute présente, sans se demander ce qu’allait être la suivante.

En attendant que les circonstances ou un bienheureux hasard lui eussent apporté le moyen qu’elle ne trouvait pas en elle, leurs promenades continuaient régulièrement.

Un jour d’avril, après avoir déjeuné à Villeneuve Saint-Georges, ils étaient partis pour aller par les bois de La Grange et de Grosbois à Boissy-Saint-Léger, où ils prendraient le chemin de fer qui les ramènerait de bonne heure à Paris, car Zyte jouait ce soir-là. En arrivant sur le coteau ils avaient trouvé un fort le dominant, et sur les bastions de ce fort une sentinelle qui, de la main, leur avait fait signe de s’éloigner. Ils avaient donc continué leur chemin dans une campagne unie, coupée de carrières, se dirigeant vers des bois qu’ils apercevaient au loin. Le temps était chaud, plus chaud qu’il ne l’est ordinairement en cette saison, et dans le ciel vaporeux brillait un soleil d’été. Sous la lumière violente, la plaine paraissait d’un vert intense, et la lisière du bois montrait nettement trois étages de couleurs : sous le taillis, les arbustes au feuillage déjà éclos, les troènes, les épines, les sureaux d’une verdure pâle et tendre ; au-dessus, les chênes aux bourgeons lilas, et au-dessus encore, s’enlevant dans le bleu du ciel, le feu d’artifice des sycomores, aux fleurs jaunes, et des merisiers blancs.

— Que cela est joli ! dit-elle.

— Oui, très joli, répondit-il d’un air indifférent.

Et, comme elle s’était arrêtée pour se rendre compte de cet arrangement de couleurs si doux aux yeux :

— Traversons vite cette plaine, dit-il, où le soleil nous dévore, et cherchons un abri.

Elle fut surprise de son accent et aussi de la hâte qu’il montrait : la course n’était pas longue, ils avaient bien plus de temps qu’il ne leur en fallait pour gagner Boissy-Saint-Léger ; qu’avait-il donc ?

Quand ils furent entrés sous le bois ils inclinèrent à droite, à travers le taillis, et se trouvèrent bientôt sur le bord d’un coteau, dont les pentes descendaient à des prairies, au milieu desquelles serpentait une petite rivière bordée de saules argentés : l’endroit était désert, éloigné du chemin, tout à fait charmant.

— Asseyons-nous donc, dit Gaston, si pressé quelques instants auparavant, ne voulez-vous pas ?

Le soleil, en frappant l’herbe le matin, l’avait séchée, et bien qu’il eût tourné, la terre gardait encore sa chaleur.

Gaston lui avait donné la main pour qu’elle s’assît, mais au lieu de prendre place près d’elle, il allait de çà, de là, avec agitation.

De nouveau elle se demanda ce qu’il avait ; elle était bien certaine de n’avoir rien dit qui pût le contrarier, et cette agitation était d’autant plus étrange que l’impression qui se dégageait de cet endroit si joli et de la douce vallée étalée à leurs pieds était fraîche et calme : il semblait qu’en cet abri on ne pouvait être qu’heureux dans une sereine tranquillité.

Elle eût voulu l’interroger, mais elle n’osait pas, et ils restaient ainsi sans rien dire : de temps en temps, il s’arrêtait devant elle et la regardait ; alors, sans baisser les yeux, elle les détournait et paraissait les promener sur la vallée : peu à peu le trouble qui était en lui la gagnait.

Tout à coup il vint s’asseoir à côté d’elle, en face d’elle, et dans ses yeux elle lut que l’heure redoutée avait sonné.

— Si nous nous remettions en route, dit-elle.

— Non, pas encore.

— Le temps tourne à l’orage.

Il lui prit la main :

— N’essayez pas de m’échapper, dit-il, j’ai à vous parler.

— Non, je vous en prie, s’écria-t-elle, ne parlez pas.

— Vous savez donc ce que je veux dire ?

— Oui, et je ne veux pas, je ne dois pas l’entendre, vous ne devez pas le dire.

— Mon amour vous déplaît donc ?

— Il m’épouvante, et le plus grand malheur qui puisse nous arriver c’est que vous en parliez. Ah ! j’aurais tant voulu que vous le taisiez toujours. Pourquoi dire aujourd’hui ce que vous n’avez pas dit hier ?

— Parce que je ne peux plus vivre sans vous ; parce que depuis que je vous connais mon amour a été chaque jour grandissant ; parce que je ne peux plus me contenter de vous voir de loin le soir comme tout le monde ; parce que les joies de ces promenades ne me suffisent plus et qu’il m’en faut d’autres.

Elle jeta ses mains en avant, mais il les saisit et les garda toutes les deux dans les siennes :

— Si vous avez deviné mon amour, comment n’avez-vous pas compris que ce n’est point un caprice qui né d’hier peut mourir demain. Du jour où je vous ai vue je vous ai aimée, mais ce sentiment de la séduction qui se dégage de vous tout naturellement et charme ceux qui vous voient, même de loin, ne ressemble en rien à celui qui m’emporte aujourd’hui. Ce qui m’a séduit c’est votre beauté gracieuse, c’est la poésie de votre regard mystérieux, la musique de votre voix, l’attraction de votre sourire, la finesse, l’élégance, de toute votre personne. Mais je vous ai approchée, j’ai vu ce qu’il y avait dans votre esprit, dans votre cœur, dans votre âme et je vous aime, je vous aime, je vous aime.

Revenant toujours à la même idée, elle eût voulu lui fermer les lèvres, et lui dire, lui répéter : « Ne parlez pas, ne parlez pas » ; mais, ces paroles si douces qui lui entraient dans le cœur, ces regards qui étaient des caresses, lui étaient toute raison, toute volonté, et elle écoutait éperdue, elle restait défaillante.

Entraînée par sa propre émotion et par le trouble qu’il voyait en elle, il lui jeta les deux bras autour des épaules et l’attira contre lui.

Surprise elle se laissa aller, mais au moment même où elle sentit ses lèvres l’effleurer, elle se dégagea, et se relevant elle fit quelques pas en arrière.

Vivement il se redressa, et venant à elle, de nouveau il la saisit dans une étreinte passionnée.

— Vous ne m’aimez donc pas, murmura-t-il, en lui soufflant ces paroles sur les lèvres.

— Je vous en prie, s’écria-t-elle, écoutez-moi, écoutez-moi.

Avec une force qui le surprenait, elle le repoussa et le maintint à distance :

— Vous demandez si je vous aime ? Oui, je vous aime, mais je ne serai jamais votre maîtresse, et voilà pourquoi je vous suppliais de ne pas parler, car c’est notre séparation que vous venez de prononcer. Vous m’avez dit un jour que je n’étais pas une jeune fille élevée dans un couvent, cela est vrai et voilà pourquoi je sais de la vie des choses qu’une jeune fille ne sait pas. Vous avez connu des femmes de théâtre qui avaient des amants, et vous avez cru que j’étais de celles-là. Je n’en suis pas. Je n’aurai jamais d’amant. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me suis dit cela, et que j’ai fait ce serment dans ma conscience. L’esprit se forme vite à jouer les amoureuses et les héroïnes de théâtre. Toute jeune j’ai rêvé ma vie et l’ai arrangée ; je serai une artiste, non une fille. Et il faut que ce serment soit bien fort puisque, vous aimant comme je vous aime, je résiste et vous repousse.

— Vous ne m’aimez pas ! s’écria-t-il.

Sans répondre, elle le regarda avec des yeux qui eussent dû le convaincre s’il avait été en état de voir et de raisonner.

— Si vous m’aimiez, me résisteriez-vous ? Quand je me suis senti pris par vous, j’ai voulu ne pas m’abandonner à ce sentiment et me suis dit que je ne vous aimerais pas ; voyez comme j’ai réussi ; me voilà à vos pieds, emporté, dompté par la passion, sans volonté, sans raison, parce que je vous aime et que vous êtes tout pour moi.

— Si je vous ai avoué mon amour, faut-il que je vous montre combien je vous aime ? À quoi bon augmenter votre douleur et la mienne ? Une autre à ma place ne vous eût point fait cet aveu, sans doute ; je n’ai eu ni cette coquetterie ni cette prudence : je vous aime, je vous l’ai dit. Mais avec la même franchise je vous dis que quel que soit cet amour, je ne lui céderai point. Et quand vous pourrez réfléchir vous comprendrez que de cette résistance, il ne résulte point que je ne vous aime pas, comme vous m’en accusez.

Il secoua la tête, elle poursuivit :

— Vous ne me croyez pas parce que la passion vous entraîne, parce que la colère vous aveugle, parce que vous vous dites qu’on ne résiste pas quand on aime ! Et pourtant, supposez : vous m’aimez, vous me faites l’aveu de votre amour ; je vous réponds que je serai votre femme. Allez-vous céder à votre amour et rejeter tous les empêchements qui font qu’un homme dans votre position ne peut pas être le mari d’une pauvre fille dans la mienne ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! alors si vous admettez que vous ne pouvez pas être mon mari malgré votre amour, n’admettez-vous pas que je ne peux pas être votre maîtresse… malgré le mien. On peut avoir l’âme à la fois tendre et fière, et c’est un malheur pour nous, qu’il en soit ainsi de la mienne. Ah ! pourquoi avez-vous parlé ?

— Parce que mon amour a été plus fort que ma volonté, parce que près de vous, je ne vois que vous et que l’amour a jailli de mes lèvres, comme tant de fois il a jailli de mes yeux.

— Ah ! les yeux, c’était mon bonheur que leur expression si tendre et si passionnée quand vous les plongiez dans les miens ; mais les lèvres ! Je me disais : Il me sait une honnête fille, il ne parlera point puisqu’une parole précise ne peut avoir d’autre résultat que de nous séparer. Je sentais bien le danger de ces promenades, et voilà pourquoi je les voulais moins fréquentes, pourquoi tout en les désirant tout aussi ardemment que vous pouviez les désirer vous-même, je vous les refusais, ne les accordant qu’en me disant que puisque vous aviez résisté, vous résisteriez encore, vous résisteriez toujours. Et voilà que vous avez parlé. Ah ! maudit soit cet endroit si charmant où je m’imaginais qu’on ne pouvait être qu’heureux. Quittons-le.

Sans l’attendre, elle coupa à travers le taillis par où ils étaient venus se dirigeant vers le chemin ; il la suivit, puis, passant devant elle, il écarta les branches auxquelles elle s’accrochait, lui frayant le passage.

Arrivés au chemin ils s’arrêtèrent.

— Où voulez-vous aller ? demanda-t-il.

— Mais retourner à Villeneuve.

— Pourquoi pas à Boissy, comme nous en étions convenus ?

L’accent de ces quelques mots était si désolé qu’elle ne persista pas dans son idée de Villeneuve.

— À Boissy, dit-elle.

Ils se mirent en marche lentement, sans parler. Au bout d’un temps assez long il rompit ce silence :

— Allons-nous donc faire toute la route ainsi, dit-il, ne prendrez-vous pas mon bras ?

Des voitures de paysans suivaient le chemin, les unes devant eux, les autres derrière ; elle se rapprocha de lui et lui passa la main sous le bras.

— Ah ! Gaston, murmura-t-elle.

Et ils continuaient à marcher, oppressés, silencieux.

Ce fut lui encore, qui, le premier, reprit la parole :

— Il est un mot que vous avez répété deux fois, et qui ne peut pas être sérieux, c’est celui de séparation.

— Que trop sérieux, hélas !

— Et si je vous promets de ne plus parler de mon amour.

— Seriez-vous plus maître de vous demain que vous ne l’avez été aujourd’hui. Et d’ailleurs quand même vous pourriez ne plus me parler de votre amour, cela ferait-il que je ne vous aie pas avoué le mien. Si nous continuions ces promenades, que seraient-elles pour nous ? Pourraient-elles nous donner les joies que nous y avons trouvées ? En est-il sans la sécurité ?

— Et ma promesse ?

— Cette journée toujours présente à mon esprit, pourrait recommencer toujours.

Le chemin qu’ils suivaient aboutissait à une grande route, et à son extrémité, à travers une grille aux fers de lance dorés, ils apercevaient un château en briques et en pierre d’ordonnance grandiose, – le château de Grosbois ; devant son entrée s’étalait un rond-point gazonné sur lequel étaient couchés des troncs d’arbres sortis de la forêt.

Il lui demanda de s’asseoir sur un de ces arbres et elle ne refusa point ; ils avaient encore du temps à eux avant le départ du train ; d’ailleurs à proximité des pavillons de garde et de la route, il n’y avait pas à craindre que l’entretien roulât sur une pente dangereuse.

Il continua sur le sujet de la séparation, et malgré les objections, malgré les supplications de Gaston, elle se montra inébranlable dans sa douce fermeté :

— Je ne dis pas que nous ne devons pas nous revoir, mais nous devons renoncer à ces promenades.

Ce fut tout ce qu’il en put obtenir.

L’heure arriva de gagner la station, elle lui prit le bras, et en n’échangeant que quelques rares paroles, ils traversèrent le village et descendirent la côte d’où de temps en temps s’ouvraient des échappées de vue sur Paris.

— Comme à Clamart, dit-il.

— Il eût été si doux de rester à Clamart !

Au chemin de fer il voulut monter dans un compartiment où ils seraient seuls, mais il n’en trouva point, et en route ils ne purent échanger que des paroles indifférentes : ils étaient assis à côté l’un de l’autre et jusqu’à Paris il lui tint une main sans qu’elle fit rien pour la dégager.

En arrivant à la gare il lui proposa de la reconduire, et elle accepta.

— Pourquoi non, je vous ai dit que chez moi, au théâtre, vous me verriez autant qu’il vous plairait.

— Si vous m’aimiez !…

— Croyez-moi, quand je vous dis que je vous adore, et que je garderai mon amour dans mon cœur pour vivre de son souvenir.

Ils avaient pris un cocher qui marchait bride abattue ; en peu de temps ils arrivèrent rue de Vaugirard.

— Ainsi c’est fini ? dit-il, quand la voiture s’arrêta devant l’hôtel.

Elle lui tendit la main :

— Pourquoi fini ? au revoir.

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