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Chapitre 8

Désolé en quittant Zyte, Gaston était tout à fait furieux en rentrant chez lui.
L’écoutant, la regardant, lui tenant la main il avait continué de subir l’influence qu’elle exerçait irrésistiblement, dès qu’il était près d’elle ; mais une fois seul, il s’était révolté, et à mesure qu’il s’éloignait du Luxembourg pour se rapprocher du parc Monceaux, sa colère avait grandi : colère contre elle autant que contre lui-même : – elle se moquait de lui ; il était stupide.

Quand il était descendu pour le dîner, sa figure était si bouleversée, ses yeux étaient si sombres que sa mère inquiète avait voulu l’interroger :

— Qu’as-tu, mon cher enfant ?

— Mais rien, maman.

— Certainement tu as eu une violente contrariété.

Et avec son inquiétude maternelle allant toujours au plus grave :

— Ce n’est pas une querelle, n’est-ce pas ? un duel ?

— Oh ! non, je t’assure.

— Veux-tu pas qu’il te raconte ses histoires, dit M. Chamontain, ce serait du joli ; mon Dieu que les femmes sont étranges avec leur curiosité ; quelle figure ferais-tu s’il te répondait qu’il est contrarié parce que mademoiselle A. du théâtre de l’Odéon, ou mademoiselle B. des Bouffes le trompe avec son coiffeur ou son cocher ?

Mademoiselle A. du théâtre de l’Odéon n’arrivait pas ainsi par hasard : on avait trop parlé de Zyte et de Gaston pour que ces propos ne fussent pas venus jusqu’à M. Chamontain ; et cette allusion était une raillerie qu’il adressait à son fils, sans aigreur d’ailleurs et sans aucune sévérité, car il ne s’inquiétait pas de cette liaison, celle-là ou une autre qu’importait : et même avec son esprit pratique il aimait mieux celle-là qu’une autre, parce qu’une débutante est moins ruineuse qu’une vieille garde.

Sans rien répondre Gaston s’était mis à table ; et sa mère qui ne le quittait pas des yeux avait vu avec chagrin qu’il ne mangeait pas. Que ne pouvait-elle le plaindre franchement ? S’il était trompé comme il devait souffrir, lui si tendre et si bon : le pauvre enfant.

Heureusement le dîner ne fut pas long, car il était de règle à l’hôtel Chamontain d’expédier les repas comme à un buffet de chemin de fer pour les voyageurs d’un train rapide : Chamontain trouvait cela distingué, et de plus bien fait pour donner aux étrangers admis à sa table une haute idée de ses occupations : il n’avait même pas le temps de manger, quel homme ! Madame Chamontain, au contraire, aurait aimé à faire traîner les repas, parce que c’était le moment où elle avait son fils tout à elle, l’heure de l’intimité et de la tendresse ; mais ce qu’elle aimait ou n’aimait point n’entrait jamais en compte.

Quand on se leva de table, elle crut que, comme tous les soirs, Gaston allait l’embrasser avant de sortir, mais elle fut doucement surprise en le voyant s’installer près d’elle dans le petit salon où elle passait ses soirées, toute seule le plus souvent.

— Il paraît que je ne m’étais pas trompé, dit Chamontain, il y a décidément de la brouille.

Riant de cette plaisanterie, il laissa en tête à tête la mère et le fils.

Ah ! comme elle eût voulu le confesser ; comme elle l’eût consolé. Mais que lui demander ? C’est le chagrin des mères qui ont de grands fils de les voir bien souvent malheureux sans pouvoir venir à leur secours : n’est-il pas des sujets qu’elles ne doivent pas aborder, qu’elles doivent paraître ignorer ?

Il avait pris un livre sur une étagère, et machinalement il s’était mis à le feuilleter en regardant les illustrations qui encadraient les pages, mais sans lire le texte ; tout à coup il s’arrêta et parut lire :

— Comme c’est vrai, murmura-t-il.

— Qui est vrai ? demanda madame Chamontain, émue de son accent.

— Un passage de l’Imitation.

Il lut : « Celui-là est bien vain qui met son espérance dans les hommes, ou dans quelque créature que ce soit. »

— Ce n’est pas seulement par la vérité que ce livre est divin, dit-elle, c’est aussi par la force qu’il donne à ceux qui en font leur lecture. J’en mettrai un exemplaire dans ton appartement, et de temps en temps tu en liras un chapitre ; tu verras quelles consolations tu en tireras, et quel bien il te fera.

Il lut encore une page ou deux, puis posant le livre sur la table, il s’absorba dans sa réflexion, au grand contentement de sa mère, qui se dit que déjà cette lecture opérait.

Mais elle se trompait, après quelques minutes de méditation il se leva et venant à sa mère il l’embrassa.

— Tu sors ? demanda-t-elle avec inquiétude.

— Oui ; j’oubliais que je dois voir Bachollet ce soir. Bonne nuit.

S’il devait voir Bachollet c’était parce qu’il sentait que ses pas allaient, comme tous les soirs, le porter à l’Odéon, et qu’il ne voulait pas céder à cette faiblesse : Bachollet l’occuperait, le distrairait.

En quelques minutes il était descendu du Parc Monceau à l’avenue d’Antin où Bachollet occupait un petit hôtel : peut-être ne serait-il pas sorti.

En effet, il ne l’était pas ; cependant le valet de chambre fit des difficultés pour recevoir Gaston.

— Monsieur s’habille. Enfin je vais voir.

Sur le pied de camaraderie où ils étaient, Gaston fut surpris que Bachollet ne pût pas le recevoir parce qu’il s’habillait ; mais il le fut bien plus encore quand il se trouva en face de Bachollet vêtu d’un maillot rayé vert et jaune, coiffé d’une perruque rousse, la figure enfarinée, les lèvres et les paupières rouges.

— Je vais faire travailler mon oie, dit Bachollet en lui tendant la main, et pour qu’elle s’habitue à mon costume, je me suis habillé ; comment me trouvez-vous ? Vous remarquerez que ce sont mes couleurs.

C’était, en effet, les couleurs que portaient les jockeys de Bachollet : casaque jaune serin, manches et toque vertes.

— Vous arrivez à pic, continua Bachollet, vous allez être notre public ; il faut que je l’habitue à la lumière et à la foule.

Ils descendirent aux écuries, où la répétition devait avoir lieu : ces écuries étaient le luxe de l’hôtel de Bachollet, et avec les remises et la sellerie, elles occupaient un vaste espace qui, autrefois, avait été un jardin : un beau vestibule dallé de mosaïque avec le chiffre du maître et revêtu de marbres de couleurs claires les précédait.

En entrant, Bachollet donna l’ordre d’allumer tous les becs de gaz, et une lumière violente, reflétée par le glacé des marbres, emplit cette vaste pièce.

— Il s’agit de lui donner l’illusion d’un cirque, dit Bachollet, au moment où elle fera son entrée, ne vous gênez pas pour remuer les pieds et murmurer.

Et il commanda qu’on alla chercher Capitolina.

Presqu’aussitôt une porte s’ouvrit, et à la cantonade on entendit : « Coin, coin, coin ».

— La voilà, dit Bachollet, qui paraissait ému.

Cependant il ne perdit pas le sentiment de la situation, immédiatement il entra dans son rôle, bombant sa poitrine, cambrant sa taille, posant ses mains sur les hanches, se tortillant comme un clown :

— Aoh ! aoh ! volez-vos jouyer avec moâ, miss Capitolina ?

Mais miss Capitolina, insensible à cette invite, ne se montrait pas.

— Auguste, poussez-la donc un peu, dit Bachollet, c’est le gaz qui l’effraie.

Poussée par Auguste, l’oie fit son entrée dans le vestibule en se dandinant, mais presqu’aussitôt elle s’arrêta, se piéta en allongeant le cou et en entrouvrant les ailes.

— Ce n’est rien, dit Bachollet, ne faites pas attention, c’est l’émotion de l’entrée en scène ; nous y sommes habitués ; Auguste, du sable ; maintenant cela va aller.

Cependant, malgré cette espérance, cela n’alla pas mieux. Capitolina criait comme une oie qu’elle était, et ne paraissait pas avoir d’autre idée que de retourner dormir.

— Vô allez compter jusqu’à dix, essaya Bachollet, revenant à son baragouin. Allons : oune.

Mais au lieu de compter, l’oie se précipita sur son professeur en soufflant.

— Ce était mon perrouque, qui faisait peur à toa, dit Bachollet.

Tout le personnel de l’écurie : cochers, palefreniers, grooms, était aligné d’un côté du vestibule, tandis que de l’autre, les deux valets de chambre, en habit noir et en cravate blanche, faisaient galerie. Gaston remarqua que tout ce monde se tenait à quatre pour ne pas se tordre de rire au nez de son maître.

Mais Bachollet, tout à son rôle, ne s’apercevait de rien ; il continuait à s’appliquer à se disloquer et à conserver son accent anglais.

— Vo volé pas compter ; alors vo allé dire quelle était le personne le plous amoureux de la soçaété.

Capitolina continua à ne vouloir rien dire ; ce fut seulement quand on apporta à Bachollet une petite corbeille dans laquelle des boulettes étaient préparées qu’elle parut s’apprivoiser un peu, et qu’il pût lui faire faire le tour du vestibule en lui tenant la corbeille à une certaine distance du bec.

Alors il se montra satisfait de ce succès.

— Ça n’a pas mal marché, dit-il, demain elle dira l’heure ; venez, mon cher, vous verrez ça, c’est étonnant.

Ils rentrèrent dans l’hôtel.

— Ne sortirons-nous pas ce soir ? demanda Gaston, qui voulait avoir un compagnon.

— Non, pas ce soir ; je suis mort de fatigue ; vous n’avez jamais vu un homme occupé comme moi, mon cher ; cette nuit j’ai couché à Chantilly, et à quatre heures du matin j’étais en forêt pour faire galoper mes chevaux : l’essai a été décisif ; je vous le dis en confidence : Joyeuse a des chances. Oui, mon cher, elle peut me gagner le Derby. Voyez la veine : Joyeuse à Chantilly, Capitolina au cirque ; la semaine sera belle, hein ! Vous savez que si vous voulez que je vous en donne, je vous en céderai ce qu’il vous sera agréable à dix. C’est un gain à peu près sûr qui vous permettrait d’étonner Zyte sans faire une saignée au papa.

Depuis la première représentation d’Hella Gaston ne parlait plus de Zyte avec Bachollet ou tout au moins ne répondait-il que du bout des lèvres aux questions de celui-ci. Jusqu’à cette représentation, alors qu’il n’avait pas sur Zyte des intentions arrêtées, il était prodigue de discours dans lesquels il n’était question que de Zyte, de son passé, de son avenir, de son charme et de sa beauté. Au contraire du jour où il s’était dit qu’elle serait sa maîtresse, le silence avait succédé aux discours : il n’avait plus besoin de parler d’elle puisqu’il la voyait tous les jours ; et même il lui était désagréable qu’on lui en parlât parce qu’on ne le faisait point dans les termes qu’il aurait voulu. Mais ce soir-là les conditions se trouvaient changées : elle ne serait pas sa maîtresses ; il ne la verrait pas ; il avait besoin de parler d’elle ; sa fureur voulait s’épancher.

— Il est bien question d’étonner Zyte, dit-il avec colère.

Longuement il raconta sa promenade, et Bachollet avec sa tête de clown, sa perruque rousse, et son visage enfariné montrait un étonnement comique.

— Vraiment, vraiment, disait-il, en oubliant son accent anglais.

Mais quand Gaston fut arrivé au bout de son récit, ce ne fut plus de l’étonnement que montra Bachollet, ce fut de l’inquiétude.

— Tout ce que vous voudrez, mon cher, mais pas ça.

— Quoi ça ? demanda Gaston.

— Vous êtes furieux contre Zyte, n’est-ce pas ?

— On le serait à moins.

— Pourquoi êtes-vous furieux ?

— Comment, pourquoi ?

— Parce que vous l’aimez.

— Je l’aimais.

— Vous l’aimez ; vous l’aimez passionnément. Est-ce que vous seriez ici si vous ne l’aimiez point. Vous n’êtes venu que pour parler d’elle. Je connais ça. Eh bien ! mon cher, c’est ça qui est grave. Vous êtes un brave garçon au cœur tendre, vous êtes parfaitement capable de vous emballer. Où vous conduira-t-elle ?

— Où diable voulez-vous qu’elle me conduise, puisque tout est fini.

— Fini ! Dites que ça commence. Aujourd’hui vous êtes à la rupture ; mais demain à quoi serez-vous ?

— Croyez-vous que demain elle aura changé ?

— Elle, non ; mais vous. Dans ce que vous m’avez rapporté il y a un mot significatif et qui en apprend long.

— Lequel ?

— Elle vous a dit, n’est-ce pas ? que puisqu’elle admettait bien que vous ne pouvez pas être son mari, vous deviez par contre admettre qu’elle ne peut pas être votre maîtresse.

— Cela ou à peu près.

— Eh bien ! c’est là le mot significatif pour qui connaît les femmes et sait par expérience qu’elles disent toujours le contraire de ce qu’elles pensent : or ce que Zyte pense c’est qu’elle n’admet pas du tout que vous ne puissiez pas être son mari puisque vous l’aimez et puisqu’elle vous aime.

— Allons donc ?

— L’épidémie du mariage sévit au théâtre, pourquoi Zyte n’aurait-elle pas fait ce rêve quand elle a vu de quel amour vous l’aimiez ?

— Rassurez-vous, je ne suis ni aussi simple, ni aussi faible que vous le supposez. N’en parlons plus.

Cela fut dit d’un ton sec qui ne permettait pas de continuer sur ce sujet : aussi se le tint-il pour dit.

Mais pour lui avoir fermé la bouche, Gaston ne l’avait pas du tout rassuré.

Zyte saurait le prendre. Le présent disait ce que serait l’avenir. Ne s’était-elle pas déjà fait aimer passionnément. Le reste viendrait quand elle voudrait, si on ne se mettait pas en travers.

Qu’elle fût sa maîtresse, c’était bien ; elle avait assez de beauté et aussi un succès assez retentissant pour lui faire honneur.

Mais sa femme ! Ah ! mais non, pas de ça.

Malgré ses occupations et ses préoccupations, malgré Joyeuse et Capitolina, cette idée lui fut une obsession, il en rêva ; et le matin il se leva bien décidé à ne pas laisser Gaston exposé à cette sottise : ce serait ridicule ; et il était son ami, tout Paris savait qu’il était son ami.

Comme après ce qui s’était dit entre eux la veille, il lui paraissait difficile de revenir sur un sujet que Gaston avait interdit d’une façon si nette, il crut que le mieux était de confier l’affaire au duc de Paradan.

Quel homme mieux que le duc était en situation d’agir sur Gaston, par la persuasion comme par la raillerie, avec l’autorité que lui donnaient les liens de la parenté, aussi bien que son nom et sa position. Ce ne serait pas à lui que Gaston pourrait répondre : « N’en parlons plus ». Il parlait de ce qu’il voulait, le duc ; il se faisait écouter ; et Gaston comme tout le monde subissait son influence.

Le soir même il se rendit donc au Cercle à l’heure où il y avait chance de rencontrer le duc.

L’histoire fut vite contée ; tout d’abord le duc l’écouta assez négligemment, avec cet air impassible, ennuyé et glacial que Bachollet admirait tant, mais au mot mariage, cette attitude se modifia subitement et se fit aussi attentive qu’elle était dédaigneuse quelques instants auparavant.

Lui qui n’interrompait jamais et répondait même rarement à ce qu’on lui disait, il questionna Bachollet.

— Comment, épouser Zyte ! Est-ce que Gaston vous a parlé d’un projet de mariage avec cette fille ?

— Non, ce serait trop dire ; mais mon sentiment est que dans les dispositions où il se trouve, l’aimant comme il l’aime, affolé par la résistance qu’il rencontre, il peut très bien se laisser emporter par son amour et s’engager. Vous savez comme il est faible, et combien facilement il obéit aux suggestions.

Le duc écoutait avec une attention qui flattait singulièrement Bachollet ; jamais il ne lui avait vu ce regard expressif.

— C’est précisément parce qu’il subit les influences étrangères, continua Bachollet, que j’ai eu l’idée de vous entretenir de mes craintes. S’il peut être poussé à cette sottise, par contre il peut tout aussi bien en être éloigné. Cela dépend de l’influence qui pèsera sur lui et l’enveloppera. Que ce soit celle de Zyte qui s’exerce, il succombera. Que ce soit une autre, – la vôtre par exemple, il résistera. Par trop de zèle, je me suis brûlé, et ne peux plus rien. Tandis que vous vous pouvez tout : raillez-le sur ce mariage, parlez-lui-en avec ce dédain admirable que vous appliquez à ce que vous méprisez, et jamais Gaston n’osera passer outre : il a bien trop le respect de votre opinion.

— Je crains, mon cher Bachollet, que, par amitié, vous ne m’attribuiez une autorité que je n’ai pas, mais quoi qu’il en soit je n’oublierai jamais le service que vous me rendez en ce moment : me voyez-vous le beau-frère de mademoiselle Duchatellier.

— Je savais bien, s’écria Bachollet triomphant, que vous prendriez cette affaire à cœur.

— Qui peut-elle intéresser plus que moi ? Encore une fois, merci.

Et le duc qui n’était pas prodigue de démonstrations d’amitié lui donna une chaude poignée de main.

Bachollet en fut si glorieux, si heureux qu’il se demanda tout de suite comment prouver sa reconnaissance au duc : alors une idée lui vint.

— Je dois vous dire en confidence que je viens d’essayer ma jument Joyeuse ; elle a battu facilement à poids égal Philidor qui est, vous le savez, un des meilleurs chevaux de quatre ans ; c’est plus que suffisant pour gagner le Derby cette année. Si vous le désirez je peux vous en donner à dix ce que vous voudrez.

— J’en prendrai volontiers pour deux cents louis, dit le duc, qui ne négligeait jamais une occasion de bénéfice.

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