‹ ZyteChapitre 20 sur 33 · Chapitre 9

Chapitre 9

Il était sincère, le duc, en disant que cette affaire du mariage de Gaston ne pouvait intéresser personne plus que lui.
Dans ses années de détresse, alors qu’il ne lui restait que la chance d’un mariage riche pour refaire sa vie, il s’était dit qu’il n’épouserait qu’une fille unique, dut-il attendre pour cela jusqu’à la dernière limite et tirer durement la langue ; s’il n’avait point tenu cette promesse et s’il avait épousé mademoiselle Chamontain, bien qu’elle eût un frère, il avait fallu pour le forcer à ce mariage tout un concours de circonstances inéluctables : céder ou mourir. Il avait cédé. Mais depuis il n’avait pas laissé passer un jour sans maudire sa faiblesse, et chercher des moyens pour en atténuer les détestables résultats : partager en deux une succession d’autant plus enviable qu’elle serait plus considérable, était-il perspective plus exaspérante ; que faisait de bon, ce frère ? À quoi servait-il ? Un niais, un imbécile.

Et le duc exécrait cet imbécile, bien que par convenance il dût lui faire bonne figure.

Un hasard heureux ne l’en débarrasserait-il point ?

Que Gaston épousât cette petite, et c’était là le bienheureux hasard qu’il avait vainement appelé et qui se produisait au moment même qu’il ne le croyait plus possible.

Jamais M. Chamontain, dont il connaissait l’orgueil et les prétentions, n’accepterait une comédienne pour belle-fille ; jamais il ne reconnaîtrait pour ses petits-enfants ceux qui naîtraient d’un pareil mariage. Entre ceux qui porteraient le nom glorieux de Paradan, et ceux qui auraient dans les veines, le sang honteux d’une fille de théâtre, le choix ne serait pas douteux un instant : Gaston et sa descendance seraient déshérités, sinon complètement, au moins de tout ce que la loi et les gens d’affaires plus forts que la loi pourraient lui enlever : s’il y avait encore partage de succession, la part d’un côté était si grosse et de l’autre si petite, qu’il devenait acceptable.

Il fallait donc que ce mariage se fit, et comme le disait très bien Bachollet, il dépendait de l’influence qui pèserait sur Gaston et l’envelopperait ; car il n’était pas du tout démontré pour le duc que Gaston, abandonné à lui-même, se laisserait emporter par son amour et épouserait Zyte, tandis qu’en pesant adroitement sur lui, en justifiant cette idée de mariage par des raisons qu’il n’oserait pas très probablement se donner lui-même, il pouvait très bien, faible comme il l’était, obéir à une suggestion qui serait d’accord avec son amour. Après tout il serait très heureux ; et si plus tard il récoltait un million dans la succession paternelle, ce serait bien assez pour lui, – avec son nom et dans la situation que son mariage lui aurait créé, qu’avait-il besoin d’une grande fortune !

Le duc n’était pas comme Bachollet ; quand il avait une idée en tête, il en différait l’exécution jusqu’à ce que la réflexion l’eût mise à point ; il attendit donc une occasion pour aborder ce sujet avec Gaston, et ce fut un soir qu’ils avaient dîné à l’hôtel Chamontain qu’il lui parla de Zyte, en descendant à pied au boulevard.

— Vous avez été bien sombre ce soir, mon cher Gaston ; vous devriez tâcher de vous observer, vous inquiétez votre mère.

— Elle vous a parlé de moi ?

— Elle m’a chargé de vous confesser. Au cas où le cœur vous en dirait, vous savez que vous ne pouvez pas trouver de confesseur plus indulgent et plus sympathique : il n’y a pas si longtemps que j’étais jeune.

Gaston ne répondit pas ; le cœur ne lui disait pas de se confesser, et bien qu’il ne doutât pas de la sympathie que son beau-frère affirmait, il n’avait jamais eu une entière liberté d’expansion avec lui, retenu qu’il était par ses manières froides et son abord indifférent.

Ce silence ne découragea pas le duc ; il passa son bras sous celui de Gaston.

— Vous l’aimez donc passionnément, mon pauvre Gaston ?

— Mais…

— Quand on ne veut pas que la confession soit répétée, on ne la donne pas à garder à Bachollet.

— Bachollet est un bavard ; il se mêle toujours de ce qui ne le regarde pas.

— Bachollet est un brave garçon, qui a pour vous l’amitié la plus sincère ; ce n’est point en bavard qu’il a parlé, c’est en ami, sous le coup d’une vive angoisse.

— Une vive angoisse ?

— Bien naturelle chez un ami, et que j’ai ressentie plus vivement que lui encore, vous devez le croire.

Gaston regarda son beau-frère en se demandant ce que signifiait ce singulier langage : que diable Bachollet avait-il pu raconter ?

— Pouvez-vous me dire, demanda-t-il, pourquoi cette angoisse chez vous et chez Bachollet ? Je n’y suis pas du tout.

— Vous croyez à mon amitié, n’est-ce pas ?

— Sans doute.

— Vous savez que les liens de parenté, créés entre nous par mon mariage avec votre sœur, sont par moi pris au sérieux.

Gaston fit un signe affirmatif.

— Eh bien ! comment voulez-vous que je ne sois pas ému, que je ne sois pas angoissé par votre mariage… avec cette petite.

— Mon mariage !

Le duc avait assez filé la scène pour la brusquer maintenant :

— Ne l’avez-vous pas annoncé à Bachollet.

— Bachollet est fou.

— Vous n’épousez pas Zyte ! s’écria le duc en s’arrêtant sur le trottoir, tant sa surprise fut vive.

— Il n’en a jamais été question.

— Mais alors ?

— C’est Bachollet qui a eu cette idée… bizarre que je pouvais vouloir épouser Zyte, et je vois que comme toujours il a pris son rêve pour la réalité.

— Vous ne lui avez pas laissé entendre que si elle ne consentait pas à devenir votre maîtresse, vous l’épouseriez.

— Je ne lui ai pas dit un mot de cela : c’est lui au contraire qui a voulu me prouver, « avec sa compétence » que Zyte voulait se faire épouser par moi, ce qui n’est pas plus vrai, croyez-le, que de s’imaginer que je veux épouser Zyte.

Le duc prit les deux mains à Gaston, et les lui serra chaudement.

— Ah ! mon cher ami, quel poids vous m’enlevez, dit-il, avec une effusion que Gaston n’avait jamais trouvée en lui.

— Vous avez cru…

— Que vous pouviez épouser Zyte ? Parfaitement.

— Alors vous prenez Bachollet au sérieux ?

— Il est évident que si Bachollet ne m’avait pas parlé de ce mariage, l’idée ne m’en serait jamais venue ; mais elle m’a paru toute naturelle après les confidences de Bachollet. J’ai oublié Bachollet, je n’ai plus pensé qu’à elle… et alors logiquement, fatalement, je devais arriver au mariage. Vous savez que, par nature, je ne suis ni curieux, ni interrogateur et ne m’occupe ni de ce qui se fait, ni de ce qui se dit autour de moi. Cependant si peu curieux que je sois, je n’ai pas pu, mon amitié étant en éveil, ne pas être frappé de ce qui se passait en vous ; et je n’ai pas pu davantage, étant encore assez jeune pour sentir les choses du cœur, ne pas voir que vous aimiez cette petit Zyte passionnément.

Gaston fit un mouvement, mais le duc ne se laissa pas interrompre ; il avait préparé ce qu’il voulait dire, et savait où il allait.

— Mon cher, nous sommes mauvais juges de ce qui se passe en nous, et nous pesons très mal la force de nos sentiments que les autres au contraire pèsent très bien. C’est votre cas ; peut-être ne savez-vous pas ce qu’est votre amour, tandis que moi je le sais. Je l’ai suivi depuis le soir où il est né dans cette grange de Noisy, et de jour en jour je l’ai vu grandir en vous. Vous ne direz pas que c’est un caprice.

Gaston ne répondit pas ; blessé qu’on lui parlât de son amour, il aurait voulu rompre l’entretien.

— Vous voyez que vous ne me le dites pas ; vous l’aimez, vous l’aimez passionnément. Cela est si naturel, si légitime que je reconnais que dans les conditions où cet amour est né et s’est développé, il ne pouvait être autre que ce qu’il est. Votre âme est tendre ; vous êtes un passionné ; de son côté elle est charmante, que pouvait-il résulter de votre rencontre ? Justement ce qui est arrivé, ce qui devait arriver. C’était bien ce qui me tourmentait quand je croyais à ce mariage, car je me demandais comment le combattre ainsi que mon devoir et mon intérêt personnel m’y obligeaient, sans rien trouver de bon à imposer. Quoi ? N’est-elle pas parfaite, cette jolie Zyte ? Qu’aurais-je pu dire contre sa beauté ? N’est-elle pas une honnête fille ? Qu’aurais-je pu dire de raisonnable et de fondé contre cette honnêteté ? Il m’aurait fallu des faits, et je n’en connais pas ; tandis que vous m’auriez fermé la bouche avec ce qui vous est personnel, sans qu’il me fût possible de rien répliquer.

Gaston ne voulait plus rompre l’entretien, car malgré lui il était heureux d’entendre parler de Zyte en ces termes ; n’était-ce pas ce qu’il se disait à lui-même à chaque instant ; mais dans la bouche du duc ces paroles prenaient une toute autre importance que dans la sienne : « Charmante cette jolie Zyte ; honnête fille. »

Le duc continua :

— Qu’aurais-je dit contre ce mariage même ? Évidemment j’aurais eu mille objections à faire valoir en mon nom personnel et au nom de votre sœur. Mais vous m’auriez répondu qu’on se marie pour soi non pour son beau-frère ou pour sa sœur et je n’aurais eu qu’à me taire. Qu’importent toutes les raisons de famille et de monde quand il s’agit de son bonheur. Si encore nous avions eu quelque griefs sérieux, un crime, le déshonneur à reprocher aux siens. Mais non. En réalité ce sont de braves gens, et même la mère est d’origine noble, il me semble.

— Il paraît.

— Voyez-vous mon embarras ; et je n’aime pas rester dans l’embarras. J’avais tout préparé cependant pour vous attaquer. Mais je peux bien vous avouer maintenant qu’il y avait plus d’un point sur lequel je ne me sentais pas solide. Celui de la fortune particulièrement, si vous me répondiez que vous êtes assez riche pour deux comme votre sœur l’a été.

— Ne croyez pas que je me serais servi d’arguments de ce genre.

— Dans ces termes, non sans doute ; mais vous auriez eu trop beau jeu vraiment à faire cette assimilation entre le mariage du frère et celui de la sœur, pour en priver votre défense : votre sœur a cherché le nom dans son mariage, vous cherchiez l’amour dans le vôtre, j’étais collé. Aussi, je vous le répète, vous m’enlevez un gros poids en me disant que ce mariage n’a jamais existé que dans l’imagination de Bachollet. Et puis, d’autre part, je suis heureux de voir que vous en prenez votre parti. Assurément vous souffrirez dans les premiers temps, et je m’explique votre air sombre pendant le dîner, mais enfin si tendre, si passionné que vous soyez, si séduisante que soit Zyte, vous vous consolerez. Je ne dis pas que vous n’en conserverez pas une certaine mélancolie, car vous n’aurez eu que les joies de cet amour sans en connaître la lassitude ou la satiété, mais cela donnera de la poésie à votre vie ; vous vous reporterez à vos souvenirs. Et plus tard, avec votre bonne bourgeoise de femme, vous aurez la satisfaction de vous dire que vous avez aimé la grande et brillante comédienne que Zyte sera alors. Car ce que vous aurez de mieux à faire pour vous consoler et ne pas vous dévorer dans les regrets de cette passion, c’est de vous marier au plus tôt. Le papa Chamontain, encore plus soulagé que moi, vous trouvera une jeune fille aussi riche que vous ; et un jour nous réunirons ces deux grosses fortunes en mariant mon fils avec votre fille. Comprenez-vous, maintenant, combien ce mariage avec Zyte dérangeait mes projets.

Ils arrivaient à la place de la Madeleine ; le duc en avait assez dit pour cette première fois ; le mieux maintenant était de laisser Gaston à ses réflexions.

— Où allez-vous ?

— Je flâne.

— Eh bien ! je vous laisse.

Mais Gaston ne flâna pas longtemps ; un cocher passait ; il l’appela.

— À l’Odéon.

Au lieu d’entrer à l’orchestre ; il resta debout dans le couloir de façon à n’être pas vu de la scène et tout en regardant Zyte les paroles du duc lui revenaient l’une après l’autre, il se les répétait : comme il l’aimait !

Le duc qui n’avait pas prévu cette station amoureuse plus efficace pour le succès de sa combinaison que les réflexions solitaires sur lesquelles il avait compté, jugea, qu’après avoir préparé Gaston au mariage, il était bon d’agir aussi sur Zyte. Les journaux annonçaient qu’elle devait dire la Nuit d’octobre à une soirée du ministre de l’instruction publique, il lui serait facile de la rencontrer là, « par hasard », et de l’entretenir sans se risquer dans une démarche directe qu’on ne pourrait pas démentir : député, il était tout naturel qu’il allât à une soirée du ministre ; étant un de ceux qui avaient découvert cette étoile, il n’était pas moins naturel qu’il la complimentât.

Les choses s’arrangèrent ainsi, et quand Zyte, après avoir dit le rôle de la Muse, se retira, dans le salon des artistes, le duc la suivit, et choisissant son moment, l’aborda.

Quand elle le vit venir à elle et qu’elle ne put pas se méprendre sur son intention, elle éprouva un serrement de cœur : que lui voulait-il ? Qu’allait-il lui dire de Gaston ?

Il se montrait souriant cependant et sa figure hautaine n’avait jamais été plus aimable : ceux qui étaient habitués à le voir ne le reconnaissaient point.

Le trouble de Zyte était si grand, que ce fut à peine si elle entendit les premières paroles qu’il lui adressa ; elle comprit seulement qu’il se félicitait d’avoir été un des premiers à applaudir le grand talent qui était maintenant l’espoir de la scène française.

Justement parce que le duc parlait peu ordinairement et portait partout sa mine indifférente et ennuyée, on était frappé de l’amabilité qu’il montrait à Zyte, et comme dans le monde du théâtre l’amour de Gaston n’était un mystère pour personne, on se demandait comment ce duc hautain pouvait être si gracieux avec la maîtresse de son beau-frère, et en même temps si respectueux : il lui parlait avec une déférence qu’il n’avait pas pour les femmes de son monde. Que diable cela pouvait-il signifier !

Comme tous les yeux étaient ramassés sur eux, et toutes les oreilles tendues, M. de Paradan continua assez longtemps sur ce ton ; et ce ne fut que quand il sentit l’attention et la curiosité se relâcher qu’il aborda son sujet :

— Ce n’était pas seulement à l’artiste que je tenais à adresser mes compliments, c’était aussi à la femme et à la jeune fille, dit-il en baissant la voix.

Elle le regarda stupéfaite.

— Vous êtes une vaillante. Persévérez dans cette dignité d’attitude ; vous aurez l’appui de ceux qui vous portent intérêt, et vous en serez récompensée.

Que voulait-il dire ? Sans doute cette énigme allait s’expliquer.

Mais il ne lui convenait pas d’en dire davantage et de préciser ; ces quelques mots, en style d’oracle ou de somnambule, allaient faire travailler l’esprit de Zyte dans le sens où la poussait son désir, et dès lors ils suffisaient, puisqu’ils ne disaient que ce qu’on voulait leur faire dire.

Un haut fonctionnaire des beaux-arts entrant en ce moment dans le salon, le duc lui adressa un signe pour l’appeler près d’eux.

— Comment n’avez-vous pas encore fait engager mademoiselle Duchatellier à la Comédie-Française, dit-il, faut-il donc que je prie un de mes amis de tourmenter votre ministre à ce sujet dans la commission du budget, ou que je le taquine en séance ?

— Mademoiselle Duchatellier va jouer Chimène, répondit le fonctionnaire, qui ne voulait pas plus se compromettre que contrarier un député de la volée du duc, et bien que cette épreuve ne puisse être pour elle qu’une simple formalité, il paraît plus convenable de l’attendre : nous serons plus forts.

— Alors nous en reparlerons, je porte à mademoiselle Duchatellier un intérêt tout particulier, et je suis bien aise de vous le dire devant elle.

Ayant tendu la main à Zyte, il la lui serra ; puis ayant promené sur tous les gens son regard glacial et repris son air impassible, il sortit du salon pour s’aller coucher, content de lui et de sa soirée.

q

Page 1