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Chapitre 10

Il ne fallait rien moins que ces études du rôle de Chimène pour distraire Zyte de son amour, car pour elle l’épreuve devait être décisive. Les journaux, ses camarades l’attendaient là : un succès dans un drame ne signifiait pas grand chose, et pouvait n’être qu’un heureux hasard ; on ne saurait vraiment ce qu’elle valait que quand elle se serait essayée dans le répertoire.

Ce terrible répertoire était devenu le tourment de ses jours et le cauchemar de ses nuits : le jour elle raisonnait ses craintes qui ne trouvaient que trop leur justification dans la misérable éducation qui avait été la sienne ; la nuit elle les subissait écrasée, étouffée par l’angoisse.

Elle n’avait plus Faré pour la guider et la soutenir, lui montrer ce qu’elle avait à faire, la reprendre ou l’applaudir, et les répétitions au théâtre lui donnaient plutôt le sentiment de ce qui lui manquait que de ce qu’elle savait, de ce qui était mauvais, que de ce qui était bon.

Avec cela ceux de ses camarades qu’elle avait écrasés de son succès reprenaient pied et lui prodiguaient avec une charité méprisante leurs conseils ou leurs consolations. – Ne vous désolez pas, ma chère petite, vous ne pouvez être bonne. – C’est quand on a un pareil rôle à jouer qu’on apprécie l’instruction du Conservatoire, au moins on est préparé. – Défiez-vous, ils ne cherchent qu’à vous faire avoir un four qui empêchera votre engagement au Théâtre-Français, et leur permettra de vous garder plusieurs années sans vous augmenter. – Les uns lui recommandaient le respect de la tradition. Les autres au contraire de jouer avec son tempérament, comme elle sentait, comme elle comprenait et de se moquer du reste. – Et puis venaient les histoires de ceux qui avaient échoué dans le répertoire, ce qui ne les avait pas empêchés de réussir au boulevard : Frédérik Lemaître n’avait jamais pu jouer le classique ; si les Français ne la prenaient pas, elle aurait le boulevard.

Au milieu de ces contradictions et de ces tiraillements elle perdait la tête, et aussi le courage quelquefois, la foi en elle qui l’avait toujours portée.

Dans un de ces moments de défaillance elle eut la pensée de demander secours à Lachapelle ; s’il ne pouvait pas la faire travailler le rôle en détail, il lui donnerait au moins une direction : jamais elle ne pourrait le jouer s’il ne la tirait point de l’incertitude qui la paralysait : pour cela il fallait qu’il vînt à Paris et assistât à une répétition, car ce serait seulement en la voyant en scène qu’il la jugerait bien.

Elle lui écrivit donc à Rozoy où était le théâtre Duchatellier en ce moment, ainsi qu’à son père pour leur expliquer sa situation, leur dire ses doutes et ses craintes, et Lachapelle répondit en annonçant son arrivée pour le samedi matin.

Elle lui sauta au cou.

— Quel bonheur, vous voilà.

— Avais-tu douté de moi ?

Ce n’était pas de lui qu’elle avait douté, ni de son affection, ni de son empressement, mais elle avait craint que son père blessé qu’elle s’adressât à Lachapelle et non à lui-même, ne voulût pas le laisser venir à Paris.

— Mon père pouvait avoir besoin de vous, dit-elle sans s’expliquer franchement.

— Ton père n’a plus besoin de moi.

Elle le regarda sans comprendre.

— Tu sais que depuis ton départ ça n’allait pas ; ton père a pris peur en voyant que Théodore et Joseph partaient à leur tour, alors ayant trouvé une occasion il a vendu le théâtre, les roulottes, les chevaux, tout le bataclan.

— Vendu les roulottes, vendu Bélisaire !

— Ça te chagrine ; c’était presque ta maison natale ; je comprends ça ; mais la vie n’est pas gaie tous les jours, et il vient une saison où ces jours sont rares. Enfin il a tout vendu. Il va rester deux mois avec son acheteur et puis il viendra à Paris.

— Quoi faire ?

— Oh ! il a des idées plein la tête ; il n’est pas embarrassé.

— Et la maman, sans les roulottes qu’est-ce qu’elle deviendra ?

Lachapelle n’avait pas de réponse à donner, et il ne tenait pas à rester sur ce sujet douloureux.

— N’ayant rien de bon à faire avec l’acheteur de ton père qui a son personnel, me voilà libre…

Il essaya de rire.

— … Libre de te faire travailler.

Elle lui expliqua longuement ce qui n’allait pas, et pourquoi ça n’allait pas.

— Il ne faut rien exagérer, dit-il pour la rassurer, il y a tant de gens qui ont intérêt à te décourager, sans compter ceux qui ont intérêt à te faire faire des bêtises ; nous allons voir, puisque tu as eu la bonne idée de me faire venir, ce qui est bien gentil à toi : dans la peine tu as pensé à ton vieux Lachapelle, et rien ne pouvait le rendre plus heureux : il est donc encore bon à quelque chose. À quelle heure la répétition ?

— À une heure.

— Nous avons du temps à nous.

— Nous allons déjeuner.

Pendant ce déjeuner en tête à tête, ce ne fut pas de la répétition qu’ils parlèrent, ce fut de l’ancien temps, de la jeunesse de Zyte, de ses premiers succès, de ses premières leçons.

Elle voulut qu’il lui dît ses projets.

— Mes projets ! Est-ce qu’un vieux de mon âge, dans ma position, fait des projets.

— Vous avez bien une idée.

— Oui, celle de ne pas mourir de faim, au coin d’une borne ou dans un fossé, et pour cela, je suis prêt à tout, car malgré l’âge le courage, Dieu merci, m’est resté. Mais ce que j’ai perdu c’est les relations, je ne connais plus personne, et personne ne me connaît plus. C’est là le malheur des vieux : ils sont seuls dans le monde.

— Et moi !

— Toi, tu es la vie de mon cœur, mais tu ne vas pas me nourrir, n’est-ce pas, et pour les relations tu es, par ta jeunesse, à peu près dans la même situation que ma vieillesse.

— Je connais des personnes qui ont des relations : M. Crozat, M. Faré, M…

Elle allait nommer Gaston, mais pouvait-elle lui demander quelque chose ?

Ils gagnèrent ainsi l’heure de la répétition, et se rendirent ensemble au théâtre.

— Je vais me mettre dans un coin, dit-il, où personne ne me verra et d’où je ne bougerai pas ; tu me retrouveras à la sortie.

Cette représentation du Cid devait servir à trois débuts importants : dans Rodrigue à celui d’un prix du Conservatoire qui savait à peu près tout ce qui s’apprend ; à celui de Zyte ; enfin dans Don Diègue à celui d’un comédien du boulevard qui, à soixante ans, avec de beaux succès derrière lui, avait le courage de se mettre à l’école ; dans ces conditions la répétition fut longue et tiraillée ; comme Lachapelle l’avait promis, il ne bougea point, et il se tint si bien caché que Zyte ne l’aperçut pas.

— Eh bien ? demanda-t-elle anxieusement en le trouvant sous la galerie devant la porte des artistes.

— Nous allons parler de ça.

Ce fut seulement sur le trottoir du Palais, quand on ne pouvait pas les écouter, qu’il répondit à la question de Zyte.

— Eh bien ! ça ne va pas.

— Je suis bien mauvaise ?

— Tu ne peux pas être mauvaise, seulement tu es à côté ; ça n’est pas le rôle.

— Alors il ne faut pas que je le joue.

— Y penses-tu ? que ne dirait-on pas ? Que tu t’es rendu justice. Enfin que sais-je ? Ton avenir serait compromis. Il faut le jouer ; le jouer malgré tout ; mais le jouer autrement.

— Comment ? c’est justement pour cela que je vous ai fait venir, car je sentais bien que j’étais à côté.

— Quand la première ?

— De lundi en huit.

— En dix jours, c’est impossible.

— Eh bien, alors !

— Ne te désespère pas, j’ai une idée qui m’est venue en te voyant te débattre. Ce que je suis incapable de faire, moi vieux bonhomme, une autre le peut ; cette autre est une femme qui a joué le rôle autrefois comme personne ne l’a joué jamais, – Adèle Rousseau ; nous allons l’aller trouver. Seulement une difficulté se présente, car elle ne demeure pas à Paris. Dans l’éclat de la beauté et du talent, à la suite d’un désespoir d’amour, elle a quitté le théâtre et s’est retirée dans son village natal en Normandie, aux environs de Conches où elle vit dans la piété la plus rigoureuse. Je lui ai autrefois rendu un service qu’elle ne peut avoir oublié ; je vais lui demander de me le payer en redevenant pour toi la Chimène qu’elle a été ; en quelques heures avec elle tu en apprendras plus qu’en un mois avec moi. Il faut que nous allions à Conches.

On était le samedi ; le dimanche Zyte jouait deux fois, en matinée et en soirée, le lundi elle ne jouait pas. Il fallait donc partir le dimanche à minuit et demie après la représentation, pour arriver à Conches le lundi matin et passer la journée avec Adèle Rousseau.

À minuit moins cinq ils montaient tous les deux dans un fiacre à la porte de l’Odéon, et quelques minutes avant le départ du train ils prenaient place dans un wagon de deuxième classe de la ligne de Cherbourg qui à cinq heures les déposait sur le quai de Conches.

Tout ce que Lachapelle savait c’était que Saint-Firmin-du-Bosc, le village de Rousseau, tenait à la forêt de Conches ; mais comment s’y rendait-on ? Un employé leur dit que le courrier allait justement partir et comme à cette heure matinale les voyageurs étaient rares, ils trouvèrent les deux places qu’il leur fallait dans un petit break à rideaux de cuir que Lachapelle ferma, car avec le jour qui se levait, était venu le froid de l’aube, et il avait peur que Zyte ne s’enrhumât.

Enfermés dans cette boîte, ce fut seulement par le roulement assourdi de leur voiture qu’ils surent qu’ils traversaient la forêt ; quand le bruit se fit plus clair, Zyte entrouvrit un rideau et vit qu’ils étaient dans une plaine coupée de pommiers, sur la gauche se dressaient un clocher et quelques toits d’ardoise jaunis par le soleil levant, au-dessus desquels montaient les fumées des feux qu’on allumait.

Elle interrogea le cocher : c’était Saint-Firmin ; mademoiselle Rousseau demeurait à l’autre bout du bourg ; ils descendraient au bureau.

Au bout du bourg, était une indication insuffisante ; quand ils se trouvèrent sur une place formée d’un côté par l’église et des trois autres par des cafés, des auberges et une pharmacie, ils durent entrer au bureau pour demander leur direction.

— C’est à mademoiselle Rousseau personnellement que vous avez affaire ; eh bien, vous pouvez ne pas aller jusque chez elle, la voilà ; elle va entrer à l’église.

En effet, une femme aux cheveux tout blancs, enveloppée d’une mante grise, marchant à pas comptés, les yeux baissés, dans une attitude recueillie, se dirigeait vers le porche de l’église : sur sa poitrine elle tenait appliqué un de ces gros livres qu’on appelle des eucologes ; au clocher tintait la messe. Évidemment ce n’était pas le moment de l’aborder.

— Veux-tu que nous entrions dans l’église ? demanda Lachapelle, je brûlerai bien un cierge pour ta réussite.

Ils entendirent la messe dans le bas de l’église auprès des fonts, et quand mademoiselle Rousseau sortit, ils la suivirent de loin, sans avoir l’air de marcher sur ses pas.

C’était bien au bout du bourg qu’elle demeurait : là où les maisons cessaient et là où la plaine commençait, elle ouvrit une barrière et entra dans une cour séparée de la route par une haie d’épine tondue de près : au milieu de cette cour plantée de gros pommiers qui commençaient à fleurir s’élevait une maison de paysans couverte en chaume et aux murs en charpente apparente avec remplissage d’argile : de la barrière à la porte de la maison courait dans l’herbe verte un étroit sentier tracé par les pas ; une vache embricolée paissait sous les pommiers ; de çà de là allaient et venaient des poules.

— Quand on pense que celle qui a vu Paris à ses pieds vit là toute seule ! dit Lachapelle.

— Ce n’est pas la maison de la misère.

— Non, bien sûr, mais n’est-ce pas celle du chagrin ?

Ils entrèrent sans sonner, pour cette bonne raison qu’il n’y avait pas de sonnette à la porte ; mais au bruit que la barrière fit en grinçant dans son collet rouillé, mademoiselle Rousseau se retourna et les regarda surprise ; comme ils continuaient d’avancer, elle vint à eux :

— Vous demandez ?

Lachapelle ôta son feutre et salua respectueusement :

— Vous ne reconnaissez pas votre vieux Lachapelle ?

Mais ce nom qui, dans la pensée de Lachapelle, devait être assurément magique, fit froncer le sourcil de mademoiselle Rousseau ; cependant il ne se découragea pas :

— C’est un service que je viens vous demander en invoquant les souvenirs d’autrefois.

Il fit signe à Zyte de s’éloigner de quelques pas, tandis qu’il se rapprochait de mademoiselle Rousseau.

Zyte vint à la barrière, et là elle se retourna vers la maison : la conversation était vive entre mademoiselle Rousseau et Lachapelle et bien qu’elle n’en entendît pas un mot, elle la suivait exactement, car deux comédiens ne s’entretiennent pas comme le commun du vulgaire, et à leur mimique on les comprend : Lachapelle demandait ; elle refusait ; il invoquait le passé ; elle opposait le présent.

Auraient-ils donc fait ce voyage pour rien ? Comme Zyte se posait cette question mademoiselle Rousseau lui fit signe d’approcher :

— Mon vieil ami Lachapelle m’adresse une demande que de puissantes raisons devraient m’empêcher d’accueillir, mais que je ne peux pas lui refuser. Je suis donc à votre disposition, mademoiselle, mais c’est à une condition : personne ne saura que vous êtes venue ici et que nous avons travaillé ensemble ; mon nom ne sera jamais prononcé par vous ; je suis morte au monde et veux rester morte ; me le promettez-vous ?

À mesure qu’elle parlait, Zyte était frappée de la noblesse de son visage et de la dignité de son attitude : sa voix avait une gravité douce qui remuait le cœur.

— Entrons.

L’intérieur était en accord avec l’extérieur, on en trait dans une cuisine dallée de briques avec haute cheminée, potager dans un coin, murs blanchis à la chaux, et plafond aux poutres apparentes ; puis de là on passait dans une salle de même construction.

— Débarrassez-vous de votre manteau, dit mademoiselle Rousseau, défaisant elle-même sa mante et son chapeau, mettez-vous à votre aise, et vous me direz une scène, car enfin il faut avant tout que je vous connaisse un peu.

— Quelle scène ? demanda Zyte, qui en un tour de main s’était déshabillée.

— Celle que vous voudrez : « Sire, mon père est mort. »

Zyte commença, occupant le milieu de la salle, tandis que mademoiselle Rousseau et Lachapelle se tenaient dans un coin contre le mur.

— Mais c’est très bien, interrompit mademoiselle Rousseau, quand Zyte fut arrivée au bout du premier couplet. Jamais on n’a mieux dit :

Sire, la voix me manque à ce récit funeste :

Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.

Jamais on n’y a mis plus de douleur, jamais yeux plus touchants ne se sont emplis de pleurs. Que me racontiez-vous, donc, Lachapelle ?

Il triomphait Lachapelle en entendant dans cette bouche un pareil éloge :

— Croyez-vous donc, s’écria-t-il, que je venais vous troubler dans votre solitude pour vous amener une élève, une mazette. Oui cela est bien, très bien, admirable ; mais tout n’est pas admirable, il y a du faible, il y a même du mauvais ; en un mot le rôle ne se tient pas ; et ce qu’il faut ce n’est pas qu’elle soit bonne ici et faible là, c’est qu’elle soit admirable d’un bout à l’autre, et elle le sera si vous le voulez.

Mademoiselle Rousseau lui imposa silence de la main :

— Pas de ces paroles ici, mon cher Lachapelle. Vous m’avez demandé de me rappeler mes études d’autrefois ; c’est là seulement ce que je peux vous promettre ; et encore me sera-t-il difficile de remonter dans un passé si loin de moi. On raconte, n’est-ce pas ? que Racine retiré du théâtre et ayant à parler de la Champmeslé qu’il avait tant aimée, retrouva à peine son nom, c’est là un peu mon cas. C’est ici la maison de l’oubli, et tout ce que j’ai aimé autrefois est sorti de ma mémoire aussi. Mais enfin donnez-moi un Cid, et en lisant je retrouverai sans doute.

Un Cid ! Mais ils n’avaient pensé ni l’un ni l’autre à apporter la tragédie. Ils se regardèrent interloqués.

— Vous n’avez pas un Corneille ? demanda La chapelle.

— Je vous ai dit que j’étais morte au passé ; ce ne sont pas des lectures de ce genre qui occupent mon âme aujourd’hui.

— Mais on doit bien trouver un Corneille à Saint-Firmin, s’écria Lachapelle.

— Peut-être ; je n’en sais rien ; c’est je crois chez le notaire que vous aurez plus de chance ; les panonceaux à côté de l’église. Voyez.

Pendant que Lachapelle allait à la recherche d’un Corneille, mademoiselle Rousseau invita Zyte à prendre avec elle une tasse de café au lait, qui leur fut servie par une petite servante d’une quinzaine d’années. Chose étrange pour Zyte, pendant ce déjeuner, mademoiselle Rousseau ne dit pas un mot de Paris, et ne lui adressa pas une question sur le théâtre : elles ne parlèrent que de poules, de vaches, de beurre ; deux fermières n’auraient pas pris plus d’intérêt aux biens de la terre.

— Le voilà !

— Vous avez été bien longtemps, dit mademoiselle Rousseau.

— C’est que je n’ai rien trouvé chez le notaire, ni chez le juge de paix, ni chez le maire, ni chez l’instituteur ; heureusement celui-ci m’a envoyé chez le curé qui seul dans ce pays avait un Corneille.

— Sans doute pour Polyeucte, dit mademoiselle Rousseau.

Lachapelle ne jugea pas à propos de la contredire, bien qu’il sût à quoi s’en tenir : en chemin, il avait feuilleté le volume, qui était broché, et tandis que le Cid était couvert de coups de crayon aux passages les plus passionnés, Polyeucte n’avait même pas ses feuillets coupés.

— Je vais lire la pièce, dit mademoiselle Rousseau ; promenez-vous pendant ce temps-là dans la campagne ; quand vous reviendrez, vous déjeunerez avec moi, et ensuite nous nous mettrons au travail.

Le déjeuner, qu’on servit dans la cuisine, n’était point fait pour empêcher de travailler : des œufs, du beurre, des pommes de terre au lait et des reinettes grises.

Ils ne lui donnèrent que le temps strictement nécessaire, et aussitôt qu’il fut terminé, ils passèrent dans la salle.

— Ce qui fait de Chimène un rôle dur et même ingrat, dit mademoiselle Rousseau, ce sont les contradictions : Est-elle une fille ? est-elle une amante ? Tantôt l’une, tantôt l’autre ; cette lutte, belle pour le poète, est terrible pour l’actrice et, à chaque instant déroutante pour le public – je ne parle pas des lettrés, mais du vrai public. – Lequel de son père ou de son amant préfère-t-elle ? qui passe le premier, son devoir ou son amour ? Tantôt celui-ci, tantôt celui-là, et toujours il faut que le public la suive, soit avec elle.

Sire, mon père est mort.

C’est la scène de la fille et de l’amour paternel ; vous l’avez très bien dite, à l’exception d’un point capital. Qui l’a fait couler, le sang de ce père ?

Rodrigue, en votre cour, vient d’en couvrir la terre.

Et cette douleur, ce désespoir que ce meurtrier soit Rodrigue, vous ne l’avez pas marqué. La scène de l’amante et de l’amour, c’est celle qui commence avec Don Sanche, lui offrant son bras pour la venger, et avec qui elle se trahit au premier mot :

Malheureuse !…

J’offenserais le roi, qui m’a promis justice.

qui se continue avec Elvire :

Je puis t’ouvrir mon âme, et tous mes déplaisirs…

C’est peu de dire aimer, Elvire : je l’adore !

et éclate enfin dans l’admirable final :

Va, je ne te hais point…

Je ferai mon possible à bien venger mon père ;

Mais malgré la rigueur d’un si cruel devoir,

Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

Il n’y a pas de déguisement. Elle se livre, et c’est cette franchise qui saisit les cœurs. Mais la lutte reprend, et la fille a honte de l’amante :

Silence, mon amour, laisse agir ma colère…

J’irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.

Vous me suivez, n’est-ce pas, mon enfant ?

— Si je vous suis ! s’écria Zyte haletante, ne la quittant pas des yeux, suspendue à ses lèvres, tâchant de saisir ces gestes et ces accents qui transfiguraient cette femme à cheveux blancs redevenue pour une heure la Chimène dont Lachapelle parlait avec sa pieuse admiration.

— Heureusement, continua mademoiselle Rousseau, l’amour reprend le dessus dans le duo avec Rodrigue, qui commencé, sans qu’elle ose regarder son amant, avec une émotion contenue, presque sans voix, devient de plus en plus passionné de vers en vers, et lui fait enfin perdre la tête.

Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix.

Adieu : ce mot lâché me fait mourir de honte.

Voilà le mouvement du rôle, n’est-ce pas mon enfant ? maintenant nous allons le travailler en détail vers par vers.

Il dura sans interruption jusqu’à sept heures du soir ce travail. À ce moment on entendit une sonnerie à l’église, et mademoiselle Rousseau s’interrompant dit qu’elle avait besoin de se rendre au village.

— Je regrette que ma maison, qui est celle d’une femme vivant seule, ne me permette pas de vous donner l’hospitalité cette nuit, vous la trouverez suffisante à l’auberge du village. Demain après la messe vous reviendrez et nous travaillerons jusqu’à midi ; vous déjeunerez avec moi, vous prendrez la voiture d’une heure pour être à Conches à deux heures et demie et à cinq heures vingt à Paris. Si vous n’êtes pas brisée ce soir, travaillez la scène du quatrième acte, la plus dure à faire accepter, celle où le roi annonce à Chimène la mort de Rodrigue.

Si brisée que fût Zyte, si fatigué que fût Lachapelle, ils travaillèrent jusqu’à minuit, non seulement le quatrième acte, mais tout le rôle. Dans l’auberge ce fut un étonnement général. Qu’avaient-ils donc à crier comme ça ?

Une servante curieuse ayant été écouter à la porte, donna le mot de cette énigme.

— C’est une dame qu’a perdu son père ; a dit : je ne sais pas comment qu’elle appelle le vieux, mais enfin a dit : « Mon père est mort ». C’te pauvre personne.

— Tout ça n’est pas des raisons pour troubler le repos des gens paisibles.

Le lendemain le programme tracé par mademoiselle Rousseau s’accomplit : on travailla jusqu’à midi.

Puis après le déjeuner mademoiselle Rousseau les conduisit jusqu’à l’entrée du village, là elle prit la main de Zyte et la lui serra affectueusement.

— Vous êtes bien jolie, mon enfant, et votre cœur me paraît bien tendre. Que le bon Dieu écarte le malheur de votre chemin ! Aimez votre art. N’aimez que lui.

Zyte eut un frisson.

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