Chapitre 11
Pendant que Zyte travaillait le rôle de Chimène à Saint-Firmin, on l’attendait au théâtre pour répéter.
— Avertissez donc mademoiselle Duchatellier.
Mais nulle part on n’avait trouvé mademoiselle Duchatellier, ce qui avait paru surprenant parce qu’elle était l’exactitude même.
Alors une comédienne qui jouait dans Hella, et qui était sortie la veille en même temps que Zyte, avait raconté que celle-ci, bousculant ceux qui la retenaient, s’était précipitée dans un fiacre qui était parti grand train.
— Un fiacre, grand train, pour aller rue de Vaugirard, à deux pas !
— Elle est en ballade.
Cette idée avait fait rire tout le monde, Dandelot excepté.
— Je vous ai toujours dit que c’était une grue ; nous a-t-elle assez scié en faisant sa tête.
— Une fille qui a tant besoin de répétitions, avait dit le régisseur, allons, commençons, sans elle ; je donnerai les répliques pour Chimène.
Et en bredouillant à mi-voix, il commença.
Elvire, m’as-tu fait un rapport bien sincère ?
Ne déguises-tu rien de ce qu’a dit mon père ?
Cependant Dandelot, qui faisait Don Sanche, et qui avait du temps devant lui avant d’entrer en scène, voulut savoir au juste ce que Zyte était devenue, et quittant le théâtre il courut à l’Hôtel des Médicis.
Crozat et madame Crozat qui venaient de déjeuner entraient dans leur bureau ; ce fut à eux que Dandelot s’adressa :
— Est-ce que mademoiselle Duchatellier est malade ? demanda-t-il.
— Pas que je sache, répondit Crozat.
— On l’attend au théâtre pour répéter.
À ce moment, Gaston entra dans le vestibule, et voyant M. et madame Crozat occupés, il attendit, pour leur parler, se tenant à une certaine distance, mais pas assez loin cependant pour ne pas entendre ce qui se disait.
— Est-ce qu’elle n’est pas rentrée ce matin ? demanda Dandelot, hier soir, après la représentation, je l’ai vue partir en fiacre au galop.
Crozat regarda sa femme et madame Crozat regarda son mari, mais comme elle avait la repartie plus alerte que lui, ce fut elle qui la première trouva une réponse :
— Elle est partie à Rozoy voir sa mère qui est malade, et, sans doute elle aura manqué le train pour revenir.
— Ah ? sa mère est malade !
Dandelot s’en alla en se disant que c’était là une frime : malade, est-ce qu’on est malade ? Elle était d’accord avec Zyte, la vieille Eudoxie, voilà tout.
Aussitôt que Dandelot lui avait cédé la place, Gaston s’était approché :
— Sans écouter, dit-il, j’ai entendu votre réponse : est-ce que madame Duchatellier est sérieusement malade ?
— Sérieusement ?… Mon Dieu, non. Assez, cependant, pour que Zyte ait voulu l’aller voir.
— Alors elle n’a pas dit quand elle rentrerait ?
— Non ; elle ne savait pas, vous comprenez ; c’est bien naturel ; ce retour dépendait de bien des choses.
Gaston remercia et s’en alla.
— Pourquoi diable as-tu inventé cette histoire de maladie ? demanda Crozat stupéfait de l’ingéniosité de sa femme et de son assurance.
— Il fallait dire quelque chose. Si M. Chamontain n’avait pas écouté j’aurais envoyé ce Dandelot promener. Mais il fallait rassurer M. Chamontain.
— Et quand Zyte rentrera.
— Je la préviendrai.
Cependant l’histoire de madame Crozat, si ingénieuse qu’elle fût, n’avait pas du tout rassuré Gaston.
Il y avait du louche dans cette histoire : pourquoi madame Crozat avait-elle regardé son mari avant de répondre, pourquoi celui-ci avait-il regardé sa femme ? que venait faire ce fiacre qui partait au galop ? le comédien avait parlé de cela d’un ton bizarre.
Ce n’était pas la première fois que la jalousie mordait Gaston au cœur, car on n’est pas amoureux d’une comédienne sans être jaloux ; mais jamais, jusqu’à ce moment, cette jalousie ne s’était appliquée à un fait précis, comme ce départ étrange, cette maladie plus étrange encore, et cette absence inexplicable.
Était-elle partie réellement pour aller voir sa mère malade ?
C’était devant le Luxembourg qu’il agitait cette question ; il courut à l’Odéon, et sous les galeries il acheta un indicateur des chemins de fer.
Il savait que la troupe Duchatellier était en ce moment à Rozoy-en-Brie et dans les villages environnants où elle donnait des représentations ; pour être fixé il n’avait qu’à aller à Rozoy ; il verrait si Zyte était vraiment auprès de sa mère.
À cinq heures il arrivait à Rozoy, et de loin il apercevait dans un coin de la place les deux roulottes qu’il connaissait si bien : sous la véranda de la première, une femme était assise ; en approchant il reconnut madame Duchatellier qui n’ayant nullement l’air d’une malade travaillait tranquillement.
Son cœur se serra : bien que ce fût le doute qui l’eût amené à Rozoy, il ne croyait pas à son doute : combien de fois en route s’était-il reproché d’être parti ; c’était une injure que Zyte ne méritait assurément pas qu’on lui fit ; il avait été fou ; et voilà que le fou était celui qui n’avait pas voulu croire.
Il s’en alla sur la place pour s’approcher des roulottes ; et il n’avait pas fait dix pas qu’il aperçut Duchatellier venant vers lui de façon à le croiser.
— M. Chamontain ! à Rozoy ?
Gaston expliqua qu’il était venu pour la location d’une chasse ; puis, tournant court, il demanda presqu’en tremblant des nouvelles de madame Duchatellier.
— Mais elle va bien, très bien, je vous remercie. Et ma fille, y a-t-il longtemps que vous ne l’avez vue ?
Gaston, anéanti, répondit en balbutiant quelques mots incohérents.
— J’espère que nous aurons l’honneur de votre présence ce soir ?
— Je repars pour Paris.
— Ah ! contretemps funeste, vous ne me verrez pas dans Trente ans, et, vous savez, c’est la dernière fois que je le joue ; ma fille vous a sans doute dit que j’abandonnais le théâtre ?
— Non.
— Mon Dieu, oui, il me faut renoncer à porter le drapeau du grand art que j’avais tenu jusqu’à ce jour d’une main ferme, je puis le dire, sans me vanter. Mais les temps sont durs : on ne trouve plus de comédiens ; depuis le départ de ma fille nous étions désemparés. Je fais mes adieux à ces populations dans mon répertoire.
— Je regrette beaucoup de ne pouvoir pas rester, dit Gaston, cherchant à répondre quelque chose pour cacher son trouble.
— Et moi donc, cher monsieur. Vous êtes un fin connaisseur. Je n’oublierai jamais que c’est vous qui, le premier, avez reconnu le talent de mon élève, ma chère Zyte, devançant la trompette de la Renommée. Si vous la voyez un de ces jours, donnez-lui de nos nouvelles, je vous prie, dites-lui que nous allons tous bien, sa mère, moi et toute la famille. Et maintenant à Paris, cher monsieur, à bientôt.
Il lui tendit les deux mains avec le geste d’un homme qui sait que tout Rozoy a les yeux sur lui.
Gaston reprit le train pour Paris, abasourdi.
— Quel besoin de le tromper. N’avait-il pas mérité qu’elle fût franche avec lui. Qui était son amant ? Avec qui courait-elle les champs à cette heure ?
Il avait cherché, allant de l’un à l’autre, mais sans qu’aucun indice pût le guider puisqu’il ne savait rien ou presque rien de sa vie. Ce n’était pas Faré qui était parti pour le Midi avec sa femme et ses enfants. Quelque comédien peut-être. Ce Joseph sans doute qui l’aimait.
Ce n’était pas la première fois qu’il était trompé, mais jamais il n’avait éprouvé pareille douleur, cet anéantissement, ce désespoir morne comme si quelque chose venait de mourir en lui. Ah ! comme il l’aimait !
Il ne la verrait plus, c’était fini, bien fini.
Ce fut le mot qu’il se répéta jusqu’à Paris ; mais en se trouvant à neuf heures et demie sur le trottoir de la gare de Strasbourg, il changea d’idée et avec cette mobilité qui nous fait tourner comme des girouettes quand notre cœur et notre tête sont en désaccord, il se dit que c’était lâcheté de ne point aller rue de Vaugirard : si elle était rentrée, il se vengerait en lui donnant des nouvelles de sa mère.
Mais elle n’était point rentrée :
— Sans doute sa mère est plus mal, dit madame Crozat persistant dans sa fable : alors elle n’aura pas pu la quitter ; c’est bien naturel, n’est-il pas vrai ?
Il n’avait qu’une chose raisonnable à faire, s’aller coucher, c’est pourquoi il se mit à se promener sur le trottoir faisant face à l’Hôtel des Médicis : il saurait à quelle heure elle était rentrée, et pourrait l’en accabler.
Déjà la rue était déserte, les dernières maisons ouvertes se fermaient, les lumières s’éteignaient, et les voitures comme les passants se faisaient de plus en plus rares, personne ne le gênait dans sa faction : il pouvait marcher les yeux sur la porte de l’hôtel maintenant close et sur les fenêtres sombres de Zyte.
À la sortie des théâtres, la rue s’anima, il y eût des bruits de pas, des roulements de voitures qui le rendirent plus attentif, mais peu à peu le silence s’établit de nouveau, et il retomba dans sa méditation sans que rien le troublât.
Maintenant, il ne se demandait plus pourquoi elle lui avait dit qu’elle l’aimait, une autre idée avait surgi dans sa tête et l’emplissait ; ce n’était plus du passé qu’il s’occupait, ce n’était même pas du présent, c’était de l’avenir.
— Qu’eût-il fait sans cette misérable tromperie ?
Il lui semblait bien qu’il n’aurait pas pu résister à la folie de l’épouser.
Comment aurait-il pu se défendre contre cet amour qui chaque jour l’avait pris plus profondément ? Qu’aurait-il eu à lui opposer ?
Rien ; puisque le duc si hostile à ce mariage avait lui-même reconnu qu’il serait resté désarmé.
Et par une évocation bizarre, au moins en ce moment, tout ce que le duc lui avait dit lui était revenu.
Oui, certes, il l’aurait épousée et l’amour aurait tout emporté.
Ce fut le froid et le frisson, qui lui rappelèrent que la nuit s’écoulait : depuis qu’on l’avait fermée, la porte de l’hôtel ne s’était pas rouverte ; aucune voiture ne s’était arrêtée devant elle.
Évidemment cette gueuse ne rentrerait pas plus cette nuit-là qu’elle n’était rentrée la nuit précédente ; il était vraiment trop bête de l’attendre tandis qu’elle dormait heureuse dans les bras de son amant.
Déjà les sergents de service dans cette partie de la rue l’avaient regardé curieusement et s’étaient même arrêtés comme pour l’interroger ; en entendant revenir leur pas cadencé, il quitta la place et descendit la rue Férou, puis par la rue Bonaparte, à travers la ville déserte et silencieuse, il gagna à pied les hauteurs du parc Monceaux, marchant vite sans parvenir à se réchauffer, tant était profond le frisson qui le secouait de la tête aux pieds.
Le matin, il examina ce qu’il devait faire : l’abandonner avec mépris, ou la revoir pour lui jeter son mensonge au visage, et après avoir bien balancé, il s’arrêta à ce dernier parti.
Vraisemblablement, elle reviendrait pour la représentation du soir, car si elle avait pu se moquer de son directeur, elle ne se moquerait pas du public : vers six heures, il avait donc chance de la rencontrer chez elle.
Il était parti de chez lui pour être à six heures juste à l’Hôtel des Médicis, où il avait trouvé Crozat seul dans son bureau.
— Pas encore rentrée, dit Crozat, je vous avoue que je commence à être inquiet. Qu’a-t-il pu arriver ?
À ce moment, on entendit dans le vestibule un pas léger et rapide, Gaston se retourna : c’était Zyte suivie de Lachapelle, mais celui-ci restait en arrière pour qu’on ne sût pas s’il était avec elle.
— Pouvez-vous m’accorder un moment ? demanda Gaston, qui avait pâli et dont la voix frémissait malgré les efforts qu’il faisait pour se contenir.
— Mais volontiers ; si vous voulez prendre la peine de monter.
Crozat était pétrifié. Que dire, que faire ! Si sa femme avait été là, elle aurait trouvé moyen de prévenir Zyte de l’histoire de la maladie de madame Duchatellier ; mais lui n’avait pas cette ingéniosité alerte. Sur le seuil de son bureau, il regardait Zyte et Gaston monter l’escalier en se grattant le front.
Zyte ayant ouvert sa porte, fit entrer Gaston qui la regardait exaspéré de son air tranquille : il allait rabattre cette assurance insolente.
— Je vous apporte de bonnes nouvelles de la santé de votre mère, dit-il, incapable d’attendre et de l’interroger comme il l’avait tout d’abord voulu pour faire éclater son mensonge par un coup de scène.
— Ah ! vraiment, répondit-elle en souriant, elle va bien ?
— Très bien.
— Vous avez donc été à Rozoy ?
— Et vous, vous n’y avez donc pas été ?
— Mais non.
— Alors d’où venez-vous ? s’écria-t-il incapable de se contenir.
Elle le regarda, surprise de cette violence que son absence ne suffisait pas à justifier, lui semblait-il. Pour le calmer, elle essaya de sourire.
— J’ai fait un petit voyage.
— Où ?
— Cela je ne peux pas le dire.
— Vous avez donc juré de me rendre fou !
— Qu’avez-vous ?
— Vous le demandez !
— Pourquoi cette fureur ? Pourquoi ces regards qui me poignardent ?
— C’est à moi de vous questionner, non à vous.
Elle ne se révolta pas.
— Que voulez-vous que je vous dise ?
— D’abord que vous m’expliquiez ce que signifie cette maladie de votre mère.
— Maman malade ! Vous venez de me dire qu’elle allait bien. Quand avez-vous été à Rozoy ?
— J’en suis arrivé hier soir.
— Alors ?
— Alors pourquoi madame Crozat m’a-t-elle dit hier que vous étiez partie auprès de votre mère malade.
— Je ne sais ce que madame Crozat a pu vous dire puisque je ne l’ai chargée de rien. Sans doute il y a eu confusion. Que sais-je ?
— Dites accord.
— Mais s’il y avait eu accord je ne dirais pas le contraire d’elle.
— Il le faut bien puisque pour vous confondre j’ai été à Rozoy ; vous ne pouvez pas me soutenir que vous étiez hier près de vos parents, puisque j’y étais moi-même.
— Je ne veux rien vous soutenir ; je n’ai pas essayé de dire que j’avais été à Rozoy.
— Alors où avez-vous été ?
Elle se troubla, car elle commençait à comprendre la gravité de la situation.
— Vous voyez bien ! s’écria-t-il, vous vous troublez, vous avez peur.
— Parce que je ne peux pas vous faire la réponse que vous demandez.
— Cette maladie…
— Je n’en ai pas parlé.
— Oui ou non, voulez-vous me dire où vous avez été ?
— Je ne le peux pas ; mais je vous jure que si les apparences sont contre moi, ce voyage est d’une innocence parfaite.
— Vous jurez ! Et je dois vous croire, n’est-ce pas ? comme j’ai dû vous croire quand vous m’avez dit que vous m’aimiez. Qui vous obligeait à me dire que vous m’aimiez ?
— Mon amour.
— Vous parlez de votre amour. Combien de temps a-t-il duré ? Vous ne parlerez pas de cet amour maintenant, n’est-ce pas ?
Elle ne répondit pas.
— Au moins il vous reste cette pudeur de ne pas mentir à l’évidence. J’ignore si ce que je vais vous dire vous touchera, car je ne sais plus ce que vous êtes, et même je n’ai jamais su ce que vous étiez. Mais je le dirai quand même : le moment que vous avez choisi pour me tromper est celui où j’allais vous demander de devenir ma femme.
— Votre femme !
— Voyez si je vous aimais.
Elle était éperdue, le regardant comme si elle ne comprenait pas.
— Moi, votre femme, répétait-elle.
— Et pendant ce temps, vous faisiez la fête.
Elle ne répondit pas.
— Vous quittiez le théâtre au galop, en faisant raconter que vous alliez voir votre mère malade.
Elle voulut se défendre :
— Je n’étais pas seule.
— Je le pense bien.
— Lachapelle était avec moi.
— Qu’importe Lachapelle : il a son histoire aussi à raconter comme madame Crozat.
— Je comprends vos soupçons et ne veux pas me fâcher de vos paroles si injustes et si cruelles qu’elles soient. Ce que madame Crozat a dit, je ne sais dans quelle intention, justifie tout ; mais enfin si je vous explique pourquoi j’ai entrepris ce voyage, si je vous le raconte en détail, si je vous dis où j’ai été, en ne vous taisant qu’un point, un nom que j’ai juré de taire…
— Encore une histoire arrangée, n’est-ce pas ?
— Et si de son côté, sans que je l’aie vu, sans que je me sois entendue avec lui, Lachapelle, qui est là et que nous n’avons qu’à appeler pour qu’il vienne vous faire ce récit exactement dans les mêmes termes en ne taisant lui aussi que le nom que nous ne pouvons pas dire, cela ne prouvera-t-il pas que les choses ne sont pas du tout ce que vous imaginez. Nous sommes partis ensemble, nous ne nous sommes pas quittés, nous sommes revenus ensemble ; tout ce que je vous dirai il peut vous le répéter, mot pour mot, même pour ce qui est insignifiant, s’il fait cela, n’aurez-vous pas la preuve que nous n’aurons pas combiné notre récit.
Il marcha assez longtemps dans le salon, la regardant jusqu’au fond de l’âme, puis tout à coup détournant les yeux comme s’il craignait de se laisser toucher.
— Je vous écoute, dit-il enfin.
Alors elle commença son récit en le prenant à la répétition du Cid, le continuant par leur départ, leur voyage dans le break, leur arrivée à Saint-Firmin, dont elle fit la description détaillée, leur visite à la personne qu’elle ne devait pas nommer, leur déjeuner, leur travail avec toutes les indications de mademoiselle Rousseau, leur nuit passée à l’auberge, leur nouveau travail le lendemain, enfin leur retour.
— Maintenant, dit-elle en terminant, je vais faire monter Lachapelle et sans que je l’interrompe, sans que je le regarde, il va vous recommencer ce récit.
Gaston était ébranlé ; il n’avait pas du tout prévu qu’il en pouvait être ainsi, mais il n’était pas en état cependant de refuser le témoignage de Lachapelle.
Celui-ci, qu’un domestique avait été chercher, venait d’entrer :
— Racontez notre voyage à M. Chamontain, dit Zyte, mais sans nommer la personne chez qui nous avons été ; donnez tous les détails qui vous ont frappé ; ne craignez pas d’être long.
Lachapelle ne savait que penser.
— Je vous en prie, dit-elle, et elle alla se coller le visage contre la fenêtre en regardant dans la rue.
Sans comprendre, et par pure obéissance, Lachapelle fit ce qu’elle demandait : naturellement son récit fut le même que celui de Zyte, ne différant que par quelques détails omis par lui ou ajoutés. Comme il ne précisait pas le déjeuner, elle l’interrompit :
— Donnez donc le menu du déjeuner.
— Des œufs à la coque, du beurre, des pommes de terre au lait, des pommes de reinette grise.
À mesure qu’il parlait, Gaston était frappé de la concordance des deux récits, et si Zyte avait pu le voir, elle aurait remarqué que les yeux qu’il tournait vers elle de temps en temps n’étaient plus du tout les mêmes.
Quand Lachapelle fut arrivé au bout, elle le pria de les laisser seuls, puis venant à Gaston :
— Encore une épreuve, dit-elle, car il ne faut pas qu’il puisse rester la plus légère obscurité dans votre esprit, le germe d’un doute dans votre cœur.
Il voulut parler, elle l’arrêta :
— Un voyage n’est rien pour vous, partez ce soir pour Conches par le train de minuit trente ; à Conches prenez le courrier de Saint-Firmin-du-Bosc, faites causer le conducteur ; à Saint-Firmin descendez à l’auberge de la Grosse-tête et interrogez les gens ; tout ce que je vous demande, c’est d’éviter de vous faire nommer la personne chez qui nous avons été. Vous serez de retour demain à cette même heure. Je vous attendrai. Aujourd’hui, je suis brisée de fatigue, bouleversée par l’émotion, et il faut que je joue ce soir. Laissez-moi me remettre. Demain nous reprendrons cet entretien au point même où nous l’interrompons aujourd’hui.
Il hésita un moment, attachant sur elle des yeux troublés, où se peignaient confusément l’état de son esprit et de son cœur.
— Je vous en prie, dit-elle.
— Ne me donnerez-vous pas la main ?
— Oh ! de tout mon cœur.
Ce soir-là, Gaston trouva que le restaurant Foyot était le meilleur de Paris, tant il avait bel appétit pour son dîner ; le soir, il reprit sa place dans son fauteuil d’orchestre jusqu’à la fin du troisième acte d’Hella, puis, après être rentré chez lui pour endosser des vêtements chauds, il partit à minuit trente par le train de Cherbourg. À cinq heures, il était à Conches, et montait dans le break qui le lundi avait conduit Zyte et Lachapelle, mais au lieu de s’installer dans l’intérieur, il s’asseyait sur le siège avec le cocher qu’il faisait causer.
— Une jeune dame avec un vieux monsieur, lundi, ah oui, bien sûr que je les ai portés, même qu’ils ont logé à la Grosse-tête.
À la Grosse-tête où il déjeuna, on lui parla aussi de la jeune dame et du vieux monsieur.
— Elle avait bien du chagrin, la jeune dame.
— Du chagrin ?
— À cause de son père qu’elle a perdu ; la nuit elle criait : « Mon père est mort ! »
Depuis longtemps Gaston n’avait pas ri d’aussi bon cœur, ce qui stupéfiait la servante qui lui racontait cette histoire.
— Pourquoi, ce qui faisait pleurer la jeune dame, faisait-il rire si fort ce monsieur ? C’est bien naturel de pleurer ses parents.
À six heures, Gaston arrivait à l’Hôtel des Médicis, et rayonnant tendait les deux mains à Zyte.
— Pourrez-vous me pardonner mes soupçons et mes paroles ?
— Et vous, me pardonnerez-vous de vous avoir fait souffrir.
— Nous aurons toute notre vie pour cela.
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