Chapitre 12
Le premier mot de Zyte lorsque l’émotion lui avait rendu la parole, avait été :
— Et votre famille ?
À quoi Gaston avait répondu que sa famille, ou tout au moins son père et sa mère ne connaissaient pas encore son projet, mais que son beau-frère avec qui il en avait parlé, ne trouvait rien à lui opposer, et longuement il avait énuméré les raisons par lesquelles le duc appuyait ce mariage.
C’était là un point décisif pour Zyte ; puisqu’un homme comme le duc trouvait tout naturel que Gaston épousât une femme de théâtre parce qu’il l’aimait, comment M. Chamontain, qui n’avait ni la situation dans le monde, ni le nom de M. de Paradan, comment madame Chamontain, qui adorait son fils avec toute la faiblesse d’une mère passionnée, s’opposeraient-ils à ce mariage ? C’était donc son appui que le duc lui promettait dans ces paroles obscures qu’il lui avait dites au ministère, et qu’elle avait si souvent retournées dans sa tête, sans oser s’arrêter au sens qu’elle leur trouvait.
Cependant, malgré cet appui et la confiance qu’il lui inspirait, elle avait demandé à Gaston d’attendre un peu avant de parler à son père.
— On dit que si je réussis dans le Cid, je serai engagée aux Français, cela disposera peut-être mieux M. Chamontain ; il verra que je ne suis pas la première venue ; le succès est bon pour tout, n’est-ce pas ?
Bien que Gaston ne sentît pas comme Zyte toute la force de cette raison, il avait d’autant plus volontiers consenti à attendre, que l’attente, justement, était le fond même de son caractère et que, d’autre part, il n’était pas sans inquiétude sur la façon de présenter sa demande.
Malgré l’âge, il était resté devant son père le petit garçon de sa jeunesse, et la pensée d’affronter une colère, dont les premiers éclats seraient assurément terribles, n’avait rien d’encourageant pour sa timidité. Qu’avait-il à gagner à ne pas présenter la demande tout de suite, il ne le voyait pas, n’étant pas par nature disposé à croire aux coups de baguette magique ; mais enfin, il n’avait pas à prendre une décision immédiate, ce qui était bien quelque chose.
Dans ces conditions, le Cid pour Zyte, n’était plus un début, si important qu’il fût, c’était pour son amour et pour sa vie qu’elle allait livrer cette grande bataille.
Aussi n’avait-elle jamais travaillé avec cette ardeur : bien qu’elle ne se couchât pas avant minuit et demie, à sept heures, elle était prête, et quand Lachapelle, qu’elle avait logé dans l’hôtel, descendait, il la trouvait l’attendant.
Ils commençaient aussitôt, puis vers dix heures, Gaston, qui avait demandé à assister à ces répétitions, arrivait, et ils continuaient devant lui, Lachapelle comme s’il n’avait pas été là, Zyte avec plus de fièvre encore dans les yeux.
Quel étonnement pour lui, quand il avait vu ce travail :
— Comment ! il y a tant de choses que ça dans une tragédie ?
— Vous n’avez donc jamais vu jouer le Cid ?
— Si, et même j’ai appris par cœur le premier acte, mais, je ne me doutais guère, avant de vous entendre, de tout ce qu’on pouvait faire dire à un vers, et même à un seul mot, à un nom, à celui de Rodrigue, par exemple, quand Chimène accuse celui qu’elle aime d’avoir tué son père : que de désespoir ne mettez-vous pas dans ce nom de Rodrigue ainsi prononcé.
— C’est justement ce que j’ai été apprendre à Saint-Firmin… cela et bien d’autres choses avec.
Gaston était retombé si pleinement sous l’influence de Zyte, ne voyant que par elle, ne sentant que comme elle qu’il en était arrivé à croire qu’un succès dans le rôle de Chimène pouvait peser d’un certain poids sur le consentement de son père : la gloire est la gloire ; et il mettait la même ardeur qu’elle aux répétitions, sans parler de recommencer les promenades à la campagne : cette fièvre qui prend les comédiens aux approches des premières représentations l’avait gagné et il avait le trac plus fort que Zyte : au lieu de venir à dix heures comme les premiers jours, il arrivait maintenant à huit heures et demie et quelquefois même à huit heures.
— Quel malheur que vous ayez une grosse fortune, disait Lachapelle, on ferait de vous un tragédien ; vous avez le galbe !
Mais Gaston répondait en riant qu’il fallait trop travailler.
— Étudier le matin chez soi, répéter toute la journée au théâtre, jouer le soir, et je m’imaginais que les comédiens étaient des fainéants !
Enfin le Cid fut joué. Si ce ne fut pas une éclatante prise de possession de la tragédie par Zyte, comme Hella l’avait été du drame, ce fut cependant un succès pour elle, le public de lettrés et de critiques qui avait empli la salle, ayant eu la justice de ne pas exiger la perfection dans un rôle difficile et complexe, qui demande des années d’études ; on lui avait tenu compte de ses qualités, autant pour ce qu’elles promettaient que pour ce qu’elles donnaient déjà, et on avait passé sur ses défaillances.
Gaston et Lachapelle n’avaient entendu que les applaudissements, et comme ils résonnaient longuement en eux, après qu’ils étaient déjà éteints, ils les avaient entendus du commencement à la fin, sans interruption.
Mais Zyte, si heureuse qu’elle fût, avait voulu qu’on attendît les journaux :
— Espérez-vous donc qu’ils diront la même chose ? demanda Crozat avec son sourire de philosophe.
En effet ce ne fut pas la même chose qu’ils dirent :
« Tous ceux qui s’intéressent au théâtre, s’étaient donné rendez-vous à l’Odéon pour le second début de mademoiselle Duchatellier dans le Cid, curieux de savoir quel serait le résultat de la soirée. Nous sommes heureux de constater tout de suite qu’il a été des plus favorables pour la débutante ; si gros que soit le mot je n’hésite pas à l’imprimer et même, à le souligner, c’est un TRIOMPHE ! Mademoiselle Duchatellier est douée, admirablement douée : le visage est passionné, l’expression en est superbe, l’attitude et le geste sont naturellement nobles, la voix est harmonieuse ; mais pour que ces heureuses qualités donnent tout ce qu’elles promettent, d’intelligentes études longuement continuées sont nécessaires ; qu’elle en croie un de ses amis : son malheur serait de s’imaginer qu’elle est arrivée ; elle doit travailler, beaucoup travailler. Ce serait un désastre pour elle que d’entrer à présent au Théâtre-Français. Qu’elle reste à l’Odéon encore deux ou trois ans : sous des maîtres excellents elle y apprendra le ménagement régulier de ses forces. »
— Vous voyez, dit Zyte tristement.
— Passons à un autre, répondit Crozat qui lui tendait les journaux dans un ordre qu’il avait lui-même arrangé.
« On attendait mademoiselle Duchatellier à son second début qui devait se faire dans la tragédie : il est décisif et tel que la Comédie-Française doit s’attacher sans retard cette jeune fille que la Muse a baisée au front. Ce serait un crime de la laisser plus longtemps à l’Odéon où on l’éreintera dans des représentations hâtées sans études et sans répétitions suffisantes en lui faisant jouer tous les quinze jours un des grands rôles de l’ancien répertoire : Hermione, Camille, Zaïre, Esther, Iphigénie.
— À votre tour, vous voyez, dit Crozat triomphant.
Qui aurait raison ? Ceux qui lui ouvraient les portes de la Comédie-Française ? ceux qui la condamnaient à trois années encore d’Odéon.
On ne va pas vite en administration, mais la Porte-Saint-Martin et le Gymnase ayant fait à Zyte des propositions dont les journaux parlèrent, le duc de Paradan alla rendre visite au sous-secrétaire d’État des beaux-arts et il eut le plaisir d’annoncer à son beau-frère que « leur trouvaille » allait entrer à la Comédie-Française, si elle avait l’intelligence d’accepter les offres qui lui seraient faites.
Ces offres, ce n’était point Zyte mineure qui pouvait les accepter ; elle écrivit à son père en le priant de venir les discuter et Duchatellier arriva le lendemain avec Joseph qui entrait aux Folies.
— Ah ! ah ! ces directeurs, on va donc les rouler en manœuvrant habilement.
Mais il ne pouvait pas être question de manœuvrer entre la Porte-Saint-Martin, le Gymnase et le Français puisque Zyte ne voulait que les Français.
Ce fut ce qu’elle expliqua nettement à son père qui n’en revenait pas :
— Cependant, cependant…
Il ne se consola d’avoir son mandat ainsi limité qu’en se promettant de manœuvrer pour son propre compte pendant son séjour à Paris, et de mettre à exécution ces idées dont il avait la tête pleine, selon l’expression de Lachapelle.
En vendant ses roulottes il renonçait au théâtre et son intention n’était pas du tout de se faire engager à Montmartre ou autre part ; un homme comme lui n’abdiquait pas ; quand on avait été le premier à Noisy, on ne consentait pas à passer au second rang ailleurs, – fut-ce à Montmartre. Mais s’il disait adieu à la scène il n’abandonnait pas l’art : un romancier populaire qui commençait à être à court de situations dramatiques pour en avoir fait une trop grande consommation s’adressait à lui pour obtenir sa collaboration, et il allait voir à arranger cette affaire : en somme elle était des plus simples, il s’agissait pour lui de retrouver dans sa mémoire les situations intéressantes de tous les drames qu’il avait joués depuis quarante-cinq ans, et de les fournir à son romancier qui les arrangerait à la mode du jour ; cela pouvait être rémunérateur ; et s’il savait ne pas se faire rouler il pourrait mener à Paris une existence assez agréable, en tous cas moins fatigante que celle d’entrepreneur de tournées… en roulottes.
Il ne s’était fait rouler ni pour lui ni pour elle ; son romancier lui avait promis des appointements rémunérateurs ; et si à la Comédie-Française il n’avait point obtenu ce que son ambition paternelle désirait il avait cependant signé un engagement honorable pour Zyte.
— Certainement ce n’est pas ce que tu mérites, mais enfin tu seras défrayée de tout : toilette, gants, cheveux, chaussures, tu n’auras rien à payer ; les cinq cents francs que tu toucheras tous les mois seront pour toi ; et c’est quelque chose, ça.
C’était plus que quelque chose pour Zyte : que lui importaient les conditions de son engagement, elle était engagée, c’était là l’essentiel : « De la Comédie-Française » ; maintenant Gaston pouvait parler à son père.
Elle avait agité la question de savoir si elle parlerait au sien, mais après avoir pesé le pour et le contre, elle avait décidé d’attendre que M. Chamontain eut donné son consentement. Sans doute il se ferait prier ; le mieux était donc dans ces conditions, de ne rien dire de son mariage, qui, retardé, tourmenterait sa mère toujours si facile à s’alarmer ; comme elle n’avait point d’opposition à redouter de la part de ses parents, il serait temps de leur donner cette grande joie quand toutes les difficultés seraient aplanies.
Il avait été convenu que Gaston parlerait à son père le jour même de la signature de l’engagement, et quand Zyte triomphante lui avait annoncé qu’elle était « de la Comédie-Française » il l’avait quittée parfaitement résolu à aborder la confidence le soir même. Mais les circonstances ne se présentant pas favorablement il l’avait remise au lendemain, puis ce jour-là au jour suivant, et il s’était excusé auprès de Zyte en s’étendant sur les circonstances fâcheuses qui lui avaient fermé la bouche.
Sans rien répondre, sans un geste de regret si léger qu’il fût, elle l’avait simplement regardé, et devant ce regard il s’était juré de ne la revoir que lorsqu’il aurait parlé non seulement à son père, mais encore à son beau-frère envers qui il se trouvait en quelque sorte engagé à une franche confidence par ce qui s’était passé entre eux ; c’était un devoir de convenance ; et comme il était plus à son aise avec son beau-frère qu’avec son père, il avait commencé par le duc.
Aux premiers mots, bien qu’il vît clairement de quoi il allait être question, M. de Paradan avait paru ne rien comprendre :
— Vous me surprenez, mon cher Gaston. Comment elle a cédé. J’avais mieux auguré d’elle. Mais ma surprise ne doit pas vous empêcher de croire à la sincérité de mes félicitations : vous êtes un heureux vainqueur.
— Je me suis mal expliqué.
— Vous n’êtes pas son amant ?
— Je vais être son mari.
— Que me dites-vous là ?
— J’y suis décidé, pleinement décidé ; rien ne changera ma résolution.
— Laissez-moi vous dire que je n’aurais jamais cru cela de vous ; vous m’avez tendu un piège.
— Un piège ?
— Parfaitement. Il faut dire les choses telles qu’elles sont. De quel autre mot voulez-vous que j’appelle votre procédé ? Vous m’obligez à m’engager en me disant juste le contraire de ce que vous entendez faire, et quand je ne peux plus revenir en arrière, vous confessez la vérité.
— Je vous jure…
— Vous ne pouvez pas me jurer que vous ne m’avez pas coupé tous mes effets. Que diable voulez-vous que je vous réponde maintenant ? Vous m’avez mis, par votre tactique, dans une situation ridicule : si député que je sois, je ne peux vraiment pas dire aujourd’hui le contraire de ce que j’ai dit, il y a quelques jours.
— Puisque vous trouviez ce mariage légitime il y a quelques jours, puisque vous n’aviez pas d’objections à lui opposer, vous ne pouvez pas le trouver mauvais aujourd’hui.
— Voilà bien la tactique d’un garçon avisé et, d’autre part, voilà l’embarras d’un nigaud. Mais sapristi, mon cher, si je trouvais ce mariage légitime, et si je n’avais pas d’objections à lui opposer, c’était justement parce qu’il ne devait pas se faire ; aujourd’hui que je le vois imminent, inévitable – car l’accent avec lequel vous l’avez annoncé me prouve que rien ne changera votre résolution – je le trouve détestable, déplorable à tous les points de vue.
Gaston crut devoir prouver à son beau-frère qu’il n’avait pas voulu lui tendre un piège, mais celui-ci refusa de le croire :
— Je trouve cela très adroit, et vous comprenez, mon cher, que je ne vais pas me laisser duper une seconde fois par votre diplomatie. Pourquoi n’avouez-vous pas simplement que vous avez manœuvré pour faire de moi votre allié ?
— Je le voudrais.
— Je suis beau joueur, quand j’ai été battu je sais reconnaître ma défaite, et vous m’avez battu. Mais c’est donc de la captation ?
— Je l’aime passionnément.
— Et vous l’épousez ?
Le duc leva les bras au ciel par un mouvement qui attestait son désespoir en même temps que son impuissance.
— Vous l’épousez ! Vous l’épousez ! répétait-il. Et j’ai été assez naïf pour déclarer vingt fois que j’admire les passionnés capables de faire une folie. Heureusement, le papa est là. Il n’est pas engagé, lui, je l’espère ?
— Non, et j’avoue que c’est là mon embarras, mon angoisse.
Il se fit un silence.
— Quel âge avez-vous au juste ? demanda le duc, qui était fixé sur ce point aussi bien que Gaston lui-même, mais qui ne le touchait que pour aborder un autre sujet de suggestion.
— J’aurai vingt-cinq ans dans trois mois.
— Dieu soit loué ! M. Chamontain peut s’opposer à votre mariage. Il est vrai que dans trois mois vous serez libre de passer outre au moyen des actes respectueux. Mais il arrive tant de choses en trois mois. Qui sait si dans trois mois vous l’aimerez encore ?
— Dans trois mois, dans trois ans ; vous ne la connaissez pas.
— Comptez-vous attendre votre majorité pour annoncer votre mariage à M. Chamontain ?
— Je compte lui demander son consentement ce soir même.
— Quel brave vous êtes !
— Brave par peur.
— Comme cela, gaillardement, le front haut lui dire : « Je me marie. »
— Ce ne sera pas sans angoisse.
— Pourquoi n’avez-vous pas chargé quelqu’un de tâter le terrain et de recevoir le premier choc.
— Qui ?
— Le malheur est que je ne puisse pas être ce quelqu’un.
— Si je vous le demandais.
— Comment moi qui suis opposé plus que personne à un pareil mariage, je m’emploierais à le faciliter !
— Puisque rien ne pourra l’empêcher.
— Rien ne pourra, rien ne pourra…
— Rien, ni personne. Ce ne serait pas mon mariage que vous faciliteriez, ce serait moi que vous serviriez, et dans des circonstances dont je garderais toujours un souvenir de reconnaissance émue.
— Ah ! mon cher, ne me parlez pas ainsi, et ne faites pas appel à mon amitié ; si dévouée qu’elle soit ce serait trop lui demander.
Précisément ce fut à cette amitié que Gaston fit appel, et si éloquemment que le duc à la fin se laissa toucher et convaincre.
— Faut-il que je vous aime !
Il fut donc convenu que M. de Paradan dirait à M. Chamontain qu’il avait entendu parler de ce mariage ; mais quant à plaider la cause de Gaston et celle de Zyte, il ne fallait pas compter sur lui, ce serait un effort au-dessus de son amitié : il tâterait le terrain et le préparerait, voilà tout.
— Ne répéterez-vous pas à mon père, ce que vous m’avez dit à moi-même, quand vous avez été obligé de reconnaître la force des raisons qui appuyaient ce mariage.
— Si l’occasion s’en présente, je ne mentirai pas à ma conscience, assurément ; mais cela seulement et rien de plus.
Quand le lendemain, Gaston triomphant annonça à Zyte qu’il avait obtenu le concours de son beau-frère, ce fut une grande joie pour elle.
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