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Chapitre 13

Le duc en quittant Gaston alla trouver M. Chamontain.
— Vous n’êtes pas inquiet de Gaston ?
— Pourquoi inquiet, mon cher duc ?

— À propos de cette comédienne de l’Odéon.

— Il faut bien que jeunesse se passe ; ne soyez pas trop sévère, mon cher enfant.

C’était une habitude chez Chamontain de commencer par appeler son gendre « mon cher duc » puis ensuite il passait à « mon cher enfant », de sorte qu’il se trouvait ainsi pour la galerie et pour lui-même le père d’un duc, ce qui ne le flattait pas médiocrement.

— Encore faut-il qu’elle ne se passe pas trop vite, répondit le duc.

— Il a fait quelque grosse folie pour cette comédienne ? dit Chamontain avec le sourire d’un homme pour qui des folies d’argent ne sont rien.

— La plus grosse qui se puisse faire : il veut l’épouser.

Chamontain se mit à rire.

— Et qui vous a dit cela, mon cher duc, demanda-t-il.

— Lui-même.

— Allons donc !

— À l’instant ; et c’est encore tout suffoqué de cette nouvelle que je viens vous l’apprendre.

— C’est impossible.

— Ce qui n’empêche pas que cela soit.

— Je vous jure, moi, que cela ne sera pas ! s’écria Chamontain avec fureur ; Dieu merci on ne se marie pas sans le consentement de son père, et il n’aura jamais le mien, jamais, jamais. Une comédienne !

— N’oubliez pas qu’il va avoir vingt-cinq ans.

— Moi je n’en ai que soixante et je ne suis pas prêt de mourir ; il y regardera à deux fois avant de se fâcher avec un père qui tant qu’il vivra, ne lui donnerait pas un sou et qui le déshériterait. Et la demoiselle y regardera à deux fois aussi, quand elle saura cela. Celui qui tient la clef de la caisse, est le maître, sachez-le. Je parlerai à Gaston.

Le duc secoua la tête :

— Je lui ai parlé.

— Au nom des convenances, de l’amitié, du devoir.

— Assurément.

— Moi je lui parlerai au nom de l’argent, et il m’entendra ; rassurez-vous.

— Je le voudrais, car enfin ce mariage…

— Je vous dis qu’il ne se fera pas.

Le duc n’avait rien à ajouter ; il écrivit trois mots à Gaston pour lui dire le résultat de sa mission : « Votre père furieux », et il attendit.

Ce fut en rentrant de l’Odéon, le soir, que Gaston trouva ce court billet ; en même temps qu’on le lui remit, on lui dit que son père voulait le voir.

Il n’y avait plus à reculer, il fallait affronter ce père furieux ; heureusement, Gaston avait le courage désespéré des timides ; sans aucune hésitation, préparant ce qu’il devait dire, il entra dans le cabinet où son père travaillait avec un de ses secrétaires ; aussitôt celui-ci rangea ses papiers et sortit, heureux de cette bonne chance qui le libérait.

— Que m’a dit ton beau-frère ? demanda Chamontain, que tu parlais d’épouser cette comédienne de l’Odéon. Es-tu fou ?

— Je l’aime.

— Eh bien ! aime-la.

— C’est une honnête fille.

— Tu crois ça : une fille de théâtre ; tu sais bien que je ne compte pas avec toi.

— Tu ne la connais pas.

— Tu ne vas pas me faire son éloge, n’est-ce pas. Écoute-moi plutôt. Ta mère et moi, nous ne pourrions pas accepter un pareil mariage, je te le dis tout de suite…

— Quand vous la connaîtrez, vous verrez…

— Une comédienne !

— Mais cette comédienne…

— Je t’ai dit de m’écouter. Tu t’es imaginé, parce que tu aimes cette fille, que tu pouvais l’épouser, et que ta mère et moi nous subirions ce mariage, moi par faiblesse, ta mère par tendresse. C’est pour cela qu’il faut s’expliquer avant que les choses n’aillent plus loin. Jamais je ne donnerai mon consentement à ce mariage, et tu sais que ce que je dis, je le fais ; ma vie est là pour attester que je ne suis jamais revenu sur un engagement pris envers les autres ou envers moi. Cette fille eût-elle cent fois plus de qualités que ton amour lui en reconnaît, elle ne peut pas être ta femme, par cela seul qu’elle est comédienne. Je n’ai pas travaillé depuis ma jeunesse, je n’ai pas acquis la fortune, pour que travail et fortune ne servent à rien. Il faut que cette fortune te donne, dans le monde, le rang que la naissance a donné a ton beau-frère, c’est mon ambition. Et, ce résultat ne sera possible que si tu ne t’attaches pas, dès le départ, un boulet au pied : ta femme en serait un. Avec elle le monde, le vrai te serait fermé, la diplomatie te serait interdite, le ministère te serait difficile. Tu me diras qu’il y a eu des ministres mariés à des femmes impossibles, c’est vrai, mais que n’ont-ils pas eu à souffrir. Mari de cette fille, tu seras condamné à ne vivre qu’avec elle ; dans dix ans serait-ce bien amusant. Et puis, les parents de ta femme qu’en ferais-tu ? Ce père, cette mère, cette sœur qui sera comédienne ; et quelle comédienne, tu n’en sais rien, une grue, cela est possible, et peut-être même moins encore ! Je serais un niais, je serais un coupable si je donnais mon consentement à un pareil mariage. À la vérité, tu vas avoir vingt-cinq ans, et si la folie te pousse, tu peux me faire des sommations. Mais ce serait la guerre entre nous, et je ne peux pas croire que tu me la déclares. Si cependant tu avais cette faiblesse, je veux te dire tout de suite quelles conséquences elle entraînerait pour toi dans le présent et dans l’avenir. Dans le présent, ma caisse te serait fermée. Dans l’avenir, je te déshériterais, car tu ne serais plus mon fils et tes enfants, ceux de cette femme qui t’aurait enlevé à notre affection, ne me seraient rien ; tu dois comprendre qu’il n’est pas difficile à un homme comme moi, de dénaturer sa fortune et de l’assurer aux enfants de ta sœur. Réfléchis donc. Tu renonces à ce mariage et te contentes d’avoir cette comédienne pour maîtresse, je paie toutes tes fantaisies sans marchander. Tu persistes, tu n’as plus un sou de moi, et si tu contractes des dettes, je te fais nommer un conseil judiciaire. Voilà la situation bien nette. Après avoir parlé de toi, j’ajoute un mot qui m’est personnel : le mariage de ta sœur avec le duc de Paradan m’a fait entrer dans le monde, je ne veux pas être gêné par le tien avec une fille de théâtre.

— Mais mon père…

— Pas un mot, je ne t’en permets pas un seul. Je t’ai fait connaître ma volonté, rien ne la changera. N’essaye donc pas un plaidoyer inutile, ni par toi ni par les autres. Je n’écouterai rien ni personne. Je dis cela spécialement pour ta mère ; si tu ne veux pas qu’elle en souffre ne la charge pas de ta cause. Tu peux te retirer chez toi.

Gaston était monté chez lui abasourdi : c’était bien son père tel qu’il le connaissait depuis son enfance qui venait de parier net, tranchant, violent dans sa volonté qui ne supportait pas la contradiction. Qu’eût-il servi de répondre ? On ne l’eût pas écouté : « Pas un mot » ; c’était la réplique de son père quand il avait la force pour lui. Et il l’avait en ce moment. Mais pour la reconnaître Gaston ne la subirait pas. Tout ce qu’il venait d’entendre, il l’avait prévu, ou à peu près, et d’avance sa résolution était prise : il se servirait de l’arme que la loi lui mettait aux mains. Ç’avait été une faiblesse de sa part de demander les bons offices de son beau-frère c’en serait une plus grande de recourir à l’intervention de sa mère : elle en souffrirait elle-même, et ce serait tout. Son père était bien l’homme qu’il disait : celui qui ne revient pas sur un engagement, pris envers les autres ou envers soi. Mais ce que M. Chamontain ne disait pas, et ce que Gaston savait cependant par des preuves sans cesse répétées, c’est que cette fermeté, inébranlable tant qu’elle avait chance de réussir, et qui jouait alors, bravement, le tout pour le tout, ne s’obstinait jamais contre le fait accompli. Combien de fois le fils avait-il entendu le père dire de soi-même qu’il était le « Meunier de Sans-Souci » :

Et de quelque côté que vint souffler le vent

Il y tournait son aile, et s’endormait content.

Le mariage fait, il l’accepterait par cette bonne raison qu’il ne pouvait rien contre lui, et que dès lors le mieux était « d’y tourner son aile ».

C’était ce qu’il avait expliqué à Zyte le lendemain en lui rapportant la réponse de son père à sa demande :

— Vous voyez que quand même je n’aurais pas été décidé aux sommations elles s’imposent : j’aurais voulu que mon père vînt vous demander votre main, mais je vous promets que notre mariage fait, il viendra vous demander de prendre votre place dans sa maison.

Il fallut cette promesse pour consoler Zyte et lui faire accepter les sommations. D’ailleurs, n’y avait-il pas une diversion pour sa fierté, à se dire qu’elle travaillerait pour lui, et que la comédienne qu’on repoussait nourrirait ce fils de famille si riche : au moins on ne pourrait pas prétendre que c’était pour la fortune qu’il lui apportait qu’elle l’aimait et l’épousait.

Dès ce jour elle voulut prendre la direction des affaires de « son mari », et il fallut qu’il lui fît le compte de ce qu’il avait : une dizaine de mille francs en argent comptant, quelques sommes dues par des amis, et le fameux rubis qu’il n’avait pas rendu aux joailliers Marche et Chabert.

— C’est plus qu’il ne faut pour répondre dès maintenant aux menaces de votre père et lui faire comprendre que vous ne renoncerez pas à votre projet parce que sa caisse vous sera fermée. Pour cela, ne vous adressez plus à cette caisse, et vivez avec ce que vous avez. Sans doute, vous ne pourrez plus continuer vos dépenses, mais est-ce bien amusant de jeter l’argent sans compter ? n’avons-nous pas été heureux dans le tramway de Clamart, qui nous a coûté dix sous, et avons-nous mangé rien de meilleur que notre fromage de Villebon, même quand vous dépensiez cent francs pour notre dîner chez Bignon ou au Café Anglais. Si vous voulez me laisser ordonner vos dépenses, vous verrez que vos dix mille francs dureront longtemps. Quant au rubis, au lieu de me l’offrir, vous le rendrez aux bijoutiers, qui le reprendront pour vingt-cinq mille francs, et avec ces vingt-cinq mille francs vous meublerez l’appartement dans lequel nous nous installerons le jour de notre mariage. Bien que je ne sois pas au courant du prix des mobiliers, j’imagine que vous ne pourrez pas acheter les beaux meubles auxquels vous êtes habitué, mais ceux que vous choisirez seront à coup sûr beaucoup plus beaux que mes rêves n’ont pu les faire jamais. Alors, à partir de ce jour, ce sera à moi de faire marcher la maison, et avec mes appointements, mes feux des matinées et ce que je gagnerai dans les salons, j’y arriverai sans que vous ayez trop à souffrir de notre médiocrité. Cela vous changera du luxe dans lequel vous avez vécu jusqu’à présent, et j’aimerai tant mon cher mari, qu’il ne regrettera rien… je l’espère.

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