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Chapitre 14

M. Chamontain avait mis sa confiance dans la menace de la caisse fermée, et aussi dans l’offre de payer toutes les fantaisies que son fils pourrait se permettre. Il fut donc très surpris quand il vit que Gaston, au lieu de profiter de cette offre, ne prenait plus rien à sa caisse.

— Son fils, son propre fils restait sourd à la musique de l’argent !

Voilà qui devenait significatif et même inquiétant.

Évidemment Gaston, qu’il connaissait bien, subissait l’influence de cette fille, qui faisait de lui ce qu’elle voulait : on n’obtiendrait donc rien tant que cette influence ne serait pas détruite, et c’était à la démolir qu’il fallait d’abord s’employer. Il était un jouet entre ses mains parce qu’il l’aimait ; il fallait qu’il ne l’aimât plus, et pour cela il n’y avait qu’à la lui faire connaître, à la lui montrer telle qu’elle était. Elle avait eu des amants, cette fille, cela était certain ; elle en avait encore, cela était probable ; pour désillusionner Gaston, il n’y avait qu’à constituer un dossier avec les anciens, comme avec les présents, et à le lui mettre sous les yeux.

Plus d’une fois il avait eu à faire faire des recherches sur des gens douteux avec qui il était en affaires, et quand les circonstances ne lui permettaient pas d’agir au grand jour, il s’était servi d’une agence qui ayant pour but ostensible de recueillir des renseignements commerciaux, fournissait en réalité à ses clients tous les autres renseignements qu’ils pouvaient lui demander « sur les antécédents, la moralité et la fortune des familles pour les mariages ou autres motifs ». Le temps n’est plus où ces agences n’étaient dirigées que par de vulgaires mouchards. Plus d’un fonctionnaire mis sur le pavé par les révocations politiques de ces dernières années, a dû, pour vivre, accepter n’importe quoi, et par ce fait seul, quelques-unes de ces agences ont du jour au lendemain changé de caractère. C’était ainsi que celle qui faisait les affaires délicates de Chamontain, installée dans un bel appartement de la rue du Helder, d’une sévérité tout à fait respectable avait pour directeur un vrai ancien magistrat, qui, pour la correction des manières, la dignité de la tenue et la réserve du langage, ne ressemblait en rien aux types de convention que montre le théâtre, en retard sur la vie réelle.

— Surveillance facile, dit l’ancien magistrat, vie en quelque sorte publique, les renseignements seront précis et concordants, ceux que nous obtiendrons à Noisy et ceux que nous nous procurerons à Paris.

En effet, ils furent précis et concordants, ces renseignements. À Noisy, à Chelles, à Lagny, à Coulommiers, à Rozoy, à Mormant, dans toute la Brie, partout où Zyte avait passé elle, avait laissé la réputation d’une honnête, d’une très honnête fille – c’était au moins ce que disait la voix publique ; à la vérité cette voix publique parlait aussi du grand amour qu’elle avait inspiré à un comédien de la troupe paternelle appelé Joseph ; mais de l’avis de tous cet amour avait toujours été malheureux ; Joseph l’aimait, elle n’aimait pas Joseph ; si actives qu’eussent été les recherches sur cette piste, elles n’avaient rien donné. À Paris, on avait eu la chance pendant un certain temps d’être sur une meilleure voie : elle recevait chez elle un jeune homme, et elle allait avec lui souvent faire des promenades à la campagne ; et ce jeune homme était son amant incontestablement. Le lundi ils avaient été à Fontenay-aux-Roses en tramway, sur l’impériale, après s’être promenés autour du fort, ils étaient restés plus d’une heure, regardant Paris, s’embrassant de temps en temps ; puis ils étaient entrés dans un petit restaurant ombragé, au haut de la côte de Châtillon à la Tour de Crouy ; là ils avaient mangé à une table, sous les arbres ; leur menu s’était composé de quatre sous de pain, six sous de fromage de Brie, un demi-setier de vin. Le lundi suivant, toujours en tramway et sur l’impériale, ils avaient été à Villejuif, où ils étaient montés dans le clocher ; ils y étaient restés longtemps ; que s’y était-il passé ? l’agent n’en savait rien, car sous peine de se faire brûler tout de suite il n’avait pas pu monter en même temps qu’eux dans le clocher et ne pas les perdre des yeux comme dans les champs de Châtillon. En redescendant ils étaient entrés chez un marchand de vin et dans un bosquet ils avaient mangé du jambon et bu un demi-setier de vin.

En tramway, quatre sous de pain, six sous de fromage, du vin au setier ! évidemment cet amant était quelque voyou ; la conviction de M. Chamontain était faite à ce sujet, et n’avait rien d’ailleurs pour l’étonner : n’était-il pas tout naturel qu’elle prît ses amants dans son monde ?

Il fallait continuer cette surveillance ; grouper une série de faits ; et surtout savoir ce qu’était cet amant : alors on ouvrirait les yeux de Gaston : la partie était gagnée.

Quelle déception, quelle colère, quelle indignation quand, quelques jours après, M. Chamontain avait appris que cet amant, ce voyou n’était autre que… Gaston.

— Son fils en tramway, mangeant chez les marchands de vin, buvant du vin au setier ! Qu’avait-elle donc fait de lui, cette misérable fille. Il était perdu.

Dans son exaspération Chamontain avait secoué vigoureusement le directeur de l’agence, pour ne pas lui avoir dit tout de suite que ce jeune homme qu’on filait était son fils.

Mais sans se fâcher le directeur s’était défendu en faisant remarquer que cet incident prouvait justement l’excellence des procédés employés par sa maison :

— L’agent chargé de cette surveillance ne sait pas au profit de qui il travaille, et par là toute indiscrétion est évitée : il doit me dire qui mademoiselle Duchatellier fréquente ; il me nomme celui qui paraît être son amant ; sa mission est accomplie et je dirai même que sa sagacité est justifiée quand il trouve que cet amant est M. Gaston Chamontain.

Mais ce n’était pas de la sagacité de l’agent que Chamontain avait souci : ce qu’il lui fallait ce n’était pas le nom de son fils, c’étaient les noms des autres amants de cette coquine.

— En a-t-elle eu d’autres ? répondit l’ancien magistrat, c’est possible, bien que l’enquête sur ce point lui soit favorable, mais pour le moment elle semble n’avoir que celui qu’elle aime. Ces choses-là se voient même avec les comédiennes : chez elle, mademoiselle Duchatellier ne reçoit que M. Gaston Chamontain, et c’est avec lui seul qu’elle sort, la surveillance exercée de jour et de nuit le démontre. Au théâtre les rapports qui me sont faits par des personnes sûres prouvent de même la parfaite innocence de ses fréquentations. Il est donc probable que pour le moment nous n’obtiendrons rien de ce que vous désirez. Mais plus tard.

— Quand le mariage sera fait !

— Il faudra bien qu’il se fasse si vous n’avez que ce moyen pour l’empêcher. Mais la surveillance pourra continuer, et si elle donne de bons résultats, ce qui paraît vraisemblable si l’on considère l’éducation de la jeune personne et le milieu dans lequel elle vit, elle pourra ouvrir une porte de sortie… je veux dire celle du divorce, au cas où d’ici là vous en voteriez le rétablissement, monsieur le député. Alors M. votre fils redeviendrait libre, et il vous serait facile de le marier à votre convenance ; le monde voit d’un œil indulgent et sympathique les jeunes gens qui ont fait des folies : c’est une fleur à leur boutonnière.

Le divorce ! La belle perspective en vérité. Ce n’était point casser ce mariage, que Chamontain voulait, c’était l’empêcher. Serait-il jamais voté, le rétablissement du divorce ? Quand le serait-il ? Un homme de son caractère n’établissait pas ses projets sur des probabilités aussi fragiles. Ce qu’il lui fallait c’était des résultats immédiats et certains.

Aussi, tout en donnant l’ordre de continuer la surveillance, voulut-il agir par tous les moyens en son pouvoir, par les siens et par lui-même.

Tandis qu’il chargeait sa femme, sa fille et son gendre de peser de toute leur force sur Gaston, par la tendresse, le dédain et la raillerie, il voulut, l’argent en main, faire une tentative auprès de Zyte : bien qu’il comptât de près en toutes circonstances, jamais il ne lésinait quand son orgueil était en jeu, et jamais il n’avait été plus fâcheusement compromis que par son mariage.

Un matin, à l’heure où il avait chance de trouver Zyte chez elle, il chargea madame Chamontain de garder Gaston, de façon à n’être pas exposé à être dérangé par lui et se présenta à l’Hôtel des Médicis.

Zyte était au travail avec Lachapelle, quand on lui remit la carte de M. Chamontain. Elle eut un moment d’émotion poignante. Que voulait-il ? Quelle lutte allait-elle avoir à subir ? La pensée de cette lutte lui rendit le courage : c’était son amour, c’était Gaston qu’elle allait défendre.

Elle pria Lachapelle de la laisser seule, et dit au domestique de faire monter M. Chamontain qui entra presque aussitôt, car il se tenait sur le palier de l’escalier.

Tremblante elle salua en lui indiquant un fauteuil.

— Mon nom a dû, mademoiselle, vous faire pressentir ce qui m’amène chez vous : c’est de mon fils que je veux vous parler.

Il la regardait, et comme il ne l’avait vue qu’au théâtre où les exigences du rôle qu’elle remplissait, donnaient à son visage quelque chose d’égaré et de farouche, il fut surpris de la douceur de sa physionomie : il était de ceux qui croient que les actrices débarbouillées de leur blanc et de leur rouge, sont toutes jaunes et fanées, et voilà qu’il la trouvait fraîche et charmante ; mais au lieu de l’adoucir, ce charme et cette douceur ne firent que l’irriter puisqu’il était obligé de reconnaître qu’elle était plus dangereuse encore qu’il ne l’imaginait.

— Mon fils m’a parlé de son projet de vous épouser, je viens vous dire et vous expliquer que ce mariage est impossible, que je n’y donnerai jamais mon consentement, et que dès lors il ferait son malheur comme le vôtre. J’ai pour mon fils d’autres visées, d’autres ambitions auxquelles je ne renoncerai jamais. Sans doute mon fils pourra me faire des sommations et vous épouser malgré tout. Mais de ce jour-là il ne sera plus mon fils : je ne lui donnerai pas un sou, je ne vous recevrai pas dans ma maison, et à ma mort vous n’aurez rien, ni lui, ni vous, ni vos enfants, de ma succession ; j’aurai dénaturé ma fortune qui ira tout entière à ma fille. Voilà une situation nette, n’est-ce pas, et que vous comprenez.

Elle inclina faiblement la tête.

— Donc, votre mariage, continua-t-il, ferait mon fils misérable, et vous avec lui. Vous n’aviez sans doute pas prévu cela, je tiens à vous le bien expliquer. Avez-vous compris ?

— Oui, monsieur.

— Je viens donc vous demander de renoncer à votre mariage ; mais ce n’est pas sans vous offrir une compensation : les affaires sont les affaires. Vous avez pensé en faire une excellente en épousant mon fils, et je vous avoue qu’à votre place j’aurais calculé comme vous. Je viens de vous démontrer qu’au lieu d’être excellente, elle serait détestable pour vous comme pour lui ; tandis que la compensation que j’ai à vous proposer vous donnera au contraire des avantages certains. J’ai su qu’il y avait eu entre vous et un comédien de la troupe de votre père, des relations très… tendres.

— Monsieur !…

— Je sais beaucoup de choses, et si je n’en parle pas c’est que je ne dis jamais que ce qui est utile. Épousez M. Joseph et je vous donne en dot deux cent mille francs.

Elle resta suffoquée.

— Je ne suis pas une femme d’affaire, comme vous le croyez, balbutia-t-elle. J’aime votre fils, il m’aime.

— Eh bien ! aimez-vous, cela m’est égal, ce que je ne veux pas c’est que vous vous épousiez ; et le plus sûr moyen est que vous deveniez la femme de M. Joseph.

Après le premier coup qui l’avait étourdie, elle s’était peu à peu remise :

— Je voudrais, dit-elle en parlant d’abord lentement, vous répondre avec tout le respect que je dois au père de l’homme que j’aime, malgré le mépris dont vous m’accablez. Vous dites que vous savez bien des choses ; cependant vous ne me connaissez pas : je ne suis pas une femme d’argent : j’aime votre fils, il m’aime et j’ai la prétention de pouvoir le rendre heureux. Je comprendrais qu’il vous fît le sacrifice de son amour, à vous son père, si ce sacrifice lui était possible ; mais moi, monsieur, pourquoi vous ferais-je le sacrifice du mien !

— Pour votre argent, j’ai bien compris. Mais votre calcul n’a pas été juste. On n’achète que ce qui est à vendre. Sans doute c’est une grosse somme que deux cent mille francs ; mais si grosse qu’elle soit elle ne m’éblouit point. Vous pouvez croire que c’est parce que je ne me rends pas bien compte de son importance. Mais fût-elle beaucoup plus importante encore, ma réponse serait la même. Je n’en ai pas besoin. Je ne suis pas embarrassée pour gagner ma vie honnêtement, et même je ne le suis pas pour gagner celle de votre fils, mon mari. J’aurais voulu votre estime, j’aurais par mon respect et ma tendresse voulu votre amitié ; je ne veux pas de votre argent.

— Comédienne ! s’écria Chamontain furieux, vous refusez deux cent mille francs parce vous comptez avoir ma fortune, vous n’en aurez pas un sou.

— J’aurai votre fils.

— Réduit par vous à la misère, il vous détestera et pour rentrer en grâce auprès de moi il vous abandonnera.

— Je l’aimerai tant que je saurai le retenir.

— Dans la misère.

— Il y a des misères heureuses.

— Vous réfléchirez.

La réflexion ne dit qu’une chose à Zyte, c’est que pour que Gaston l’épousât malgré la résistance qu’il rencontrait dans sa famille, il fallait qu’il l’aimât passionnément, et cela seul la toucha : cet amour était assez grand pour qu’elle ne s’inquiétât point des menaces de M. Chamontain. D’ailleurs entre le père qui affirmait que sa maison resterait à jamais fermée, et le fils qui promettait qu’elle s’ouvrirait le mariage fait, il n’y avait pas d’hésitation possible pour Zyte, c’était le fils qu’elle croyait, non le père.

Ce fut l’explication qu’elle donna à son père et à sa mère lorsqu’elle leur annonça son mariage, et ceux-ci l’acceptèrent en la trouvant toute naturelle ; madame Duchatellier elle-même, malgré sa prudence habituelle, ses hésitations et ses doutes n’y fit pas d’objections tant elle était heureuse de voir sa fille à l’abri des dangers qu’elle avait redoutés.

— Cet homme est un parvenu, dit Duchatellier, et rien n’est plus sottement orgueilleux qu’un parvenu, il se serait fâché si le duc de Paradan n’avait pas voulu de sa fille, et il ne comprend pas que son fils épouse une artiste. Quelles brutes que ces bourgeois ! Mais je ne veux pas dire ce que j’en pense, c’est ton beau-père. Ta vengeance sera de le voir à tes pieds. Alors sois magnanime. « Le beau-père repentant » ou « la Clémence de Zyte » ; je verrai à bâtir quelque chose là-dessus.

— Tu me feras monter dans tes belles voitures, dit Marietta.

Elle était plus qu’embarrassée pour parler de son mariage à Joseph, cependant elle ne voulut pas qu’il en apprît la nouvelle par d’autres que par elle ni par son père, ni par Lachapelle. Mais il la reçut mieux qu’elle ne pensait. Du jour où il avait vu Gaston, il avait attendu le pire ; et ce n’était point le pire qui se réalisait. Puisqu’elle avait résisté à ce fils de famille beau et brillant, c’était la preuve qu’elle ne l’aimait pas passionnément comme il l’avait craint : elle devenait sa femme, non sa maîtresse elle ne s’abaissait pas ; s’il était anéanti dans son amour, au moins sa foi en elle restait-elle pure d’une souillure.

En venant habiter Paris, madame Duchatellier croyait qu’elle pourrait reprendre Zyte chez eux, et comme elle serait libre, elle se promettait, malgré les railleries de son mari, de veiller sur sa fille. Mais le mariage enlevait tout intérêt à ce projet : ce n’était pas la peine que Zyte vînt chez eux pour les quitter presqu’aussitôt ; il y aurait des frais de loyer, d’installation inutile et Zyte était restée à l’Hôtel des Médicis tandis que ses parents s’emménageaient à Montmartre sur les hauteurs qui regardent les Batignolles – cet ancien royaume de Duchatellier où il allait reparaître dans un nouveau rôle.

Pendant ce temps, Gaston avait marché vers la majorité fixée par la loi pour le mariage, et les tendres supplications de sa mère, les colères dédaigneuses de sa sœur, les discours pathétiques de son beau-frère, les remontrances amicales de Bachollet, stylé par M. Chamontain, avaient glissé sur lui sans effleurer son amour et sans ébranler sa résolution. Les supplications de sa mère le désolaient, mais ne le convertissaient point. Les dédains de sa sœur lui faisaient hausser les épaules. Aux discours de son beau-frère, il opposait les concessions que celui-ci avait été obligé de lui accorder la première fois qu’il avait été question entre eux de ce mariage. Enfin, aux remontrances de Bachollet, il répondait par un mot, toujours le même : « On prend son bonheur où on le trouve. » Et Bachollet restait bouche close, car il avait été éprouvé en ces derniers temps par une série de malheurs qui avaient abattu sa fierté : d’abord Joyeuse n’était arrivée que mauvaise quatrième dans le Derby ; puis Capitolina, pour son début, avait été huée, et si outrageusement, que les moqueries avaient éclaboussé son professeur ; enfin Adèle Manec venait de se faire voler ses bijoux par son amant de cœur, un vulgaire repris de justice, habitué de Melun, de Poissy, de Gaillon, et tous les journaux avaient, à cette occasion, parlé de Bachollet de façon à lui faire regretter d’être l’abonné de l’Argus de la presse.

Encore quelques jours, et maître Le Genest de la Crochardière et son collègue, notaires, allaient notifier à M. Pierre-Désiré Chamontain, le premier acte respectueux exigé par la loi. À ce moment, Faré était venu passer une semaine à Paris, et en lui annonçant son mariage, Zyte lui avait demandé de tenter une dernière démarche auprès de M. Chamontain : le jour de la première sommation Gaston quitterait la maison paternelle pour n’y rentrer peut-être jamais ; ne fallait-il pas tout risquer pour prévenir cette rupture ? dans son entretien avec M. Chamontain, elle avait mal plaidé sa cause, Faré, plus habile, pouvait réussir.

Et Faré qui trouvait que Zyte serait une charmante femme pour Gaston, sans qu’aucune indignité l’empêchât d’entrer dans l’illustre famille des Chamontain, n’avait pas refusé cette mission : il tenait à rendre service à Zyte ; et puis, d’un autre côté, la scène avec ce parvenu serait curieuse.

À sa lettre demandant une entrevue, M. Chamontain lui avait répondu par une invitation à dîner. « Nous causerons après le dîner » était écrit au bas de la carte d’invitation.

— Quelle drôle de manière de traiter une affaire de cette importance, s’était dit Faré, mais il n’avait pu qu’accepter, et au jour dit, à sept heures et demie, il avait sonné à la grille de l’hôtel Chamontain. Dans le hall il trouva une haie de laquais à la livrée bleu ciel et or qui, sous la coloration intense tombant du vitrail, avaient tout à fait grand air. Et marchant aussi lentement que possible, en jetant rapidement autour de lui des regards circulaires qui embrassaient tout, il traversa une enfilade de salons rouge et or, bleu et or, blanc et or, éclairés par des lustres en or ciselé, et tout plein d’un faste éblouissant, auquel on avait demandé de crier avant tout la richesse du maître de cet hôtel. En regardant les tables et les consoles en bois doré à dessus de malachite, les tentures, les glaces de Venise, les bronzes, les porcelaines, les ivoires, il pensait au temps où, pauvre chroniqueur, il était obligé d’inventer les élégances mondaines qu’il décrivait longuement dans son journal sans les avoir jamais vues, au hasard de l’imagination.

Enfin dans le grand salon tendu de tapisseries des Gobelins, adossé à une haute cheminée sculptée surmontée du buste du maître de la maison, se tenait Chamontain qui, en entendant le nom de Faré jeté par l’huissier, daigna faire quelques pas au-devant de son invité, et après lui avoir serré la main le présenta à madame Chamontain assise sous un palmier qui occupait le milieu de cette vaste pièce.

Faré arrivait le premier, ce qui permit à Chamontain de s’occuper de lui exclusivement et de lui nommer les convives qu’il allait rencontrer :

— D’abord son Altesse Impériale le grand duc Bazile qui sera heureux de vous connaître, car il est un de vos admirateurs. Puis Richard Larminie de Chicago qu’il est bon que vous voyez, car c’est l’homme du jour : il y a huit ans il était garçon boucher, aujourd’hui, c’est un des plus riches commerçants en grains de l’Amérique, et à coup sûr le plus grand marchand de viande du monde : il tue mille bœufs par jour et je ne sais combien de milliers de porcs qu’il expédie dans les États-Unis au moyen d’un système de wagons dont il s’est rendu acquéreur et dans lesquels la viande se conserve aussi fraîche que si elle sortait de l’abattoir. Vous me remercierez de vous avoir mis en relations avec lui : c’est quelqu’un. Nous avons aussi Revel, Jean Renard, Falco, puis Casparis et Glorient qui travaillent en ce moment pour moi…

L’entrée d’un groupe de convives interrompit cette énumération curieuse : évidemment c’était bien plus en l’honneur de Richard Larminie que du grand duc Basile que ce dîner était donné, et ces grands noms de la science, de la musique, de la statuaire, de la peinture, Revel, Renard, Falco, Casparis, Glorient, n’étaient pour Chamontain que ceux de menus seigneurs des chœurs, invités pour faire cortège à l’ancien garçon boucher devenu « l’homme du jour ».

Il se fit attendre un bon quart d’heure, l’homme du jour, et à table où il occupa la gauche de madame Chamontain, il parla haut et ferme en émaillant son français nasillard de locutions picardes et normandes qu’il avait apprises dans les prairies du Manitoba, lorsqu’il y faisait son apprentissage de boucher et servait ses pratiques canadiennes : il semblait qu’il fût le roi de la table, et que la gloire de la naissance comme celle du talent, ne comptassent que pour bien peu à côté de celle de l’argent.

Et en l’écoutant, en le regardant, Faré se disait qu’il ne s’était pas trompé quand il s’était dit que ce dîner serait intéressant. Le luxe seul de la table avec son surtout en argent sculpté et ciselé par les frères Fannière, avec ses vases, ses candélabres, ses salières, son argenterie, était une curiosité. Mais ce qui n’était pas moins caractéristique pour qui avait l’esprit d’observation, c’était l’attitude des convives : le grand-duc ne disait rien, ou presque rien ; les savants et les artistes échangeaient quelques mots entre eux d’un air ennuyé ; le duc de Paradan était complètement glacé, Gaston sombre et absorbé ; seuls le Yankee et Chamontain se renvoyaient gaiement la balle, épanouis dans leur satisfaction, tandis qu’autour de la table les domestiques avec l’habit noir et la chemise à jabot de dentelle, en nombre égal à celui des convives, faisaient le service rapidement, discrètement, ne manifestant leur présence qu’en prenant les plats, et en versant les vins qu’ils nommaient avec le respect dû à leur origine : Château-Yquem 1847, Château-Larose, Château-Laffite, Romanée-St-Vivant, Clos-Vougeot, Rœderer glacé.

C’était l’usage que dans les jours de gala on montât fumer dans une longue galerie qui ouvrait ses fenêtres sur le parc Monceaux, et qui était en quelque sorte le musée de l’hôtel. Ce qui, plus encore que les curiosités, les objets précieux et les tableaux, lui donnait ce caractère de musée, c’était que sur les vitrines se fermaient des volets de tôle comme à Cluny.

— Votre Altesse voit que j’ai pris mes précautions contre les voleurs, dit Chamontain, en faisant les honneurs de sa galerie au grand-duc et à l’homme du jour ; mais je les ai prises aussi contre les révolutions : on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve.

Et il montra, rangée dans des tiroirs, tout une collection d’étuis, et debout dans les encoignures, des gaines en cuir.

— Ces étuis et ces gaines, dit-il, sont tous numérotés, les numéros sont reportés sur les objets des vitrines et sur les tableaux ; en cas de révolution, tout est emballé ou roulé en quelques heures et mis en sûreté, dans un endroit où on n’ira pas les chercher.

— Aimable pays, dit l’Américain.

— Il serait plus juste de dire terrible époque, répliqua le grand-duc.

Dans une vitrine, l’Américain avait pris une figurine de Tanagra et il la tournait, la retournait dans ses larges mains en disant :

— La jolie poupée.

Tout à coup il la laissa tomber sur le tapis où elle se cassa en trois morceaux.

— Tiens, j’ai cassé la poupée, dit-il en riant.

Casparis désespéré de ce meurtre, s’était baissé pour la ramasser ; Chamontain le retint en poussant du pied la statuette.

— Mais on peut la recoller, dit Casparis.

— Ce n’est pas la peine, répondit Chamontain superbement ; je n’admets pas de pièces raccommodées dans ma collection.

Les convives ne s’attardèrent point ; à dix heures et demie tout le monde était parti, à l’exception de Faré.

— Maintenant nous pouvons causer, dit Chamontain. Passons, si vous le voulez bien, dans mon cabinet.

Quand ils furent assis, Chamontain prit les devants :

— C’est de mon fils que vous voulez me parler, n’est-ce pas, et c’est dans son intérêt que vous m’avez demandé cet entretien ?

— Je ne suis pas assez l’ami de M. Gaston pour me charger de ses affaires, mais je suis assez celui de mademoiselle Duchatellier pour me présenter en son nom : c’est d’elle que je désire vous entretenir.

— Accepte-t-elle mes propositions ? Alors c’est une affaire entendue.

— Je ne sais à quelles propositions vous faites allusion ; votre fils l’aime, elle aime votre fils, et dans ces conditions…

— Dans ces conditions, il est inutile d’aller plus loin.

— Qu’avez-vous à lui reprocher ? N’a-t-elle pas…

— Elle a tout, je vous l’accorde.

— Alors ?

— Elle n’est pas de notre monde. Vous venez de voir quels sont mes hôtes, – et c’est un peu à cette intention que je vous ai prié à dîner ; – croyez-vous que je puisse les faire asseoir à côté de mademoiselle Duchatellier – ma belle-fille ! – Situation oblige.

Sur ce grand mot, M. Chamontain se leva.

— Je vous demande la permission de ne pas entendre votre plaidoyer, dit-il, je suis sûr qu’il sera très éloquent, plein de cœur ; mais vous savez comme moi que les discours n’ont d’effet que sur ceux qui sont convaincus d’avance.

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