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Chapitre 15

Le jour même où le notaire devait notifier à M. Chamontain le premier acte respectueux, Gaston avait abandonné l’hôtel paternel pour venir habiter une chambre meublée de la rue Garancière, une vraie chambre d’étudiant. Tout d’abord il avait eu la pensée de prendre son logement dans l’Hôtel des Médicis pour être plus près de Zyte, et il avait fallu qu’elle le priât de renoncer à ce projet pour qu’il se rendît :

— Nous nous verrons toute la journée, vous arriverez le matin d’aussi bonne heure que vous voudrez ; nous ne nous quitterons le soir qu’au moment de nous coucher ; ne donnons pas des armes contre nous à vos parents.

Cet argument l’avait touché et décidé : il y avait intérêt en vue de l’avenir, à éviter tout ce qui pouvait paraître justifier les accusations de son père contre Zyte ; et dans le présent il avait à cœur de ne pas causer un nouveau chagrin à sa mère, celui de la séparation était assez cruel : son fils éloigné d’elle, sans qu’elle put le voir autrement qu’en cachette quelquefois le matin, à Saint-Augustin.

Comme l’Odéon était fermé au moment où cette installation rue Garancière s’était faite, ils avaient toute la journée à eux, du matin au soir, plus de répétitions, plus de représentations, quelques heures seulement de travail avec Lachapelle, auxquelles Gaston assistait, non seulement parce que cela l’intéressait, mais aussi parce qu’il n’avait rien autre chose à faire. Où aurait-il été ? Par le fait seul de sa rupture avec son père, toutes ses habitudes se trouvaient changées, plus de chevaux, plus de voitures ; la vie mondaine avec ses plaisirs et ses relations n’existait plus pour lui ; elle coûte cher, la vie mondaine, et désormais pour assez longtemps peut-être il était condamné à l’économie.

À la vérité cette condamnation ne lui fut pas dure, et ce fut avec une parfaite indifférence qu’il tomba tout à coup du luxe dans la médiocrité : elle était drôle, sa chambre d’étudiant avec son lit en fer et ses meubles en acajou recouvert de reps grenat ; et ce n’était pas du tout une privation de n’avoir pas de domestiques pour le servir.

D’ailleurs Zyte, qui ne savait pas comment il accepterait cette brusque transition, avait voulu la lui adoucir, et pour cela elle avait trouvé que le mieux était de ne pas le laisser livré à l’ennui : près de lui elle saurait l’occuper, le distraire, l’empêcher de trouver le temps long.

Et de fait les journées ne lui avaient jamais paru aussi courtes, tant elles étaient bien remplies. Après le travail du matin, ils déjeunaient ensemble à l’Hôtel des Médicis, puis ils partaient en promenade, soit à travers Paris qu’elle ne connaissait pour ainsi dire pas, soit à la campagne. Ce n’était plus lui qui étudiait leur voyage à l’avance comme autrefois ; c’était elle qui en sortant le décidait au hasard de l’inspiration. S’ils tournaient à gauche ils allaient à Cluny prendre le tramway pour Villejuif, et les villages environnants ; à droite ils allaient à Saint-Germain-des-Prés d’où ils partaient pour Fontenay-aux-Roses ou Clamart. Mais souvent ils ne s’arrêtaient pas là, et descendant jusqu’aux quais ils s’embarquaient sur un bateau-mouche qui les conduisait à Saint-Cloud ou à Charenton.

Cela leur fut aussi un voyage de découverte, car jamais, ni l’un ni l’autre ils n’avaient été en bateau ; elle, parce qu’elle n’était guère sortie de sa roulotte ; lui, parce que les gens de son monde ne vont guère en bateau-mouche ; quel émerveillement quand assis l’un contre l’autre à l’avant du bateau, la main dans la main, ils avaient vu le Paris qui borde la Seine, défiler devant leurs yeux, serré entre ses quais de pierre d’abord, puis plus librement quand les rives se font plates et boisées.

— Est-ce qu’il y a besoin de dépenser de grosses sommes, disait-elle, pour voir de belles choses.

Souvent même ils ne dépensaient rien, et au lieu de prendre le tramway ou le bateau, ils s’en allaient à pied, droit devant eux, tantôt au hasard, tantôt avec un but déterminé : les musées, quand il pleuvait ; les Tuileries, le Jardin des Plantes, le parc des Buttes-Chaumont, Montsouris, quand il faisait beau. Que de douces causeries, que de projets, que de tendres paroles d’amour dans ces heures de tête-à-tête ! Comme le temps passait. Ils ne pouvaient jamais croire que le soir allait tomber.

— Déjà !

Et ils se regardaient en se souriant.

S’ils n’étaient pas trop loin du Luxembourg, ils rentraient dîner à l’Hôtel des Médicis. Si, au contraire, la route était longue, ils dînaient là où ils se trouvaient, modestement, économiquement, et non plus comme au temps où c’était Gaston seul qui ordonnait le menu.

Ils n’eurent pas qu’à penser aux promenades et au plaisir, il fallut s’occuper des choses sérieuses chercher un appartement, choisir son mobilier, et ce fut une grosse affaire pour eux.

Ils étaient aussi ignorants l’un que l’autre de ces sortes de choses ; lui, parce qu’il n’avait toujours eu qu’à se laisser vivre ; elle, parce qu’elle n’avait pas vécu, et que dans sa situation de misérable, elle n’avait jamais eu à s’occuper de logement et de mobilier.

Pour l’appartement, il fallait qu’il fût dans les environs du Théâtre-Français, de façon à ce que Zyte put rentrer le soir sans prendre une voiture ; après avoir monté inutilement des milliers de marches, ils le choisirent rue de Rivoli, au cinquième étage, dans une maison qui, par un pan coupé, ouvrait une échappée de vue sur le jardin et la colonnade du Louvre ; tout petit, ne se composant que d’un salon, d’une chambre et d’une salle à manger avec cuisine, il avait l’avantage pour leur bourse, de n’exiger que peu de meubles.

Sur ce point du mobilier, l’accord s’établit plus difficilement entre eux que pour l’appartement : rien n’était assez beau pour Gaston, tout l’était trop pour Zyte.

— Vous ne voulez pas retrouver les splendeurs de l’hôtel de votre père, n’est-ce pas ? Eh bien, ménageons notre bourse, disait-elle.

Mais on n’apprend pas du jour au lendemain à compter avec sa bourse, et Gaston, qui n’avait jamais compté avec celle de son père, ne pouvait pas se mettre dans la tête que, ses vingt-cinq mille francs dépensés, il n’en avait pas cinquante mille, cent mille derrière ceux-là.

Un autre souci, au moins pour Gaston, fut la question des témoins ; Zyte avait les siens : son frère et Faré, qui s’était lui-même proposé, et Gaston n’avait personne ; car il y avait cela de bizarre dans ce mariage qui, aux yeux du monde paraissait une si belle affaire pour une comédienne, que cette comédienne allait nourrir son mari, et que ce mari se trouvait sans famille, sans amis, sans relations. Lui faudrait-il donc prendre des étrangers ? Il restait devant cette interrogation sans lui trouver de réponse, lorsqu’un soir, en rentrant, son concierge lui dit que M. le duc de Paradan était venu dans la journée, et qu’il reviendrait le lendemain matin de bonne heure.

En effet, à huit heures il vit entrer dans sa chambre le duc qui lui tendit la main affectueusement.

— Il faut donc venir vous relancer. Pourquoi ne vous voit-on point ?

— L’opposition que vous m’avez faite…

— Était inspirée par l’amitié, non par l’hostilité. En vous voyant prêt à faire une folie, je me suis mis en travers ; vous avez passé outre ; ce n’est pas une raison pour que nous ne nous connaissions plus.

Bien que Gaston n’eût pas été ébranlé par l’hostilité de sa famille, ces paroles lui furent douces au cœur : on lui revenait, avant peu la paix serait faite.

— J’ai prévenu M. Chamontain, continua le duc, que, tout en vous blâmant, je n’entendais pas rompre avec vous, et il m’a laissé ma liberté. À quand ce mariage déplorable ?

— Au lendemain du jour où les délais imposés par la loi expireront.

Et la conversation continua affectueuse sur le mariage, le duc voulant que Gaston le mît pour tout au courant.

— Et vos témoins ? demanda-t-il.

Gaston ne répondit pas.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas demandé d’être l’un d’eux.

— Vous consentiriez…

— Mon cher, vous faites une folie, vous vous mettez une corde au cou ; enfin tout ce que je vous ai dit à ce sujet je vous le répète ; mais il n’en est pas moins certain que cette folie voulue par vous doit être atténuée autant que possible, dans votre intérêt, aussi bien que dans celui des vôtres : il ne faut pas que vous vous mariiez comme un paria, cela serait fâcheux aux yeux du monde. Je serai votre témoin. Et comme il ne convient pas que, prenant une part à ce mariage, j’aie l’air de rester quand même hostile à votre femme, je lui offrirai, si vous le voulez bien, sa toilette de mariée.

Gaston était confus de ces témoignages d’affection : jusqu’à ce jour il n’avait pas connu son beau-frère.

— Et l’autre témoin ? demanda le duc, coupant court aux effusions.

— Je ne sais trop.

— Je vais demander à Bachollet de m’assister ; ce sera convenable ; il ne me refusera pas.

En effet Bachollet ne refusa pas ; dès là que le duc consentait à être le premier témoin de Gaston, il n’avait plus de raisons pour n’être pas le second : au contraire il en avait toutes sortes de bonnes pour vouloir l’être : « Les témoins du marié étaient M. le duc de Paradan et M. Bachollet. » Cela ferait très bien dans les journaux, car tous les journaux parleraient du mariage de mademoiselle Duchatellier, – elle était dans le train.

Il voulut porter lui-même son acceptation à Gaston, mais il ne la donna qu’à une condition :

— Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas être votre témoin sans faire un cadeau à votre femme, je vous demande de lui offrir son argenterie, je vous en préviens tout de suite.

Gaston voulut refuser, mais Bachollet était obstiné quand il avait une idée en tête :

— Je la ferai porter chez vous, et nous verrons si vous oserez me la renvoyer ; d’ailleurs n’oubliez pas que c’est à votre femme que je l’offre.

On ne se marie pas sans penser un peu, et même souvent beaucoup, aux cadeaux qu’on recevra ; Zyte avait fait son rêve, qu’elle avait abandonné tristement devant la preuve que la famille Chamontain n’acceptait pas son mariage. N’ayant rien à recevoir des siens, elle ne recevrait rien de personne. Aussi son contentement avait-il été bien doux en apprenant les intentions du duc et de Bachollet : offerte par le duc la toilette de mariée ne pouvait pas ne pas être très belle ; et puis l’intention la touchait bien plus encore que les cadeaux si attrayants qu’ils fussent : c’était un rapprochement, le commencement de la fin de la guerre.

Ce ne fut pas tout, deux jours après elle reçut une lettre de Faré :

« Ne croyez pas, ma chère Zyte, que cette lettre va vous annoncer que je ne pourrai pas être à Paris pour votre mariage ; nous y serons à la date fixée, soyez tranquille. En réalité c’est sous la dictée de ma femme que je vous écris. Ma femme, pour vous remercier du succès d’Hella, qui à ses yeux est votre œuvre, aurait voulu être votre témoin ; mais puisque la loi ne le lui permet pas, elle veut au moins affirmer sa reconnaissance par un souvenir, et elle trouve, pour toutes sortes de raisons, que ce qu’elle peut vous offrir de mieux, c’est votre trousseau. Entendez-vous là-dessus avec votre famille qui, je l’espère, ne nous refusera pas ce plaisir : Hella ne vous a-t-elle pas fait ma fille ? »

Comment ne pas accepter ? Comment n’être pas ému de la délicatesse avec laquelle ce trousseau était offert ?

Lachapelle qui voyait la joie de Zyte, et qui pour la première fois de sa vie jouait les confidents vrais, un Arcas ou un Arbate de la réalité, voulut, lui aussi, avoir sa part dans ce contentement.

— Tu sais que c’est moi qui te donnerai ton bouquet de mariée, lui dit-il un jour.

— Vous, mon bon Lachapelle, y pensez-vous ?

— Je crois bien que j’y pense ; ça me rendra si heureux ; et puis, entre nous, ne t’inquiète pas, ça ne me gêne pas.

En réalité il possédait dix-huit francs pour tout avoir, et il s’imaginait, en homme qui n’a jamais acheté de bouquets de mariée, que cela devait suffire. Cependant, comme il était prudent, il voulut à l’avance prendre ses précautions, et il s’en alla chez un grand fleuriste du boulevard, tâter le terrain. Quand on lui dit que le prix était de cinquante francs, il fut indigné autant que désespéré. Il alla chez un autre : soixante francs. Puisque décidément c’était le prix, il n’avait qu’à emprunter les trente-deux francs qui lui manquaient.

Cette résolution prise, sa première pensée fut de s’adresser à Joseph, mais tout de suite un remords lui vint d’employer l’argent de ce pauvre garçon qui avait aimé, qui aimait toujours Zyte si passionnément à acheter un bouquet pour ce mariage, et alors il eut l’idée de s’adresser à Théodore. Riche depuis qu’il avait épousé sa veuve, Théodore voudrait bien obliger un vieux camarade.

Et à pied il partit pour Nogent. Ce fut madame Théodore qui le reçut, parce que, à ce moment de la journée, après le déjeuner, son mari faisait la sieste. Et comme elle fut très aimable avec lui, Lachapelle eut bon espoir : ce n’était pas une défaite.

Après une conversation un peu languissante, elle lui proposa un tour de jardin et longuement, en propriétaire fière de sa maison, qui était en réalité fort belle, elle lui montra ses serres, son écurie, sa remise, son poulailler. En passant devant un kiosque elle lui recommanda de marcher avec précaution et de baisser la voix parce que c’était là que son mari reposait.

— Au fait, nous pourrions voir s’il dort, dit-elle. Approchant doucement avec Lachapelle, elle souleva, sans bruit, le coin d’un store.

Il ne dormait pas, mais vautré sur un large canapé la tête en bas, les pieds en l’air, il se tenait dans une position qui eût fait rire, s’il n’avait pas paru souffrir le martyre.

Ayant reconnu Lachapelle il se mit sur ses genoux.

— C’est toi, mon vieux, entre donc.

— Qu’as-tu ? demanda Lachapelle.

— J’ai, mon cher, que la vie est bizarre : quand on n’a pas le sou il faut travailler pour manger et quand on a le sou il faut travailler pour digérer. Mon déjeuner ne passe pas.

S’il ne passait pas, ce déjeuner, c’était parce que comme tous les jours, il avait été trop copieux. La veuve qui connaissait le faible de son second mari, avait voulu le prendre et le retenir par la gourmandise ; et pour cela elle lui avait organisé une vie plantureuse, le bourrant de gâteaux, allant presque tous les matins à la halle, lisant les livres de cuisine, travaillant des menus savants, lui chatouillant l’appétit du matin au soir. Et comme le mari se prêtait à ces séductions à la réussite desquelles il travaillait par des apéritifs abondants, il arrivait qu’après chaque repas il fallait se vautrer sur des canapés pour aider la digestion qui pesait.

Discrètement madame Théodore s’était retirée ; en quelques mots, Lachapelle conta son affaire.

— Comment donc, ma vieille, avec plaisir, je vas te les chercher.

Mais quand il revint ce n’était pas trente-deux francs qu’il rapportait, c’était deux cents.

— Il te faudra des habits pour la cérémonie ; tu me rendras ça quand tu pourras, sans te gêner. Pour nous, nous lui offrirons une garniture de cheminée, ma femme dit que ça se fait. Tu comprends, ma vieille, c’est classique.

Le soir du mariage Zyte et Gaston partirent pour Compiègne où ils avaient retenu une chambre à l’hôtel du Grand Monarque.

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