Chapitre 1
Gaston avait raisonné juste quand il avait dit à Zyte que du jour où son père se trouverait en face d’un fait accompli, il désarmerait et viendrait lui-même demander à sa belle-fille, de prendre dans sa maison la place à laquelle elle avait droit par son mariage.
Telle avait été, en effet, la secrète disposition d’esprit du meunier de Sans-Souci, un an après le mariage de son fils.
De tous côtés autour de lui on plaidait la cause de Gaston, sinon ouvertement, franchement, en tenant tête au chef de la famille, au moins timidement, et d’une façon qui, pour être discrète, ne produisait pas moins d’effet : madame Chamontain d’abord qui, désespérée de la rupture avec ce fils qu’elle aimait tant, se laissait entraîner par une faiblesse maternelle, en somme bien excusable, et ne pensait qu’à lui ouvrir les bras en le recevant en enfant prodigue. Puis le duc qui, indifférent et sceptique par nature ne se gênait pas pour laisser voir qu’il penchait vers l’indulgence. Si la faiblesse était excusable chez la mère, l’indulgence était en quelque sorte obligée chez le beau-frère qui, dans la situation où le plaçait cette rupture, ne pouvait pas prendre parti contre Gaston, sans paraître agir dans un intérêt personnel. Enfin les intimes, les amis, tous ceux qui à un titre quelconque pouvaient parler librement, et qui, par sympathie pour Gaston, ou simplement par esprit de justice prêchaient le pardon.
Quand la sévérité pouvait empêcher le mariage, elle s’expliquait, mais maintenant ?
— Ce qui est fait est fait.
— À tout péché miséricorde.
— Et puis, il n’y a rien à dire contre cette petite femme.
— Elle est charmante.
— Elle a le plus grand talent.
— Sa conduite est exemplaire.
— Une comédienne est une femme comme une autre.
— Ils s’aiment.
— L’amour excuse tout.
Ces mots sans cesse répétés avaient fini par peser sur lui d’un poids que leur répétition même faisait plus lourd. Il y avait un courant : fallait-il se mettre en travers et le remonter. Ce n’était pas son habitude de remonter les courants : ce qui est fait est fait, et quand l’irréparable est accompli le plus sage est d’en tirer parti au mieux de ses intérêts ; si cette ligne lui avait réussi en politique et en affaires, n’était-elle pas bonne à suivre aussi en famille : à tout péché miséricorde.
Après onze mois de mariage, Zyte était accouchée d’une fille, Hella, qu’elle avait voulu nourrir ; et la naissance de cet enfant l’avait troublé encore plus profondément. Elle ne s’en tiendrait pas à cette fille ; elle aurait des fils aussi ; et cette possibilité, cette probabilité ne pouvait pas le laisser indifférent. Si les enfants du duc de Paradan avaient du sang des Chamontain dans les veines, il n’en était pas moins vrai qu’ils ne porteraient jamais ce nom de Chamontain, – le sien, pour la gloire duquel il avait tant travaillé, – et ne le continuerait point ; tandis que ceux de Gaston ne seraient pas seulement Chamontain par le sang, ils le seraient aussi par le nom ; quand plus tard eux et leurs enfants joueraient un rôle dans la vie, ils rappelleraient tout de suite qu’ils étaient les descendants de Chamontain le député, Chamontain le grand industriel, Chamontain le financier fameux…, Chamontain qui…
C’était là pour lui une considération d’une importance capitale : son nom continué ; sa gloire perpétuée ! et elle devait être sérieusement pesée. Après tout, un sot mariage ne perd pas un homme. Le monde est indulgent aux folies de jeunesse.
Comme il en était arrivé à ce point dans ses déductions, la loi sur le rétablissement du divorce revint devant la Chambre avec des chances sérieuses d’être adoptée, non seulement par la Chambre des députés mais encore par le Sénat : et alors il s’arrêta.
Le divorce rétabli, la situation changeait : ce n’était plus en face de l’irréparable qu’il se trouvait ; on pouvait manœuvrer ; Gaston n’était plus lié pour la vie ; ce n’était plus contre une femme qu’il avait à lutter, c’était contre une maîtresse, dont l’influence devait déjà être plus ou moins ébranlée par les ennuis et la lassitude d’une vie de ménage, que les privations de la pauvreté avaient dû rendre difficile.
Il ne pouvait donc plus être question de désarmer – au contraire : la situation redevenait, en quelque sorte, ce qu’elle avait été avant le mariage, et avec cette circonstance favorable que celle qu’il allait attaquer était après le mariage.
De tous les députés qui suivirent alors la discussion de cette loi, aucun à coup sûr, n’y apporta un intérêt plus passionné que Chamontain : ce n’était point l’intérêt de la France qui se discutait, c’était le sien.
Mais cette passion, il se garda bien de la laisser paraître, et jamais, avec personne, il ne lui échappa un mot qui le trahît. Même avec son gendre, opposé au divorce par principe traditionnel, autant que par foi religieuse, comme il était naturel chez un Paradan, il ne se livra point.
— Mon fils aime cette fille ; il l’aime passionnément ; les amoureux ne divorcent point ; et puis divorce-t-on, quand on a un enfant ?
Il importait, en effet, que tout le monde ignorât ses espérances, et qu’aucune indiscrétion ne pût être commise, car alors cette coquine – elle était redevenue une coquine – se tiendrait sur ses gardes, et il serait impossible de la prendre en faute.
Tant que la loi avait été en discussion à la Chambre et au Sénat, il s’était enfermé dans cette prudente attitude.
Le jour où elle avait été enfin votée, il était retourné à son agence de la rue du Helder, dont le directeur l’accueillit par un mot caractéristique :
— Ah ! M. Chamontain ! Je vous attendais.
Et c’était vrai ; l’ancien magistrat qui connaissait ses clients était bien certain qu’il reverrait Chamontain un jour ou l’autre, car il en est de ces agences comme des salons de somnambules : dur à monter une première fois, à ce point que plus d’un s’arrête avant de sonner, leur escalier est doux à continuer ; les uns comme les autres tiennent, semble-t-il, la clé de la porte mystérieuse, et l’on veut savoir.
Interrompue lorsqu’elle ne pouvait pas donner des renseignements d’une utilisation immédiate, la surveillance devait reprendre le jour où elle pouvait produire des résultats pratiques : et cette heure avait sonné.
Alors que Chamontain admettait qu’il y avait intérêt pour lui à faire siens les enfants de Zyte, il n’était pas éloigné de croire que la conduite de la mère de ces enfants était exemplaire comme on le disait, mais du moment que cet intérêt n’existait plus, cette conduite, semblait-il, devait être scandaleuse ; ne fallait-il pas qu’elle le fût pour obtenir le divorce.
C’était donc à chercher ces scandales que l’agence devait s’employer, et une nouvelle surveillance fut organisée dans ce but, autour de Zyte et chez elle.
Autour d’elle, rien n’était plus facile, car le théâtre est une maison de verre, garnie du haut en bas d’appareils téléphoniques, où rien ne se passe sans être vu par vingt paires d’yeux. Rien ne se dit sans être entendu par des oreilles aux aguets et répété par des langues bavardes ; il n’y avait qu’à faire parler ces langues et à les écouter.
Chez elle la chose était plus difficile, mais cependant sans être impossible, alors surtout qu’on ne marchandait pas et qu’on était prêt à payer les services. Pour tout domestique, Zyte avait une seule bonne, une fille de la Brie qu’elle avait fait venir à Paris. Naturellement cette fille faisait tout dans la maison, le ménage comme la cuisine ; le soir elle gardait Hella et restait auprès d’elle ; le dimanche elle portait la petite au théâtre quand Zyte jouait en matinée de façon à ce que l’enfant tétât pendant les entractes, car si on avait pu assez facilement l’habituer à ne pas boire de sept heures du soir à minuit, on ne pouvait pas la mettre à la diète dans la journée. Cette bonne, que Zyte avait connue autrefois dans ses tournées n’était pas une mauvaise fille, elle avait même certaines qualités, au nombre desquelles par malheur ne se trouvait pas le désintéressement ; c’était pour gagner de l’argent qu’elle était venue à Paris ; plus tôt elle aurait la dot que son ambition s’était fixée, plus tôt elle retournerait dans son village où elle se marierait avec celui de ses amoureux que le magot tenterait. Lorsqu’on lui avait adroitement offert cent francs par mois pour surveiller sa maîtresse, elle s’était laissée gagner d’autant plus facilement, que cette surveillance d’une innocence parfaite, ne pouvait causer de peine à personne. Il s’agissait d’un étranger très riche, un grand seigneur passionnément amoureux qui voulait savoir comment vivait celle qu’il aimait, qui elle recevait, à qui elle écrivait, de façon à voir s’il pouvait ou ne pouvait point espérer. La surveillance qu’il désirait était aussi simple que facile, elle consistait à retenir les noms des personnes qui venaient et à écouter un peu, un tout petit peu, ce qui se disait dans ces visites. De plus il voulait lire les lettres qu’elle écrivait, et pour cela le moyen était facile aussi : on vidait son encrier et on remplaçait son encre par une autre préparée d’une certaine façon ; quand elle remettait une lettre pour la porter à la poste, au lieu d’aller la jeter tout de suite dans la boîte, on entrait dans la cuisine, on exposait l’enveloppe à la vapeur de l’eau bouillante, la gomme se décollait, l’enveloppe s’ouvrait et il n’y avait plus qu’à couvrir la lettre d’une feuille de papier sur laquelle l’écriture s’imprimait ; avec un pinceau on étendait un peu de gomme sur le bord de l’enveloppe, et l’opération était finie, sans que celui qui recevait la lettre s’aperçut de rien. Pouvait-on gagner cent francs plus facilement et plus agréablement, sans peine et sans danger ?
Cependant, malgré les bavardages du théâtre habilement provoqués et soigneusement recueillis, malgré les conversations écoutées et apportées, malgré les lettres copiées, Chamontain n’avait pas obtenu ce qu’il voulait : pas le plus petit scandale, au contraire, une existence d’une régularité parfaite dans laquelle il n’y avait à reprendre que cette exagération même de régularité.
Il est vrai qu’aux yeux de Chamontain elle était significative et pleine de révélation.
Pourquoi cette femme de théâtre ne vivait-elle pas comme tant d’autres de ses camarades et n’avait-elle pas des amants ? Quelle gueuse ! Évidemment ce n’était pas pour le plaisir de passer ses années de jeunesse dans une médiocrité besogneuse qu’elle se privait de ce que sa beauté et son succès auraient pu lui faire gagner. C’était par une canaillerie diabolique qu’elle faisait la sage, simplement pour ne pas donner des armes contre elle.
Et son bourgeoisisme, à quoi tendait-il ? Est-ce que c’était par goût, par éducation, que cette fille élevée dans une baraque de saltimbanque était la plus bourgeoise des comédiennes. Est-ce que c’était pour le plaisir qu’elle y trouvait, qu’elle comptait le linge de son blanchisseur et l’écrivait elle-même ? pour le plaisir, qu’elle raccommodait les chaussettes de son mari en étudiant ses rôles ? pour le plaisir qu’elle confectionnait de sa propre main des petits plats que Gaston mangeait ? Hermione ravaudeuse, et dona Sol cuisinière !
Et son exagération de maternité, n’était-ce pas aussi la rouerie misérable d’une femme qui ne respectait rien ? N’était-il pas criminel à une mère d’allaiter son enfant tout en continuant son métier ? Mais elle prenait bien souci de la santé de sa fille, qui n’était entre ses bras qu’une poupée pour jouer les jeunes mères. Ne l’avait-on pas vue à l’heure des entractes dans le corridor qui, de la salle, conduit à la scène et au foyer des artistes, alors que tout le monde passe par là, tenir sa fille devant les armoires où sont rangés les accessoires, comme si elle voulait l’amuser en lui montrant tous les cartonnages, toute la ferblanterie, depuis les épées des Buriace jusqu’au thé de la marquise qui sont entassés là comme sur les rayons d’une boutique de jouets, mais n’ayant d’autre but que d’être remarquée par les abonnés, et de faire dire qu’elle était la meilleure des mères. Tout cela n’était-il pas comédie toute pure, attitude voulue, pose et grimaces.
Ces rapports, qu’on lui faisait à l’agence, mettaient Chamontain hors de lui.
— Quelle gueuse !
Bien entendu, l’ancien magistrat avait trop d’intérêt à partager cette opinion qui permettait la continuation de la surveillance, pour ne pas abonder dans son sens.
— C’est justement parce que je crois comme vous que nous avons affaire à une gueuse, qu’il ne faut pas désespérer. En ce moment elle ne trompe pas son mari parce qu’elle l’aime, et quand l’amour les tient, les gueuses valent les honnêtes femmes pour la fidélité. Mais il n’est pas de l’essence de l’amour d’être éternel, n’est-ce pas ? tout au contraire. Le jour où cet amour s’éteindra, qu’arrivera-t-il ? Cette médiocrité, dont elle ne souffre pas en ce moment, l’indignera : d’autre part, les anciennes habitudes, les exemples, les influences du milieu, le tempérament parleront, et nous serons-là.
— Quand cela arrivera-t-il ?
— Demain, peut-être.
— Ou plus tard.
— Il est évident que nous n’avons qu’à attendre.
— Et que n’arrive-t-il pas pendant qu’on attend ?
— Quand ce ne serait que le gouvernement qui peut changer. Que la Monarchie remplace la République, le divorce sera supprimé ; une loi nous l’a rendu, une loi nous le reprendra.
— Vous conviendrez, monsieur le député, dit l’ancien magistrat, que la loi ainsi entendue est une plaisanterie triste ; aujourd’hui le mariage est indissoluble, demain il ne l’est plus, après demain il l’est de nouveau ; et la morale et la famille, que deviennent-elles ?
— La morale, la morale. C’est de mon fils que j’ai souci. Dépêchez-vous. Redoublez la surveillance.
— Ne pensez-vous pas qu’il serait à propos de l’étendre au mari. Jusqu’à ce jour, nous ne nous sommes occupés que de la femme. Mais le mari compte aussi. Qu’il trompe sa femme, et il vit dans un milieu où les tentations sont aussi nombreuses que les occasions sont faciles, elle voudra sans doute se venger ; on pourra la prévenir de ce qu’elle ne verrait peut-être pas d’elle-même, on pourra exciter sa jalousie, la pousser, enfin mettre la brouille et la guerre dans le ménage. Et cette guerre serait un bel atout dans notre jeu. Car ce n’est pas le beau-père, ce n’est pas la famille qui peut demander le divorce, c’est le mari seul, et il est bon que le mari soit préparé : on n’a pas de résistance à craindre de sa part, pas plus que de réconciliation au cours du procès.
— Voyez de votre côté, je verrai du mien.
q