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Chapitre 2

La mobilité des dispositions de Chamontain à l’égard de son fils, avait naturellement changé ses manières d’être avec ceux des amis de Gaston qu’il rencontrait : dans la première phase, – celle de l’exaspération, – il ne permettait pas qu’on lui parlât de son fils ; dans la seconde, – celle où l’indulgence le gagnait peu à peu, – il en parlait lui-même le premier ; enfin dans la troisième, celle qui avait commencé après le divertissement du divorce, il était revenu au mutisme et à la sévérité.

Le plan adopté avec le directeur de l’agence en ouvrit une quatrième : pour savoir ce que faisait son fils il fallait que le père demandât de ses nouvelles, sinon franchement, au moins indirectement et assez adroitement pour se faire dire ce qu’il avait intérêt à apprendre.

Celui des amis de Gaston qui, par l’intimité de ses relations, pouvait en savoir le plus, était Bachollet, ce fut donc à Bachollet qu’il s’adressa le soir même, en ayant l’air de le rencontrer par hasard.

— Toujours de belle humeur, mon jeune ami, ce n’est pas vous qui vous faites la vie triste, vous l’avez prise par son côté aimable, et sous votre apparence un peu folâtre, vous êtes un garçon sage et pratique ; quand je vous vois si heureux je ne peux pas ne pas penser…

Il s’arrêta, et d’une voix à peine perceptible :

— … À mon malheureux fils.

Bachollet fut d’autant plus vivement ému par ce cri de douleur, que les compliments qui l’avaient précédé, avaient plus agréablement chatouillé sa vanité : « Le pauvre bonhomme », se dit-il, dans un mouvement de sympathie attendrie ; il voulut le consoler :

— Puisque nous sommes sur ce sujet, laissez-moi vous dire, mon cher monsieur Chamontain, qu’on n’est pas malheureux quand on a le bonheur d’être aimé par une charmante petite femme, comme… votre belle-fille, car enfin elle est votre belle-fille.

Il fallait toute l’envie qu’avait Chamontain de confesser Bachollet pour qu’il ne le remît pas rudement à sa place.

— Vous savez, continua Bachollet, combien j’ai été opposé au mariage, et tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai dit pour l’empêcher. Eh bien ! aujourd’hui je reconnais que j’étais dans le faux et que Gaston était dans le vrai. Je ne voyais que le mariage, lui ne voyait que la femme, et la femme est charmante, il faut en convenir, il faut le dire, et je le dis. On ne sait ce qu’elle vaut que lorsqu’on a vécu dans son intimité et qu’on l’a vue de près avec son mari et sa fille. Une très belle enfant, la petite Hella, rose, potelée, jolie et solide ; c’est quelque chose aujourd’hui d’avoir une femme qui vous donne des enfants vigoureux. Elle a voulu la nourrir, et elle a été une excellente nourrice, la santé et les couleurs de la petite le prouvent bien.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas épousée, interrompit Chamontain furieux.

— J’aurais bien fait, et je vous avoue que plus d’une fois je me le suis dit en la voyant si tendre, si affectueuse, si charmante, car enfin il n’y a pas d’autre mot, si charmante avec Gaston. Certainement ça n’est pas luxueux à leur cinquième étage meublé d’un mobilier modeste, mais on n’y est pas entré qu’on se sent comme dans un nid tout chaud et tout gracieux. Leur table non plus n’est pas somptueuse, mais quand j’y suis assis, je m’y trouve mieux qu’ailleurs : le pain est bon, l’eau est bonne, tout est bon, je mange avec un appétit joyeux que je n’ai pas tous les jours ; maintenant on assied la petite à table à côté de sa mère qui s’occupe d’elle si gentiment que ça donne envie d’avoir des enfants ; il est vrai de dire qu’elle est sage et amusante, votre petite-fille, déjà bien élevée.

— Le bonheur parfait alors.

Bachollet secoua la tête :

— Cela non, je ne le dirai pas. Le bonheur parfait n’est pas possible dans leur situation. Il l’eût été avec moi, au cas où elle m’aurait aimé comme elle aime Gaston, et au cas aussi où j’aurais eu les qualités de Gaston, parce que moi j’aurais commencé par lui faire quitter le théâtre, et par lui donner une existence digne d’elle. Le jour où vous reconnaîtrez ce qu’elle vaut, et la traiterez comme votre fille, ils trouveront ce bonheur parfait dont vous parlez ; jusque-là non.

— Parce que ?

— C’est de Gaston que je parle, parce que pour elle, avec sa vaillance et sa belle humeur, elle est heureuse, très heureuse malgré la dure vie de travail qui est la sienne ; et puis il faut dire aussi qu’elle aime la gloire, et que ses succès sont assez beaux pour lui faire oublier le prix dont elle les paie. Mais Gaston ?

Jusque-là Chamontain avait écouté cet éloge avec une colère exaspérée, se demandant s’il n’allait pas couper la parole à cet imbécile, malgré l’intérêt qu’il avait à l’écouter, mais à ce mot il devint attentif.

— Vous savez, mon cher monsieur Chamontain, que je ne me permets pas de vous blâmer, ni de trouver que vous avez tort, pas plus de trouver que vous avez raison ; vous faites comme vous l’entendez selon votre humeur ou votre conscience, cela vous regarde. Je ne parle que de Gaston. Eh bien, vous savez, elle n’est pas drôle, la position de mari d’actrice.

— Ah !

— Pas drôle du tout. Quand ce ne serait que de vivre de sa femme.

— Pourquoi Gaston ne travaille-t-il pas ?

— Supposez que demain je perde ma fortune, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? À quoi suis-je bon ? Ce qui serait mon cas est celui de Gaston. À quoi est-il propre ? Ni lui ni moi nous n’avons été élevés pour le travail. Voulez-vous qu’il entre dans un bureau ? Que pourrait-il gagner ? D’ailleurs sa femme ne l’aurait pas voulu. Elle est heureuse et fière de travailler pour lui ; tandis qu’il est malheureux et honteux qu’elle travaille.

— Il vous l’a dit ?

— Jamais. Seulement il n’y a pas besoin d’être un profond observateur pour le voir. Il y a autre chose encore : Gaston souffre que sa femme soit au théâtre, et en souffre autant dans son amour que dans son amour-propre. Certes il peut avoir foi en elle.

— Elle n’est pas ridicule, cette foi ?

— Je comprends que vous parliez ainsi, parce que vous ne la connaissez pas ; moi qui la connais, je peux vous affirmer que cette foi n’est nullement ridicule : Zyte est une honnête femme, et ne le fût-elle pas, qu’elle serait gardée par son amour. Mais ce n’est pas de jalousie qu’il s’agit, c’est de dignité. Il y a pour une comédienne si digne que soit sa vie, des camaraderies, des promiscuités blessantes pour un mari, alors même que ce mari est comédien, mais qui le sont bien plus encore quand c’est un homme du monde : La familiarité, le tutoiement, des libres propos et bien d’autres choses sur lesquelles je n’ai pas à insister. C’est là ce qui blesse Gaston, et ce que Zyte, malgré le soin avec lequel elle veille sur elle, ne peut pas lui éviter, parce que ces ennuis sont inhérents à son métier. Je ne sais pas si vous avez eu des comédiennes pour maîtresses, moi j’en ai eu, et je connais pour les avoir éprouvées, certains sentiments qui se produisent dans ces liaisons ; quand on commence à aimer une femme de théâtre, on est ébloui par l’auréole dont l’entoure la scène en lui donnant une sorte de prestige qui la fait plus belle, plus séduisante qu’une simple femme, mais quand on en est aimé, l’auréole s’évanouit et le prestige est remplacé par l’inquiétude, – quelquefois même plus tard par le dégoût.

— Gaston en serait-il au dégoût ? s’écria Chamontain.

— Assurément non, et il n’y viendra jamais, mais il en est à l’inquiétude, tandis qu’il en serait au bonheur parfait dont nous parlions si sa femme quittait le théâtre. Il n’y a pas de situation plus fausse que celle d’une comédienne mariée ; elle n’a personne pour elle : ni le directeur, ni les auteurs, ni ses camarades, ni les critiques, ni le public, ni son mari qui gêne tout le monde et que tout le monde gêne. Quand ce mari est un pauvre diable qui ne gagne pas assez pour le ménage, il faut bien qu’il laisse sa femme au théâtre, mais quand… quand c’est Gaston, il est malheureux, très malheureux de ne pas l’en faire sortir. Pardonnez-moi de vous parler ainsi, je vois que je vous suis désagréable, mais je n’aurais pas été l’ami de Gaston, je n’aurais pas agi en honnête homme si, trouvant une occasion de parler, je m’étais tu. J’ai dit.

Et Bachollet quitta Chamontain, fier de son petit discours : il avait mis le papa au pied du mur, de telle sorte qu’il n’avait plus qu’à capituler et à ouvrir sa maison à Zyte, s’il ne lui ouvrait pas ses bras ; mais sur ce point Bachollet n’avait pas d’inquiétude : une fois dans la place, Zyte y serait bien vite maîtresse, avant trois mois le père, la mère, la sœur, le beau-frère, tout le monde l’adorerait.

Et à qui serait dû ce miracle ? à Bachollet qui aurait manœuvré si adroitement, si diplomatiquement que personne ne saurait la part qu’il avait eue à cette pacification – personne excepté lui, et c’était assez. Comme il avait vraiment bien expliqué l’état moral de Gaston ! Comme il avait habilement profité du joint qui se présentait pour crocheter la porte de ce vieux crocodile de père.

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