Chapitre 4
Ce n’était pas seulement pour elle que madame Duchatellier allait à la messe aussi souvent que cela lui était possible, c’était encore pour les siens. Dans les premières années qui avaient suivi la naissance de ses enfants, elle les avait emmenés avec elle, mais quand, sous un prétexte ou sous un autre, ils s’étaient arrangés pour ne pas l’accompagner, elle s’était rabattue sur un moyen qui, dans sa croyance naïve, devait travailler à leur salut en quelque sorte malgré eux. Ce moyen consistait à rapporter son morceau de pain bénit qu’elle leur partageait. Quand ce pain bénit était de la brioche ils l’acceptaient volontiers n’étant pas gâtés par les pâtisseries, mais quand c’était simplement du pain ordinaire, elle ne réussissait pas aussi bien, il y avait de l’indifférence et quelquefois même, chez Stanislas, de la résistance.
Aussi, quand elle se rendait à l’église, après s’être parée de sa toilette des dimanches, celle qui ne servait que pour cette cérémonie – robe de soie violette, châle noir, chapeau de paille marron, – son souci était-il de se demander si c’était un pauvre ou un riche qui rendait le pain bénit : un riche, c’était de la brioche ; un pauvre, c’était du pain, à la livre. Encore tout n’était-il pas dit, car il y avait des villages où le sacristain regardait de si haut « cette femme de théâtre », cette « excommuniée » qu’elle n’osait prendre dans la corbeille qu’un tout petit, que le plus petit morceau qui, partagé en famille, devenait presque impalpable. Mais à Noisy elle n’avait pas cette crainte, car le sacristain était un amateur de spectacle, et quand il penchait sa corbeille devant madame Duchatellier ce n’était point à regret, comme la plupart de ses confrères ; au contraire, c’était avec un sourire engageant : « Acceptez donc, chère madame, positivement vous me ferez plaisir, c’est moi qui vous offre, et deux morceaux plutôt qu’un ; mais comme un service en vaut un autre, si vous voulez m’offrir en échange une entrée de faveur, je ne la refuserai pas. » Il la mettait si bien à l’aise, que lorsqu’elle ne se sentait pas observée par ses voisines, sa pieuse audace allait jusqu’aux deux morceaux.
Ce dimanche-là, elle eut la chance que ce fût le jour d’un riche, et elle eut la chance aussi de pouvoir envelopper discrètement dans son mouchoir les deux morceaux que son ami le sacristain lui offrit. Quand elle revint aux roulottes, la troupe rentrait de faire son boniment, et elle put tout de suite distribuer son pain bénit entre son mari et ses enfants.
— Je regrette de n’en avoir pas davantage, dit-elle avec un regard adressé à tout son personnel.
Lachapelle et Joseph remercièrent simplement, mais Théodore qui se croyait obligé par son emploi et par son origine parisienne, dont il n’était pas médiocrement fier, de mettre de l’esprit dans tout ce qu’il disait, ne pouvait pas se contenter d’un remerciement banal :
— Je vous assure que l’intention suffit, dit-il d’un air goguenard.
On déjeuna vite, car le travail de la journée n’était pas terminé pour les hommes ; si le théâtre était monté, les décors n’étaient pas équipés, et l’aide du père Lachapelle allait leur manquer.
De même que Marietta apportait une part de gain dans la maison en vendant des sucreries, le père Lachapelle en apportait une autre de son côté en faisant des photographies. Quand la petite roulotte était débarrassée de son matériel de théâtre, on la transformait en atelier de photographie et c’était là que le père Lachapelle opérait : « Ressemblance parfaite, 1 fr. avec le verre et le cadre. » La noce avait promis de venir poser ; il fallait être prêt pour la recevoir.
Décidément, la journée s’annonçait bien, et encore une fois Noisy aurait sauvé la situation qui commençait à être désespérée, sinon pour Duchatellier, toujours plein de foi en « demain », au moins pour madame Duchatellier, toujours aux prises avec les dettes d’hier et les besoins de l’heure présente. Pour elle tout n’était pas fini quand elle était parvenue à payer la location des salles où ils jouaient, il fallait encore que chaque jour elle trouvât l’argent nécessaire à la nourriture de la troupe et des bêtes ; les bêtes, on les lâchait, une entrave aux pieds, dans les fossés des chemins quand on ne pouvait pas leur acheter du foin, mais quand l’argent manquait pour la popote, combien était-il dur d’avoir à subir les plaisanteries de Théodore en se demandant s’il riait ou s’il se fâchait ! Jamais le père Lachapelle ne se plaignait, jamais Joseph ne se permettait une observation, mais si le dîner tournait court, Théodore ne se gênait pas pour le faire remarquer, sinon par des récriminations brutales, au moins par des allusions, par des propos gouailleurs qui mettaient madame Duchatellier au supplice. Que de fois en ces derniers temps où la déveine les avait constamment poursuivis, l’avait-elle vu faire le geste de saucer son pain dans son assiette vide, avec des mines et des jeux de physionomie qui, en scène, auraient provoqué le rire du public, mais qui chez elle ne provoquaient que la confusion ; et sa manière de presser le goulot des bouteilles à sec, était-elle assez mortifiante ? Sans compter qu’elle était bien inquiétante aussi : que deviendraient-ils si Théodore les abandonnait pour une autre troupe où il serait assuré de ne pas rester sur sa soif, ce qui pour lui était la plus dure des privations, celle qui lui enlevait sa bonne humeur et ses moyens, car il était de la race de ces ouvriers parvenus à un certain bien-être qui mettent leur orgueil dans le nombre de litres qu’ils absorbent, comme certains bourgeois enrichis mettent le leur dans l’argent gagné. Où en trouver un autre qui aurait autant d’influence que lui sur le public et qui, comme lui, ferait salle pleine rien qu’en chantant la Légende du Grand Étang.
Heureusement, à Noisy, ces humiliations et ces transes allaient prendre fin ; il pourrait boire à sa soif, si chaude qu’elle fût, et quand il couperait un chiffon de pain, on pourrait lui offrir de la sauce autant qu’il en voudrait, et même de la viande avec.
Le spectacle devait commencer à sept heures ; à six heures et demie, pendant que le personnel masculin de la troupe faisait le tour du pays en battant furieusement le rappel, eut lieu l’ouverture des bureaux, c’est-à-dire pour parler un langage moins imposant, qu’un des battants de l’unique grande porte qui donnait accès dans la salle de bal, fut entrebâillée et que madame Duchatellier s’installa dans cet étroit passage : devant elle, elle avait une toute petite table, et derrière un paravent, destiné bien plus à empêcher le courant d’air de s’engouffrer dans la salle, qu’à la protéger elle-même. À cumuler ainsi les fonctions de caissière et d’actrice, il y avait cet inconvénient qu’elle ne pouvait jamais paraître sur la scène au commencement du spectacle, mais cela n’était pas pour embarrasser Duchatellier ; le plus souvent on donnait un lever de rideau où elle ne jouait point, et si on était obligé de commencer par la grande pièce, il s’arrangeait pour qu’elle ne fût pas du premier acte : un simple remaniement au texte, quelques lignes de récit ou d’explication, et cela suffisait ; c’était ce qu’il appelait mettre les pièces au goût du jour. Après le premier acte, elle quittait son poste, et s’il se présentait des spectateurs, ils avaient généralement la délicatesse de déposer eux-mêmes le prix de leur entrée sur la table : 50 centimes pour les premières, 30 centimes pour les secondes, 15 centimes pour les troisièmes ; aux premières on était assis sur des chaises, aux secondes sur des bancs, aux troisièmes, on était debout.
Dès cinq heures et demie, une bande de gamins s’était formée dans la rue devant la salle de bal, et pour passer le temps agréablement, elle s’était livrée à l’étude du fumage, les petits obtenant de temps en temps la faveur de tirer une bouffée d’une cigarette ou d’un bout de jonc que les grands leur prêtaient ; puis quand la porte s’ouvrit, toute la troupe se poussant défila devant madame Duchatellier, ses trois sous en main, et prit ses places contre la barre en bois qui séparait les troisièmes des secondes.
Peu à peu le public sérieux commença à arriver et madame Duchatellier constata plus d’empressement qu’à l’ordinaire. Son mari eut fait cette remarque que, tout de suite, il lui aurait trouvé une raison plausible : on accourait pour le voir dans le rôle de Clairville où il était d’une noblesse incomparable. Mais bien qu’elle jouât la comédie depuis plus de vingt ans, elle n’était pas plus comédienne dans la vie qu’à la scène et ne se faisait point illusion sur son talent : l’attraction qui amenait ce soir les habitants de Noisy, ce n’était point elle qui l’exerçait, ce n’était même pas son mari, si beau qu’il fut dans Clairville, c’était simplement « l’amateur de la ville » dont on avait annoncé les débuts, – M. Permettez.
Et l’on arrivait à la queue leu-leu : les paysans endimanchés, le menton bleu rasé de la veille ou du matin même, la blouse courte ouverte au cou et rejetée en arrière, marchant à demi-voûtés, les jambes arquées et, quand ils n’étaient plus jeunes, avec le balancement sur les hanches que donne le travail continu de la binette ; les paysannes coiffées du bonnet rond en tulle brodé garni de valenciennes qui, pendant tant d’années, a été avec la marmotte la coiffure des environs de Paris. Les bourgeoises aussi avaient gardé les toilettes faites le matin pour la grand-messe et sous leurs longs manteaux presque toutes portaient des chaufferettes garnies de braise, qui, pendant les premiers actes, devaient combattre le terrible froid de cette salle glacée où poussaient des champignons et des végétations marécageuses.
En passant, l’une de ces bourgeoises qui s’éclairait avec une lanterne, car le ciel était noir de nuages, s’arrêta auprès de madame Duchatellier : c’était madame Legrand la pharmacienne.
— Bonsoir, madame Duchatellier, dit-elle en ouvrant sa lanterne pour souffler la chandelle, je suis venue tout de même, vous voyez ; mais pourquoi donc jouez-vous toujours des grands drames qui sont si difficiles à monter ?
— M. Duchatellier est si beau dans le drame.
— Je ne dis pas non ; mais Zyte aussi serait belle dans les travestis à la Déjazet : Gentil-Bernard, les Premières armes de Richelieu, le Vicomte de Létorières, c’est émoustillant.
Il se fit un brouhaha dans la rue, un bruit de pas et de voix mêlé à des rires, en même temps une nappe de lumière rouge courut sur le pavé jusqu’à la table de madame Duchatellier : c’était la noce qui arrivait avec des lanternes en papier ; la mariée conduisait la troupe, se redressant dans sa robe de soie noire, son châle tapis rejeté sur les épaules, de façon à laisser admirer « ses accords » : la chaîne longue en or, la broche et la montre.
Cependant la salle se remplissait vite, et le public se classait, d’après le rang qu’il occupait ; aux premières les bourgeois ; aux secondes les cultivateurs et les artisans ; aux troisièmes les ouvriers. À la vérité, bon nombre de croquants enrichis par la culture de leurs terres qu’ils continuaient de père en fils depuis des siècles, eussent pu, mieux que beaucoup de petits bourgeois occuper les premières ; mais ils ne mettaient point leur orgueil dans le paraître, et d’ailleurs, mieux que personne, ils savaient « ce que valent les sous ». En attendant, on causait bruyamment, et comme le froid était âpre, de temps en temps une femme se baissait et avec la clé de sa porte elle remuait les braises de sa chaufferette.
— La toile, la toile !
Le rideau remua mais ne se leva point ; Théodore se glissa sur le devant de la scène, et fit un signe qui, bien que n’ayant rien de caractéristique, fut tout de suite compris.
— Y vas-tu, Auguste ?
— Tout de même.
C’était la patrouille qui devait figurer dans le Dîner de Madelon, que Théodore venait racoler parmi les spectateurs. Quatre hommes sortirent du parterre, et à moitié fiers, à moitié embarrassés se dirigèrent vers la scène qu’ils montèrent avec l’aide de Théodore.
Presqu’aussitôt les trois coups furent frappés et le rideau se leva : Zyte entra en scène avec le tablier blanc à bavette de Madelon et le petit bonnet de linge aux brides rejetées en arrière ; elle portait une canne, une paire de lunettes et une perruque : avant qu’elle eût ouvert la bouche, une bordée d’applaudissements formidables la salua, lui disant le plaisir qu’on avait à la revoir.
Elle commença : « Ah ! monsieur Benoît, c’est demain votre fête et vous ne m’en disiez rien ! Heureusement on connaît son almanach et on y voit que c’est aujourd’hui la veille de Saint-Boniface ».
Comme elle l’avait prévu, personne ne remarqua que des souliers garnis de fourrure la veille de la Saint-Boniface, n’étaient pas tout à fait « analogues au sujet » ; au contraire, on les admira. D’ailleurs on était trop attentif pour penser à la critique : jusqu’alors Zyte avait joué ce rôle de Madelon avec l’accent qui est de convention au théâtre pour les paysans, que ces paysans soient des environs de Paris ou de Caen. Mais l’année précédente, elle avait étudié le parler des vieilles femmes du pays, celles qui avaient gardé dans sa pureté le langage de l’Isle de France et elle le reproduisait avec une surprenante fidélité, mettant bien où il fallait les a à la place des e, allongeant, abrégeant, chantant les syllabes, à croire qu’elle n’avait jamais quitté Noisy, et tout le monde était ravi : les paysans parce qu’elle parlait la langue du pays, leur langue qu’ils trouvaient charmante sur ses jolies lèvres, les bourgeois parce qu’elle la parodiait : « sous son air simple », c’était bien l’espiègle dont parlait M. Benoît.
À Benoit que jouait Duchatellier et à Vincent représenté par Lachapelle, on fit aussi une chaude entrée, ils eurent leurs applaudissements presqu’aussi nourris que ceux qui avaient accueilli Zyte.
Mais où la salle entière entra tout à fait en belle humeur, ce fut quand on entendit le chœur chanté dans la coulisse par la patrouille :
Pas de raison et pas de résistance (bis)
De par la loi respect, obéissance.
Un cri courut dans les troisièmes et dans une bonne partie des secondes :
— V’là le marchand de moutarde !
En effet, c’était Permettez qui, en costume militaire, le shako sur la tête, le fusil au bras, faisait son entrée.
Tu marcheras, je t’en réponds (bis)
Pas de pitié pour les fripons.
— Bravo ! le marchand de moutarde.
Malheureusement pour sa gloire et pour les effets qu’il avait préparés, Permettez fut interrompu dans son jeu de scène par une clameur qui s’éleva aux troisièmes et aux secondes :
— Sauve-toi, Lapie, v’là la garde.
Les huées étaient si fortes, le rire avait si bien gagné toute la salle, même les premières, que le spectacle fut interrompu sans que les comédiens, Permettez et les paysans qui figuraient dans la patrouille exceptés, sussent pourquoi. À la fin de l’hiver précédent, un maçon nommé Lapie avait, racontait-on, trouvé un trésor en travaillant dans une vieille maison, et au lieu de le partager avec les propriétaires, il avait fait main basse dessus, si bien que de misérable qu’il avait été jusqu’à ce jour, il était devenu tout à coup riche, achetant une boutique de marchand de vin, ce qui est l’idéal des parvenus dans ces campagnes, et sa femme portant des diamants aux oreilles. Mais cette transformation ne s’était pas accomplie sans que la morale publique s’en indignât et s’en vengeât à sa manière. À chaque instant, le dimanche, on passait devant la boutique du nouveau marchand de vin, en criant : « Sauve-toi, Lapie, v’là les gendarmes. » Et c’était cette scène que l’arrivée de la patrouille donnait l’occasion de recommencer : « Sauve-toi, Lapie, v’là la garde ! » avec accompagnement de huées et de rires d’autant plus formidables que Lapie, qui s’était levé à sa place montrait le poing aux braillards en répétant :
— Sont-ils bêtes ?
La scène se serait peut-être prolongée assez longtemps encore tant on y prenait de plaisir, si l’entrée dans la salle de trois personnages enveloppés de riches fourrures, n’était venue y faire une diversion et la couper court.
Des noms aussitôt coururent sur toutes les lèvres :
— Le fils Chamontain.
— Le duc de Paradan.
Quant au troisième, on le regarda avec d’autant plus de curiosité qu’on ne savait pas qui il était.
— Un ami du fils Chamontain, pour sûr.
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