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Chapitre 5

Le perroquet se tenait perché sur une patte, silencieux, les chats dormaient dans un fauteuil, le chien ronflait sous la table ; au dehors la pluie tombait.
— Tu sais que je suis Bourguignon, commença Joseph se tenant debout devant Zyte qui s’était assise ; mais tout jeune je suis venu à Paris avec mes parents, mon père qui était horloger, et ma mère qui dans sa première jeunesse avait joué la comédie dans les théâtres forains : tu vois que j’étais un enfant de la balle et je crois qu’il faut ça : serais-tu arrivée où tu es, si tu n’avais pas eu du sang de comédien dans les veines ? Enfin celui qui était dans les miennes, me donna tout petit la passion du théâtre ; et quand je fus apprenti menuisier j’allai manger le pain de mon déjeuner devant l’entrée des artistes de l’Ambigu ou de la Porte Saint-Martin, pour voir passer les comédiens, et rentrer les décors. Je ne me lassais pas ; et le soir la journée finie je retournais voir entrer les figurants que j’enviais. J’avais fini par les connaître, et par être connu aussi de quelques uns ; un soir on me demanda si je voulais figurer. Tu penses avec quelle joie j’acceptai. En rentrant à la maison j’étais fier de moi, et le lendemain, ce fut d’un air de triomphe que je dis à ma mère : « Je vais gagner quinze sous tous les soirs, ça nous aidera ». Ma mère avait assez souffert du théâtre pour vouloir m’en dégoûter ; elle me dit tout ce qu’elle pouvait me dire : « Que j’étais un feignant, un vagabond, que je mourrais sur l’échafaud ». Mais mon père répondit : que j’avais bon cœur et que ça me sauverait. À l’atelier j’avais un camarade qui s’était donné le nom d’Espérance comme moi je m’étais donné celui de d’Artagnan ; rien que ça de chic. T’imagines-tu qu’à quinze ans j’avais la mine de d’Artagnan ; moi je le croyais. Je lui propose de lui ouvrir le théâtre, et nous voilà tous les deux figurants. Il est probable que je figurais bien, car un soir qu’un garçon qui remplissait le rôle d’un tambour manqua, le régisseur me demanda si j’étais en état de le remplacer ; ce n’était pas une petite affaire, il fallait battre la caisse et chanter un couplet. La caisse c’était mon fort ; mais le couplet. Heureusement j’avais une heure pour l’apprendre. J’ai la chance de ne pas accrocher, et le régisseur me dit que ça n’est pas mal. Le rôle me reste ; je le joue pendant deux mois. Un soir, que je sortais avec Espérance un bonhomme sans barbe et sans cheveux, tout rond, la figure rouge m’aborde, et m’invite à prendre un verre chez le marchand de vin. Nous voilà attablés ; il me raconte qu’il m’a remarqué dans mon rôle, et me fait des compliments à n’en plus finir.

— Vous avez des dispositions magnifiques, me dit-il, mais pour qu’elles se développent, il faut jouer de vrais rôles, et à votre théâtre cela n’est pas possible, vous êtes trop jeune ; moi je suis directeur en province ; si vous voulez venir avec moi, je vous engage, vous voyagerez et vous aurez soixante francs par mois.

Voyager ! Gagner soixante francs ! Jouer de vrais rôles. Je ne perdis pourtant pas tout à fait la tête, et répondis que je ne voulais pas me séparer de mon ami, qui avait encore plus de dispositions que moi.

— L’ami en est aussi.

Je voulais signer tout de suite ; mais c’était mon père qui devait signer mon engagement. Quand je lui en parlai tu entends les cris, ma mère voyait l’échafaud. Cependant le consentement finit par être donné, l’engagement signé, et l’on me composa un petit trousseau ; au Temple on m’acheta un pantalon noir, une redingote deux chemises et, ce qui m’éblouit plus que tout, des souliers vernis. Nous avions rendez-vous avec notre directeur à la gare du Nord, nous le trouvons là avec le reste de la troupe qui se composait de son fils, de la maîtresse de celui-ci, et d’un enfant de trois ou quatre ans, et nous voilà partis pour Luzarches. J’aurais bien voulu regarder le pays que nous traversions, mais je devais apprendre mon rôle dans l’Aumônier du régiment, dont le père Bridoux m’avait remis la brochure. Je m’y appliquais, mais de temps en temps j’étais interrompu par le père Bridoux qui sur l’air de « C’est bonhomme qu’on me nomme » chantonnait : « Nous allons jouer à Luzarches ». Nous débarquons et nous allons aux bagages pour nous occuper « des décors », dit notre directeur. Nos décors se composaient de deux coulisses, et d’une seule toile peinte des deux côtés, ce qui nous faisait deux décorations. Nous collons nous-mêmes nos affiches ; le spectacle se composait de l’Aumônier du régiment, d’Embrassons-nous Folleville, du Noël d’Adam chanté par M. Joseph et du Bruit de la rame chanté par M. Espérance, avec accompagnement au violon par M. Bridoux. Ne crois pas que ce soit une balançoire ; il jouait vraiment du violon, le père Bridoux, seulement c’était toujours le même air, celui qu’il chantonnait. « C’est Bonhomme qu’on me nomme » ; pour l’ouverture de toutes les pièces exécutées dans la coulisse, « Bonhomme » ; pour le Noël « Bonhomme » ; pour la Rame « Bonhomme». Malgré tout la représentation n’alla pas trop mal, et dans le rôle de l’Aumônier joué, avec mes souliers vernis, mon pantalon noir et ma redingote, je ne me fis pas reconduire. Il n’en fût pas partout de même ; à l’Isle-Adam, à Pontoise, les recettes furent si faibles qu’il fallut renoncer au chemin de fer et aller à pied, en portant sur son dos les bagages et le matériel. Nous ne payons pas toujours et à Magny, on me garde mes souliers en gage ; nous couchions dans les granges et nous mangions quand nous pouvions. Nous arrivons ainsi en vue d’une ville importante que les bornes de la route appellent Louviers, « Nous allons jouer à Louviers » chante le père Bridoux, – Y pensez-vous. – Fichus comme nous sommes. – Je te crois que j’y pense ; tu vas voir. – Et de fait en arrivant, il s’en va à la mairie où il demande le théâtre, et l’employé distrait, sans faire attention à celui qui lui parle, accorde la permission. Nous posons nos affiches. La salle se remplit. Dans la coulisse, le violon joue l’ouverture « C’est bonhomme ». La toile se lève ; nous n’avons pas dit quatre mots qu’on éclate de rire : « À bas les saltimbanques ». On nous envoie les petits bancs ; il faut baisser la toile. La police qui ne veut pas que nous soyons écharpés nous fait filer. Une heure après, nous venons chercher nos frusques, et nous cheminons dans la nuit. Au matin, nous apercevons un village. « Nous allons jouer à… » chante Bridoux.

— Où ?

— Je ne sais pas, mais ça ne fait rien.

Pas de théâtre, bien entendu, dans ce village, pas même de halle. On propose une grande étable ; à un bout il y a des vaches ; à l’autre un tas de fumier monté carrément.

— Voilà un théâtre tout préparé, dit Bridoux, avec quelques planches sur le fumier et des draps pour tentures, ce sera superbe.

Nous allons emprunter les bancs à l’église ; le sacristain ne veut nous les donner qu’à condition que nous jouerons un drame : « Parce que, moi, j’aime le drame, dit-il ». Bridoux, que rien n’embarrasse, promet un drame, et nous n’en avons pas dans notre répertoire.

— Qu’allons-nous jouer ?

— La Tour de Nesle, l’acte de la prison ; Joseph fera Buridan, Espérance le geôlier.

— Et Marguerite de Bourgogne ?

— Moi, répondit Bridoux avec sa tranquillité ordinaire, Marguerite a été créée par mademoiselle Georges, qui était une grosse femme c’est mon affaire.

Je ne savais pas le rôle de Buridan, Bridoux me l’expliqua ; je dirais ce qui me viendrait à l’esprit. Tout en montant le théâtre, nous répétâmes à peu près. Bridoux n’était pas plus embarrassé pour les costumes que pour le dialogue ; je jouerais en manches de chemise, avec mon pantalon noir cerclé de rubans rouges, ce qui était très moyen âge ; quant à Bridoux, il trouverait bien à emprunter dans le village le costume de Marguerite de Bourgogne. À l’heure dite on commence : Bridoux joue l’ouverture et les vaches meuglent ; il y avait bien soixante personnes dans l’étable, mais toutes n’avaient pas payé, et plus d’une n’avait voulu donner que deux sous ; ce n’était pas une raison pour mal jouer. L’Aumônier va bien, mais voilà qu’en manœuvrant le rideau, Espérance casse la corde qui était pourrie ; il veut retenir la toile et déchire complètement son pantalon non moins avarié que la corde. Comment faire ? Je lui prêterai le mien pour chanter la Rame. Nous nous arrangerons pour n’être jamais en scène en même temps. Je relève le rideau, il entre et commence : « Qu’il est doux sur les flots. » Il chantait la tête basse, une main dans la poche du pantalon, ramant de l’autre. – Lève-donc la tête, que je lui crie. Il change de main, fourre dans son pantalon celle qui avait ramé, et rame avec celle qui était restée dans sa poche. « Le soir quand tout sommeille. »

— Lève donc la tête, animal !… Il la lève enfin, mais c’est pour regarder de mon côté : j’étais perché sur une boîte derrière la coulisse, sans pantalon, la chemise au vent, et me haussais sur le bout des pieds pour tenir le bout de la corde du rideau. Il est pris d’un fou rire. Je lâche la corde. Le public hurle. Bridoux nous fait relever le rideau, et gravement il explique que le pauvre jeune homme est victime d’une maladie nerveuse. – Quand il est saoul, crie une voix. Note qu’à six nous n’avions mangé qu’une livre de pain depuis la veille, et encore l’enfant avait eu la grosse part. Enfin, nous pouvons commencer l’acte de la prison ; mais quand on voit paraître Bridoux en femme, on se tord et tout le monde crie : « C’est la mère Bouquet ! » La mère Bouquet est la vieille femme que Bridoux, je ne sais comment, a décidée à lui prêter ses frusques. La recette n’avait été que de huit francs. « Nous vous payerons demain, dit Bridoux à l’aubergiste, donnez-nous un bon souper. » Après le souper nous nous couchons dans la grange ; mais nous ne dormions pas depuis deux heures que Bridoux nous réveille.

— Partons.

— Et payer ?

— Ne parlez pas, filons.

Hors du village, en route dans la campagne, le jour se lève, nous marchons moins vite, et Bridoux nous explique que comme la recette n’eût pas suffi pour tout payer, il est plus prudent de filer. Ce tour qui nous offusque, nous décide à en jouer un à notre directeur. Un soir que la recette avait été bonne, nous restons en arrière avec lui, laissant le fils, la femme et l’enfant prendre les devants ; il fait sombre, la plaine est déserte, nous sommes loin de toute maison ; tout à coup, je saisis le père Bridoux par le bras : « Le moment est venu de régler nos comptes ; vous ne nous payez jamais ; vous ne nous nourrissez pas ; de l’argent où vous êtes mort ». Il crie au secours ; personne ne répond. – « Espérance, le pistolet », Espérance fait jouer la batterie. La peur prend notre homme, il nous donne cent sous ; nous éclatons de rire. Il reconnaît sa bêtise : – C’est le pistolet de l’Aumônier, il ne part jamais. On arrive à Saint-Valéry en Caux.

— Nous allons jouer à Saint-Valéry, chante Bridoux, mais en attendant ce soir, vous allez vous promener au bord de la mer ; vous n’avez jamais vu la mer, c’est très amusant ; mes chers enfants, vous ne direz plus que je ne vous fais pas faire un beau voyage.

Nous pêchons toute la journée, et nous nous amusons vraiment ; mais quand nous entrons à l’auberge pour faire cuire notre pêche, plus personne. Bridoux, le fils, la femme, l’enfant, tout le monde parti en nous abandonnant. L’aubergiste nous met dehors. Comment dîner. Je propose à Espérance de chanter dans les cafés. – Vas-y, toi. J’entre et je commence :

Minuit, chrétiens, c’est l’heure solennelle

On veut me renvoyer. Je m’explique avec un matelot. – Pourquoi n’as-tu pas dit que tu avais faim, crois-tu qu’on va te laisser mourir de faim ? – J’ai un camarade. – Amène-le. On nous sert un festin et nous chantons jusqu’à minuit. Un matelot fait une collecte et nous remet quatre francs. En route pour Paris.

— Avec quatre francs, interrompit Zyte.

— Tu penses bien qu’ils ne dureront pas longtemps et pourtant nous les ménageons. Le jour nous marchons tant que nous pouvons. La nuit nous couchons dans les meules de foin, dans les bras l’un de l’autre pour nous tenir chaud. Cela n’empêche pas que je m’enrhume, et comme je n’aime pas me moucher avec mes doigts je déchire ma chemise et m’en fais un mouchoir que je lave tous les soirs pour qu’il sèche pendant la nuit. À cet exercice, le pantalon et la redingote avaient terriblement souffert, mais je trouve heureusement à les échanger contre un habit, un gilet et un pantalon qui habillaient un mannequin pour épouvanter les oiseaux ; les propriétaires de ce mannequin étaient des gens qui lui avaient donné des vêtements en bon état ; je les lui prends en échange des miens et il ne dit rien. Nous voulions arriver de bonne heure à Rouen pour chanter dans les rues et faire une belle recette. À huit heures du matin nous entrons à la préfecture pour demander une permission. Le concierge nous répond que les bureaux sont fermés parce que c’est dimanche, qu’il faut déposer une demande écrite et qu’on nous répondra à notre hôtel. Il y a plus de vingt heures que nous n’avons mangé. Nous errons par la ville, le long des quais, sur les boulevards, nous nous asseyons sur des bancs et nous nous relevons quand on nous regarde trop pour aller devant nous, où ? Nous n’en savons rien ; qu’attendons-nous ? nous ne le savons pas non plus ; il y a du trouble dans nos têtes. Autour de nous passent des gens endimanchés, nous entendons des marchands de plaisirs et de pain d’épice crier leur marchandise. Nous arrivons sur un pont, le pont de pierre où est la statue de Corneille. – Si nous nous jetions à l’eau, propose Espérance. Nous étions appuyés contre le parapet, un monsieur passe. Instinctivement sans rien dire, je lui tends la main ; il me met deux sous dedans. Espérance les prend et va chercher du pain. Mais le cœur me manque, je glisse sur le trottoir. On s’assemble. On me fouille. On trouve mon engagement.

— Un artiste, un camarade, dit un des curieux, qu’on le porte à mon théâtre.

On me porte à Décousu, qui est un petit théâtre au bout du pont. On me donne un bouillon. Je me remets un peu, et Espérance arrive avec un morceau de pain dont il avait mangé la mie en courant. Nous racontons notre histoire.

— Venez chez moi, dit l’artiste qui s’appelait Aubert, vous vous reposerez et nous dînerons ensemble.

Il demeurait sur le quai ; en nous rendant chez lui, il commanda à son restaurant un gigot, un broc de cidre, un pain de six livres ; et aussitôt que le tout fut apporté, on se mit à table. Vers six heures Aubert, forcé d’aller à son théâtre, nous quitta : « Continuez de manger ; après, couchez-vous dans mon lit ; demain nous verrons. » Nous lui obéissons en continuant de manger, mais de temps en temps nous nous rappelons l’un l’autre à la discrétion : « Ne nous conduisons pas comme des mufles ; il faut en laisser. » Cependant morceau après morceau nous dévorons tout, pain, viande, et ne laissons rien. Nous nous endormons sur la table. Le lendemain Aubert nous donne des souliers à la poulaine, une chemise à chacun, deux mouchoirs et trois francs.

Nous nous remettons en route ; ce qui allongeait notre chemin, c’était que nous passions au retour par les mêmes pays où nous nous étions arrêtés à l’aller afin de voir aux bureaux de poste si nous ne trouverions pas un peu d’argent que nos parents devaient nous envoyer. À Étrépagny, Espérance touche un bon de dix francs. Nous montons dans la voiture d’un marchand de pois qui nous conduit à Gisors, où nous prenons le train. À onze heures je frappe à la porte de mes parents. – Qui est là ? – Moi. – C’est ce brigand de Joseph, dit ma mère. Elle m’ouvre, m’embrasse et me donne à souper. Le lendemain, nettoyage général, coupe de cheveux dans la cour, bain, etc. – J’espère que tu es guéri, me dit mon père. Un mois après je débutais à Saint-Omer.

— Mon pauvre Joseph, dit Zyte tout émue.

— Voilà le début ; et maintenant, dans mon chalet de La Varenne, je reçois à ma table mademoiselle Duchatellier, sociétaire de la Comédie-Française.

Pendant le récit de Joseph, Zyte ne l’avait point interrompu, mais elle avait cependant suivi avec attention les bruits du dehors, la pluie qui tombait toujours, les roulements du tonnerre qui ne s’arrêtaient point, aux derniers mots elle se leva, et alla à la fenêtre.

— Tu ne peux pas partir, dit Joseph, la pluie tombe à seaux, tu prendras le dernier train.

Comme elle paraissait contrariée, il ouvrit la porte pour examiner le temps : un torrent d’eau s’engouffra dans la salle, et les bougies s’éteignirent.

Il fallait bien, bon gré mal gré, se résigner.

— Qu’importe que tu arrives un peu plus tôt ou un peu plus tard, dit Joseph, ta fille est maintenant endormie, et madame Duchatellier est habituée à veiller.

Pour lui faire passer le temps, il revint sur son récit et le compléta : l’hiver précédent il avait entendu un violon jouer Bonhomme dans une cour de la rue Rochechouart, c’était le père Bridoux qui chantait dans les rues, bien vieux, bien misérable, mais toujours insouciant ; il avait été revoir Aubert à Rouen et il lui avait rendu son dîner ; Espérance était à la Porte-Saint-Martin.

Mais Zyte n’écoutait guère ; elle ne quittait pas la fenêtre des yeux : si la pluie diminuait d’intensité, le tonnerre, par contre, semblait se rapprocher. Ses coups étaient plus répétés, plus secs ; de nouveau des éclairs aveuglant emplissaient la salle.

Elle regarda à sa montre, il était dix heures et demie ; elle mit son chapeau et sa jaquette.

— Je vais te donner un caoutchouc, dit Joseph, il t’enveloppera jusqu’aux pieds.

Mais pendant qu’elle s’habillait un nouvel orage s’était déchaîné plus violent ; il passait maintenant sur l’île : la maison tremblait sous ses vibrations, au dehors les rafales du vent tondaient les arbres ; dans les courts intervalles de repos on entendait la rivière soulevée clapoter.

— Attendons encore un peu, dit Joseph.

— Il faut partir : qui sait si nous ne serons pas obligés de nous arrêter en chemin.

Il alluma une lanterne, et s’étant coiffé d’un béret, il ouvrit la porte ; mais à ce moment même l’île s’enflamma devant eux ; un coup de tonnerre formidable éclata. Ils furent rejetés dans la salle par la commotion ; Joseph referma la porte.

— Il est impossible de partir, dit-il, ici nous sommes abrités par les grands arbres qui nous enveloppent ; si nous avions été sous les arbres nous étions foudroyés. Attendons.

Il s’était fait un moment de silence ; la pluie et le vent avaient été coupés par le coup de foudre ; ils reprirent, et les éclairs, le tonnerre reprirent aussi.

— Il est certain, dit Joseph, que nous sommes au centre de l’orage retenu par le cirque de collines qui entourent la boucle.

Zyte tenait sa montre dans sa main, et à chaque instant elle regardait les aiguilles ; la pluie, le vent, le tonnerre continuaient.

— Je serais chez toi, dit Joseph, que tu ne me laisserais pas partir, car alors même qu’il n’y aurait rien à craindre de l’orage, il est certain que nous ne pourrons pas arriver à la gare sans être mouillés comme si nous étions tombés à l’eau ; pour moi cela est sans importance parce que je changerai de linge tout de suite ; mais toi peux-tu rester mouillée pendant deux heures, tu gagneras une fluxion de poitrine ; reste ici, tu prendras demain matin le premier train ; pourvu que ta fille te trouve près d’elle à son réveil, n’est-ce pas assez ?

C’était en paroles hachées qu’il avait pu lui adresser ces observations, elle se récria : Il fallait partir.

Sans doute il le fallait, mais comment ? Pouvait-elle s’exposer à la fluxion de poitrine dont parlait Joseph ; les artistes sont obligés à des précautions et à des ménagements qu’il serait fou à eux de braver.

L’heure marchait, et l’orage restait toujours au-dessus d’eux sans vider ses nuages.

— Il est trop tard, dit Joseph, nous n’arriverions pas maintenant pour le train.

Elle s’assit avec un mouvement de contrariété.

— Tu ne vas point passer la nuit sur cette chaise, dit-il, couche-toi, tu étrenneras ma chambre d’ami, ce sera la chambre de la reine, personne n’y couchera plus.

Sans attendre une réponse, il avait ouvert une armoire : il en sortit des draps et les porta dans la chambre d’ami.

— Tu as cinq heures à dormir, dit-il en revenant, je t’éveillerai en temps ; sois tranquille je ne viendrai pas t’écouter dormir comme je le faisais contre la paroi de ta roulotte.

Elle lui tendit la main, et avec un sourire affectueux, car elle ne pouvait pas lui tenir rancune de ce dont il n’était pas responsable, elle lui dit bonsoir.

— Bonne nuit.

Il n’entra pas avec elle dans la chambre dont elle repoussa la porte.

Cependant, malgré sa promesse, il ne put pas résister à la tentation de rester à cette porte, et s’asseyant sans bruit, il demeura là longtemps : elle était sous son toit, à deux pas de lui, celle qu’il aimait plus que jamais, et il n’avait qu’à tourner cette clé pour la prendre dans ses bras ; quelle nuit ! Le vertige le souleva, il étendit la main et frôla la clé. Mais cette clé parla à sa raison ; il s’arrêta : Zyte se fût enfermée, il aurait enfoncé la porte ; elle avait eu foi en lui, il serait digne d’elle.

Il alla se jeter sur son lit, et le lendemain, quand l’aube blanchit les vitres il l’appela doucement : l’orage s’était calmé depuis plusieurs heures et dans le silence du matin on n’entendait plus que quelques gouttes d’eau qui des branches chargées de pluie tombaient dans des flaques.

Zyte fut promptement habillée, et en descendant dans l’île elle trouva les allées et le gazon jonchés de branches cassées ; un des gros peupliers du débarcadère avait été fendu par la foudre, tout le bas de son tronc complètement écorcé montrait une large plaie blanche.

— Tu vois, dit Joseph occupé à écoper l’eau du bateau, qu’il aurait été mauvais de se trouver sous ce pauvre arbre.

Ils descendirent rapidement la rivière dans la fumée des vapeurs grises qui flottaient au-dessus de son cours ; et ils abordèrent au ponton du loueur de bateaux. Celui-ci, qui était déjà levé, s’approcha de Joseph qui attachait son canot, tandis que Zyte montait sur le quai :

— M. Joseph, défiez-vous ; sans en avoir l’air, regardez au coin du pont, il y a là un particulier qui vous guette, et m’a fait un tas de questions hier quand vous vous êtes embarqué avec cette jeune dame, et le voilà encore ce matin.

Le particulier, c’était le monsieur décoré de la veille ; Joseph le retrouva à la gare, et le vit monter dans le train ; mais il n’osa pas en prévenir Zyte, à quoi bon l’inquiéter sans savoir pourquoi et de quoi.

À sept heures et demie, Zyte arrivait à Montmartre, dont les rues étaient ravinées par la pluie et sa mère venait lui ouvrir la porte : Hella dormait encore.

Zyte expliqua à sa mère que c’était l’orage qui l’avait retenue à la Varenne, et madame Duchatellier trouva cette explication toute naturelle :

— Pour tout le monde tu auras couché ici.

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