‹ ZyteChapitre 5 sur 33 · Chapitre 5

Chapitre 5

Chamontain !
Aucun nom n’était plus populaire dans la contrée que celui-là qu’on était habitué à répéter et qui depuis qu’il avait commencé à être connu avait toujours été grandissant de telle sorte qu’il était arrivé à emplir le pays de son importance.

Aussi loin que les plus vieux paysans remontaient dans leurs souvenirs, ils se rappelaient avoir prononcé ce nom quand ils n’étaient que de petits enfants.

Celui qui le portait alors était un vieux meunier établi sur la Marne entre Champs et Gournay. C’était chez lui qu’ils faisaient moudre le blé récolté sur leurs terres, non encore livrées comme maintenant à la petite culture, et le bonhomme, en veste grise, rapportait lui-même la farine, monté sur ses sacs, les jambes écartées, un gros fouet à manche court autour du cou. C’était le premier des Chamontain, au moins le premier qui eût laissé un souvenir encore vivace pour quelques-uns. À celui-là en avait succédé un autre qui, ne se contentant plus de moudre le blé des petits paysans des environs, avait acheté les récoltes des gros fermiers de la Brie, et pour les travailler avait fait successivement construire autour du moulin paternel, dans les îles de la Marne, un groupe d’usines qui étaient devenues une des minoteries les mieux outillées et les plus importantes des environs de Paris. Enfin, à ce deuxième en avait succédé un troisième, le père du jeune homme qui venait d’entrer dans la salle, et c’était celui-là qui avait donné au nom de Chamontain tout son éclat : le premier avait été un simple meunier, le second un habile industriel, le troisième était un spéculateur qui occupait une place considérable dans le monde des affaires.

À la mort de son père, celui-là aurait pu vivre tranquillement avec la belle fortune dont il héritait comme fils unique, mais ni la tranquillité, ni le repos n’étaient dans son caractère, il lui fallait le travail et la lutte avec les satisfactions orgueilleuses que donne l’ambition triomphante. Et justement il avait toutes les ambitions : celle de l’argent aussi bien que celles des honneurs et du rang. Bonnes pour son père, les minoteries de la Marne étaient insuffisantes pour lui ; il avait commencé par les agrandir autant que le permettait la chute d’eau que la rivière mettait à la disposition de ses turbines, puis il les avait complétées par les usines à vapeur qu’il avait élevées à la Villette sur les bords de l’Ourcq, en même temps qu’il entreprenait de grosses spéculations sur le commerce des grains qui, en quelques années, faisaient de lui une puissance financière avec laquelle les plus forts devaient compter.

On était alors en plein dans la période heureuse où toutes les affaires se mettaient en actions ; les Minoteries de la Marne et de l’Ourcq étaient entrées dans la règle commune et il s’était formé pour leur exploitation une Société au capital de dix millions divisé en vingt mille actions de cinq cents francs. Si bon enfant que soit l’actionnaire, il serait sans doute resté froid en présence d’une pareille majoration, si on n’avait trouvé un moyen de la justifier ; pour cela on avait remplacé dans les moulins de la Marne et les usines de l’Ourcq les meules en pierre par des cylindres en fonte ; c’est-à-dire qu’à l’ancien système de mouture on en avait substitué un nouveau qui devait, disaient les annonces, révolutionner l’industrie de la meunerie en France et lui permettre de soutenir la concurrence avec ce que l’étranger produisait de meilleur : c’était une affaire nationale, une souscription patriotique. Ainsi présentée, l’émission avait eu un magnifique succès, toutes les actions avaient été enlevées, et la prime obtenue avait été assez belle pour permettre aux fondateurs de l’affaire de se débarrasser avantageusement de celles qu’ils s’étaient attribuées : un outillage neuf, une marque estimée ! un homme de l’expérience et de la capacité de Chamontain à la tête de l’entreprise, comment n’avoir pas confiance !

Cependant les prévisions sur lesquelles l’affaire était basée ne s’étaient pas réalisées, mais il y avait eu cela de consolant et d’honorable pour ceux qui l’avaient organisée et qui la dirigeaient que la faute de cet échec ne pouvait pas leur être imputée, elle remontait jusqu’à la Providence ! En effet, pour assurer l’approvisionnement de ces usines et de ces moulins qui allaient consommer dix-huit cents sacs de blé par jour et produire mille sacs de farine, on avait fait à l’avance des achats considérables de récoltes dans la Brie, dans la Beauce et dans tout le rayon de Paris : jamais l’agriculture nationale n’avait été à pareille fête. Mais il s’était trouvé, cette année-là, que le temps avait été pluvieux, et que le blé rentré mouillé était resté spongieux et tendre. Or les fameux cylindres qui devaient révolutionner l’industrie française sont en usage dans des pays où l’on ne récolte que des blés secs et durs qu’ils écrasent admirablement ; qu’on leur donne au contraire un grain tendre à moudre, ils ne l’écrasent plus, ils le laminent. C’était ce qui s’était produit avec les blés mous de la Brie et de la Beauce ; mal récoltés, ils s’étaient laminés et pour décoller les gruaux il avait fallu leur faire subir une série d’opérations fâcheuses ; la farine avait mal pris l’eau en exigeant des boulangers beaucoup de travail, si bien qu’en quelques mois la marque des minoteries de la Marne et de l’Ourcq, qui était une des premières, alors qu’elles opéraient avec des meules, avait été dépréciée, les boulangers n’en avaient plus voulu ; la vente était devenue difficile, presque impossible : les cylindres étaient jugés, condamnés ! de dégringolade en dégringolade, les actions étaient tombées à vingt-trois francs et encore ne trouvait-on pas à les vendre.

C’était alors que Chamontain avait montré ce dont il était capable : puisqu’il avait causé ce désastre, il devait le réparer. Il avait fait racheter à vingt ou vingt-cinq francs toutes les actions qu’on pouvait lui trouver, et pour quatre cent mille francs il était redevenu l’unique propriétaire de ses anciennes usines qui quelques mois auparavant avaient coûté dix millions aux actionnaires : à quelque prix que ce fût, il devait sauver une entreprise qui portait son nom.

Et il l’avait sauvée : au lieu de donner à moudre à ses cylindres des blés français tendres, il leur avait donné des blés étrangers durs, et sa farine était redevenue ce qu’elle avait toujours été, l’égale des meilleures ; en quelques mois sa marque, dont personne ne voulait plus, avait repris son rang, l’un des premiers.

Décidément c’était un malin, un habile ; il avait été recherché par les lanceurs d’affaires, et tous les conseils d’administration qui avaient besoin d’un homme de sa capacité s’étaient empressés de lui ouvrir leurs portes ; ses preuves étaient faites, il était digne d’entrer.

Pour cela il n’avait pas abandonné ses minoteries de la Marne, au contraire, il les avait encore agrandies en perfectionnant leur outillage : d’immenses magasins avaient été construits pour abriter un approvisionnement de blé de plusieurs mois ; un chemin de fer à voie large avait été construit pour les relier à la grande ligne et faire arriver les wagons à leurs quais sans rompre charge ; enfin un service régulier de bateaux à vapeur lui appartenant avait été organisé pour aller prendre à Rouen les chargements de grains qui arrivaient de l’Amérique et de l’Inde. Elles étaient sa gloire, ces minoteries, et son orgueil. C’était de là qu’il était parti, du vieux moulin dont les bâtiments noircis et chancelants avaient été conservés, pour devenir l’homme qu’il était maintenant. Il tenait à s’en vanter en répétant : « Je suis un parvenu, le fils de mes œuvres. » Et comme si ce n’était pas assez de dire et de répéter ce mot qui cependant se trouvait vingt fois par jour sur ses lèvres, il avait voulu qu’un monument durable l’affirmât plus haut encore : dans la façade de ce vieux moulin, il avait fait sceller une belle plaque de marbre sur laquelle on lisait en lettres d’or :

Ce petit moulin qui date du XIIIe siècle

et qui tournait encore en 1830

a été le berceau

des Chamontain

Les Chamontain remontaient-ils au XVIIIe siècle ? l’inscription ne le disait pas, mais on pouvait le supposer ; pourquoi pas ? six siècles de meunerie dans la famille, c’était de l’aristocratie et de la bonne, celle-là.

Précisément parce qu’il était arrivé haut, il voulut monter plus haut encore, et des conseils des Sociétés financières passer dans ceux de la France où il saurait prendre une place plus en vue et plus glorieuse. Il acheta un journal et avec l’aide d’un teinturier qui avait des idées et de la discrétion, il y publia des articles retentissants pour préparer sa candidature. Deux ans après et sans avoir dépensé plus d’un million il était député et le lendemain de cette élection les pays situés sur la route que suivent les voitures Chamontain pour apporter les farines à Paris, Noisy, Bry, Nogent, Vincennes, voyaient ces voitures passer, pavoisées de drapeaux, les chevaux enguirlandés de rubans tricolores pour fêter ce triomphe démocratique « d’un fils de ses œuvres ».

Le « fils de ses œuvres » n’avait pas l’ambition égoïste, et ce n’était pas pour lui seul qu’il voulait le triomphe, il le voulait aussi pour les siens qui devaient le continuer et atteindre plus haut encore que là où il était arrivé, son fils parce qu’il serait son fils, sa fille par le mariage.

Et ce mariage il l’avait réussi comme tout ce qu’il entreprenait : l’année précédente, mademoiselle Calixte Chamontain, arrière-petite-fille du vieux meunier, celui qui montait la côte de Gournay à califourchon sur ses sacs de farine en faisant claquer son gros fouet pour annoncer son arrivée, avait épousé Marie-Guy-Philippe-Audéric, duc de Paradan, l’unique héritier des Paradan, militaires sous Louis XIV et Louis XV, où leur nom a brillé de son plus vif éclat, parlementaires sous la Restauration, simplement intrigants sous Napoléon III ; sous la République française ruinés à plat et si parfaitement que, sans un honnête département de l’Ouest qui avait ramassé le duc pour en faire un député, celui-ci n’aurait pas eu de quoi manger. C’était à la Chambre qu’ils s’étaient connus, et tout de suite Chamontain avait compris que ce duc ruiné était le gendre que la Providence lui destinait, comme le duc avait trouvé dans Chamontain le beau-père qu’il lui fallait. Sans les finasseries de Chamontain pour diminuer la dot, sans celle du duc de Paradan pour la grossir, le mariage se serait fait tout de suite. Mais à la fin, après une lutte qui avait accru l’estime du gendre pour le beau-père en même temps qu’elle accroissait celle du beau-père pour le gendre, on s’était mis d’accord et Chamontain avait eu la joie de pouvoir dire : « La duchesse de Paradan, ma fille… »

Au temps où Chamontain jeune encore agitait ses rêveries ambitieuses en se promenant autour du moulin paternel, l’un de ses désirs les plus âpres avait été d’acheter un jour, quand la fortune lui serait venue, le château qu’il voyait devant lui chaque fois qu’il levait les yeux vers la colline et dont le parc en amphithéâtre descendait par ses vertes pelouses et ses massifs boisés jusqu’à la Marne. Quelle plus éclatante manifestation de la puissance de l’argent que de remplacer dans ce noble château, aux dispositions grandioses, la vieille famille qui l’avait fait construire au XVIIIe siècle, et de devenir par lui le seigneur du pays où son grand-père n’était qu’un artisan. Ce désir, il avait pu le réaliser à coup d’argent et c’était dans la chapelle de ce château que Calixte était devenue duchesse de Paradan.

Quelle fête pour les villages environnants que ce mariage ; à Noisy particulièrement on avait eu le plaisir de voir défiler les calèches, les landaus, les coupés, les chaises de poste arrivant de Paris, pleins de femmes aux toilettes brillantes dont l’éclat illuminait la grande rue sombre d’un éclair rapide ; ce tourbillon de soies claires, de plumes, de dentelles, de harnais argentés, de cuivres étincelants, de panneaux armoriés, de chevaux aux robes luisantes, de laquais galonnés, avait laissé dans le vieux village une vision de la vie mondaine, qui n’était pas encore éteinte.

Aussi que de regards curieux quand le fils et le gendre de ce Chamontain étaient entrés dans la salle du grand théâtre Duchatellier.

Le fils, on était habitué à le voir passer souvent, mais les chevaux de son phaéton qu’il conduisait lui-même allaient toujours d’un tel train que c’était à peine si ceux qui n’avaient point affaire au château le reconnaissaient ; quant au duc, il avait voyagé avec sa femme depuis son mariage, et les occasions de l’apercevoir avaient été rares.

— Ah ! c’était ça un duc !

Il est vrai qu’il était peu séduisant, le duc, avec son visage étroit, ses yeux rapprochés, ses lèvres minces, son teint pâle, ses membres grêles, son air froid ; et cependant, si l’on ne s’en tenait pas à la première impression et si l’on savait voir, on sentait que c’était un homme : dans ces membres grêles, il y avait des muscles vigoureux que développaient l’exercice et l’escrime ; dans ces yeux une flamme, sous cette apparence froide et indifférente une volonté puissante ; sous cette mine chafouine une dureté de caractère que déguisait mal la politesse des manières.

Au contraire, Gaston Chamontain produisait une impression sympathique et rassurante : la belle tête régulière au teint frais avec une longue barbe d’or soyeuse et frisée, la taille haute et bien prise, les épaules larges, la physionomie affable et ouverte ; en tout un beau garçon et un bon garçon.

q

Page 1