Chapitre 6
Pendant que s’achevait le Dîner de Madelon, Gaston Chamontain, le duc de Paradan et leur ami étaient restés debout, ne trouvant pas une place à prendre ; mais dans l’entracte on leur apporta des chaises de chez le marchand de vin et ils purent s’asseoir, aussi mal installés que possible, dans un coin, contre la muraille humide.
— Ç’a été vraiment une bien bonne idée de venir à ce théâtre, dit le duc.
— Bachollet n’a que de bonnes idées, appuya Gaston en riant.
— Et il fait un froid dans cette grange ! continua le duc, en serrant sa pelisse contre son torse maigre.
— Jamais Bachollet ne se plaindra du froid, dit Gaston.
— Parce que ? demanda le duc.
— Parce que plus il fera froid aujourd’hui, plus il y aura de chances pour que la fête du Cercle des Patineurs ait lieu demain.
— C’est bien naturel.
C’est bien naturel, était l’explication même du caractère de Bachollet, qui ne vivait que pour s’amuser, et surtout pour que Tout-Paris sût qu’il s’amusait. Quelle déception pour lui si la fête du lendemain, dont il était l’un des organisateurs et des commissaires, n’avait pas lieu par suite du dégel. Héritier à vingt-deux ans, d’un père qui, dans la fabrication des matières colorantes, avait gagné une des grosses fortunes de l’industrie parisienne, Bachollet employait les revenus de cette fortune à faire parler de lui. Voir son nom imprimé dans les journaux mondains était tout ; il ne désirait et même il n’imaginait rien au-delà de cette gloire. C’était pour l’acquérir qu’il avait à Compiègne un équipage de chasse qui lui coûtait deux cent mille francs par an, à Chantilly une écurie de courses qui ne lui coûtait pas moins, et à Paris une maîtresse qu’il n’aimait point, mais qui avait le mérite d’être une des célébrités de la vieille garde et de jouir, en cette qualité, d’une notoriété qui rejaillissait sur lui « l’amant d’Agnès Manec », une Agnès de cinquante ans qui jouait encore à la ville « le petit chat est mort ». Cela ne lui suffisait point, et il demandait au tir aux pigeons, à l’escrime, au cercle des patineurs, à un cirque où il s’exhibait avec des bêtes savantes, ce que les courses, la chasse et la maîtresse ne lui donnaient point. Personne n’était plus aimable, plus affable, plus généreux pour les reporters que lui. Quand les occasions d’être témoin dans un duel lui manquaient, bien qu’il eût naturellement le caractère le plus facile et le plus doux, il cherchait lui-même une affaire, pour rien, pour le plaisir, non de se battre, mais de se faire de la publicité qui ne lui venait pas spontanément. Pour être sûr de ne pas laisser échapper un journal qui l’aurait nommé, il était abonné à l’Argus de la presse, « qui lit, découpe et traduit tous les journaux du monde et en fournit les extraits sur n’importe quel sujet » ; le sujet c’était lui, Bachollet. En était-il de plus intéressant ? Il ne le trouvait pas. Et même il était jaloux de ceux dont on parlait trop souvent, il les appelait des réclamistes et les méprisait.
L’entracte ne fut pas long, car le premier tableau d’Il y a seize ans se jouait dans le même décor que le Dîner de Madelon ; à la vérité, dans le vaudeville, le théâtre représente une chambre simplement meublée, tandis que dans le drame, il représente un joli boudoir élégamment meublé ; mais chez les Duchatellier on n’y regardait pas de si près : une chambre ou un boudoir, c’était un intérieur, et il n’y avait qu’une décoration pour les palais, et qu’une aussi pour les places publiques, les sites champêtres, les cachots et les forêts : le décorateur qui les avait peints avait reçu la commande de les faire assez indécis pour qu’ils pussent, avec un peu de bonne volonté, servir à toutes les situations, et n’être d’aucune époque ni d’aucun pays.
Le rideau se leva donc sur la chambre de M. Benoît, devenue le boudoir d’Amélie de Clairville : Madame Duchatellier (Amélie) était assise devant une table de toilette, et Joséphine, sa femme de chambre (Marietta), achevait « d’arranger ses cheveux et de lui mettre quelques bijoux ».
— Mais, c’est la vieille femme de la caisse qui joue la chaste fiancée, s’écria le duc.
— Silence ! dans le coin, cria une voix.
— Taisez-vous donc, les peaux d’ours, cria un autre.
Le duc se mit à rire en regardant la salle dédaigneusement.
La porte du fond s’ouvrit, et un jeune garçon parut « en costume léger du matin, portant à la main une rose sur laquelle était attaché un papillon, il entre avec la vivacité de son âge ».
— Tiens, c’est une femme, dit Bachollet.
— Elle est charmante, répondit Gaston.
Puis s’interrompant, il se retourna, et s’adressant à la pharmacienne qui justement était placée derrière lui, poliment il lui demanda quelle était cette jeune fille.
— C’est Zyte, la fille du directeur, répondit madame Legrand, flattée de la déférence que Gaston lui avait montrée « en homme du monde qui s’adresse à une femme du monde » raconta-t-elle plus tard.
Dans la pièce originale telle qu’elle a été écrite par Ducange, Joséphine qui a l’autorité d’une vieille femme de chambre, gronde « ce jeune indiscret d’entrer comme un fou, quand mademoiselle s’habille », mais dans la pièce récrite par Duchatellier et mise à la mode du jour, le rôle avait été adapté autant que possible pour être joué par Marietta, et toutes les gronderies de la vieille fille avaient disparu. C’était en effet par coupures qu’il procédait généralement, et tout ce que sa troupe ne pouvait pas dire ou ne pouvait pas faire, il le supprimait : le public s’y reconnaissait comme il le pouvait. Dans Il y a seize ans, on trouve une vingtaine de rôles d’hommes et de femmes ; comment avec les cinq hommes et les trois femmes qui composaient la troupe du théâtre Duchatellier, jouer ces vingt rôles ? Cela eut été une difficulté pour un directeur qui n’eût pas été en même temps auteur. Pour Duchatellier rien de plus simple : l’auteur intervenait, et rendait le service à son ami le directeur de lui supprimer les rôles pour lesquels celui-ci n’avait pas de sujets : quand cette suppression était tout à fait impossible, le comédien qui mourait au deuxième acte ressuscitait au troisième dans un nouveau personnage ; un perruque et un autre costume opérait cette incarnation : ainsi le père Lachapelle englouti comme Gérôme au troisième tableau avec le pont du torrent, apparaissait au quatrième comme maire du village ; et personne ne se plaignait, au contraire : on discutait dans lequel des deux personnages Lachapelle était le meilleur : certainement il était bien touchant dans le vieux Gérôme ; mais d’autre part comme il s’excusait convenablement « d’apporter un instant de trouble au milieu d’une fête d’hymen » ; et comme il faisait comprendre cette phrase extraordinaire du père de la mariée : « Votre visite nous honore et ne peut nous inquiéter. » De même pour madame Duchatellier qui remplissait deux rôles, on discutait la question de savoir lequel lui convenait le mieux : – celui d’Amélie, la fiancée de Saint-Val (en perruque blonde) ou celui de madame Thomas (en perruque grise).
En réalité, elle était aussi mauvaise dans l’un que dans l’autre, avec la même intonation pour la femme du monde que pour la villageoise, et avec le même geste de marionnette qui consistait à agiter sa main droite ouverte et les doigts réunis, en allant de son épaule à son menton, comme si elle coupait quelque chose, tout le reste de son corps ainsi que son bras gauche demeurant immobiles. C’était vainement que son mari lui avait demandé de lever cette main au moins aussi haut que la tête et d’étendre le bras dans toute sa longueur ; jamais elle n’avait osé risquer en public cette mimique désordonnée : qu’eût-elle fait de son bras si elle l’avait étendu à une telle distance, elle n’aurait jamais pu le ramener à elle. C’était bon pour M. Duchatellier d’agiter ses bras comme les ailes d’un moulin à vent ; mais il était un grand comédien, tandis qu’elle n’était qu’une pauvre femme qui jouait la comédie malgré elle.
— Quel singulier pantin, dit le duc quand il vit madame Duchatellier hacher ainsi tous ses mots.
— Oui, mais la fille est gracieuse, répondit Bachollet.
— Dites qu’elle est ravissante, continua Gaston, je n’ai jamais entendu voix plus pénétrante, et elle joue, est-ce curieux, ici.
Il est vrai que Zyte jouait et qu’elle mettait dans son rôle tout ce qu’il y avait en elle. Quand madame Duchatellier, abandonnant la caisse pour s’habiller, avait annoncé que le fils Chamontain et le duc de Paradan venaient d’entrer dans la salle, cette nouvelle avait révolutionné les coulisses.
— Quelle chance nous avons de jouer aujourd’hui Il y a seize ans, s’écria Duchatellier, une pièce où je me montre en habit de conseiller d’État, et avec l’épée : Marietta, donne-moi tous mes bijoux et toutes mes décorations.
Duchatellier n’avait pas eu une seconde d’hésitation en recevant cette bonne nouvelle : ces gens du monde venaient pour lui ; sa réputation était arrivée jusqu’à eux, et profitant de l’heureuse occasion qui l’amenait près de leur château, ils voulaient savoir à quoi s’en tenir sur ce fameux Duchatellier qui… Eh bien, ils allaient voir.
Plus jeune et par cela même moins disposée à se griser de sa gloire, Zyte ne s’était point dit que ces gens du monde venaient pour elle, mais cependant, à la pensée de jouer devant eux, elle éprouvait une émotion qu’elle n’avait pas devant son public ordinaire : un duc, le fils Chamontain. Elle n’avait jamais joué devant un duc ; aussi se donnait-elle tout entière à son rôle.
Si démodé que soit aujourd’hui ce vieux mélodrame, si gros d’invraisemblance qu’en soient la fable et le développement, si ridicule surtout qu’en soit l’enflure du style, il n’en renferme pas moins deux rôles, celui de la mère et celui du fils, qui, comme le disait Théodore, sont du théâtre. À la vérité, on pouvait très bien ne pas s’en apercevoir en voyant madame Duchatellier jouer le sien, tant la pauvre femme avait peu l’instinct de la scène. Mais avec Zyte, comédienne des pieds à la tête, il en était autrement pour le rôle de Félix. Depuis quatre ans que son père lui avait donné ce rôle, elle l’avait étudié avec Lachapelle, elle l’avait travaillé en le jouant, ce qui est encore la meilleure méthode pour un esprit perfectible, et elle y mettait maintenant, avec la vivacité juvénile qu’elle avait su garder, une tendresse de cœur, une profondeur d’émotions, un charme, une douceur que la musique de sa voix, et son sourire insondable à la fois gai et mélancolique rendaient tout à fait saisissant.
— Mais elle a du talent, s’écria Gaston, c’est une comédienne.
Zyte n’était pas seule à remarquer l’effet qu’elle produisait sur les jeunes gens ; en scène madame Duchatellier, Lachapelle et Marietta le remarquaient comme elle, et dans la coulisse Joseph le remarquait aussi. Dans le théâtre Duchatellier, le trou du souffleur n’existait pas, on soufflait de la coulisse comme sur la scène anglaise, et le personnel étant peu nombreux, c’était celui des comédiens qui ne jouait point qui s’acquittait de cette tâche, comme c’était lui aussi qui manœuvrait le rideau. Chargé du rôle de Chambord, le chef des incendiaires, Joseph ne paraissait qu’au troisième tableau, et pendant les premiers il soufflait. De la coulisse de droite, où il était assis, il voyait donc le groupe des jeunes gens placés au coin gauche de la salle presque en face de lui, et il n’avait pas pu ne pas être frappé de la façon dont ils s’occupaient de Zyte. En apprenant qu’ils étaient dans la salle, il ne s’était point dit comme Duchatellier et comme Théodore qu’ils venaient pour lui, mais avec sa jalousie toujours inquiète il s’était demandé s’ils ne venaient point pour Zyte. Aux regards que Gaston Chamontain avait jetés sur elle lorsqu’elle était entrée en scène, il avait senti que ses soupçons ne le trompaient pas.
— C’est pour elle !
Et presque tout de suite, à l’accent de Zyte, il s’était dit aussi :
— C’est pour eux qu’elle joue.
Son émotion avait été si vive qu’il avait oublié son rôle de souffleur, et madame Duchatellier, toujours hésitante, autant par timidité naturelle que par mauvaise mémoire, s’était perdue dans sa réplique : ce moment de désarroi avait rendu Joseph à la réalité de la situation et malgré son trouble, malgré son attention à examiner les jeunes gens aussi bien qu’à suivre Zyte, il s’était remis à sa tâche.
Le père Lachapelle qui jouait dans le premier tableau était rentré dans la coulisse, et venant à Joseph avec tous les signes du contentement le plus vif :
— La vois-tu, l’entends-tu ? dit-il en parlant bas, est-elle assez charmante !
— Fichez-moi donc la paix, répondit Joseph exaspéré.
Lachapelle n’insista pas et ne se fâcha pas ; il avait mieux à faire : il voulait regarder, écouter Zyte qui commençait sa grande scène ! et il se dit que sans doute Joseph voulait comme lui la regarder et l’écouter sans être dérangé.
Joseph connaissait trop bien l’effet que produisait toujours cette scène entre la mère et le fils pour être surpris par les applaudissements qui la coupèrent à chaque instant, mais jamais il ne les avait entendus aussi nourris, ces applaudissements, aussi fréquents ; ils partaient à chaque mot que disait Zyte et se prolongeaient ; jamais il n’avait entendu autant de moucheries, de reniflements, de sanglots ; à certains moments la marche du drame se trouvait suspendue ; et il n’y avait pas que le public ordinaire qui applaudissait, il voyait le fils Chamontain, le duc et le jeune homme dont il ne savait pas le nom, battre des mains.
Enfin la toile tomba, puis elle se releva aux cris formidables de la salle entière, et ce fut seulement après cinq minutes de saluts et de révérences que Zyte rentra dans la coulisse, où son père la reçut dans ses bras.
— Viens, sur mon cœur, tu es bien ma fille.
Après l’embrassade orgueilleuse du père vint celle de la mère.
— Où trouves-tu tout ça ? demanda madame Duchatellier.
Puis ce fut au tour de Lachapelle, de Théodore, de Stanislas, de Marietta : on la serrait, on se pressait les mains, on riait, on poussait des exclamations.
— Ces comédiens ! ces comédiens ! répétait Théodore, en renversant la tête en arrière.
— Ça me rappelle mon triomphe dans Kean, à Coulommiers, disait Duchatellier.
Seul Joseph était resté dans son coin et n’avait rien dit.
Elle vint à lui heureuse et souriante.
— Es-tu content ? dit-elle en lui tendant les deux mains.
— Tu as été très belle ce soir.
— Comme tu dis ça ?
— Oui, pourquoi as-tu joué ce soir comme tu n’avais jamais joué jusqu’à présent ?
— Parce qu’il y a dans la salle un public qui mérite qu’on fasse de son mieux.
— Tu l’avoues donc ! s’écria-t-il furieusement.
— Et pourquoi ne l’avouerais-je pas ? J’ai vu dans la salle des gens qui savent ce que c’est que le théâtre, qui sont des habitués des premières représentations, et non des bons bourgeois ou des paysans, comme nous en avons tous les soirs ; j’ai voulu leur plaire, j’ai joué pour eux, m’imaginant que je jouais devant un public parisien, et voilà ; n’est-ce pas tout naturel ? Ne vas-tu pas en faire autant tout à l’heure ?
— Moi !
— Tu es très bon dans Chambord, va jusqu’au bout, livre-toi, ils t’applaudiront comme ils m’ont applaudie.
— Je me moque bien des applaudissements de ces imbéciles.
— Tu perds la tête.
— D’amour, de jalousie, de désespoir.
— Mon pauvre Joseph.
— Ohé ! Joseph ! cria Duchatellier.
Mais Joseph ne bougea point, il tenait toujours la main de Zyte et il serait mort plutôt que de la lâcher ; la tenant par le bras, il l’avait amenée dans le coin le plus sombre du théâtre.
— Ah ! si tu me plaignais du fond du cœur, dit-il.
— Quel intérêt puis-je avoir à ne pas te parler sincèrement ?
— Tu me fais mourir.
On venait de frapper les trois coups, mais comme Zyte ne paraissait qu’à la fin de ce tableau, il ne s’interrompit pas, seulement il baissa la voix pour ne pas troubler la représentation, parlant les lèvres serrées, en sifflant ses mots.
— Me soutiendras-tu que ces gommeux ne sont pas venus pour toi ?
— Comment seraient-ils venus pour moi, puisqu’il y a une heure ils ne me connaissaient pas.
— On leur a parlé de toi, on leur a dit que tu étais jolie, ils sont venus voir. Et toi, au lieu de te tenir à ta place, tu te jettes à leur tête, tu te mets en frais, tu fais tout pour leur plaire. Pourquoi ?
— Pour leur plaire.
— Tu vois, tu vois.
— Est-ce que ce n’est pas notre métier de plaire à ceux qui nous écoutent et nous regardent ?
— Alors, pourquoi ne joues-tu pas tous les jours comme tu as joué ce soir ?
— Parce que j’ai ce soir un public comme nous n’en avons jamais eu ; tu admettras bien qu’il y a des publics qui vous disent, et d’autres qui ne vous disent pas. Crois-tu donc que l’ambition de ma vie soit de jouer éternellement la comédie à Noisy ou à Chelles ? Si je la joue devant des gens intelligents et que je leur plaise, ils pourront parler de moi à leurs amis, on voudra me connaître. Alors, qui sait ?
— Paris, n’est-ce pas ?
— Pourquoi non ?
— C’est ce vieux fou de Lachapelle qui te met ces idées en tête.
— Diras-tu qu’elles sont folles ?
— Je dis que tu ne devrais pas songer à quitter ton père et ta mère, à nous quitter… tous ; que deviendront-ils, que deviendrons-nous sans toi ?
— Serais-je plus utile à mes parents en traînant la misère avec eux toute la vie, qu’en me faisant une position qu’ils partageraient ?
La colère qui jusque-là avait grondé dans la voix de Joseph, fit place à l’émotion navrée :
— C’est bien cela, dit-il, et le pressentiment que j’ai eu en regardant ces trois hommes, qu’ils apportaient le malheur avec eux ne me trompait pas. Te voilà perdue pour moi. Si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain, car ce n’est pas seulement la comédienne qui veut un autre public, c’est la femme qui veut un autre entourage, qui cherche une autre vie, qui rêve une autre famille. Dans les dispositions d’esprit et de cœur où tu es, on n’aura qu’un mot à dire pour que tu l’écoutes : Paris ; et tu partiras, tu nous abandonneras. Je te jure que ce n’est pas à moi seul que je pense en ce moment, c’est aussi à toi, c’est surtout à toi. Que feras-tu, que deviendras-tu à Paris ? Tu te plains de la misère ici, il y en a d’autres plus dures que la misère d’argent dans la vie que tu rêves quand on a de la fierté dans le cœur. Tu ne les vois pas en ce moment, mais quand tu les trouveras autour de toi il sera trop tard. Ne pars pas.
— Et qui parle de partir ?
— Moi qui sens que tu nous échappes et qui me désespère. Que veux-tu que je devienne quand tu ne seras plus là ? Tu sais bien que si je me suis engagé dans la troupe de ton père, c’est pour toi, pour te voir, pour vivre de ta vie. Tu trouveras des hommes plus brillants que moi, qui t’aimeront, cela n’est pas difficile, mais tu n’en trouveras jamais un seul qui t’aimera comme je t’aime, et qui mette tout en toi comme je l’y ai mis : espérance, présent, avenir, ambition, bonheur. Ce que tu appelles misère, moi je l’appelle paradis. Et pourtant tu ne me gâtes point. Mais je t’aime tant, que pourvu que je te voie, que je t’entende, que tu me regardes, je suis heureux, l’homme le plus heureux de la terre. Et encore n’ai-je pas besoin de tant que cela : combien de fois, la nuit, ai-je quitté notre roulotte pour venir me coller l’oreille contre la tienne, t’écouter dormir, entendre ou ne pas entendre ta respiration, mais enfin être près de toi, contre toi, tout seul à la clarté des étoiles qui me regardent.
À ce moment, le père Lachapelle s’approchant d’eux les interrompit :
— Zyte, c’est à nous. Attention à ton effet : « Allons, maman, du courage, adieu. » Viens vite, ou nous manquerons notre entrée.
Cependant elle eut le temps de prendre la main de Joseph et de la lui serrer, puis elle entra en scène en suivant Lachapelle.
Malgré l’épée, les décorations, les bijoux de Duchatellier, malgré l’élégance mondaine de Théodore, ce tableau avait été assez froid, mais dès que Zyte parut les applaudissements reprirent, entrecoupés par la sonnerie des mouchoirs, et il se termina par un nouveau rappel.
Quand le rideau fut baissé, l’enthousiasme des premiers sujets reprit de plus belle.
— Quel effet nous avons produit, dit Duchatellier, résumant d’un mot la situation.
Pendant l’entracte Marietta vendait ses pastilles dans la salle ; quand elle revint au moment où le rideau allait se relever, elle dansait en faisant sonner la poche de son tablier, pleine de pièces de monnaie.
— Tu as fait une bonne recette ? lui demanda Joseph qui se trouva devant elle.
— Je crois bien, M. Chamontain m’a donné vingt francs.
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