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Chapitre 9

Duchatellier avait conservé un emploi qui pendant longtemps a été en honneur dans l’ancien théâtre, – celui d’orateur de la troupe ; et c’était lui naturellement qui le remplissait ; jamais une représentation ne se terminait sans que pendant l’entracte entre la grande pièce qui venait de finir et la petite qui allait commencer il ne vînt haranguer son public : « Mesdames, Messieurs ». C’était son triomphe, surtout si sa tenue « analogue au sujet », lui permettait de déployer toute la grâce et toute la noblesse de ses manières. Dans Il y a seize ans, sa tenue, – habit de conseiller d’État avec l’épée, – était justement à souhait pour échauffer son éloquence, et jamais il ne trouvait de plus belles choses que lorsqu’en parlant il pouvait appuyer la main sur la poignée de cette épée. De plus, il avait, ce soir-là, un public de choix. Tout se trouvait donc réuni pour l’inspirer.

« Mesdames, Messieurs, c’est un devoir doux pour mon cœur de vous remercier de l’empressement que vous avez mis à saluer notre arrivée dans vos murs. »

Puis après s’être acquitté de ce qu’il devait au public, il entama ce qu’il devait aux acteurs.

« À l’amateur de la ville d’abord, qui dans le rôle du caporal avait déployé un comique si fin. »

— Bravo le marchand de moutarde.

— Y ferait mieux de brûler son café.

Ces interruptions n’avaient pas coupé le fil du discours de Duchatellier. Après le Dîner de Madelon il en était venu à Il y a seize ans, et au triomphe remporté par mademoiselle Zyte, sa fille et son élève.

Sa fille ! son élève ! Que dire de plus.

— Telle est la situation que je ne puis faire l’éloge de la fille sans faire en même temps celui du père, celui de l’élève sans parler du professeur ; je ne dirai donc rien ni d’elle ni de lui, vous les avez applaudis tous les deux.

Cependant Duchatellier voulut bien faire une part aux autres sujets de sa troupe, mais plus succinctement et il arriva à l’annonce du spectacle du lendemain qui se composerait de M. Jovial ou l’huissier chansonnier, comédie-vaudeville joué par M. Théodore, et de la Grâce de Dieu, le drame populaire admiré de tout Paris dans lequel mademoiselle Zyte « ma fille et mon élève » était incomparable.

— Si nous venions demain voir la Grâce de Dieu, dit Gaston.

— Quelle idée, répondit le duc.

— Alors c’est de la passion ? demanda Bachollet en riant.

— Qu’est-ce qu’on va donner maintenant ? demanda Gaston à la pharmacienne.

— Théodore va chanter la Légende du grand Étang. Il est très bon.

Pendant qu’ils gagnaient la sortie la toile se leva, et au moment où ils ouvraient la porte, Théodore commençait :

Petits enfants, n’approchez pas.

Du grand étang qu’on voit là-bas.

La boutique du marchand de vin restée ouverte pour abreuver les spectateurs que les larmes auraient desséchés, éclairait faiblement de quelques traînées rouges la rue sombre sous le ciel plein de nuages noirs. Cette lueur leur permit de se reconnaître et de gagner l’auberge où leur voiture les attendait.

— C’est sérieusement que vous parlez de revenir demain ? demanda Bachollet.

— Demain, je serai à la Chambre, dit le duc, il y a une séance importante.

— Voilà ce que je ne peux pas comprendre, dit Bachollet en riant, c’est que pour vous il y ait une séance importante. Je n’ai pas été souvent à la Chambre, qui est un endroit peu récréatif, mais chaque fois vous m’avez rempli d’admiration par votre manière de vous tenir au milieu de ces agités. Ils sont tous si affairés, si importants, vos honorables collègues, et vous leur ressemblez si peu renversé à votre place, les yeux au plafond, les mains dans vos poches, l’air impassible, ennuyé, méprisant, n’écoutant personne, ne regardant rien, détaché de tout, désintéressé des hommes comme des choses, indifférent, glacial, hautain que je vous trouve très chic, ma parole d’honneur, très chic. Il n’y a pas de discours qui en dise aussi long que votre simple attitude.

— Et vous, Bachollet, vous ne m’abandonnerez pas, j’espère ? dit Gaston.

— Oh ! moi, cela dépend ; s’il gèle, je pars ; mais s’il dégèle, je reste tant que notre piste ne sera pas plus avancée.

C’était, en effet, pour tracer une piste d’entraînement sur laquelle il pourrait dresser ses chevaux de chasse, qu’en cette saison d’hiver, Gaston était venu au château. Le duc l’avait accompagné pour veiller à ce que les plantations de ce parc, dont il espérait bien hériter un jour, fussent ménagées, et qu’on ne passât pas à travers des massifs d’arbres qui seraient saccagés. Quant à Bachollet, il avait quitté Paris, parce qu’un de ses amis ne pouvait pas tracer une piste sans mettre à contribution les connaissances spéciales qu’il avait en cette matière comme en toutes celles qui touchaient aux choses du sport. « M. Gaston Chamontain fait en ce moment tracer dans son parc des bords de la Marne, une piste d’entraînement pour ses chevaux de chasse ; ce travail s’exécute sous la direction de M. Bachollet, dont la compétence est bien connue ».

Il plut dans la nuit et, le lendemain, après le départ du duc pour Paris, les deux amis passèrent leur journée à surveiller les travaux de la piste : si la terre n’était pas encore assez amollie pour qu’on pût creuser les fossés, au moins pouvait-on enfoncer des piquets, planter les haies de genets, gazonner les douves et les banquettes. Chaussés de bottes de chasse, vêtus de vestons chauds, coiffés de toques de fourrures, ils arpentaient les pelouses détrempées descendant des bois de la colline aux prairies de la rivière, pour remonter de la rivière à la colline. Bachollet, qui prenait au sérieux la haute compétence qu’il s’attribuait, n’aurait pas permis qu’une haie fût posée sans qu’il en eût mesuré la hauteur ou l’inclinaison.

Pendant toute cette journée bien remplie il ne fut donc question ni de Zyte, ni du théâtre de Duchatellier, mais quand la nuit les obligea à rentrer ils se trouvèrent désœuvrés. Quoi faire ? Jouer aux cartes, au billard ? C’était quand il avait une galerie pour le regarder que Bachollet aimait jouer ; en tête à tête avec un ami, le jeu depuis longtemps déjà ne lui inspirait plus que de l’ennui. Lire ? Les journaux n’arrivaient pas au château en cette saison, et les livres qu’ils auraient pu prendre dans la bibliothèque ne leur disaient rien : ça manquait d’actualité, de nouveauté ; des bouquins. Ils n’avaient donc qu’à se chauffer devant la haute cheminée du fumoir, en piochant les bûches à coups de pincettes, pour en tirer un pétillement d’étincelles, et cette récréation qui ne tardait pas à devenir monotone, ne pouvait pas les occuper jusqu’à l’heure du coucher. Bien qu’un personnel de domestiques restât au château l’hiver pour servir M. Chamontain quand celui-ci venait visiter ses moulins, elles étaient tristes et froides, ces grandes pièces inhabitées ; ce n’était pas le feu allumé depuis deux jours dans quelques cheminées qui pouvait les échauffer, pas plus que ce n’était le pas discret de trois ou quatre domestiques qui pouvait leur donner la vie.

À un certain moment Bachollet regarda la pendule :

— Encore quarante-cinq minutes avant le dîner, dit-il en s’étirant.

— Voulez-vous que je le fasse avancer ?

— À quoi bon ? les minutes sont aussi longues après le dîner qu’avant.

Et il fourgonna le feu, puis il se mit à marcher en long et en large s’arrêtant de temps en temps pour suivre les ombres que le feu dessinait capricieusement sur les panneaux de laque encastrés dans les lambris du fumoir.

Un domestique ne tarda pas à venir annoncer que le dîner était servi.

— Si nous dînions lentement, dit Bachollet.

Gaston commanda qu’on ne pressât pas le service.

— Quel malheur qu’on ne puisse pas manger toujours, dit Bachollet, c’est encore la façon la plus agréable de tuer le temps.

Mais comme il le disait si justement on ne peut pas toujours manger, et il arriva un moment où, malgré les lenteurs du service, le dîner s’acheva.

— Maintenant qu’est-ce que nous allons faire ? demanda Gaston lorsqu’ils rentrèrent dans le fumoir.

— Est-ce que nous n’allons pas au théâtre ?

— Je craignais de vous ennuyer.

— C’est toujours un moyen de passer la soirée.

— Je vais commander qu’on attelle, dit Gaston avec une vivacité significative.

Quand ils entrèrent dans la salle M. Jovial finissait. Cette fois les applaudissements furent pour Théodore. Parmi les femmes qui applaudissaient avec le plus d’enthousiasme, Gaston en remarqua une en grand deuil qui, avec la poitrine et les épaules plaquées de jais, avait tout l’air d’une bourgeoise cossue : non contente de claquer des mains, elle tapait des pieds en craint : « Bravo, Théodore ».

— Voilà une grosse mère qui n’a pas peur de se mettre en avant, dit Bachollet.

Pendant l’entracte ils eurent l’explication de cet enthousiasme : elle leur fut donnée par la pharmacienne devant laquelle ils étaient assis comme la veille : elle raconta à ses voisins que cette grosse mère si démonstrative était la femme d’un entrepreneur chez lequel Théodore avait travaillé autrefois de son métier de peintre ; ils avaient été assez bien ensemble, racontait-on, pour que le patron eût mis son ouvrier à la porte ; maintenant veuve depuis quelques mois et libre elle venait voir son ancien ami ; son mari en mourant lui avait laissé une belle fortune, et une maison de campagne à Nogent.

Ce n’était pas précisément pour admirer Zyte que Gaston avait voulu venir à cette représentation, tout au contraire ; quand il avait pensé à elle dans la nuit et dans la journée il s’était dit qu’il serait ridicule qu’un homme comme lui se laissât émouvoir par une saltimbanque comme cette petite ; mais quand il la vit paraître dans son costume de savoyarde, si jeune, si simple, si pleine d’innocence et de modestie, avec ses grands yeux de gazelle tendres et inquiets, il sentit au battement de son pouls que cette émotion précisément se produisait en lui. C’était un aimable garçon qu’il avait vu la veille, maintenant c’était une charmante fille qu’il avait devant les yeux. Elle était tout à son avantage dans sa toilette de villageoise ; sa jupe courte, ses bas bleus, ses gros souliers, son bonnet de toile donnaient, par le contraste, toute leur valeur à la finesse de son pied et de sa jambe, à la sveltesse de sa taille, à la pureté et à l’élégance de ses traits.

— C’est vrai qu’elle est jolie fille, dit Bachollet, très jolie.

Elle n’était pas seulement jolie dans ce rôle, elle y mettait une innocence, une ingénuité, une décence qui, à l’acte où elle se déshabille pour se coucher, enlevant les unes après les autres les différentes pièces de ses vêtements, son fichu, sa robe, sa guimpe, arracha une exclamation à Bachollet :

— Comme c’est gracieux une jeune fille qui se déshabille.

— Je n’imaginais pas qu’on pût y mettre tant de décence.

Plusieurs fois dans le cours des premiers actes Gaston avait remarqué qu’elle jetait de leur côté un rapide coup d’œil comme pour se rendre compte de l’effet qu’elle produisait sur eux, mais pendant cette scène, il remarqua, au contraire, qu’elle évitait avec une sorte d’inquiétude de tourner les yeux vers leur place ; non seulement il ne croisa pas son regard une seule fois, mais encore il semblait qu’elle jouât sans regard.

— On croirait que ça la gêne de se déshabiller, dit Gaston en se penchant vers Bachollet.

— Tout ce que vous voudrez, cher ami, mais pas ça.

La pièce continua, et jusqu’à la fin il ne fut plus question de Zyte entre eux, même quand le rideau baissa et se releva pour un rappel ni Gaston, ni Bachollet ne dirent rien de leurs impressions.

Ce fut seulement quand ils s’installèrent dans le coupé qui les attendait à la porte du théâtre que Bachollet obéissant bien manifestement à sa préoccupation, revint à la « jolie fille ».

— Alors, mon cher, vous ne me dites pas ce que vous voulez faire de cette petite.

— Et que voulez-vous que j’en fasse ?

— Allons donc !

— Très franchement, que voulez-vous que j’aie idée de faire d’une fille que je ne connaissais pas il y a deux jours, et que je vois aujourd’hui pour la seconde fois.

— Faut-il plusieurs semaines pour devenir amoureux d’une fille, quand elle est jolie comme celle-là.

— Mais je ne sais rien d’elle, si ce n’est qu’elle joue la comédie…

— Fort agréablement, ma foi.

— Et qu’elle vit avec ses parents ; elle peut être honnête.

— Dans ce monde-là…

— Justement ce monde-là suffirait pour m’arrêter au cas où je voudrais faire d’elle quelque chose, comme vous dites. Me voyez-vous l’amant de Mademoiselle Zyte, premier sujet du grand théâtre Duchatellier.

— C’est-à-dire que si elle était premier sujet de la Porte-Saint-Martin ou du Gymnase, les raisons qui vous arrêtent n’existeraient pas. Alors elles sont bien faibles, car enfin, pour nous autres, il n’y a que deux sortes de maîtresses : celles qui nous lancent (les vieilles), et celles que nous lançons (les jeunes) ; celle-là est assez jolie et a assez de talent pour vous faire honneur. Que faut-il pour cela ? Tout simplement qu’elle ne reste pas la pauvre petite comédienne de village qu’elle est en ce moment. Et c’est notre affaire. Le jour où elle paraîtra sur un théâtre digne d’elle, vous verrez quel chemin elle fera.

On arrivait à la grille du château, la conversation en resta là. Et comme le lendemain Bachollet partit avant le déjeuner pour Paris, elle ne reprit point.

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