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Chapitre 10

Si Gaston manquait d’initiative, il le devait un peu à la nature, et beaucoup à l’éducation qu’il avait reçue ainsi qu’au milieu dans lequel il avait vécu. Emporté par la marche de ses affaires M. Chamontain n’avait jamais eu le temps de s’occuper de ses enfants, pas plus du fils que de la fille : les élever, les faire instruire, c’était la tâche de la mère : et comme cette mère justement aimait passionnément ses enfants, elle avait accepté avec joie cette charge qui devait emplir sa vie froide et vide.

Par malheur cette ardente tendresse maternelle n’allait pas sans une faiblesse extrême : comment fatiguer des enfants adorés, les contrarier, amener un pli sur leur visage épanoui, une larme dans leurs yeux souriants ? Le fils n’avait pas été au collège, la fille n’avait pas été mise au couvent : à l’un on avait donné un abbé pour précepteur, à l’autre une institutrice qui avait eu des élèves dans le monde le plus choisi. Le mot qui les avait accueillis à leur entrée dans la maison, avait chaque jour, à tout instant, résonné à leur oreille jusqu’à leur départ : « Ne la contrariez pas. Ne le poussez pas trop ». Sans doute ils auraient pu se révolter et au lieu d’obéir à cette mère affolée de maternité, quitter la place puisqu’on ne leur laissait aucune liberté ! ils avaient faibli : l’institutrice avait fait ses preuves dans des maisons d’une autre volée que celle des Chamontain où sa réputation s’était assez solidement établie pour braver toutes les critiques ; et l’abbé était un brave homme au caractère pusillanime qui n’avait jamais résisté à personne. Quelle responsabilité pour lui de pousser un enfant quand la mère disait : « Ménagez-le, il est un peu souffrant. » Il n’aurait jamais osé la prendre, et quoiqu’il lui en coûtât il se résignait en répondant : « Nous rattraperons demain le temps perdu. » Mais les lendemains ne se retrouvaient pas pour le travail, tandis qu’ils se succédaient et s’enchaînaient pour les distractions mondaines. Comment faire apprendre la leçon du matin à un garçon qui s’était couché à minuit ; comment lui faire faire le devoir de l’après-midi s’il devait aller aux courses ou à une exposition ? Gaston qui se soumettait religieusement aux observations de sa mère quand il y avait danger de fatiguer sa cervelle, ne montrait plus du tout la même docilité quand la fatigue devait porter sur ses bras ou sur ses jambes : à quinze ans il montait les chevaux les plus vifs, et à dix-huit son maître d’armes était fier de lui ; il est vrai que par contre il se faisait à dix-neuf coller trois fois au baccalauréat, et qu’à vingt son examen pour le volontariat était tout juste suffisant. Quel chagrin pour le précepteur et aussi quels remords.

Au régiment, la douce influence de la mère ne s’était pas continuée, mais celle du père l’avait remplacée ; la Chambre, le Sénat, les ministères, la nonciature, l’archevêché, la présidence, la Bourse, la Banque, les théâtres, tout le monde avait été mis à contribution, et Gaston était arrivé avec une valise pleine de lettres de recommandation qui commençaient au général commandant son corps d’armée, passaient par le colonel, le médecin-major et finissaient aux sergents de sa compagnie ; pour lui la sainte discipline ne devait pas exister, et elle s’était si bien adoucie qu’un jour, le député influent avait obtenu du ministre que les punitions fussent levées dans toute l’armée française, parce que le fusilier Gaston Chamontain de la 1ère du 2 avait été frappé d’une peine qui ne pouvait pas être remise individuellement.

Rentré dans sa famille, Gaston devait commencer son éducation d’homme sous la direction de son père, qui l’initierait peu à peu aux affaires et surtout à ses affaires ; mais il fallait pour cela des loisirs et aussi une indulgence que M. Chamontain n’avait pas. Occupé, enfiévré comme il l’était, où aurait-il trouvé une heure tous les jours à donner à de patientes explications : la patience n’était pas plus son fait que l’indulgence ; avec lui il fallait qu’on eût compris avant qu’il eût parlé, et il ne supportait pas plus une erreur qu’une contradiction, même chez les siens, surtout chez les siens, qu’il ne tenait qu’en très médiocre estime : « Sa femme une niaise, sa fille une sotte, son fils un incapable. » En apparence associé aux affaires de son père, Gaston leur était resté complètement étranger, plus ignorant que le premier venu de ce qu’il était censé connaître à fond, ne s’occupant de rien, et n’ayant même pas le droit d’émettre un sentiment sur quoi que ce fût sans être aussitôt rabroué par son père : « Amuse-toi, cela vaut mieux que de parler de ce qu’on ne connaît pas. » Et Gaston, se le tenant pour dit, s’amusait, menant la vie joyeuse que l’ostentation paternelle lui permettait : allait-il se fâcher pour obliger son père à le faire travailler, Quand on voudrait il serait prêt. Et il attendait, se laissant vivre, prenant le temps comme il venait, affectueux avec sa mère, timide avec son père et même un peu craintif, bon garçon avec ses camarades, de relations aimables et faciles avec tous.

Tout cela, existence de jeune homme aussi bien qu’enfance d’écolier, n’était guère de nature à surexciter l’activité de sa volonté, aussi ne pouvait-on pas le ranger parmi ceux qui se font signe eux-mêmes, et le plus souvent étaient-ce les autres qui voulaient pour lui ; quant à ce qu’on lui proposait il ne répondait pas : « Moi je veux bien », on pouvait être à peu près sûr qu’il dirait : « Cela m’est égal ».

Dans de pareilles dispositions, les paroles de Bachollet devaient donc avoir sur lui une influence qu’elles n’auraient pas eues sans doute sur un autre : c’était une sorte d’impulsion, une suggestion à laquelle il obéit après le départ de Bachollet, en déjeunant tout seul.

« Le jour où elle paraîtra sur un théâtre digne d’elle, on verra quel chemin elle fera. »

Ces mots lui revenaient, s’imposaient à sa pensée, et machinalement, inconsciemment il se les répétait parce qu’il les avait entendus.

C’était ce théâtre qui lui avait manqué, et ce théâtre seul ; à Paris elle serait une étoile ; n’avait-elle pas tout pour elle : la jeunesse, la beauté, le charme, le talent ?

Alors s’interrompant dans son évocation, il se demandait pourquoi cette impression justement était si vivace : n’était-il pas ridicule qu’il eût été touché à ce point par cette petite ?

Il avait beau la chasser, elle revenait toujours, et une curiosité s’imposait malgré lui à son esprit : qu’était-elle ? Il eût voulu que quelqu’un lui parlât d’elle, lui dît d’où elle venait, qu’elle était sa vie, ce qu’elle faisait en dehors du théâtre, ce qu’étaient ses parents.

Au château, il ne pouvait interroger personne, mais à Noisy il lui serait facile de faire causer des gens qui ne demanderaient pas mieux que de bavarder. Comme il avait constaté le matin qu’un des chiens du chenil était menacé d’une maladie de peau qu’on pouvait arrêter en la soignant tout de suite, il eût l’idée d’aller immédiatement chez le pharmacien de Noisy, faire faire une pommade dont Bachollet lui avait donné la recette : si le pharmacien ne savait rien de Zyte, l’aubergiste chez laquelle il mettrait son cheval, et qui était une commère délurée, pourrait le renseigner.

En arrivant il se fit indiquer la pharmacie où il n’avait jamais été.

— Je vais appeler mon mari, dit la pharmacienne en s’empressant.

Le fils Chamontain chez elle, quelle affaire ! Cette pommade était-elle la raison vraie de sa venue ? Et tout en lui offrant une chaise, elle l’examinait comme si elle avait une consultation à lui donner.

À ce moment le pharmacien entra, et Gaston lui expliqua ce qu’il désirait.

— Nous disons : soufre sublimé, carbonate de potasse, axonge, répondit le pharmacien, c’est ce que nous autres savants nous appelons la pommade d’Helmerich.

— Si vous voulez.

— Je vais vous la préparer ; c’est l’affaire d’un instant.

Tandis que le mari mêlait ses drogues dans un mortier, la femme reprit la conversation.

— Et notre Zyte vous a-t-elle plu ?

— Quel âge a-t-elle ?

— Dix-huit ans. C’est une honnête fille ; ils vivent tous en famille dans leurs voitures, unis, heureux malgré leur pauvreté. La mère remplit ses devoirs religieux et notre curé la tient en estime ; il me le répétait encore dimanche dernier en me disant qu’il l’avait remarquée à la grand-messe. Il est vrai qu’elle n’a pas été élevée sur les planches. Sa famille était noble. C’est par amour qu’elle a épousé Duchatellier.

Sans prendre part à la conversation, le pharmacien continuait son opération.

— D’ailleurs, elle n’a pas que sa mère pour la surveiller, Joseph aussi fait bonne garde autour d’elle.

— Celui qui jouait Pierrot ?

— Justement ; il est amoureux d’elle, amoureux fou, et c’est même par amour qu’il reste dans cette pauvre troupe, car il vaut mieux que le théâtre de Noisy. Il voudrait l’épouser ; mais Zyte n’y consent pas.

— Elle ne l’aime pas ?

— C’est là une des raisons de son refus, mais elle en a d’autres encore.

Le pharmacien avait fini d’emplir, de ficeler, de cacheter, d’étiqueter son pot de pommade, il le présenta à Gaston, mais celui-ci, tout aux paroles de la pharmacienne, ne le prit point.

— Quelles raisons ? demanda-t-il.

— Elle a de l’ambition, une juste ambition, il faut le dire, et elle comprend que devenir la femme de Joseph, ce serait sacrifier l’avenir qui s’ouvre devant elle. Paris ; un grand théâtre ; il est certain que le jour où un directeur parisien la verra jouer, il l’engagera, et alors… mieux vaudra qu’elle ne soit pas mariée.

Gaston se levant, prit le pot.

— Et avec cela ? demanda le pharmacien.

Mais c’était tout ce dont Gaston avait besoin ; il paya, salua et sortit.

— Qu’est-ce que tu crois que M. Chamontain est venu faire ? demanda madame Legrand aussitôt que la porte fut fermée.

— Acheter de la pommade.

— Mon Dieu, que les hommes sont naïfs !

— N’est-il pas tout naturel d’avoir besoin de pommade d’Helmerich quand on a des chiens.

— Il n’en savait seulement pas le nom de ta pommade.

— Alors qu’est-il venu faire ?

— Prendre des renseignements sur Zyte, dont il est amoureux. Aux quelques mots que nous avons échangés au théâtre, il a senti que j’étais une femme du monde, et il a voulu me faire causer.

— Et ça n’a pas été difficile, dit le pharmacien avec un sourire dans lequel il y avait une timide raillerie.

— On ne me fait pas dire ce que je ne veux pas dire.

— Tu aurais donc quelque chose à dire ?

— Rien que ce que j’ai dit.

— Eh bien alors ?

— Il sait que Zyte est une honnête fille, et c’est là ce qui va rendre la situation intéressante : nous allons nous amuser.

— Crois-tu qu’ils vont te prendre pour confidente ?

— Il me semble que M. Chamontain a commencé, et il faudra bien que Zyte me réponde quand je lui aurai raconté ce que je viens d’apprendre. J’y vais de ce pas.

Au lieu de retourner tout de suite à l’auberge prendre son cheval, Gaston, sans avoir trop conscience de ce qu’il faisait, par hasard, parce que ses pas le portaient sans que sa volonté les dirigeât, avait tourné du côté du théâtre et était arrivé devant l’avenue où les roulottes stationnaient.

C’était alors seulement qu’il s’était dit que ce qu’il faisait là était enfantin et ridicule : un homme de son monde venir tourner autour d’une voiture de saltimbanque.

Cependant il n’était pas parti ; ralentissant sa marche, au contraire, il avait cherché à apercevoir Zyte ; mais les roulottes étaient closes, portes et fenêtres, la fumée ne sortait pas de la cheminée ; il semblait qu’elles fussent abandonnées.

Comme il revenait vers l’auberge, désappointé, il avait entendu des coups de marteau retentir dans le théâtre, un bruit de varlope, que dominait une chanson chantée à plein gosier :

Ah ! lorsqu’on sait de la philosophie,

Suivre en riant la sévère leçon

À chaque pas, dans cette triste vie,

Tout n’est-il pas un motif de chanson.

Évidemment on travaillait dans le théâtre et la famille sans doute s’y trouvait réunie : la grande porte était entrebâillée, Gaston s’en approcha pour jeter un coup d’œil à l’intérieur : deux ouvriers travaillaient, un menuisier et un peintre, mais leur ouvrage stupéfia Gaston : le menuisier clouait un cercueil et le peintre en peignait un déjà achevé, le couvrant d’une peinture noire avec des larmes d’argent ; c’était lui qui chantait :

Il faut chanter quand cette jeune fille

Prend pour époux un vieillard amoureux.

Quelle funèbre besogne accomplissaient-ils donc là ? Pour qui ces cercueils ?

Il n’eut pas le temps de réfléchir à cette question, le menuisier levant la tête l’avait aperçu :

— On n’entre pas ici, cria-t-il d’une voix rude, presque furieuse.

Gaston le reconnut alors, c’était Joseph ; mais avant qu’il eût répondu à cette algarade, le peintre se retournant s’arrêta de chanter, c’était Théodore :

— Vous désirez quelque chose, monsieur, demanda-t-il poliment.

Gaston resta un moment interloqué, mais il se retrouva assez vite.

— Je cherchais l’affiche de votre prochain spectacle, dit-il en regardant autour de lui dans la salle déserte.

— Lucrèce Borgia, jouée avec un luxe de mise en scène jusqu’à ce jour ignoré, répondit Théodore sur le ton du boniment, avec de vrais cercueils, ceux-là même que nous sommes en train de fabriquer.

Tandis que Théodore lui parlait avec affabilité, Joseph le regardait d’un air féroce, justifiant ainsi les histoires de la pharmacienne.

— Le spectacle commencera par l’Aumônier du régiment.

La salle était vide, le théâtre silencieux, il n’y avait pas chance de voir Zyte, Gaston se retira.

Mais lorsqu’il repassa à cheval devant les roulottes, il aperçut Zyte assise sous la véranda, cousant ; auprès d’elle la pharmacienne parlait avec animation ; un rayon de soleil pâle glissait sur le fichu de laine blanche dont sa tête était enveloppée, et éclairait en plein son visage, qui se détachait lumineux sur le fond brun de la roulotte. Le trot du cheval sur le pavé de la rue lui fit lever la tête pour regarder qui passait. Gaston crut voir qu’elle lui souriait ; il salua.

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