‹ Ampélographie universelle, ou, Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renomChapitre 10 sur 142 · AUTRES CONSIDÉRATIONS DE QUELQUE IMPORTANCE · texte numérisé non relu

AUTRES CONSIDÉRATIONS DE QUELQUE IMPORTANCE

On ne peut rien présumer de la manière dont Bosc aurait rempli la tâche qu'il s'était imposée ; car l'illusion

qu'il se faisait sur de légères différences lui suffisait pour établir de nouvelles variétés, et aurait été la cause d’une confusion inextricable , d'autant plus que la sphère de ses observations devenait sans limites, puisqu'il y comprenait tous les cépages cultivés, et qu’il croyait aux variations continuelles ou plutôt à la formation incessante de nouvelles espèces. J'ai restreint le nombre des cépages, dont je donnerai la description, à ceux les plus estimés dans les vignobles de France ou de l'étranger d'où je les ai tirés. Je n’y ai réuni que quelques cépages nouveaux, dont le mérite a été reconnu. Dès lors, ce nombre de cépages, objet de mes observations, a été assez borné pour ne pas me laisser courir de grands risques d'erreurs graves.

L'un des motifs les plus déterminants de réduire ainsi ma besogne a été la conséquence de cette considération : que, dans la foule des cépages cultivés, c'est un fait constant qu'il y en à une grande partie dont un essai de culture ne peut offrir aucun intérêt, leur produit étant connu pour être de la plus basse qualité. Quelle satisfaction aurait pu trouver le public viticole dans la description de cépages aussi méprisables que le Tarret- Bourret et le Calitor du Gard, l'Aramon de l'Hérault, la Pélaouille de la Gironde , le Macé doux et le gros Morillon d'Indre-et- Loire, le Gamai de la Seine et des petits propriétaires de la Côte-d'Or, le Gouais de plusieurs départements qui. approvisionnent les vinaigriers d'Orléans, et, enfin, les Agraceras et les Verdaguillas de l'Andalousie?

J'ai proportionné l'étendue de chacune de mes descriptions à l'importance que j'ai reconnue à chaque cépage. Le choix du nom capital a été l’objet de quelques consi-

dérations dont le résultat a été de placer en tête des noms, quand j'ai eu à choisir entre plusieurs, le plus usité dans le vignoble qui lui devait, en partie du moins , sa réputation. Par exemple, nos vins du Cher doivent la leur au plant que nous nommons Côt; la commune d Esvres , que j'habite, traversée de l’est à l'ouest par l'Indre, ayant acquis depuis une vingtaine d'années, de l'aveu des marchands, l'avantage de primer les vins du Cher, soit par la nature de son sol, soit par l'intelligence de ses habitants, je me suis cru autorisé à donner au nom qu'il porte dans ces vignobles la place capitale, quoique , sous le nom d’'Auxerrois , il fasse également la base des vignobles du Lot, dont les vins soint achetés par les Bordelais , pour donner du corps et de la couleur à leurs vins.

Je crois bien que ce mot de Côt est une contraction de Cahors, nom quil porte dans un département voisin ; mais la manière de l'écrire que j'ai adoptée rend bien la prononciation que nous lui donnons.

Je justifie aussi mon orthographe de Pinot, ainsi que l'écrivait encore Dussieux en 1804, mais différente de celle que j'avais adoptée d’après des auteurs modernes, qui l'ont écrit Pineau , par la manière plus simple en usage autrefois, et au changement de laquelle je n’ai trouvé aucun motif raisonnable. Alors on l’écrivait Pinos, comme on peut le voir dans les poésies d'Eustache Deschamps , publiées dans les premières années du xv° siècle, ou bien encore Pinoz, ainsi qu'on le trouve écrit dans les ordonnances du Louvre de 1394, et enfin Pinot, comme l'écrivait, un siècle après, Olivier de Serres, et aussi par le nom encore usuel en Italie, Pignolo, quoique ce nom ne désigne pas un Pinot.

Si jécris Morillon au lieu de Maurillon, c'est que je crois que ce mot est venu tout simplement de Mour ou Mouret, nom que porte encore en Bourgogne le fruit de la Ronce, et non de la nation des Maures, comme l'ont dit plusieurs savants œnologues. J'appuie, du reste, mon opinion sur ce que jai reçu de Dijon des sarments d'une variété de Pinot que l'on appelle Morillon-Mour ou Mouret ; et même au département de Tarnet-Garonne, on cultive communément un cépage du nom de Mourelet. |

De même, si je m'écarte de l'orthographe commune pour le mot Pique-Poule, comme l’écrivent tous les auteurs, et que je transforme en celui de Picpouille, c’est que j'ai déduit cette orthographe du mot espagnol Picapülla, qui se prononce Picapouya dans le Roussillon , où il a été premièrement cultivé avant de se répandre dans les autres vignobles du littoral de la Méditerranée ; alors cette manière de l'écrire n’éveille pas la ridicule idée que les raisins des trois variétés qui portent ce nom piquent les poules. Toutefois, il m’arrivera rarement de rechercher l’étymologie, l’origine des noms; je n’ai pas voulu m’exposer, comme l'ont fait les derniers auteurs que j'ai consultés et dont les ouvrages sont récemment publiés, à donner des explications de la nature de celle-c1: c'est au sujet d’un cépage de l'Andalousie nommé Jaën, mot qu’ils font dériver de Jais, quoique ceux de ce nom le plus communément cultivés soient blancs , et qu'il semblât plus naturel d’attribuer ce nom à celui de la province de Jaën, où ces cépages sont si communs dans les vignes, que quelques-unes ne sont complantées que de cette sorte, Celui dont parlent ces auteurs est noir et beaucoup

plus rare; c'est le Jaën de Grenade ou uva Crescentü de D. Simon.

Quant aux dénominations des cépages étrangers, je me suis bien donné de garde de les franciser ; j'ai cherché, au contraire , autant que cela m'a été possible, à leur conserver leur physionomie propre : ainsi, qu'il m'arrive de parler du Muscat de Hongrie, j'aurai soin de le nommer Muskataly. Si c'est du cépage connu en Alsace sous le nom de Grauer-Tokayer que je veux parler , je lui conserverai ce nom avec ses désinences germaniques , avec d'autant plus de raison que, si je le traduisais par Tokai gris, J'induirais le lecteur én erreur, ce cépage étant très-rare dans le vignoble de Tokaï. Je me donnerai bien de garde de traduire le mot Zapfner, nom que le Furmint porte dans les vignobles de Rust et d'Œdimbourg, par le Dentelé, ainsi que l’a fait M. le baron D***, parce que je suis bien sûr que personne en Hongrie ne saurait ce que je voudrais dire. Enfin, j'ai tout lieu de croire qu’en écrivant les mots Mammolo, Trebbiano, Pedro Ximènes, Alvarilhaô, etc., personne n’hésitera sur l’origine des cépages que ces noms désigneront.

Dans le choix que j'ai eu à faire de la dénomination capitale, je ne me suis décidé qu'avec la plus grande réserve pour les noms de pays ; je veux dire pour les noms qui désignaient le lieu d’où le plant était originaire. Aïnsi, pour un cépage fort estimé dans les départements du Midi, jai préféré aux noms Alicante, Roussillon, Rivos Altos, qu'il porte dans diverses localités, celui de Granache, sous lequel il est connu encore plus généralement , et qu'il porté sous le costume espagnol de Granaxa en Aragon, où il est sans doute très-cultivé,

puisque dans les vignobles près de Madrid on l'appelle Aragon«us.

On pourrait citer une foule d'exemples du vague et du vice de cette dénomination, tirée du nom du pays d’où le cépage est provenu; en voici seulement deux : on appelle notre Côt, dans le département du Lot, Auxerrois, et dans le département de la Moselle, de ce même nom d'Auxerrois, notre Malvoisie. Un cépage du nom. de Bourgogne , et qu'en Bourgogne on nomme Gaillard , est fort répandu dans les vignes de deux ou trois communes au nord de Tours, et le vin qu'il produit ne doit son débit qu’à sa proximité de la ville , tandis qu'au midi de Tours les vrais plants fins de Bourgogne sont cultivés dans notre canton sous le nom d'Orléans.

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