EXPOSITION DES VUES QUI M'ONT FAIT PRÉFÉRER L'ORDRE QUE J'AI ADOPTÉ
Telle n’a point été ma manière d'envisager mon sujet : j'ai toujours eu la crainte, en entreprenant un ouvrage, que l'épaisseur du volume n'intimidât les volontés molles et indécises ; or, à la manière de D. Simon ou de son compatriote Boutelou, qu'il nous offre comme modèle, le mien aurait formé un volume d'un millier de pages. J'ai surtout, été entrainé par cette considération : c'est qu'on relâche, qu’on allanguit l'attention en la portant sur une foule de traits sans valeur, et que dans cette foule se confondent alors les vrais caractères distinctifs, qui sont ordinairement d'autant plus saillants qu'ils sont moins nombreux. Il suffit même quelquefois d'un seul pour signaler un cépage. Ainsi, une variété de Muscat qu'un de mes correspondants m'avait annoncée avec cette simple remarque, qu'il avait les feuilles tourmentées, m'avait paru ne pouvoir être autre que le Chasselas musqué. de Leberriays et du Nouveau Duhamel, et la fructification à confirmé la justesse de cette prévision.
Un autre trait de l'usage le plus commun et le plus commode, l’aspect du cep dans ses premiers mois de végétation, pour lequel on n’a sûrement pas réservé de case, peut souvent remplacer avec avantage tous les détails minutieux dont se composent les tableaux des partisans trop exclusifs de l'ordre et de la régularité systématique. Beaucoup de cépages se font aisément reconnaître à un aspect qui leur est propre; tels entre autres , le Teinturier et sa variété l’Egiziano , le Quillard, le Braquet, le Meunier, le Grec-rouge, etc. On voit donc que je me suis attaché seulement aux caractères les plus saillants.
Une partie de ces caractères m'a été fournie par le feuillage, et plus souvent par les feuilles prises séparément, surtout dans les premiers mois et dans le dernier du cours de végétation de la vigne. Nous avons considéré la forme des feuilles, leur état entier ou leur découpure, la présence ou l'absence du duvet cotonneux , ou seulement de poils sur les nervures ; la couleur de ces nervures ; trait qui m’a servi plusieurs fois, notamment pour reconnaître la Picpouille grise. La force des sarments et leur direction naturelle, qui constitue le plus souvent leur aspeet propre, le facies des botanistes, caractère si remarquable dans le Quillard, le Braquet et les deux Granaches, n'ont pas été négligées; et pendant Fhiver, la couleur du bois du sarment, quoique ce caractère n'ait souvent qu'une valeur relative, parce qu'il est plus qu'aucun autre affecté de l'influence du sol.
Aussi mon cabinet n’a jamais ressemblé, comme celui de D. Simon, à la grotte de Calypso, parce que je me suis bien gardé de me livrer à des observations microsco-
piques pareilles à celles de son compatriote Boutelou, auquel il fait honneur d'avoir remarqué les verrues et le bourrelet du pédicelle , la forme des pepins, l’anneau , etc. Les miennes ont toujours été faites sur place et sur l’individu entier ; alors les traits de dissemblance ont été bien plus frappants, et les objets de comparaison pour les faire ressortir, bien plus nombreux.
On s'attend bien que les caractères qui ont fixé particulièrement mon attention ont été pris dans la fructification, qui m'a offert la considération importante de l’époque de maturité; celle de la forme des grappes et de celle des grains, ainsi que la disposition de ceux-ci entre eux. J'ai cherché à bien exprimer la nuance de la couleur, quoique je n’ignore pas qu’elle soit légèrement variable par l'influence du sol et du climat, sans pourtant porter la crédulité , au sujet de cette variation, au point d'ajouter foi au rapport d'Antil, auteur américain d’un essai sur la culture de la vigne, lorsqu'il dit avoir observé, dans le continent qu'il habite, des raisins dont la couleur sur les lieux élevés était blanche et passait du rouge plus ou moins foncé jusqu’au noir, à mesure de l'abaissement du sol sur lequel était plantée la vigne. Cette considération de la couleur à paru si importante à un célèbre agronome espagnol, D. Alonzo de Herrera , qu'elle l’a dirigé uniquement dans l'établissement de ses sections au chapitre des familles de la vigne. Mais cette classification serait pour le moins aussi vicieuse que les autres , car les trois Picpouilles, les trois Corinthes, deux Bouteillans sur les trois, et une foule d’autres se seraient trouvés chacun séparés de leur famille et dans une division différente. Ce caractère me parait aussi remar-
quable , quoiqu'il se présente des cas extraordinaires où la couleur varie , je ne dirai pas, comme Antil, du blane au noir, mais du moins du gris au noir sur des grains du même cep d'une égale maturité. Il semblerait, d'après la remarque que j'en ai faite en 1837, que cette mutabilité affecte particulièrement les espèces de couleur intermédiaire, celle que les Romains appelaient helvolæ (rougeclair). Ce cas, d’ailleurs, est si rare, qu'il est plutôt une confirmation qu'une dérogation de ce caractère.
Un autre élément que je me suis bien gardé de négliger est celui qui résulte de la dégustation : il se divise en saveur et consistance. La première surtout établit quelquefois un caractère si prononcé, qu'il a constitué des familles , et en première ligne celle des Muscats. La consistance réclame bien aussi sa part de propriété caractéristique, quand elle fait ressortir une si grande différence entre la Panse des Bouches-du-Rhône et notre Malvoisie de Touraine ; la première ayant les grains tout en chair, la seconde tout en sue, en sorte que le même nombre de grains de la première , quoique trois fois plus considérable en volume , ne rend peut-être pas plus de vin. Une disposition naturelle, importante à constater pour l'appropriation du cépage à l'exposition qui lui convient et à la nature du sol, est le bourgeonnement, que nous appelons ici débourrement , hâtif ou tardif. Ainsi la Balsamina , V' Aleotico, cépages italiens, le Granache de l’Aragon, le Listan de l'Andalousie, l’Aramon de l'Hérault, etc., qui sont également prompts à céder aux influences printanières , seront signalés par cette habitude de végétation précoce qui diminue de leur mérite dans notre région. Toutefois, je ferai remarquer que leurs jeunes pousses sont quelque-
fois assez fortes, lors des gelées tardives, pour résister aux petites gelées dont sont frappés alors les cépages à végétation tardive. Parmi ceux-ci, pour qui la nature a été une mère prudente, Je citerai notre Côt de Touraine, qui, ainsi que le Mourvedé de la Provence , atteint l’autre extrémité de cette époque de débourrement, laquelle embrasse ordinairement une quinzaine de jours.
J'ai eu surtout grand soin d'indiquer l’époque relative de maturité, et aussi la faculté de maturation dans notre région centrale, indication d'autant plus importante qu'elle constitue le résultat le plus utile d'une collection de cépages. Toutefois, je dirai que cette époque de maturité et cette faculté de maturation ont varié sur mon sol d’une manière bien remarquable par la nature différente de ce même sol. J'ai vu cette maturité si incomplète, quelque avancée que fût la saison , que je puis la regarder comme impossible pour quelques cépages , tels que le Spiran, et ce même cépage y parvenir facilement dans ce que nous appelons une terre chaude, sorte de terre très-facilement pénétrable à l’eau, parce qu’elle est superposée à des matières calcaires. Du reste, la plus exacte description de cette terre , fût-elle examinée à la loupe et traitée avec les acides, ne vous en apprendra pas autant que le paysan
qui l’aura cultivée ou qui aura passé quelquefois à côté d'elle.