UTILITÉ PRATIQUE DES CONNAISSANCES PUISÉES DANS CET OUVRAGE
J'en viens à l'application vraiment utile et profitable des connaissances ampélologiques, et par conséquent de cet ouvrage : c’estelle qui forme le corollaire indispensable de tout traité de cette nature. Je m’attends bien qu'on regardera cette partie de mon ouvrage comme fort incomplète ; car il faudrait un quart de siècle pour ajouter à ce que l'on sait déjà, le fruit de ses propres observations. Combien serait-il nécessaire que mes expériences fussent suivies, répétées, et variées, pour que mes appréciations du mérite d’un cépage obtinssent une confiance entière? Et encore ne parviendrais-je à évaluer ce mérite que relativem ent à la localité que j'habite , au sol que je cultive,
et non d'uné manière absolue : par exemple , le Liverdun , qui a été mis en vogue par feu l'honorable curé d’Achain, est diffamé dans une lettre que m'a écrite un conseiller de la cour royale de Metz ; dédaigné par un propriétaire bordelais à cause de sa précocité et de sa disposition à pourrir ; estimé par moi pour cette même précocité et surtout pour l'abondance Soutenue, immanquable de son rapport; davantage encore par un propriétaire fort éclairé de l'Ardèche , M. de Bernardy ; exalté enfin par deux autres habitants du Midi, dont l'opinion est d’un grand poids dans mon esprit. Que j'apprenne, dans le Journal de la Société d'agriculture de Tarn-et-Garonne, que M. J. Bergis fait arracher de sa vigne tous les Agudets, j'apprendrai aussi dans le numéro suivant, qu'un grand propriétaire, M. Ayral, les fait multiplier, parce qu'il a reconnu que leur vendange donnait un vin spiritueux de bonne qualité; que je place au premier rang notre Malvoisie de Touraine (Fromenteau de la Marne, Pinots gris ou Burot de la Côte-d'Or), en reconnaissance du vin de liqueur exquis qu'elle m'a fourni en 1834, je trouverai une foule de contradicteurs ou du moins des gens de difficile conviction. Et aussi ne me déciderai-je pas facilement par un seul suffrage : par exemple, qu'un viticulteur de l'Hérault, homme fort éclairé du reste, vienne tenter la réhabilitation complète du Chasselas comme raisin vinifère, j'attendrai qu'il ne soit pas le seul à trouver excellent le vin qu'il en a fait (*), avant de regarder comme fausse et mal fondée l'opinion de son peu de mérite sous ce rapport,
(*) Cet excellent vin de Chasselas a été produit par une vigne à sa quatrième année de plantation dans un verger. Certainement on n’ob-
De
opinion généralement accréditée ; car elle n’était pas particulière à Chaptal, comme paraît le croire M. C**; il n'avait fait aucune expérience à ce sujet, pas plus dans le Nord que dans le Midi; il n'était que l'écho de la. voix commune des propriétaires et des vignerons. C'est done une partie fort délicate à traiter , et qui n'a été que légèrement touchée, même dans le bon ouvrage de D. Simon, et dont il n’y à pas de traces dans les ampélographes allemands. Ici l'expérience serait le guide le plus sûr à suivre; toutefois on conçoit aisément que cette capacité d'expérimentation ait des limites fort rapprochées en certaines circonstances : que de même que le Cocolubes chez les Romains, l’Olwer des bords du Rhin passe, dans le pays où :l est cultivé, pour produire une sorte de vin propre aux gens attaqués de la gravelle, on n’exigera pas sans doute de moi que j'en aie fait l'expérience, ni de même que je confirme l'opinion du mérite du Granache blanc, dont le vin a besoin d’être attendu une douzaine d'années pour acquérir sa plus haute qualité. Combien de temps ne me faudrait-il pas pour congratuler, en connaissance de cause, un professeur de Montauban qui déclare avoir détrôné le Bordelais (nom d'un eépage en Tarn-et-Garonne), pour mettre en sa place le Fer-Servadou, que je ne possède que depuis deux ans, cépage perdu dans la foule jusqu'ici, et même placé au dernier rang par un œnologue du même pays ? N'est-ce pas avoir fait preuve d'assez de patience , que d’avoir attendu huit ans pour asseoir une opinion juste sur la Balsamina des
tiendrait un résultat aussi merveilleux en aucun vignoble de la Champagne avec son Plant-Doré, ni de la Bourgogne avec son Pinot.
frères Audibert, qui ne m'a donné de récolte qu après ce long laps de temps? C’est cette expérience composée des faits qui se passent dans chaque vignoble et des observations de chaque propriétaire, qui nous a appris que la Picpouille grise et le Marfieye donnaient des vins violents et spiritueux ; que des vins privés de spirituosité avaient cependant la propriété de se convertir par la distillation en eaux-de- vie les meilleures du monde, que ces vins étaient le produit de l’acerbe Jaën, de la meilleure Folle- Blanche et de l'insipide Picpouille blanche.
J'ai bien reconnu, à la Malvoisie-Verte à petits grains venue des Pyrénées-Orientales, les qualités propres à faire un vin de distinction , et seulement par l’'émanation de ce sens intime créé ou du moins développé par l'étude et l'observation; mais, pour mériter quelque confiance , ces sortes d’appréciations doivent être faites avec beaucoup de réserve. J'ai donc la conviction que cette partie de chaque description ne sera souvent qu’une ébauche, que l'écho des opinions locales sur tel ou tel cépage. Cependant, bien que je m’attende qu’on trouvera mon travail incomplet, peut-être le plan que j'en aurai tracé méritera-t-il l'approbation des amis de l’industrie viticole ; n’aurai- je pas dressé des cadres qu'il sera facile de remplir avec le temps ? et parmi les nombreuses ébauches que J y aurai placées, ne trouvera-t-on pas que quelques-unes n’exigeront plus qu'un coup de pinceau pour étre terminées ?
Je dois répondre ici à une observation qui m’a déjà été faite, lors de la communication de quelques-unes de mes descriptions au dépositaire (!) de la confiance de la Société
(!) Feu Oscar Leclerc-Thouin.
centrale d'agriculture. Il est vrai qu'elles manquent de régularité, de l'uniformité à laquelle on est accoutumé dans les descriptions botaniques. Sans doute, quelques esprits méthodiques seront fondés à regarder cette absence de méthode comme un défaut; mais d’autres me sauront peut-être gré de cette liberté d'esprit, de cette allure irrégulière, de certains tours variés qui rompront la monotonie de mon sujet. Cette régularité méthodique n'eût-elle pas été bien plus facile à suivre, mais en même temps bien plus dépourvue d’attraits pour moi-même, en me privant du plaisir de la composition ? Le coloris doit ajouter à la ressemblance.