‹ Ampélographie universelle, ou, Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renomChapitre 100 sur 142 · PETITE MALVOISIE VERTE · texte numérisé non relu

PETITE MALVOISIE VERTE

Serait-ce le Lageos aux petits grains dont Virgile, au deuxième livre de ses Géorgiques , parle en ces termes :

nes .......... Tenuisque Lageos Tentura pedes olim, vincturaque linguam ,

ou bien est-ce celle de Calamota én Dalmatie, île la plus distinguée de la mer qui baigne cette contrée par son vin de Malvoisie? Je serais assez porté à le croire, quoique celle que je cultive et dont je possède bien une cinquantaine de souches me vienne des Pyrénées. Sa fructification n'a pas une apparence bien prévenante, ses nombreuses grappes sont petites, les grains sont verts, et petits aussi ; mais ils sont tellement remplis de suc, que je ne croirais pas trop m'avancer en affirmant que chacun de ces grains rend autant de vin qu'un grain de Saint-Antoine qui est cinq à six fois plus gros.

Ils sont ronds, peu serrés, et ils conservent leur couleur verte jusqu'à leur complète maturité, à l'exception des

parties de la surface exposées au soleil, qui roussissent un peu. C’est donc un cépage très-facile à connaître ; à défaut de raisins, son feuillage d'un vert foncé pourrait aussi contribuer à le faire distinguer des autres. Le vin qu’on en tire est aussi clair, aussi limpide , aussi incolore que l'eau pure. Cette propriété de produire ün vin clair et limpide est si puissante dans cette nature de raisin, qu'elle s'exerce même sur d'autre vendange blanche, dans laquelle entre une partie notable de cette Malvoisie , telle que le quart ou le cinquième. Aussi ne manquai -je pas d'en ajouter du vin à celuique je tire de notre Malvoisie de Touraine ou Pinot gris, dont le vin ordinairement roux est longtemps à s’éclaircir, surtout quand il est cuvé vingtquatre heures ainsi que je le pratique. J'en ai fait, cette année 1848 , environ quatre-vingts litres de vin, qui dans l'état de moût contenait tant de matière sucrée qu'il a fermenté pendant plus de deux mois, aussi annonce-t-il une qualité supérieure. Ce sera bien là un vin autocrate, comme l’appelaient les anciens Grecs pour exprimer la qualité d’un vin qui tirait sa force de sa propre nature, par opposition aux vins composés , disons plutôt dénaturés par l'addition de plusieurs ingrédients , tels que le gypse, la myrrhe, la poix, le miel, l'eau de mer, etc. Ce sera un vin pareil à celui qu'Horace recherchait quand il allait faire une promenade sur les bords de la mer, un vin généreux et doux, propre à dissiper les chagrins et à faire couler dans les veines l'espérance et la gaieté (*). Je

(1) Ad mare quum veni, generosum et lene requiro Quod curas abigat; quod cum spe divite manet im venas animumque meum. :

suis bien persuadé qu’un are de terre planté de cette Malvoisie, en bonne exposition et d’une nature propre à la vigne récompenserait bien des soins qu’exigerait sa culture. Il sera à propos de lui laisser à la taille une verge avec son Courson. Quant à l'époque de maturité du raisin, je crois qu’on peut lui assigner la quatrième dans une année favorable et la cinquième dans les autres. ( Voyez, pour l’explication de cette indication , le tableau de la concordance des maturités à la fin de l'ouvrage.) Toutefois, quelles que soient ses qualités, cette Malvoisie n’est identique avec aucune des suivantes qui produisent les vins de liqueur les plus estimés du monde.

MALVASIA DI LIPART.

Ses feuilles petites, très-découpées, lisses et luisantes, forment un caractère suffisant pour la distinguer facilement au milieu des autres sortes de vignes ; elles sont glabres à leur face inférieure. Le bois est menu, allongé, noué long, gris en hiver et d’une végétation vigoureuse malgré l'apparente délicatesse du cépage. Les grappes sont ailées et longues, peu serrées et assez bien garnies de grains de moyenne grosseur, oblongs et de couleur rose ou plutôt pelure d’oignon, comme on l'avait écrit de Sicile à mon obligeant intermédiaire M. Miège, agent des affaires étrangères à Marseille. Ce raisin, ainsi que celui de sa variété à grains blancs plus petits et plus arrondis, est d'un go ût fin, relevé, et très-sucré, quand il est bien mür, ce qui lui arrive un peu difficilement sous notre climat. A la vérité, c’est le premier fruit, et j'ai remarqué depuis longtemps qu'on n’asseyait pas un jugement très-sain et que l'on püt regarder comme définitif à une première fructifi-

cation ; il est bon d'attendre que cette fructification se régularise par l'habitude du climat.

Il y a tant de ressemblance, à cela près de la couleur, entre cette Malvoisie pelure d’oignon et celle que j'ai reçue directement de Madère par l'intermédiaire de M. Hardy, directeur du jardin du Luxembourg, que je ne peux me dispenser de la placer ici :

MALVAZIA FINA de l’île de Madère.

Ces trois Malvoisies ont un feuillage complétement identique ; il n'y à qu'à leur fruit qu'on peut les distinguer : celle-ci à des raisins et surtout les grains de la même forme que les a la Malvoisie pelure d’oignon de Lipari ; mais elle a les grains plus gros et plus allongés que la blanche de la Sicile. Aussi il n'existe pas de cépages qui présentent plus d'affinité entre eux, d'où l'on peut conelure que l'époque de leur maturité est la même.

Il m'en est venu une autre de la Sicile, et cette dernière est très-différente des précédentes.

On l'appelle, aux îles de Lipari,

MENNOLETTINA.

Son bois est bien plus gros ; il est rouge après le temps des vendanges, et non gris, comme celui des autres. Son feuillage est roïide, et n’a pas l'élégance du leur. Ses grappes ont moins d’ampleur; elles sont cylindriques, c'est-à-dire non ailées comme celles dont nous venons de parler ; elles sont clair-semées de grains olivoïdes, de moyenne grosseur, blancs et transparents. Les feuilles sont cotonneuses à leur naissance ; mais le coton disparaît à mesure que leur développement s'opère. Cette variété m’a paru jusqu'ici beaucoup moins fertile que celles

du même pays, et la maturité du raisin contemporaine.

C’est certainement avec ces trois variétés de Malvoisie que se compose ce délicieux vin de Lipari, que l'on ne connaît pas en France, parce qu'il est consommé et exporté presque entièrement par les Anglais. C'est cette Malvoisie dont l’auteur Julien, le juge le plus compétent en cette matière, puisqu'il était dégustateur par état, a parlé en ces termes: « Ce vin a une couleur ambrée ; il est généreux et suave, et il laisse dans la bouche un parfum exquis. » Ces qualités résultent aussi de ce que ce vin est préparé avec beauconp de soin. Cette préparation étant exactement la même que celle que j'ai décrite dans mon Manuel du Vigneron au chapitre des vins de liqueur, Je m'abstiens de la reproduire.

Je ne peux donc trop recommander la culture de ces quatre Malvoisies.

MALVOISIES DE COULEUR.

MALVASIA ROSSA (vignobles du Pé, Italie).

MALVOISIE ROUGE (dans nos départements du Midi).

Ses bourgeons vigoureux, dont les entre-nœuds sont longs, annoncent sa nature robuste et son active végétation. Les grappes sont belles dans un bon sol et dans la jeunesse du cep ; elles sont ailées et d’une jolie couleur rouge-clair. Les grains sont pleins d'une eau sucrée et agréable, en sorte que ces raisins pourraient orner un dessert; mais pour le pressoir ils conviendraient peu, leur suc est trop aqueux. En raison de la vigueur de la souche et de l'inconstance de sa fructification, on fera

bien de laisser à la taille une bonne verge avec le courson. Au total, cette Malvoisie est plus jolie qu'elle n’est bonne.

Je ne dirai pas la même chose de la

MALVOISIE ROUSSE (de Tarn-et-Garonne).

Celle-ci est plus recommandable, quoiqu'elle mürisse un peu plus tard que la précédente. Ses grappes, assez belles, sont bien fournies de grains serrés, de couleur rousse, c'est-à-dire d’un rouge moins vif que ne l’est la couleur de la Malvoisie du P6 ; leur suc est si doux et si fin, que les premiers grains sont toujours vidés par les guëpes. Sa végétation est modérée. Ses feuilles sont de moyenne grandeur, rondes et peu incisées , un peu cotonneuses en dessous.

M. Lannes (de Moissac) m'a écrit qu'il en avait fait de très-bon vin. De plus, elle est fertile.

En voici une troisième dont on peut dire la nuance violette, et c’est peut-être celle que je préfèrerais si ses raisins mürissaient plus facilement sous notre climat ; c'est la

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