CÉPAGES À RAISINS NOIRS DE LA RÉGION MÉRIDIONALE
En débutant dans cette région par la partie orientale de la France, les Hautes-Alpes nous apparaissent les premières. Quoique cé département ne jouisse pas pour ses vins d'autant de réputation qu'ils pourraient en obtenir dans une situation plus rapprochée dés lieux dé grande consommation, il renferme cependant quelques vignobles remarquables : ceux de Tollard, l'Etret, Jarjaye, Château- Vieux.
Le cépage le plus anciennement cultivé et plus commun encore dans ces vignes, c'est le
GROS MOLLAR noir, dénomination qui prépare à une autre comme variété , le
PETIT MOLLAR:
Cest du premier que nous nous occuperons uniquement , parce quil est infiniment plus cultivé que l'autre ; et même il l’est dans une telle proportion , que la personne de laquelle je tiens ces renseignements, M. Hippolyte Ducros, m'écrivait qu'il avait une vieille vigne, d'environ deux hectares, entièrement plantée de ce cépage. Ses feuilles, d’un vert foncé, sont en forme de gondole ou d'entonnoir; elles sont un peu velues à leur page inférieure , et leur dentelure est obtuse. Les raisins sont abondants ; mais leur goût propre , légèrement aigrelet, les rend plus propres à la cuve qu'à la table : le vin en est léger, agréable, et d’une longue conservation. Ce plant fertile ne conviendrait à notre climat qu'aux lieux où l’on cultive le Breton, parce que la maturité de son fruit est un peu tardive.
Il n'a rien autre chose que le nom, de commun avec le Mollar de l'Andalousie et du Portugal, dont les grains sont très-allongés , tandis que ceux du Mollar des Alpes sont ronds. |
On cultive aussi assez communément dans les deux départements des Hautes et Basses-Alpes , et aussi dans ceux du Var et des Bouches-du-Rhône, un cépage qui nous conviendrait mieux pour la facilité de maturation de son fruit; c’est le
GRAND TEOULIER ou PLANT DUFOUR (Hautes et Basses- Alpes).
MANOSQUEN où PLANT DE MANOSQUE (Var et Bouches-du-Rhône ).
PLANT DE PORTO (environs de Marseille).
Ce cépage vigoureux est fort estimé pour la qualité du vin que produit sa vendange : mais je ne le crois pas très-
fertile : c'est , du reste, conforme aux habitudes des meilleurs plants. Il a le défaut, assez grave sous notre climat, d’être trop pressé de répondre aux excitations des rayons du soleil d'avril : aussi, qu'il vienne une gelée, nul cépage ne se présente dans un état plus vulnérable. Cette disposition naturelle est regrettable ; car les grappes sont belles , régulières , fort allongées , bien garnies de grains noirs légèrement oblongs , d'une grosseur égale et d'une maturité simultanée ; c'est-à-dire exemptes de cette disparité dans les grains qui dépare lés grappes de beaucoup de cépages. Comme ces grains ont une peau un peu épaisse, et qu'ils sont peu serrés, ils se maintiennent bien contre l'humidité. De la vendange de ce plant on obtient, selon une de mes correspondances , un vin moelleux, bien couvert et propre au transport. C’est bien à tort que Chaptal, Bosc et leurs copistes ont dit ce cépage identique au Morillon de Bourgogne , et que , sans doute à cause des mots succo nigro de la phrase latine du Garidel , ils lui ont trouvé aussi beaucoup de rapport avec le Teinturier : il serait difficile d’en trouver dont les caractères fussent plus différents; car ce n'est que dans le Midi qué le suc du Manosquen devient noir, tandis que le suc du Téinturier est noir dans tous les pays. Aussi ce dernier m'ä-t-1il paru convenir très -bien à notre climat, mürissant bien et étant assez productif.
Il y a aussi un
PETIT TEOULIER (Basses - Alpes), où
PETIT PLANT DUFOUR (Hautes - Alpes ).
Je ne le connais pas, mais on m'a mandé qu'il était moins productif, moins hâtif que l’autre dans la maturité de son fruit ; il est plus petit dans toutes ses par-
ties, et son bois est encore plus incliné, plus rampant. : Dans les Basses- Alpes, le Var, les Bouches-du-Rhône, et généralement sur tout le littoral français de la Méditerranée, le cépage le plus généralement estimé et multiplié est le
MOURVÉDE, — MOURVEDON, — MOURVES, — MOURVEGUÉ (ancienne Provence ).
BUONA VISE, d’où l’on a fait BON AVIS (Drôme).
FLOURON...., même département.
BENADA ou BERARDI {de Vaucluse ).
ESPAR (du Gard).
BALZAC (de la Charente et dela Vienne).
BENI CARLO (de la Dordogne ).
TINTO (de la Nerthe et aussi aux environs de Malaga).
TINTILLA (aux vignobles de Rota).
ALICANTE (dans quelques vignobles de l'Andalousie ).
MATARO (dans les Pyrénées -Orientales ).
On voit qu'il tire ses principaux noms des lieux où il est le plus cultivé : Murviedro dans la province de Valence, Mataro dans la Catalogne.
Jé ne dois pas taire cependant qu on applique ce nom à d’autres cépages qui sont aussi venus d’Espagne : dans le département du Gard, à la Crignane , dans celui du Var, au Morrastel. J'ai préféré lui conserver le nom qu'il porte aux Pyrénées-Orientales, station naturelle des plants venus d'Espagne avant d'être répandus dans les départements du Midi.
Il m'en est venu aussi d'Italie une variété précieuse, qui y porte, je crois, le nom de
PIGNOLO , qui lui vient sans doute de sa ressemblance avec une pomme de pin.
Ses grains sont plus petits et plus serrés que ceux de - la grappe du vrai Mourvéde le plus généralement cultivé, que je pourrais aussi appeler Mourvéde à grains moyens ; car il est certain que le Balzac de là Saintonge les a plus gros, et dès lors qu’il constitue une variété à laquelle il est juste d'appliquer les noms suivants :
BALZAC (Charente),
BEAUSSET ou GROS MOURVÉDE (Var).
Tous les trois ont cé caractère bien marqué, d’avoir l'envers des feuilles très-cotonneux et comme ratiné. Le petit est le meilleur, selon M. Laure, auteur d’un Cours complet d'Agriculture : il m'a paru convenir le mieux à notre climat du quarante -septième degré.
Les feuilles des trois variétés se ressemblent, et par leur envers très-blane de coton, et par leur forme plane et sans découpure bién marquée.
Ses sarments sont en hiver de couleur rouge, et les nœuds violets: cette dernière couleur, bien prononcée, les fait facilement reconnaître pendant leur végétation : leur direction verticale est un autre caractère facile à saisir. Les grappes, qui viennent loujours à une grande distance du point de départ du sarment, sont assez grosses, bien faites dans leur forme conique, bien garnies de grains ronds de médiocre grosseur et d’un bleu azuré, d’une saveur peu agréable ; le suc est un peu coloré lors de la parfaite maturité du raisin, que nous obtenons diffcilement; ou dü moins tardivement, sous le ciel de la Touraine. La peau du grain, un peu épaisse, le défend bien contre l'humidité prolongée. Il à aussi le mérite d'entrer très-tard en végétation, ce qui le préserve souvent des gelées printanières. Aussi suis-je persuadé qu'il con-
viendrait parfaitement de le réunir dans une plantation au Carmenet, qui offre ces mêmes avantages; d'autant plus qu'il communiquerait au vin de ce dernier des qualités qui lui manquent : force, corps et couleur.
Dans le département du Var, c'est le raisin de vigne le plus estimé, il donne, selon MM. Laure et Canolle, un vin bien coloré, sain, moelleux, et agréable quand il a passé sa première Jeunesse, durant laquelle il est un peu austère. IL est également estimé dans les Pyrénées sous le nom de Mataro, ainsi que dans l’ancien Poitou, selon un propriétaire fort éclairé, M. Creuzé-Latouche. Voici les termes dont il s’est servi: » Le Balzac produit abondamment, donne un vin dur dans sa jeunesse, mais généreux et de garde. » Son mérite est également apprécié en Saintonge, d'après M. Brunet, qui fait l'éloge du vin qu'il produit, et cela sans aucune restriction.
Enfin, c’est le raisin du Mourvéde qui donne la couleur rouge au vin exquis dit Muscat de Cassis, vignoble à peu de distance de Marseille. On peut donc croire aussi qu'il a une grande part dans la qualité de ce vin.
Mais son illustration lui est acquise sous le nom de
TINTILLA , qu'il porte dans les vignobles de Rota, et sous celui de
TINTO, aux environs de Malaga; enfin sous celui de
ALICANTE dans d'autres vignobles de l’Andalousie : car il concourt dans une grande proportion à la qualité des vins connus sous ces mêmes noms de Rota, Malaga et Alicante.
L'auteur du chapitre Vigne du Nouveau Duhamel a done eu tort de dire que ce plant n’était cultivé que par ceux qui préféraient l'abondance à la qualité; moi-même j'ai
eu beaucoup à me louer de son mélange avec le Breton de l'arrondissement de Chinon ou Carmenet du Médoc. Je dois dire cependant qu'on accuse ee plant de ne pas durer longtemps, ce qui s’expliquerait par sa constante fertilité; mais s'il donne autant en vingt années qu'un autre en cent, je ne vois pas qu'on soit très-fondé à se plaindre: ce serait, du reste, un défaut qu'il aurait de commun avec un excellent cépage, dans le Midi du moins, le Granache. On ne conçoit pas que l'abbé Rozier, et Bose d'après lui, ait dit que le Mourvéde était identique avee le Pinot de Bourgogne; je ne connais pas de cépages qui présentent plus de différences. C’est également à lui seul , ainsi qu'à la nature du sol, qu'est due la qualité du vin des Mées ( Basses - Alpes) ; Bosc avait recu dans cette circonstance des informations exactes. L'auteur d’un mémoire estimé sur la vigne et la vinification, M. Bergasse, ainsi que feu Sinety dans son Agriculture du Midi. ont reconnu que la meilleure composition d'une vigne , dans l'ancienne Provence, était de trois quarts de Mourvéde et d'un quart de Brun-Fourca.
En conséquence, nous allons passer ARR LEE à ce dernier cépage.
BRUN -FOURCA (ancienne Provence ).
MOULAN ( Hérault ).
MOULARD (au département du Gard ).
CAULA NOIR (de Vaucluse ).
Je ne rapporte pas la description latine du professeur Gouflé, parce que je la crois peu exacte; par exemple, il a mis acinis rotundis, et il m'est impossible de ne pas y substituer oblongis. Je ne parlerai donc que d’après mes propres observations. Ses feuilles sont à peine moyennes .
d'un vert jaunâtre, luisantes, très- tourmentées, recoquillées en dessous, surtout vers le temps de la maturité du raisin, où elles se panachent de rouge sur les bords. La grappe est belle, son pédoncule et ses pédicelles sont d’un violet foncé ou enviné; les grains légèrement oblongs, noirs, assez gros, d'un goût acidule sucré et agréable. Ce cépage a le défaut d’être précoce au débourrement et de donner du fruit difficile à mürir, sous le climat de la Touraine du moins, car dans le Midi on lui reproche de s’égrainer facilement à la maturité. « Nonobstant ce défaut, dit M. Laure, auteur d’un Cours complet d'Agriculture pour le midi de la France, c’est encore l’un des cépages du meilleur produit. » L'auteur du chapitre Vigne dans le Nouveau Duhamel dit que c’est le plant dominant dans les vignobles de la Gironde; mais c’est évidemment une grosse erreur: J'ai fait venir bien des fois les plants les plus estimés de la Gironde , et jamais il ne s'y est trouvé. MM. Sinety et Bergasse, œnologues qui m'inspirent une égale confiance, conseillent de préférer le Brun-Fourca au Mourvéde dans les sols secs et élevés, parce que, disent-ils, ce dernier ne prospère pas dans un sol pareil; mais Je dois dire que tous les deux sont chez moi dans un terrain de cette nature, et que le Mourvéde s y comporte mieux que le Brun-Fourca.
J'ai réservé le
MONESTEL ou MONASTEOU , — BOIS-DUR, — PLANT DE LEDENON (ancienne Provence },
MORRASTEL (Espagne),
PERPIGNAN (Tarn-et-Garonne), pour le chapitre des cépages de l'Espagne, parce qu'il est évident pour moi qu'il est provenu de ce pays, où 1l est toujours très-ré-
pandu dans les vignes. Je dirai seulement que quelques personnes le confondent à tort avec le Mourvéde, avec lequel, il est vrai, il a quelques traits de ressemblance. I] en à aussi de caractéristiques qui ne leur sont pas communs : les feuilles du Monestel sont plus découpées , son fruit plus tardif à mûrir et plus abondant ; outre que sa maturité est plus tardive, elle est aussi plus inégale, quelques grains restant toujours rougeâtres: en un mot, le Mourvéde lui est supérieur sous tous les points de vue, excepté sous celui de l'abondance.
BOUTEILLAN A GROS GRAINS, — CAYAU, — CARGOMUOU, — SIGOTIER (Hautes et Basses-Alpes, Bouches-du-Rhône ).
Quoique ce cépage se rencontre souvent dans les vignobles de l’ancienne Provence et même dans ceux du canton des Mées ( Basses - Alpes), dont le vin a une juste réputation, aucun sujet de cette famille ne concourt à la lui donner; car les trois cépages connus sous la dénomination de Bouteillan produisent trop abondamment pour qu'on puisse attendre d'eux du vin de haute qualité: c’est aussi l'opinion de M. Laure, auteur déjà cité, ainsi que d'un amateur fort éclairé et très-judicieux , propriétaire au département des Hautes-Alpes. Aussi me crois-je fondé à penser que c’est à tort que l’auteur du chapitre Vigne dans le Nouveau Duhamel à parlé du mérite du Bouteillan à gros grains , soit pour le pressoir, soit pour la table ; car sous ce dernier aspect , le goût acerbe que lui à reconnu M. Laure, de même que je l'ai fait dans ce pays , ne s'accorde guère avec les conditions habituellement recherchées pour un bon raisin de table. Ses gros grains sont d'un noir un peu rougeâtre dans ma vigne.
Il y a une variété à plus petits grains noirs que je ne possède pas, et une troisième , le
BOUTEILLAN A GRAINS BLANCS , de laquelle on tire d'assez bon vin blanc, plutôt potable que le rouge, qui passe quelquefois de la dureté à l'acidité.
Un propriétaire éclairé, directeur de la collection de vignes de Toulon, a observé que le Bouteillan à gros grains était très-peu fertile dans ses vignes ; et il m'a écrit que, ne lui trouvant aucune qualité recommandable, il l’en avait fait extirper. Je compte en faire autant.
CATALAN (littoral de la Méditerranée ).
Comme ce cépage n’a pas encore donné de fruit chez moi, jai cru licite de prendre l'article qui le concerne dans le bel ouvrage qui a pour titre le Nouveau Duhamel, et dont l’auteur du chapitre Vigne est M. Michel. Je ne me suis permis qu'un petit nombre d'observations, dont la plus importante est celle que j'ai faite au sujet de sa prétendue ressemblance avec une variété du Pinot de Bourgogne , connue généralement sous le nom de Meunier.
Vitis acino subrotundo , nigro, molli ( Garidel).
Ce cépage (sur la foi d’un auteur provençal), moins commun en Provence que je ne l'avais cru , donne son fruit à la même époque que le Mourvéde. Les feuilles et le bois de l’un et de l’autre sont assez ressemblants ; mais il y a une grande différence dans les fruits. Le Catalan a la queue ligneuse, la grappe ailée; les grains sont assez gros, et le suc en est très-doux ; le Mourvéde , au contraire, a la queue herbacée et n'a pas de grappillons ou ailes (c’est une erreur , les grappillons sont même très-apparents, mais ils sont serrés contre la
grappe) ; les raisins sont petits (ils sont beaux, ce sont les grains qui sont petits et serrés) , le goût peu relevé. M. Antoine David, qui avait reçu des sarments ou crossettes directement d’'Alicante, à reconnu l'identité des ceps qu’ils ont donnés avec l'espèce déjà connue sous le nom de Catalan. Il produit encore plus que le Mourvéde ; mais le vin de ce dernier est plus couvert et plus généreux: du reste, leur vendange fait bien ensemble. L’auteur de l'article Catalan dit que ce cépage a beaucoup de rapport avec le Meunier; mais il aurait eu bien de la peine à désigner un seul de ces rapports, si ce n'est l'épais coton qui couvre la face inférieure des feuilles. Une différence notable, et qui n’est pas la seule, c’est que le Meunier atteint sa complète maturité vers la fin d'août, ou dans la première quinzaine de septembre, ordmairement du moins, et que le Catalan ne nous gratifie de la sienne que vers la Toussaint, et dans quelques années même le raisin n’y parvient pas.
TIBOUREN, — ANTIBOULEN, —GUESSERIN (Laure), —GAYSSERIN (Pellicot) ancienne Provence.
Si cet article a été omis dans la première édition , c’est sûrement la faute de l'imprimeur, ou plutôt du compositeur ; car je l'ai retrouvé dans mon manuserit, toutefois moins complet que je ne le donne cette fois.
Je n'ai connu l'intéressante notice de M. Pellicot sur les cépages de l'ancienne Provence, que quelques mois après la publication de cet ouvrage.
J'ai bien reconnu comme lui que le Tibouren avait une végétation forte et vigoureuse, et que ses feuilles étaient profondément découpées , au point de les pouvoir dire laciniées ; de même aussi qu'il poussait de très-bonne heure ,
49% TRAÏTÉ DES CÉPAGES.
ce qui est un grand défaut dans notre contrée et même en Provence, où il passe pour le cépage le plus sujet à la gelée. Mais j'ai remarqué aussi qu’il était très - variable dans sa production et surtout dans sa maturité, dont il est diffcile de déterminer l'époque, du moins au lieu où je le cultive depuis une dizaine d’années, et cela contrairement à ce qui se passe dans le Var, où cette maturité est hâtive. Peut-être aussi n'ai-je que la mauvaise variété appelée
LOU DÉFLOURAIRÉ, qui est très-sujette à la coulure. De plus, le sol où il est planté est léger et chaud : et l’auteur, en le disant très-productif, ajoute : dans les terres fraiches et profondes. C’est le plus recherché des raisins de table à Toulon; mais, jusqu'à ce moment, s'il m'a donné quelques raisins, leur tardive maturité et leur facilité à pourrir, défaut grave qui se manifeste même dans les vignobles du Var, m'ont laissé à peine le droit de donner mon avis: ce sont peut- être là les raisons qui m’ont fait hésiter à en parler. Outre le trait caractéristique du feuillage , la disposition des grains sur la grappe et leur couleur douteuse entre le rouge et le noir font facilement reconnaître cette espèce : ses grains, fort écartés les uns des autres, sont entremêlés de petits grains avortés. M. Pellicot s'accorde avec M. Laure, auteur d’un Cours d'Agriculture pour le midi de la France, sur ce point comme sur les précédents, que la vendange du Tibouren donne un vin clair, pétillant, agréable quoique capiteux. « Sa vendange, dit l’un d’eux, qui abonde en éléments fermentescibles, s’associe bien avec celle du Granache , plus riche en liqueur, mais cependant d’une maturité bien plus tardive. »
TRIBU DES PIRANS.
Avant de me prononcer sur la production de cette espèce de vigne, je vais rapporter ce qu’en a publié le docteur Baumes , propriétaire au vignoble de Saint-Gilles (Gard), où les diverses variétés de cette tribu sont assez COMMUNES :
« Le Piran, dit-il, est, par sa délicatesse pour le vin de choix, le Pinot du Midi (c'est du noir dont il parle). Son fruit est fin, délicieux à manger et préféré à tous les autres ; car il ne rassasie jamais. La souche n’est pas forte , et ne se soutient pas bien à côté de cépages vigoureux. Ses grappes sont à peine de moyenne grosseur, formées de grains très-écartés et de forme oblongue. »
On en distingue plusieurs variétés : le
SPIRAN ROUGE ou plutôt VIOLET ,
SPIRAN GRIS.
SPIRAN BLANC ou VERDAOU.
Peut- être le mot patois Verdaou s'applique-t-il au premier parce que sa couleur entre le rouge et le noir fait toujours douter qu'il soit mür, et dans cet état on dit ordinairement que le raisin est vert ou verdaou. Ce Spiran rouge porte aussi le nom, dans le département de l'Aude, de
RIBEYRENC.
« Le vin qu'il produit, dit le docteur Baumes, de Nismes , est clairet, c’est-à-dire légèrement coloré, fin et pétillant, mais un peu fumeux. C’est de tous nos vins, ajoutet-il, celui qui ressemble le plus au vin de Bourgogne. »
Voici maintenant les remarques que j'ai faites, du
moins à l'égard du noir etdu gris, que je cultive depuis longtemps ; car le blanc, que j'ai depuis plusieurs années en état de greffe, ne m’a pas encore donné une grappe.
Non-seulement la souche de ces trois variétés est douée de peu de vigueur, maïs la rouge et la blanche mürissent plus tardivement que ceux de l'Ulliade noire dont les raisins sont plus beaux et meilleurs , et qui, par conséquent, leur est très-préférable. Le Piran gris est d’une couleur tellement particulière, que celui qui a vu des raisins une seule fois ne peut manquer de les reconnaitre partout. Le Spiran gris est plus fertile et mürit plus facilement que les deux autres. |
ARAMON, — PLANT RICHE (Gard, Hérault) ;
UGNI NOIR ( Var, Bouches-du-Rhône );
REVALLAIRE (Haute-Garonne).
Quoique mon intention n’ait pas été de parler de cépages grossiers tels que celui-ci, cependant mon plan a dû subir quelques modifications quand lopinion d'hommes respectables s’est trouvée en contradiction avec ma conviction. Or, l'Aramon est non-seulement mis au nombre des cépages les plus méritants par Bosc, auteur d'un Cours complet d'Agriculture , il est également bien traité par un Provençal, auteur d’un autre Cours d'Agriculture pour le midi de la France, M. Laure (de Toulon), et par un grand propriétaire de vigne dans l'Hérault, M. Cazalis- Allut. À la vérité, ce cépage est en grande proportion dans le clos de Bernis, dont le vin est assez éstimé dans le pays, mais qui est encore plus remarquable pour l’abondance de ses produits. C’est donc là le grand mérite de ce plant, d’être extraordinairement fertile en certains sols, dans ceux surtout qui ne sont pas sujets à la gelée ,
et il y est d'autant plus sensible, qu’il est des premiers à bourgeonner. Si M. Laure , auteur cité plus haut, a affirmé quil donnait du vin de bonne qualité et qu'il faisait le fond des vignobles de Draguignan et de Brignoles, d'un autre côté, Cavoleau, dont la Statistique œnologique à été jugée digne d'un prix par l’Institut, nous apprend dans cet ouvrage que ces vins-là sont des plus mauvais de la France, et ne se vendent en prix moyen que dix francs l'hectolitre. Julien, le plus éclairé et le plus expert de nos œnologues , dit aussi qu’ils sont faibles de couleur , d’un goût peu agréable , et, quoique durs , qu’ils ne supportent ni la chaleur ni les voyages. M. le docteur Touchy, de Montpellier, confirme l'opinion de la médiocrité du vin qui en provient: « Si la qualité pouvait s’allier à l'abondance, l'Aramon serait impayable, dit-il; mais il n’en est pas amsi. » Enfin, un riche propriétaire des Pyrénées-Orientales, M. Jaubert de Passa, membre correspondant de l’Institut, déclare qu'il n’est propre, ainsi que le Tarret- Bourret, qu'à faire des vins de chaudière, et il déplore son introduction dans le département qu'il habite. Maintenant, on doit savoir à quoi s'en tenir sur la valeur de ce plant. Il a des feuilles nues, d'un vert un peu jaunûtre : quoique dépourvues de coton à leur face inférieure, on peut remarquer quelques poils courts sur leurs nervures; les lobes sont plutôt indiqués que bien prononcés. Les grappes, supportées par un long pédonceule plus herbacé que ligneux, sont cylindriques, allongées, garnies de gros grains noirs bien ronds et écartés. Quand je les dis noirs, j'entends parler de leur état normal, tels qu'ils sont sans doute à leur maturité dans le Midi; car, sous le climat de la Touraine, une partie des grains res-
tent rouges : ce qui indique une maturité difficile et inégale. C'est aussi de même qu'il s’est comporté dans la Vendée, chez un propriétaire qui passe ses hivers à Tours. « Enfin ce cépage, d’une végétation très- sigaus reuse à son début, dit M. Pellicot, ne tarde pas à vous laisser remarquer, après quelques années, un décroissement progressif de cette vigueur primitive. » Cette observation est parfaitement conforme à ce qui s’est passé dans ma vigne.
Quoiqu'en procédant par réunion de cépages en famille, la place de
L’UGNI BLANC paraisse devoir être ici, je crois devoir le garder pour la section des vignes de l'Italie, où il a été mieux apprécié; et cela depuis plusieurs siècles. Il me parait cependant nécessaire de rappeler que sa vendange concourt à la composition de l’excellent vin de Cassis, près de Marseille, et au département du Var, à celle du vin appelé Clareite de Trans. Trompé par ce nom de Clarette, l’auteur d’une Notice curieuse et instructive sur les cépages de l’ancienne Provence, M. Pellicot, a attribué ce mérite à la véritable Clarette, qui est à grains allongés, tandis que l’Ugni a bien les grappes très-allongées, mais les grains parfaitement ronds. Il dit aussi, et cela me paraît incontestable, qu'on attribue la prééminence à l'Ugni blanc sur tous les autres raisins de la même couleur pour la qualité du vin et pour la durée de la souche.
FER, — FER-SERVADOU (Tarn, Garonne ).
PETIT FER (Dordogne ).
SCGARCIT ( des vignerons bordelais ).
La description que m’en a donnée M. Isarn de Montauban, m’a paru si complète, que je n’ai pas cru devoir y
rien changer. « Le surnom de Servadou, qui veut dire se conserver , lui à été donné par nos vignerons , à cause de la qualité qu'il a de se maintenir en bon état et de se dessécher plutôt que de se pourrir. Ce cépage est trèsvigoureux ; ses crossettes sont d’une réussite admirable et donnent souvent dès la première année des pousses de plus d’un mètre de long. Les feuilles sont d’un vert pâle, mat, à cinq lobes peu profonds, couvertes à la page inférieure d'un léger duvet blanc ; les sommités des jeunes bourgeons sont d’un jaune verdâtre. Les grappes sont ailées, à queue courte, et bien garnies de grains petits trèsnoirs, ronds , inégaux , et très- serrés ( d’où lui est venu son nom de Scarcit, qui veut dire serré, en patois gascon) .Son bois est très-reconnaissable , en hiver, à sa couleur rouge-cannelle foncé. Ses raisins donnent une bonne qualité de vin, d’une longue consérvation et d’une amélioration progressive ; ce vin pacquiert ar l'âge uñ bouquet comparable à celui du vin de Bordeaux ; il est léger, agréable et d'une couleur brillante. Son côté peu favorable est son défaut de fertilité: il ne donne guère que de deux années l’une ; aussi est-il peu recherché dans les nouvelles plantations. Comme il a plusieurs variétés , il est important de ne multiplier que la méilleure. » Je dois ajouter, qu'ayant pu goûter une grappe de Fer quelques jours avant de livrer ce cahier à limpression, je lui ai trouvé une saveur qui rappelait singulièrement celle du Carmenet. Son défaut de fertilité et la vigueur de sa végétation donnent une indication suffisante de la taille qui lui convient; c’est-à-dire qu’il faut, comme l’a recommandé M. J. Bergis , habitant du pays où il est le plus cultivé, élever la souche et coucher en treille les verges
qu’on lui laisse. Ce dernier œnologue fait le plus grand cas du Fer-Servadou, et a beaucoup contribué à le réhabiliter dans l'esprit des propriétaires.
TRIBU DES PICPOUILLES.
PICPOUILLE (Var, Bouches-du-Rhône, Gard, Hérault ).
PICAPULLA (Pyrénées et Espagne) ; prononcez Picapouya.
Je commence par la noire, quoiqu'elle soit peu estimée aux Pyrénées-Orientales, où elle est cependant très-commune , sans doute à cause de son abondante production ; mais ce qui est en sa faveur, c'est qu'elle fait le fond d'un des vignobles les plus renommés du Midi, le clos de Ja Nerthe (Vaucluse ).
C'est à son fruit surtout qu'on peut la reconnaitre, à ses grappes nombreuses et bien fleuries, à leurs grains oblongs, serrés, dont la couleur est longtemps rougeûtre, et à leur tardive maturité , qui en rend la culture peu profitable sous notre climat. Son bois est noué court et n'annonce pas une végétation vigoureuse ; aussi fera-t-on bien de le tailler à court bois. Cette variété de vigne est d'autant plus commune dans les vignobles du Midi, que nonseulement elle est très-fertile, mais qu’elle passe pour donner un vin coloré et spiritueux , d’une moindre qualité cependant que celui de la
PETITE PICPOUILLE NOIRE, presque aussi fertile, et fort estimée sur les coteaux de la Dordogne. La grappe de celle-ci est courte, à grains petits, légèrement oblongs, plus agréables au goût que ceux de la précédente, et d'une
maturité plus facile. Sa vendange donne dans les bonnes années un vin généreux ; et, de plus, ce plant n’est pas difficile sur le terrain; aussi est-il fort répandu dans les vignobles de la Dordogne. Toutefois les deux variétés dont il me reste à parler me semblent les plus précieuses.
TARRET-BOURRÉ (Gard, Hérault).
PICPOUILLE GRISE ou ROSE (Haute-Garonne et Pyrénées ). ÿ
Cette dernière dénomination de couleur me paraît mieux exprimer la nuance de la sienne.
On fait beaucoup de cas de cette variété dans le département de Aube, où elle concourt pour une forte proportion à la composition de la Blanquette de Limoux: il en est de même aux Pyrénées-Orientales, où l’on fait de sa vendange exclusivement un vin sec, très-spiritueux et très-agréable ; il est aussi de bonne garde, et j'en parle pertinemment, car j’en ai fait venir un baril d’un hectolitre , il y à une quinzaine d'années. On dit qu'on peut le rendre mousseux, en le mettant en bouteilles au printemps; je me défie un peu des vins mousseux du Midi. Les grappes sont belles, aïlées, bien garnies de grains trop serrés, oblongs , grisâtres d'abord, puis roses ou rougeclair. Le bois est noué court, et presque blanc au temps de la végétation, les feuilles sont un peu cotonneuses en dessous ; la couleur rose du commencement des nervures et de leur point de départ forme, ou plutôt a souvent formé pour moi, un caractère distinctif. IL est ficheux d'être forcé d'ajouter que son fruit parvient difficilement à une complète maturité, et c’est vraiment regrettable; mais on pourrait rendre cette maturité plus facile, en traitant ses raisins comme le font les vignerons du Jura pour certaines
espèces très-productives : retrancher le tiers inférieur de la grappe aussitôt après la floraison. J'ai le projet même de faire mieux en retranchant ce tiers longitudinalement au lieu de faire cette opération transversalement ou horizontalement.
La PICPOUILLE BLANCHE est la source des eaux-devie d’Armagnac, eaux-de- vie presque aussi renommées que celles de Cognac. Je ne suis pas certain de lavoir dans ma collection , quoique j'aie cru la reconnaître : c’est pourquoi je n’en dirai pas autre chose.
Jé crois utile de parler d’un cépage assez répandu dans les vignobles du Midi; c’est le