DÉPARTEMENTS DES PYRÉNÉES
Les vins du Roussillon étant généralement d’une qualité supérieure à celle des vins des départements du littoral méditerranéen , ou du moins différente, si cette supériorité était contestée, j'ai cru devoir faire un chapitre des cépages cultivés dans cette ancienne province, ou plutôt dans les trois départements des Pyrénées. La qualité particulière aux vins du Roussillon est la spirituosité : qualité qui serait de médiocre valeur , si elle n’était réunie à une saveur agréable et à beaucoup de corps ; et c’est de cette réunion qu’ils tirent leur propriété de bien faire en mélange avec quelques vins qui se recommandent par d’autres qualités. Mais aussi dans leur état de pureté est-on forcé de les attendre longtemps pour les consommer dans toute leur perfection.
Plusieurs des cépages qui y sont le plus cultivés vont être seulement mentionnés, sans avoir d’article particulier : ces cépages nous étant venus d’Espagne, il m’a paru plus naturel de les réserver pour la section de la Péninsule ibérique. Tels sont les Picpouilles, dont je viens de parler, le Granache, le Mataro, le Mourastel ; la Cri-
gnane même , dont il va être question, est évidemment venue aussi de l'Espagne : et cependant j'ai nommé tous les cépages qui sontle plus répandus dans cette contrée et en même temps le plus estimés.
SAN -ANTONI (Pyrénées-Orientales , Catalogne).
Ses jeunes bourgeons et les feuilles, au moment de leur développement , sont d'un rouge vif, assez longtemps persistant pour que ce caractère offre un signe facile de reconnaissance pendant les premiers mois de son cours de végétation. Quand ce signe s’affaiblit, ses feuilles minces, profondément découpées , recoquillées en dessous et d'un vert terne, en offrent un autre également bien tranché. Enfin l'aspect du raisin, à sa maturité, ne laisse pas la possibilité d'aucun doute : la grappe, assez belle, est alors garnie de gros grains ellipsoïdes dont la peau noire, épaisse et bien fleurie, recouvre une chair ferme et croquante ; aussi ce beau raisin est-il servi sur les tables en Roussillon. Il fournit, au dire de M. Jaubert de Passa , du vin plus agréable que le vin de Rota, avec lequel il a quelque rapport. Cest aussi l'opinion d’un auteur qui mérite toute confiance, M. Julien: il était connaisseur par état. On doit attribuer au défaut de fécondité de ce cépage sa rareté dans les nouvelles plantations ; car, dit encore M. Jaubert, dans les renseignements qu'il a bren voulu me fournir, sa culture a presque disparu depuis la suppression des couvents. La couleur de son bois est rouge, rayé de brun; souvent quelques parties sont grises, et alors les rayures sont plus apparentes. Il a besoin d’être allongé à la taille. C'est un cépage qui mérite les soins d'un amateur, d'autant plus qu'il est vigoureux et que la maturité de ses raisins est facile sous notre climat.
TANAT (Hautes et Basses - Pyrénées ).
Tel est le cépage dominant dans le vignoble de Madiran , le plus en réputation de tous ceux des Hautes -Pyrénées. Le vin qu'il produit se distingue par une riche couleur, et, quand il à vieilli, par des qualités plus précieuses : du corps , du spiritueux et un goût agréable. Ce cépage est facile à reconnaître à son feuillage. Ses feuilles, rugueuses en dessus, cotonneuses en dessous, ont leur bord en volute, c’est-à-dire recourbées en dessous ; ce qui leur donne l'air arrondi : souvent elles sont entières ; et, quand elles sont divisées , c'est peu profondément. La grappe est ailée, bien fournie de grains noirs serrés et très- ronds, de grosseur à peine moyenne. La pellicule est mince ; ce qui les expose à la pourriture par les temps pluvieux. Il paraîtrait cependant qu’au vignoble de Maridan , les raisins de Tanat, à cause de leur association à des cépages plus tardifs, se trouvent avoir acquis une maturité excessive lorsqu'on les vendange ; mais la température y est sans doute plus sèche qu'en Touraine, où ils ne parviennent que rarement à une maturité suffisante.
ARROUYA (Hautes-Pyrénées ).
C’est un des cépages les plus estimés dans les vignobles de ce département. J'avais eu tort, dans ma première édition, de le regarder comme identique au Carmenet du Médoc : cette erreur provenait de l'expéditeur; car Je n'avais pas encore vu son fruit, et c’était vraiment un Carmenet que l'on m'avait envoyé. Depuis, j'ai reçu le véritable; et c’est alors que j'ai reconnu l’erreur. L’Arrouya à les grappes plus longues, plus serrées ; les feuilles sont moins découpées : l’ensemble du cépage est
aussi très-différent. Ses caractères distinctifs ne sont pas très - prononcés : ainsi on ne peut pas dire que le dessous des feuilles soit nu, et non plus qu’il soit tomenteux ou lanugineux ; car quelques filets cotonneux s opposent au premier dire et ne suffisent pas pour aflirmer le second état. Sa maturité précède de quelques jours celle du Garmenet.
CAILLABA.
Le plus hâtif de cette nombreuse tribu dont j'ai parlé au chapitre desraisins de table; de même que du
BOUDALÈS, autre raisin de table que l’auteur de la Pomone française a judicieusement décoré d’un astérisque . el qui se trouvera aussi sous le nom capital de Ulliade dans le chapitre des meilleurs raisins propres à celte région.
CRIGNANE (Pyrénées-Orientales), où il est venu de l'Espagne sous le nom de
CRINANA, nom qu’il porte également en deçà comme au delà des Pyrénées. Sur le littoral de la Méditerranée on l'appelle souvent
CALIGNAN et aussi
CARIGNAN, mais improprement; et plus improprement encore
MATARO dans le vignoble de Saint-Gilles (Gard) : car le vrai Mataro des vignobles pyrénéens, d’où il s'est propagé dans les départements voisins, est le Mourvéde ( de la Provence ), l’'Espar ( du Gard ).
Voilà une de ces espèces ou sortes de vignes pourvues de toute la vigueur d’une création récente , quoique celleci soit cultivée depuis des siècles. Ses feuilles sont amples, profondément divisées, cotonneuses en dessous ;
le support ou pétiole très-fort, ainsi que le pédoncule de la grappe: c’est à propos, car cette grappe est volumineuse et bien garnie de gros grains noirs un peu oblongs, qui, malheureusement, n’atteignent que bien rarement sous notre climat une maturité suffisante pour tirer de bon vin de cesraisins. Ce cépage est quelquefois productif ; car il y a des années où il ne donne rien, étant fort sujet à la coulure et de plus aux gelées du printemps. « Ces accidents, trop fréquents, annulent presque ses produits, dit le docteur Baumes dans un intéressant Mémoire sur les vignes du département du Gard, et finiront probablement par le faire mettre à la réforme; » et de sa vendange on obtient du vin, un peu rude, à la vérité, mais spiritueux et d'une riche couleur noire, qui supporte avec avantage les voyages de long cours.