‹ Ampélographie universelle, ou, Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renomChapitre 125 sur 142 · TAURIDE OU CRIMÉE MÉRIDIONALE · texte numérisé non relu

TAURIDE OU CRIMÉE MÉRIDIONALE

D'après les justes observations de M. Hartwiss, directeur de l’École impériale de vignes située à Magaratch , j'ai transporté ce chapitre à la division de la région méridionale, non-seulement parce que la contrée viticole de ce vaste gouvernement est sous le quarante-quatrième degré de latitude, mais encore parce que cette longue côte, abritée des vents du nord par une chaine de montagnes de plus de deux mille mètres de hauteur, éprouve une température au moins égale à celle de nos côtes de la Méditerranée. Aussi la plupart des cépages qui me sont venus de ce pays m'ont-ils donné des raisins qui ne mûrissaient pas ou du moins qui ne mürissaient que difficilement.

Peu de temps après la réunion de la Crimée à la Russie, qui lui a rendu son antique nom de Tauride, le célèbre Pallas fut chargé de présider au premier établis-

sement viticole, à Soudac. Ce fut cet essai qui prépara l'essor que cette culture prit assez vivement, surtout depuis que les hautes fonctions de gouverneur-général furent remplies par le prince Worontzow. Ce prince, dont les idées sont aussi élevées que sa position sociale, a eu le bonheur de trouver l’homme le plus propre à seconder ses louables intentions, M. de Hartwiss, aussi remarquable par son zèle et sa sagacité que par ses lumières. Un autre établissement viticole fut fondé à Magaratch, et il fut chargé de le diriger. Ce fut avec un tel succès que, d’après les bons exemples qu'il a donnés, plusieurs vignobles de la côte méridionale depuis Soudac jusqu’à Balaklava produisent des vins qui se vendent avantageusement à Saint-Pétersbourg. C’est à cet homme honorable, qui possède parfaitement notre langue, que je dois mes plus sûrs renseignements.

On sait que la Crimée , ou plutôt la Tauride, pour nous conformer aux ordres de l’impératrice Catherine, n'est devenue viticole que depuis qu’elle a été annexée à la Russie, parce qu’elle était avant cette époque occupée par des T'artares mahométans auxquels l'usage du vin était interdit.

L’honneur de paraître le premier revient naturellement à un ancien plant du pays, dont la tradition à conservé la réputation, et dont une expérience demi-séculaire a renouvelé les titres à l'estime dont il jouit depuis des siècles.

TRIBU DES KAKOURS.

KAKOUR (orthographe de M. Hartwiss ).

KAKURA (orthographe de Pallas).

Il était le plus estimé de tous les anciens cépages de la Tauride, soit pour être mangé, soit pour être converti en vin dans quelques rares localités où l’on en faisait. Depuis qu'on a repris la culture de la vigne, c’est encore avec ce raisin, le blanc, celui proprement dit Kakour, qu’on fait le vin de Soudak, l’un de ceux qui commencent la réputation des vins du pays. Toutes les bonnes qualités de ce cépage, déjà bien exposées dans le chapitre vignes de la Tauride, du grand ouvrage de Pallas, m'ont été confirmées par ces lignes d’une lettre de M. Hartwiss : « Le Kakour est le raisin par excellence pour faire du vin, et non-seulement il est le premier sous ce rapport, il est aussi excellent à manger. » Les grains sont beaux, oblongs, d’un jaune d’ambre (Pallas dit, d’un blane pâle), et mürissent vers la mi-octobre en Crimée, car en Touraine, ou du moins ici, ils ne mürissent presque jamais. J’ai peu de chose à ajouter, simon que le fond des sinus latéraux est grand et arrondi, et que le sinus pétiolaire est remarquable par son évasement tel, qu'ayant pour base les nervures de la feuille, il est plutôt anguleux qu'arrondi, et que l’angle que forment ces nervures est beaucoup au-dessus de cent degrés. Un riche propriétaire viticole du département de l'Hérault a cru le Kakour identique à l’Augibi cultivé dans son pays; il y a bien quelque ressemblance, mais ces rapports ne suffisent pas pour constituer l’identité : l'Augibi a les feuilles bien plus arrondies, moins découpées et moins cotonneuses en dessous ; il mürit beaucoup plus tôt, et son goût est peut-être quelque peu moins fin que celui du Kakour ; mais en compensation il est beaucoup plus productif et ses raisins son

bien plus faciles à mürir. Le Kakour a done absolument besoin de l’espalier.

Le BOS-KOKOUR m'a semblé être le même que le Kokour dont je viens de parler; il n’en est pas de même du

BIGASSE KOKUR.

Cette variété est bien plus productive que son type, mais elle êst bien moins agréable au goût : elle est également tardive x mürir; du moins elle vous dédommage de l'infériorité de qualité par l'abondance.

J'ai déjà parlé comme d’un beau raisin de table de

L’ALBOURLAN.

J'ignore si on le cultive aussi pour le pressoir ; mais, venu de la Tauride, où il est cultivé depuis longtemps, il devait comparaître dans ce chapitre.

Parmi les vignes de la Crimée dont parle Pallas, j'ai remarqué le

FODSCHA ou BACHSIA.

Ses feuilles, d’un vert foncé en dessus et cotonneuses en dessous , deviennent brunes au moment des vendanges. Là grappe est de moyenne grosseur et garnie de grains petits, ronds, peu serrés, couverts d’une peau mince d'un rose vif. Ce raisin déjà doux, dit-il, au commencement d’août se conserve bien sur la souche jusqu'en octobre.

Je ne partage pas l'opinion de M. Härtwiss sur l'identité de ce cépage avec celui nommé

ROSA REVELLIOTTI ou ALMA ISIOUM, parce que celui-ci est d’une grande fertilité, que ses grappes sont grosses et d'une maturité tardive. il est très-communé: ment cultivé par les Tartares, qui recherchent beaucoup plus l'abondance que la qualité.

Je cultive depuis une dizaine d'années un cépage qui n'a pas été mentionné par Pallas ni même par M. Hartwiss, c'est le |

MARDJENY.

Ses feuilles sont cotonneuses en dessous, laciniées , c'est-à-dire découpées très-profondément et dentées de même. La grappe est grande et rameuse , les grains sont très-écartés, leur couleur est plutôt violette que rouge, et le pédoncule est très-long. J’ignore ses qualités; pour nous il en a peu, parce que sa maturité est très-tardive.

Mais en voici un qui me paraît avoir quelque mérite, comme on pourra en juger; c'est le

NOIR DE GIMRAH.

Ce dernier mot est le nom d’une bourgade située au nord-est du Caucase, qui n’est guère connue que par la culture en grand de ce cépage. On l’a introduit avec succès au vignoble de la Couronne à Kyslyer, d’où M. Hartwiss l'a fait venir. C’est un bon raisin pour la cuve, m'a écrit cet habile directeur; ilest un peu âpre, et sa maturité est simultanée à celle des raisins bordelais. L'observation de cette époque s’est vérifiée ici, et elle est très-juste. La grappe n’est pas grosse etun peu trop clair-semée.

Je dirai peu de choses de deux sortes de vignes qui ne sont recherchées que pour leur produit abondant, le

SERVAH ISIOUM et le

SCHIRA ISIOUM, parce qu'ils ne sont pas dans nos collections de France, et qu’ainsi que je viens de l'exprimer, elles sont sans valeur, ne donnant abondamment qu'un vin médiocre et de peu de durée.

Il n’en est pas de même des suivants :

L'AIBATLY ISIUM ou RAISIN D'AIBATLY, bour-

gade près de Soudagk. Ce cépage donne des raisins à

longues grappes, à grains olivoides, excellents pour la table.

Le TERR-GULMECK que les vignerons hongrois appellent FEG HIRI, et dont Pallas a dit, dans son second voyage en Tauride, que c'était le meilleur raisin de cette contrée pour faire de bon vin blanc, est très-facile à reconnaitre par ses vastes feuilles très - cotonneuses en dessous, et par ses grappes à grains très-oblongs, de srosseur moyenne et d’un blanc pointillé de roux : ces grains ont une peau très-mince, et ils ont une grande douceur. C’est le seul des cépages de la Tauride dont les raisins müûrissent bien en Touraine : il est vigoureux, mais il m’a semblé qu’il n'était pas très - fertile.

Le MYSKETT, mot qui veut dire Muscat : cependant il nest pas du tout de cette tribu. Les grappes sont peu serrées , les grains sont petits, durs et de forme ronde ; ils prennent une couleur brune à leur maturité. Dans ets ques sols particuliers , ces grains sont musqués , mais ce goût se perd après la fermentation. A ce goût se joint une douceur telle qu’on peut à peine en manger à leur maturité, car leur suc à presque la consistance du miel. Quoique ce raisin mürisse de bonne heure , il se conserve longtemps sur la souche.

Beaucoup d'autres cépages y sont cultivés, car on en a tiré de tous les pays viticoles: je n'ai voulu parler que de ceux propres à cette contrée.

ADJEME MYSKETTE ou MUSCAT DE SYRIE.

Ce nom n'exprime pas exactement ce que nous entendons par le mot Muscat: car, le feuillage , la saveur et

la forme des grains rappellent plutôt nos Süûrins français

qu'aueun Muscat. Du reste, ce n'est pas une acquisition bien précieuse pour nous : Car, depuis une douzaine d'années que je le cultive, il a été d’une telle infertilité, que j'ai réduit la demi-douzaine de souches à une seule, etencore seulement pour échantillon.

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