‹ Ampélographie universelle, ou, Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renomChapitre 13 sur 142 · DIFFICULTÉS DE LA FORMATION D'UNE COLLECTION · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS DE LA FORMATION D'UNE COLLECTION

Je ne dois pas dissimuler à ceux qui seraient tentés de créer une collection que ce n’est pas une entreprise facile à mener à bien, et qu’elle l'était moins encore, beaucoup

moins pour ceux qui les ont précédés, et qui leur offriront maintenant des ressources abondantes et sûres. Je vais donner une idée des difficultés qu'on éprouve à se pourvoir de plants véritables, je veux dire qui soient bien les mêmes que ceux désignés par les noms du pays où ils sont cultivés. J'avais fait venir des Pyrénées-Orientales une cinquantaine de crossettes de Maccabeo ; mais, probablement peu soignées avant leur départ, elles m'arrivèrent desséchées : cinq ou six seulement réussirent. J'en {is demander l’année suivante dans H plus riche pépinière des départements du Midi, désirant en avoir un nombre suffisant pour essayer plus tard le produit de sa récolte. Après quatre ans d'attente, les ceps provenant du dernier envoi me donnèrent des raisins noirs, que je reconnus pour être du Mataro; ceux du Maecabeo sont d'un blanc jaune. Sur quarante crossettes de Brachet (prononcez braquet), du comté de Nice, à peine s’en est-il trouvé dix à douze de véritables ; et quel propriétaire moins ardent et moins persévérant Investigateur que je le suis aurait pu faire cette distinction avec autant de certitude ? Encore un exemple plus frappant: d’une centaine de crossettes qui m’étaient venues sous le nom de Sciaccarelo , j'ai découvert, après quatre ans, qu'il n'y avait que trois ceps auxquels fût applicable ce nom ; tout le reste était du Brustiano blanc, et il m’a fallu encore deux ans pour obtenir cet éclaircissement de M. le préfet de la Corse , grâce à une troisième lettre recommandée par le ministre de l'intérieur. Une autre fois une expression inconsidérée, et peut-être même inconvenante, qui m'était échappée dans mon empressement trop vif de recevoir des plants annoncés depuis trois mois, me fit perdre les

bienveillantes dispositions de notre ambassadeur à Turin , et le ballot que son prédécesseur, M. de Barante , avait eu la bonté de faire composer pour moi, servit à chauffer la cuisine de M. de R**, son successeur, plus sensible à une expression inconsidérée qu'à la satisfaction de concourir à une entreprise honorable. Peut-être me dirat-on: pourquoi vous échappe-t-il une expression inconvenante ? Je répondrai : Que celui qui aura autant obtenu que moi au moyen de sa plume, dans une position aussi modeste et aussi retirée, me jette la pierre. Et encore, dois-je vous prévenir que vous aurez besoin de quelque sagacité pour apprécier à leur juste valeur les renseignements que vous obtiendrez. Vous n'aurez pas toujours l'avantage de trouver des correspondants d’un esprit éclairé, d’un jugement sûr, tels que mon correspondant de Nîmes, celui de... etc., et quelquefois vous aurez affaire à des esprits systématiques , d’une originalité qui consiste à ne pas penser comme tout le monde, à faire litière des opinions reçues pour en créer de nouvelles. Je ne veux pas poursuivre , pour éviter de désigner qui que ce soit; mais vous en trouverez comme cela. Il en est aussi qui ont des idées vagues et confuses , parce qu’ils ne se sont occupés que rarement de ce que vous leur demandez, en sorte qu'à tous leurs renseignements vous ferez bien d'ajouter le point interrogatif des botanistes, qui exprime le doute.

Je m'arrête là; j'aurais trop à faire de signaler les négligences, les inepties ou la mauvaise foi des vignerons employés par les personnes généralement très-obligeantes auxquelles je me suis adressé; je n’en donnerai qu'un exemple : d'un semis de pepins de raisin de Schiras, je

n'ai reçu que ce qu'il y avait de plus méprisable à deux fois différentes ; et cependant, lors de l'exposition de raisins au congrès viticole tenu à Angers, il en fut présenté une belle grappe provenue d'un cep du même semis, dont j'aurais été charmé d’enrichir ma collection. Il m'est difficile de croire que cette erreur soit un abus de confiance de la part de l’auteur du semis, ayant toujours été aussi empressé que consciencieux à répondre à ses fréquentes demandes. Je ne dois pas laisser ignorer cependant combien il m’a fallu de soins et de peines pour redresser les erreurs commises, et obtenir des renseignements propres à éclairer ma marche dans l'étude à laquelle je me livrais. Aussi n’ai-je pas été étonné que l'abbé Rozier y ait renoncé promptement, et que Bose lui-même, qui était favorisé des secours du gouvernement, ait vu ralentir son ardeur, comme il en convient lui-même, à l'apparition d’une foule de difficultés qu'il n'avait pas prévues. « Quand on songe, dit Chaptal, aux diflicultés à « vaincre pour réunir tant d'individus dont chacun porte « un nom différent dans chaque canton; aux soins à « prodiguer sans cesse, tant pour leur culture que pour « leur vraie désignation ; au zèle, au talent d'observation « et à l'activité qu’exige une telle surveillance, on est « tenté de ne regarder un tel projet que comme un beau « rêve. » J'espère done qu'au moins on me saura gré de la tentative , si le succès n’est pas au bout.

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