DERNIÈRES CONSIDÉRATIONS SUR L'IMPORTANCE D'UNE COLLECTION
Sans doute je crois avoir tracé les caractères les plus saillants des cépages que j'ai décrits, ceux qui m'ont paru suflisants pour les faire reconnaître, et je ne doute pas que tout homme d’une sagacité commune et habitué à voir de la vigne n’y parvienne facilement, du moins sur les lieux mêmes où j'ai fait mes observations. Toutefois je conviens avec M. de Ramatuelle, auteur d'un mémoire sur les vignes de Saint-Tropez, que les caractères qui différencient chaque cépage ne sont souvent pas assez tranchés pour qu'à leur simple description on reconnaisse l'espèce de vigne à laquelle ils appartiennent. Je n’en regarde pas moins , ainsi que lui, un ouvrage d’ampélographie comme une chose utile , surtout quand l’auteur a mis tous ses soins à bien faire connaître les habitudes d’un cépage, ses bonnes qualités et ses défauts ; mais j'attacherai encore plus d'importance, dans l'intérêt des progrès de l'industrie viticole, à une collection de vignes tenue par un homme consciencieux et d'une habileté acquise par une longue étude, surtout quand cette collection sera de la nature de celle que j'ai quelque raison de croire la plus précieuse qui soit au monde, par cela même qu'il n y en à pas qui ait été mieux étudiée. En conséquence, déjà parvenu à un âge où l'idée de la brièveté de la vie doit se présenter quelquefois à mon esprit, j'aurais vivement désiré laisser un jeune remplaçant, capable de suivre mes observations, d'en faire de nouvelles, et d'en com-
muniquer les résultats au public : mais je suis privé de cette consolation (*). Cette perspective est d'autant plus fâcheuse et décourageante que j'ai la conviction que, dans aucun établissement de ce genre, on n’a autant approché que Je l'ai fait de l'application des idées si justes de trois hommes également remarquables par leurs lumières ‘et leur bon jugement, l'abbé Rozier , Delavaux de Bordeaux, et M. Lenoir de Paris, celui-ci auteur encore vivant du meilleur ouvrage sur la vigne et la vinification que nous devions à un chimiste. Le cours de mes expériences est donc menacé d’une interruption ou prochaine ou du moins peu éloignée; mais je crois n'en laisser d'importantes à faire que sur les cépages étrangers , dont les plus intéressants pour nous sont certainement ceux de la Perse, de l'Arménie, de la Syrie et des rives de l'Euphrate, le pays des anciens Nabatéens : or, avant que ces observations soient possibles, il se passera bien du temps. Plus jeune, j'aurais demandé à M. le ministre une mission spéciale pour ces pays lointains, et si je l'avais ob-
(*) Le ministre de l’agriculture n’a pas accueilli ma proposition par: des raisons d’embarras de comptabilité. Le conseil général d’Indreet-Loire, qui aurait dû regarder comme honorable et avantageux au département de posséder un musée viticole tout créé , a refusé, sur le rapport de M. P..., mandataire d’un canton qui est la Laponie de la Touraine , la modeste allocation annuelle de 100 fr., durant quinze années , à un jeune vigneron de mon choix, que j'aurais dressé aux observations , auquel j'aurais indiqué les moyens les plus simples d’en rendre compte, qui aurait été chargé en outre d'entretenir cette collection et d’en fournir gratuitement les plants à tous ceux qui en auraient adressé la demande d’une manière convenable.
Dans le même temps, non-seulement le conseil général de l'Hérault accordait des fonds pour la création d’une collection pareille à celle dont j'offrais l'usage ; mais encore il sollicitait du ministre de l'agriculture l'allocation d’une somme de 2,000 fr. pour concourir au même but,
tenue, j aurais pris à tâche de retrouver dans l'Attique ce raisin Mcostrate tellement supérieur, qu’un auteur ancien, Lyncée, dans son épiître à Diagoras, disait: que le seul raisin digne de lui être comparé était l'Hipponion de Rhodes, tant pour l'excellence de son goût que pour la durée de sa conservation. J'aurais aussi recherché les cépages qui produisaient ce délicieux vin de Chalybon (‘) dont s’enivrait le Roï des Rois, sans espoir, du reste, de réussir dans cette dernière tentative, ce pays étant depuis des siècles sous la domination d'un peuple dont la religion toute sensuelle pousse cependant la contradiction à ce point d'interdire l'usage d’une liqueur qui fait les délices des nations les plus civilisées. Mais... j'ai vécu, J'ai parcouru la carrière que la Providence m'avait ouverte en me faisant naître à la campagne, d'un père habitant et possesseur d'un bien rural. Que mon front habituellement tourné vers la terre, se relève donc en ce moment avec sérénité. Loin d'être attristé par la perspective rapprochée du terme de cette vie calme à laquelle le lieu de ma naissance et mes goûts m’avaient destiné, je veux, à limitation de l’aimable vieillard de Teos, me couronner de pampres pour me préparer au sacrifice (?).
(1) Ghalybon était jadis le nom d’une ville qui a reçu, depuis l’invasion des Turcs, celui de Halep ; toutefois, selon Posidonius le Stoïcien, le maître et l'ami de Cicéron, le vignoble de Chalybon était situé sur le territoire de Damas.
(2?) Sapho nous apprend en beaux vers (voyez les Analectes de Brunck) d’où vient l’usage antique de se couronner , comme on peut le voir dans le passage suivant de ses poésies :
« Toi qui viens de nous jeter dans l’enchantement par les doux ac- « cords de ta voix , pose une couronne de fleurs sur ta tête, entoure « tes bras de guirlandes d’anet; car plus on est paré de fleurs quand « on offre un sacrifice aux dieux , plus on est sûr qu'il sera agréé { par eux; »
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