‹ Ampélographie universelle, ou, Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renomChapitre 36 sur 142 · FAMILLE OU TRIBU DES GAMAIS · texte numérisé non relu

FAMILLE OU TRIBU DES GAMAIS

On sait que plusieurs ordonnances des ducs de Bourgogne , notamment celle publiée en 1395, et même avant cette époque un édit du Conseil dirigeant la république Messine en 1338, puis dans des temps plus rapprochés de nous, des édits réitérés des parlements de Dijon, de Metz et même de Besançon, ont proscrit un cépage du nom de Gamai, qui fut traité d'infâme, par le duc Philippe-le-Hardi, le prince des bons vins, ainsi qu'il en prenait le titre. Cette proscription était certainement trèssage, si l’on considère qu’elle tombait sur le Gros Gamai ou Gamai Rond, sans doute le seul cultivé alors, mais qu'on ne trouve plus guère en Bourgogne et qui s'est réfugié dans les environs de Paris , d’où je l'ai tiré. Depuis, l’on à remarqué des variétés qui lui sont bien supérieures et dont la plupart sont dues aux semis adventifs, aux semis du bon Dieu, comme disent nos vignerons. Pour suivre l’ordre des temps, nous allons commencer par le Déloyal, comme l'appelle le due Philippe dans son édit ci- devant mentionné.

GROS GAMAT ou GAMAI ROND (Seine et Côte-d'Or).

HAMEYE (vignoble de Commerey).

On écrit souvent Gamet, du moins Bose, auteur du

Cours complet d'Agriculture , l'écrivait ainsi : mais à tort, parce qu’il parait certain qu’il tire son nom du bourg de Gamai en Bourgogne. Ce cépage annonce, dans sa jeunesse et dans les bons sols, une assez grande vigueur, qui, du reste, ne se soutient pas longtemps ; ce qui arrive ordinairement à tous les plants très-fertiles. Les feuilles sont planes, un peu cotonneuses en dessous, lissés et d’un vert jaunâtre à la face supérieure ; elles sont grandes, bien étoffées, peu découpées et supportées par un pétiole violet bien nourri; les boutoris sont très-saillants, les grappes sont très-nombreuses , assez grosses et bien garnies de grains noirs légèrement oblongs. Ce plant convient plus aux plaines qu'aux coteaux où il ne durérait pas longtemps. Îl est peu sensible aux gelées, et quand, il en est atteint, il repousse des sous-yeux, des bourgeons qui donnent une demi-récolte. Sa vendange donné un vin dur, un peu plat, mais d’assez bon goût quand une maladie à laquelle ce plant ést sujet, la broussure, ne rend pas ses raisins rouges et acides au lieu d'être noirs et sucrés. Son grand mérite est donc une grande fertilité qui rend sa culture plus profitable, même en Bourgogne , que celle des Pinots auxquels est due la réputation des vins de ce pays, où du reste il est devenu très-rare, parce qu'il a des variétés presque aussi fertiles et d'une bien meilleure qualité. Tel est, en tête de ces divers sujets, celui dont nous allons parler.

GAMAI NOIR ou PETIT GAMAI (Beaujolais).

PETITE LYONNAISE (Allier).

LYONNAISE DU JONCHAY ou GAMAI CHATILLON de mes éditions précédentes.

Toutes les vignes au nord de Lyon, dont les vins

d'ordinaire connus sous le nom de vins du Beaujo lais, vont à peu près de pair avec les premiers vins de France, dans cette classe du moins, la plus recommandable de toutes, de vins d'ordinaire, sont peuplées presque exclusivement de cette bonne variété de Gamai, trèsdifférente du précédent. C’est pour avoir ignoré cette différence que Bosc a présenté, dans son Cours complet d'Agriculture, comme un phénomène surprenant, ce fait bien simple et bien facile à comprendre: que le Gamai k qui donnait de très-bon vin aux environs de Lyon, en donnait de très-mauvais en Bourgogne. C’est également sans raison qu’il a dit, dans un autre endroit du même chapitre, que le nom de Gamai s’appliquait dans le Lyonnais à un Pinot. Le Petit Gamai produit un peu moins que le gros et que d’autres de la même tribu, mais son rapport est encore satisfaisant. Ses raisins mûrissent bien, et le vin qu’ils fournissent, dans un sol convenable à la vigne , est d’une belle couleur, de bonne garde et bien coulant, comme disent les marchands.

On peut citer comme faisant honneur à ses produits , les vins de Fleury, de Brouilly, de Brassieux et de la Chassagne , auxquels on peut ajouter ceux de Chenas et de Julienas (toutes ces communes sont de l'arrondissement de Villefranche). Son bois est lisse, sans coudure, d'un rouge brûlé, marqué de points noirs. Lors de la maturité du raisin le pédoncule et les pédicelles sont violets. A la taille, on ne lui laisse jamais de verge. Les grappes sont plus ailées, plus coniques que celles du Gros Gamai.

Il me paraît à propos d'expliquer les deux derniers noms dont je m'étais servi dans mes précédentes éditions. Le dernier, Gamai de Châtillon, était celui du vi-

gneron aussi bon observateur qu'exécuteur persévérant qui, ayant remarqué , il y a une cinquantaine d'années, dans les anciens vignobles de la Chassagne, au canton d'Anse, près de Lyon, un cépage qui mürissait plutôt que les autres et qui joignait à cet avantage celui d'une fertilité satisfaisante, en planta une vigne exclusivement, vigne dont il accrut peu à peu l'étendue, et dont il tira un si bon parti, tant par la vente de son vin que par la vente du plant que beaucoup lui demandèrent, qu’il laissa une belle fortune à ses enfants. J'ai appris qu'il vendit en certaines années pour 5,000 francs de plants. On voit donc que ce vigneron , observateur si judicieux , méritait bien qu'on honorât son nom en l'attachant à ce plant ; mais ce nom de Châtillon est celui de plusieurs bourgs ou petites villes de France , et pouvait faire croire que ce Gamai provenait de l’une de ces localités, tandis qu'en lui donnant le nom le plus recommandable de l'un de ses propagateurs, M. du Jonchay, ce nom ne rappelait que l'un des plus actifs, des plus intelligents cultivateurs de France et le plus grand multiplicateur de cet ancien plant, puisqu'il en a fait venir l'énorme quantité nécessaire à la plantation de trente hectares de vignes dans son beau domaine de Torcy, près de Moulins.

On doit s'attendre qu'un plant si généralement cultivé et depuis bien longtemps, a produit quelques variétés. En voici une qui se trouve mêlée dans les vignes au précédent et qui se recommande par les mêmes qualités. Son nom lui vient probablement aussi du vigneron qui l'aura fait connaître et l'aura prôné. C'est

Le GAMAI PICARD.

Il est très-facile à distinguer du précédent et de tous

RÉGION CENTRALE. 193 les autres, parce que, dès la fin de juin, les feuilles les plus basses sont fouettées de rouge.

En voici un autre qui doit son grand succès à l'un de mes confrères au Congrès viticole de Dijon :

PLANT DE LA TREILLE ou GAMAI NICOLAS.

Encouragé par l'exemple et les succès du vigneron Châtillon, un autre vigneron du nom de Nicolas, du bourg de Blacé, canton de Villefranche, rémarqua à son tour une vieille treille unique dans le pays et qui se recom: mandait non-seulément par la qualité de ses raisins ; mais ; ce qui lui importait le plus, par l'abondance et la ré: gularité de sa production. Il s’en procura des crossettes et multiplia cette vigne autant qu'il le put. « Aujourd’hui, a dit M. Sauzey , conseiller à la cour royale de Lyon, à une séance du Congrès viticole tenue en 1846, dans cette même ville de Lyon, cette variété peuple nos meilleurs vignobles, et chaque jour elle devient l’objét d'une préférence bien méritée. Ses raisins, d’une grosseur médiocre, plus courts et à grains plus gros que ceux du petit Gamai, ne sont pas sujets à la coulure et résistent bien aux intempéries de l'automne; ils mürissent bien et sont fort agréables au goût ; ils sont même légèrement musqués et assez sucrés pour porter à croire que ce cépage est un hybride du Pinot et du petit Gamaï. » On voit done d’où lui est venu son nom de Plant de lu Treille. I a le feuillage propre à tous les sujets de cetté tribu, régulière, plane et peu découpée. M. Sauzey, dont le bon jugement est un devoir et un mérite de position, termine son article par cette judicieuse réflexion : « On voit combien l’obsérvation peut rendre de services à la viticulture, soit en signalant des variétés meilleures, soit en indiquant

des mélanges de cépages au moyen desquels on donnerait naturellement aux vins les qualités les plus recherchées des connaisseurs, notamment ce bouquet, caractère distinctif des vins de premier choix, but que la chimie s’est vainement proposé d'atteindre. » J'ajouterai cette autre réflexion à celle de Monsieur le conseiller : c’est que si la tribu des Gamais compte au nombre de ses sujets des infàâmes, tels que le Gros Gamai, le Plant de Bevy et le Plant d'Arcenant, elle offre aussi à nos soins des sujets sinon illustres, du moins recommandables à tous égards, tels que les trois Gamais dont nous venons de nous occuper , et quelques autres dont je vais parler.

GAMAT DE MALAIN (bourg de l'ancienne Bourgogne). f

Les vignobles où il s’est répandu ne sont pas ceux qui soutiennent le mieux l’ancienne réputation des vins de la Côte-d'Or; car ce n’est qu'à sa grande fertilité qu’il doit sa réputation. Toutefois , je dois dire qu’on cultive dans les vignobles d’Aubigny (Haute-Marne), et notamment dans la vigne dite Princesse, qui produit le meilleur vin de ce département, un cépage sous le nom de

PLANT DE MALAIN.

Je n’aflirme pas toutefois qu'il soit identique avec celui qui fait le sujet de cet article, quoique cela me paraisse probable. Le Gamai de Mälain, que je possède depuis quelques années, est d'une nature délicate au point de vue de la vitalité; aussi demande-t-il une terre substantielle et une taille courte; de plus il est très-sensible aux premiers froids de l'automne, lesquels crispent ses feuilles , les font rougir et quelquefois tomber avant la maturité du raisin , qui est un peu tardive, plus du moins que celle

des premiers, et une quinzaine après la maturité des raisins du Plant de la Dole, que mon correspondant de la Côte-d'Or a cru identique avec lui.

Un propriétaire, dans le canton où il est le plus cultivé, et en même temps auteur d’un mémoire manuscrit sur les vignobles qui entourent le sien, termine son article sur ce Gamai par ces mots : « Le vin que l'on tire de ce plant manque en général de finesse et de bouquet. »

On cultive aussi un plant aux environs de Lyon, qui est bien probablement provenu d’un pepin de Gamai; c’est le

PLANT DE PERRACHE, nom qu'il a tiré d’un faubourg de Lyon, où il a été trouvé. dit-on, dans une tête de saule. Il est d’une végétation plus faible que les autres at se distingue d'eux par un caractère facile à remarquer, quelques feuilles sont frappées de rouge plus d’un mois avant la maturité du raisin, maturité contemporaine de celle des deux premiers Gamais et de notre Côt. La taille qui lui convient est celle à court bois. Il a cette qualité d’être tardif à bourgeonner, et son produit est abondant; ses srappes ne sont pas grosses, mais elles sont nombreuses et bien garnies. Son bois en hiver est rouge, mince et allongé.

PLANT DES TROIS CEPS ou GAMAI DE SAINT- GALMIER.

C'est encore une Lyonnaise nouvelle : c'est ainsi qu'on appelle les Gamais dans le département de l'Allier. Elle a été trouvée, il y a trente-six à quarante ans, par un paysan, dans son champ, et élevée par lui avec soin. Trois petits ceps étaient sortis de terre, tous près l’un de l’autre, circonstance d’où cette variété a tiré son nom. Des voisins, ayant remarqué que ces ceps donnaient des raisins

de meilleure qualité que leur Lyonnaise commune, s'emipressèrent, à l'exemple du paysan propriétaire, de propager ce plant. Plus tard un riche habitant de Montbrison, M. de Meaux, en planta plusieurs hectares , et il a eu lieu de s'en féliciter, par l'abondance des récoltes qu'il en a retirées et la bonne qualité du vin. C'est de lui que je tiens ces renseignements. Les rapports de ce cépage, ajoutait-il, avec le Gamai noir où Lyonnaise du pays, ne laissent aucun doute à ses vignerons sur son origine. Depuis que je le cultive, sa récolte a toujours été d'une abondance modérée , d'une maturité facile et d’une résistance au* temps humides qui ne laissent rien à désirer.

Je crois devoir signaler ici, comme faisant partie de cette tribu, un excellent plant dont je parlerai plus en détail au chapitre de la Suisse : c'est le

PLANT DE LA DOLE, parce qu'il ÿ a été importé et qu’il s'y est multiplié sous ce nom. Je lui ai reconnu tant de bonnes qualités, qu'on pourrait lui appliquer tout ee que j'ai dit du Gamai Nicolas.

Voilà les Gamais dont on peut obtenir un vin aussi agréable que celui des Pinots; mais il en est d’autres qui sont plus généralement cultivés, surtout par les Vignerons propriétaires, à cause de leur énorme produit. Tels sont, outre le Gros Gamai, l'ancien Infâme, qui a déserté presque complétement la Bourgogne pour se réfugier aux environs de Paris: son digne confrère, le

GAMAI D'ORLÉANS ou LYONNAISE COMMUNE au département de l'Allier;

On doit bien penser que la qualité du vin est en raison inverse de son abondance. Mais un Gamai plus fertile encore, peut-être, est le

LIVERDUN ou ÉRICÉ NOIR, et aussi GROSSE RACE (Moselle, Meurthe, Doubs); aussi l'appellerai-je

GAMAI DE LIVERDUN.

Il est le plant le plus cultivé dans les départements que je viens d'inscrire, et à la vérité nnl ne lui est comparable pour la fertilité. Ce n’est pas pour la qualité de ses produits qu’il est recommandable, mais par sa constante abondance. Cependant , dans tous les catalogues, son nom est presque toujours suivi de ces mots bon vin ; sans doute d'après l'éloge qu’en a fait le respectable curé Thomassin, qui lui reconnaît dix avantages, ni plus ni moins. Qu'on les prenne pour une amorce de marchand; car en règle générale, abondance extrême et qualité ne se trouvent jamais réunies. C’est à cause de cette constante fertilité qu'il m'est tant demandé de ce plant; il faut donc prendre garde de le charger trop à la taille, un, deux, trois coursons, selon la force du cep, mais jamais de verge. Ce cépage fleurit de bonne heure et secoue promptement sa fleur : les feuilles sont régulières, planes, d’un vert foncé en dessus , nues en dessous. La grappe est un peu ailée où conique , bien garnie de grains légèrement oblongs, moins serrés que ceux du Gros- Gamai, mürissant plus tôt, et, 1l faut le dire, pas plus également. Le vin est d’une couleur peu foncée et d’un assez bon goût dans les bonnes années , surtout quand on n’a pas égrappé; mais il est peu corsé, peu spiritueux, un peu mou, pour me servir de l'expression des marchands. Il faut donc rabattre un peu de l'éloge qu'a fait de ce plant M. Thomassin, curé d'Achain, surtout quand on se rappelle qu’il mélait cette vendange avec celle du Gros -Gamai. On s’est plaint dans la Moselle et dans la Côte-d'Or, où il a pénétré, qu'il

était sujet à passer à cet état anormal qui s'appelle , en plusieurs lieux, brouïssure. Ici il se comporte bien ; mais j'ai soin de l’épamprer aux approches de la vendange. J'ignore quels sont les rapports que Bose a pu lui trouver avec les Pinots, pour avoir dit qu'il le croyait identique au Franc- Pinot.

J'avais négligé dans ma première édition de parler de deux mauvais Gamais, quoique je n’ignorasse pas qu'ils étaient assez cultivés par quelques vignerons de la Côted'Or : cette omission avait pour cause la règle que je m'étais tracée de ne parler que de cépages de quelque mérite; mais l'ayant souvent enfreinte, j'ai reconnu la nécessité de m’en affranchir en faveur des amateurs de l'abondance. Ainsi done leur désir sera complétement satisfait par la culture des deux plants qui suivent : le

PLANT ou GAMAI D'ARCENANT, qui se charge de très-grandes grappes garnies de grains assez gros, oblongs, serrés, d'une maturité inégale et tardive, et dont la peau cède facilement aux temps humides, je veux dire qu'ils pourrissent très -promptement, même avant leur maturité. L'autre Gamaï, encore plus fertile, est le

PLANT DE BEVY, dont les produits sont en même temps d'une plus mauvaise qualité , s’il est possible. Je ne les possède pas; parce qu'ayant vu des souches du premier chargées de raisins, je n’ai pas eu l'envie de l'introduire dans ma collection. Tous les deux sont noirs, mais le vin qu'on en tire est très- peu coloré.

Il nous reste encore à parler du

GAMAI BLANC ou FEUILLE RONDE (Doubs , Saôneet- Loire et Jura).

MELON (del Yonne), mais non le Melon du Jura. LYONNAISE BLANCHE (département de l'Allier). BARROLO (Piémont ).

Ge Gamai a la grappe allongée , cylindrique, garnie de grains serrés qui restent longtemps verts, et dont quélques- uns deviennent roussätres à leur extrême maturité : ils n’y parviennent guère sans qu'une partie soit gâtée. Les feuilles sont amples, bien étoffées, cotonneuses en dessous, arrondies , très-peu divisées. Le bois est gros , noué court ; sa couleur est variable suivant la nature du sol, car M. Descolombiers, président de la Société d’agri. culture de l'Allier , l’a vu d’un blanc- cendré , et M. le docteur Guyétant a dit qu’il lui a paru rouge-clair. En Touraine, sur mon sol, je l'ai trouvé d'un gris-fauve. Ce plant très-productif donne du vin de médiocre qualité et sujet à filer ou graisser; on doit le tailler à court bois, ainsi que tous les sujets de cette tribu. J'ai reçu de Turin des crossettes étiquetées Barrolo, qui se sont trouvées, lors de leur fructification, exactement pareilles à ce Gamai, qui m'était venu de la Moselle.

Je ne quitterai pas cette tribu sans remplir les devoirs d'un auteur consciencieux, puisqu'on a bien voulu me reconnaître ce mérite dans plusieurs rapports faits à diverses sociétés d'agriculture au sujet de la seconde édition de cet ouvrage. Ayant accepté cet éloge de grand cœur, Je veux continuer à le rendre juste. J'ai reçu, il y a une douzaine d'années, du jardin public de Moulins , un nouveau-venu dans cette tribu, obtenu de semis, je l'ai dénommé en conséquence de cette origine :

GAMAT NOIR du jardin de Moulins.

J'en possède une vingtaine de souches qui sont sur le bord d'une allée où je passe tous les jours plusieurs fois, en sorte que j'ai eu souvent occasion de les voir. Leur rapport a été constamment abondant, je peux dire autant que celui du Liverdun; mais il a sur celui-ci cet avantage important de résister bien mieux aux temps humides et d'être bien moins sujet à la pourriture. Je ne peux rien dire de la qualité de son vin, n’en ayant point fait à part. Il n’y a peut-être que moi qui cultive ce plant, et dans quelques mois, peut-être, je ne serai plus : avis aux semeurs de pepins.

Quoique les Gamais surpassent généralement en nombre les autres cépages, même en Bourgogne, mais surtout au département de Saône-et-Loire et dans l'arrondissement du Rhône au nord de Lyon , il y a deux vignobles dans ce département du Rhône où d'autres espèces ont donné quelque célébrité aux vins qui en sont le produit, et qui en reçoivent un caractère particulier. Ges vignobles sont ceux de Côte -Rôtie et de Condrieux.

Le plant presque exclusivement cultivé dans le premier, qui est un vignoble à vin rouge, est la

SERINE NOIRE, COTE-ROTIE (commune d'Ampuis, Rhône).

CANDIVE (département de l'Isère et vignoble de Bourgoin).

Quoiqu'il y ait deux autres variétés, l’une d’un noir rougeâtre , l’autre à raisins blanes , je ne m'’occuperai que de la noire, parce qu’elle est la plus cultivée. Celle-ci est non-seulement d'un assez bon rapport, mais ses belles grappes allongées résistent bien à l'humidité des

jours d'automne, et elles sont la source des excellents vins de: Côte-Rôtie. Les grains sont légèrement oblongs, peu serrés ; son feuillage en masse ne le ferait pas facilement reconnaître ; cependant les feuilles ont un caractère qui leur est particulier, c’est que le sinus pétiolaire est formé par un angle très-ouvert et des lignes droites. On met également bien la Sérine , selon un propriétaire de l'Isère , en vigne haute et en vigne basse. Si on l'élève en hautin, nom qu'on donne à la vigne élevée d'un mètre et demi à deux mètres, on la taille en lui laissant une pointe (demi-verge de trois à quatre décimètres), et un arçon (verge de cinq à six décimètres). On la met aussi en vigne basse , et c’est la manière d’en tirer de meilleur vin. Sa vendange produit un vin fin d'un rouge brillant ; on y ajoute souvent une petite proportion de vendange blanche du Viognier.

Voici comment M. Dupuits, auteur d'un mémoire inséré dans le volume des actes du Congrès viticole de Bordeaux, s'est exprimé au sujet de ce cépage : « La Sérine des bords du Rhône, dont la liqueur est appréciée à l’égal de celle de la Vuidure , est peut-être plus remarquable encore, parce qu elle contient, de plus que cette dernière, le principe d’une coloration intense qui manque à l’autre ou du moins dont elle n’est pas autant pourvue. C’est à cette réunion si rare de toutes les qualités que cette espèce doit la préférence exclusive dont elle jouit dans le bassin du Rhône. Aussi pensons-nous que ce serait approcher de la perfection dans l'assiette d’une plantation, que de joindre la Sérine au Carmenet ou Vuidure. » Dussieux, Chaptal et leurs copistes , ont fait une erreur facile à vérifier, en faisant la Sérine synonyme de notre Côt, et j'aile

regret d'ajouter que je ne partage pas l'opinion de M. Bouchardat sur l'infini rapprochement de la Sérine (ce sont ses termes), des Tressots de l'Yonne. Je dois prévenir aussi que plusieurs collections ont, sous le nom de Sérine , la Persagne, dont nous allons parler: je suis bien sûr du moins que c’est bien la Persagne que j'ai reçue de la belle collection de Carbonière sous le nom de Sérine: celle-ci est bien différente , elle est beaucoup moins productive que l’autre, les grappes sont beaucoup plus petites et son feuillage est beaucoup plus pâle. Il suffit de les avoir vues l'une et l’autre une seule fois pour ne pas les confondre.

Deux autres cépages à raisins noirs sont très-cultivés dans les vignobles du Lyonnais, où l'on ne vise pas à la réputation du vin ; surtout celui-ci :

PERSAGNE ou PERSAIGNE, ou encore PROSSAIGNE (notamment dans les vignobles de Meximieux ).

GROS PLANT et aussi MEXIMIEUX (dans le Bugey).

CHÉTOUAN (au département de l'Ain).

MOUTEUSE ou MONDEUSE (en Savoie).

Il mérite , sous le point de vue de la fertilité, la préférence qu'il obtient dans cette contrée , et aussi sous le rapport de la coloration : or, on sait que ce dernier avantage convient. beaucoup au commerce et au débit dans les cabarets. Toutefois, quand ce vin provient d’un sol propre à la vigne, 1l vieillit avec profit pour la qualité ; il perd sa rudesse et sa grossièreté, surtout si sa vendange a été mêlée de celle du Mècle ou Pelosart rouge qui lui donne \du nerf. La maturité des raisins est un peu tardive ; elle est simultanée avec celle du Carmenet du Médoc ou Breton d'Indre-et-Loire. Ses feuilles, d’un aspect pâle, sont

plus allongées que celles de la Sérine et plus amples ; elles ont cela de particulier que les lobes voisins du pétiole sont inégaux, que l’un est beaucoup plus élevé que l'autre. Les grappes sont plus grandes et plus pyramidales que celles de la Sérine, et les grains sont plus sphériques. Voici un passage de l’article qu'a fait sur ce cépage M. Dupuits, que nous venons de citer: « La Persaigne est le plant duquel on obtient cet énorme produit de deux cents à deux cent cinquante hectolitres à l'hectare; mais il lui faut absolument des terres fortes. » Je suis très-disposé à le croire, car en 1852, année où j'écris ces lignes et où la plupart de nos cépages du pays ont été rudement éprouvés par les intempéries, la Persagne, semblable à un vieux soldat de Napoléon, accoutumé à entendre sans sourciller siffler les boulets de canon à ses oreilles, a vu passer la gelée et la coulure qui ont fait les plus grands dégâts parmi ses voisins, sans perdre un seul bourgeon, ni plus tard un seul grain.

L'autre cépage que j'ai annoncé est le Corbeau, qui aura son article un peu plus loin , pressé que je suis d'arriver au plant blanc de Condrieux.

VIOGNÉ ou VIONNIER (départements du Rhône et de la Loire).

Ce cépage fait le fond du vignoble de Condrieux , dont les vins, selon l’auteur Julien, le plus juste appréciateur en cette matière, ont du corps, du spiritueux, de la séve et un bouquet très-suave. Ce plant est également en majorité dans le vignoble de Château-Grillé, commune de Saint-Michel, département de la Loire, qui n'est qu'à une demi-lieue de Condrieux , quoique-dans un département différent, et dont le vin ne le cède en rien à son

voisin , si ce n'est en réputation. Ce raisin, m'écrivait un habitant du pays où ce plant est cultivé, est meilleur à manger que votre Chasselas, mais sa grande qualité vineuse le fait réserver pour le pressoir.

J'aurais pu en faire une tribu qui se serait composée de trois sujets ou variétés, comme nous disons ordinairement. On les désigne ainsi:

Le PETIT VIONNIER, le JAUNE et le VERT.

Ce dernier, qui a de petits grains très-serrés, est le plus productif; mais les autres , qui le sont très - peu et qui ont des grains très-écartés, donnent un vin exquis; ils mûrissent aussi plus facilement que le vert. En les taillant on aura soin de leur laisser une verge, d'autant mieux qu'ils font des poussés vigoureuses tous les trois. La culture de ces plants se réduit de plus en plus ; les vignerons n’en souffrent guère dans leurs vignes, parce que ces plants fournissent trop peu.

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