QUESTION DE LA VARIATION DES ESPÈCES
Je sais que quelques écrivains d’un grand poids dans l'estime publique, Pline le naturaliste chez les Romains, et de nos jours Dussieux, Parmentier, Chaptal, Lenoir, Bose, plusieurs autres moins connus ont affaibli cette importance du choix du cépage, en attribuant une influence excessive au climat. Tous les auteurs que je viens de citer ont affirmé, d’après Dussieux , que le changement
de climat et même seulement un long espace de temps , suffisaient pour créer des variétés nouvelles ou pour opérer sur ces cépages une modification bien singulière, qui serait une véritable transformation, puisqu'elle consisteyait à annuler les caractères distinctifs de chacun pour revétir ceux des cépages du pays, en sorte qu'ils se confondraient ensemble après plus ou moins de temps (aucun de ces auteurs n’en a fixé la durée).
Ces opinions sont si différentes de celles qui ont cours parmi nous, studieux observateurs , et ici je me mets à la suite de l'Espagnol D. Simon et de l'auteur italien Dominico Milano, que je prendrais plus de peine de les discuter , si elles n'étaient pas contradictoires, et si le premier de ces deux vrais savants n'en avait démontré la fausseté. Je ne choisirai, parmi les nombreux arguments qu'il emploie, que les suivants : Il nous dit qu'on voit encore à Rias, province de Grenade, quelques treilles Ataubies qui furent plantées du temps des Maures, et qui ne diffèrent en rien de celles qui sont plantées depuis peu d'années. Il demande s’il n’est pas évident que les Apianæ des Romains , que nous appelons Muscats, se sont conservés identiques partout où on les a cultivés ; si l'espèce la plus facile peut-être à reconnaitre, le Raisin-Cornichon de Paris, n’a pas conservé partout et en tout temps sa forme distinctive: en Italie, où elle est connue sous le nom de Testa-di-Vacca ; en Espagne, sous celui de Santa- Paula ; il aurait pu ajouter au royaume de Maroc et dans l'Asie-Mineure, où j'ai appris qu'elle portait le nom de Chadym-Barmak (doigt de donzelle), dénomination sous laquelle elle a été décrite, il y a six siècles, par le savant arabe Ebn-el-Beithar ; et, chose fort singulière, aussi sous
le même nom de Chadym-Barmak, aux environs d’Astracan.
La source de ces erreurs se trouve dans le grand ouvrage de Pline, que la plupart de nos auteurs modernes connaissent bien mieux que ce qui se passe dans nos vignes. Il était persuadé que chaque espèce laissait ses qualités dans le pays d'où on la tirait, et il cite à l'appui de cette opinion la vigne Eugénienne, qui avait été apportée de la Sicile, et qui s’était abâtardie partout, excepté au vignoble d’Albe.
Son autorité me semble avoir eu un si grand poids dans leur esprit, que j'aurais tort de la contester sans fournir des motifs suffisants. Je conviens que plusieurs cépages éprouvent par le changement de climat et peut-être aussi par le nouveau mode de culture auquel on les soumet, des variations dans leurs habitudes de végétation qui ont pour résultat d'en dégoüter celui qui en essaie la culture : variations telles dans leur effet, que cette considération a pu servir de fondement à son opinion. Le Grenache, le Camarès, par leur difficulté à amener leurs raisins à maturité ; la Balzamina, par son retard à être en rapport , qui n’a eu lieu qu'au bout de huit ans: les Kishmish de Perse, par leur stérilité presque complète, ne se sont pas comportés en Touraine comme ils le font dans les pays d'où ils ont été tirés. Mais le Grün Muskateller de l'Autriche , le Verdelho de l'ile de Madère , la Malvoisie verte de Calamota en Dalmatie , le Donzelinho du Portugal , les Traminers du Palatinat, les Gamais du Beaujolais et bien d'autres ont complétement répondu à l'espoir que j'avais fondé sur eux.
Toutefois , ces variations ont des limites très - étroites : par exemple, qnand elles portent sur la couleur, c’est
seulement sur la nuance ; il ne faut pas croire, comme on me l'a fait dire dans le procèes-verbal des séances du congrès viticole d'Angers, qu'un cépage à raisins noirs transporté de la Hongrie dans mon vignoble ait donné des raisins blancs. C’est une erreur monstrueuse : j'avais dit qu'un plant issu d'un cépage à raisins noirs par semis de pepins avait donné des raisins blancs.
Je ne soutiendrai pas que le Carbehet produirait ailleurs du vin d’une aussi haute qualité que dans le Médoc , quoique, sous le nom de Breton, il en donne de très-délicat en Touraine dans la plaine de Saint-Nicolas de Bourgueil ; et certainement ses caractères principaux , tels que Ja forme de la grappe, celle des grains et leur saveur, se sont immuablement conservés en Touraine. Je crois bien aussi que la Sirrah ne donnerait nulle part d'aussi bon vin que sur le coteau de l'Hermitage. Les vignerons de ma commune disent bien aussi que le Côt aime notre pays ; mais tous ces cépages ne sont certainement pas indigènes de ces localités, ils y ont été transportés. D'ailleurs, Pline se contredit évidemment quand il nous dit dans le même chapitre que les cépages de la Gaule réussissaient en Italie, et qu'il en était de même dans la Gaule de eeux de la partie de l'Italie connue actuellement sous le nom de Marche-d’Ancône. Il cite même, et si ce n’est pas lui, c’est Columelle, la vigne nommée alors Biturica , qui était fort recherchée de son temps; elle n’avait donc pas laissé toutes ses bonnes qualités dans le Berry. Que quelques cépages s'abâtardissent, c'est-à-dire ne conservent pas leurs qualités, je ne le conteste pas; mais il aurait dû ajouter que d’autres se maintenaient et même gagnaient au changement du pays, telles que les Aminées,
auxquelles il reconnaissait ce mérite, partout où elles avaient été introduites , de produire de meilleur vin que n en donnaient les cépages du pays. Parmi les exemples nombreux dont J'ai le choix, je n’en citerai qu'un, celui du Liverdun déjà nommé , peu estimé vers la Moselle , d’où il nous est venu, qui se conduit dans mon vignoble de la manière la plus satisfaisante. Combien de cépages tirés de l'Espagne et de l'Italie ont fondé de réputations dans nos vignobles du Midi, et ont récompensé ces hommes à esprit ardent d'amélioration qui les ont introduits les premiers ? le Trebbiano si estimé en Italie du temps de Petrus de Crescentiis (xrv° siècle), et depuis longtemps aussi le Granaxa en Aragon, d’où il s’est répandu dans le Roussillon d'abord, puis dans nos départements formés du Languedoc et de la Provence ; le Mourvédé du littoral de la Méditerranée, la Picapulla, le Maccabéo, etc. Il en a été de même sur les rives du Necker en Allemagne, où les cépages dont sont peuplés les vignobles de quelque renom rappellent encore les pays d'où ils sont origmaires : le Valteliner, le Traminer , l'Ungarischer, le Portugiescer, etc. Quelques-uns mêmes tirés de l'ile de Chypre et de la Perse y ont réussi, selon M. Julien, témoignage dont on ne peut nier la pertinence , et confirmé depuis par celui de l’auteur allemand Leuchs. Je citerai encore à l'appui d'une opinion qui est loin de m'être particulière, comme on voit, un témoignage imposant, celui de M. Reynier, habile directeur de la pépinière de Vaucluse , et de plus lauréat de la Société royale et centrale d'agriculture dans le temps où elle était connue sous ces titres. Il a parfaitement établi dans un article du rapport volumineux et plein de faits curieux et intéressants sur ses
cultures, publié en 1839, que plusieurs propriétaires, entre autres le marquis Billiotti avecla Roussanne, M. Ber-
ton avec la Sirrah, avaient obtenu de ces plants, étran-
gers au département de Vaucluse, des produits supérieurs à ceux des plants de ce département, et que l'avantage prétendu éphémère de la culture de plants étrangers, non-seulement s'était soutenu, mais même, d'après l'affirmation des propriétaires, s'était accru avec l'âge de ces plants. Mais, d’ailleurs, qui pourrait contester que M. de Villeraze, et deux ou trois ans plus tard le général Maureilhan , n'aient rendu un véritable service à leur pays, le premier en y apportant, le second en y envoyant le plant le plus estimé de l'Hegy-Allia, le Furmint? J'aurais l'argument le plus convaincant à lui offrir, du vin produit par ce plant dans les environs de Nismes. J'avais pris note de quelques autres exemples de l'avantage qu'il peut y avoir dans l'introduction de plants étrangers ; mais il ma semblé que, pour les esprits sans prévention, j'en avais assez dit, et que, pour les autres, aucun n'aurait d'eflicacité. Je devrais peut-être terminer cette discussion par l'observation de plusieurs propriétaires viticoles de l'arrondissement d Arles, au sujet de l'introduction de quelques plants étrangers : « Les uns, disent-ils, se sont moins bien comportés que les plants indigènes ; les autres ont donné des productions plus abondantes, et de meilleure qualité. » C'est exactement ainsi que cela s'est passé sur mon terrain.
Mais je suis forcé, par la juste considération dont jouit un illustre auteur, et par Le poids que toutes ses opinions ont eu dans l'esprit de ses contemporains et de ceux qui sont venus après lui, de combattre une erreur capitale, fondée sur des renseignements inexacts, incomplets et mal
INTRODUCTION. 29 expliqués. Voicile sens précis du fait que Chaptalrapporte : Une vigne plantée en Lorraine par le comte de Fontenoy, + avec des plants tirés de la montagne de Reims, ne conserva de son origine, au bout de vingt ans, que le privilége de porter le nom de vigne de Champagne: tous les plants étaient devenus semblables à ceux du pays. Gela ne m à pas paru aussi surprenant qu'à lui; car les vignes de tous les propriétaires de l'ancienne Lorraine qui tiennent à la qualité de leur vin sont composées des mêmes espèces de plants que les vignobles les plus renommés de la Marne : le Petit-Noir de la Meurthe ressemble beaucoup au Plant-Doré des vignobles de Reims, quoiqu'il en diffère aux yeux des connaisseurs; le Petit-Gris où Auxerras est bien le même que le Fromenteau: le Blanc de Champagne, que l'Épinette d'Épernay. C'est une explication bien simple, et qui me semble très-satisfaisante ; car les choses ne doivent pas s'être passées différemment en Lorraine qu'elles nese passent en Touraine. J'ai aussi tiré des plants de Champagne, et le Plant-Doré des Champenois s’est trouvé le même que notre Orléans ou Auvernat des Orléapais ; leur Épinette , que notre Arnoison -Blane ; leur Fromenteau , que notre Malvoisie ; tandis que, depuis plus de trente ans que j'ai des cépages de Granache et de Spiran, Le premier n’a rapproché aucun de ses caractères de ceux de ses voisins ; ses raisins n’ont pas mûri mieux la trentecinquième année que la quatrième : en conséquence j'ai été obligé de m'en servir comme sujet pour recevoir des greffes. Si J'ai obtenu la maturité des fruits du Spiran , c’est seulement parce que je l'ai placé en espalier; car ceux qui sont restés en pleine vigne ne mürissent pas mieux la trentième année que la première. De même une vingtaine d’es-
ra
pèces hâtives des pays méridionaux, ou de pays plus au nord que le mien , ont maintenu leur précocité de maturité ainsi que tous leurs autres caractères.
Je dois aussi faire la remarque, que les plants fins de Champagne n'entrant en rapport appréciable que de six à buit ans, leur prétendue transformation n’a pas dû apparaitre promptement, et puis, qu'aussitôt leur fructification, cette transformation aurait été bien rapide; à la vérité ce sont de ces observations que les plus savants sont rarement à portée de faire, et pour lesquelles la possession d'une collection donne de grandes facilités. Je ne m'avance done pas trop en affirmant que les prévisions doctorales de Chaptal sont plus que hasardées, qu’elles sont complètement en défaut. Voici comment il les exprime : « Supposons qu'un habitant de la Touraine se procure des marcottes de Bordeaux et de la Champagne, qu'il les plante séparément, et qu'il donne à chacune de ces nouvelles colonies les soins de culture qu'elles auraient reçus dans leur pays; voyons quels seront les résultats : les vignes bordelaises müriront douze à quinze jours plus tard la première année de leur rapport que les vignes de la contrée, parce qu'elles se seront trouvées à une température moins chaude, et, par la raison imverse, les vignes de Champagne amèneront leurs fruits à maturité douze à quinze Jours plus tôt. L'année d'après, les temps de maturité des unes et des autres se rapprocheront davantage ; la différence sera encore moins sensible les années suivantes ; enfin, après huit ou dix ans, cette époque de maturité, la saveur (et sans doute aussi la forme) des raisins, tout sera tellement rapproché, que les caractères apparents et la qualité des produits se confondront au point de ne
INTRODUCTION. 27 pouvoir plus reconnaitre ces vignes étrangères de celles du pays. »
J'ai été ce propriétaire de Touraine qui a réuni des plants des vignobles les plus renommés de Bordeaux et de Reims, de l'Espagne, de l'Italie, de l'Asie -Mineure, de la Tauride et de la Perse, etc. ; et J'atteste que rien de ce quil a dit ne s’est passé ainsi sur mon sol. J'ai donné ailleurs des exemples d'autres erreurs graves de cet homme célèbre, auxquelles il a été entrainé par son défaut de pratique et d'une juste sévérité sur l'admission des faits destinés à être présentés comme bases de ses raisonnements.
Voyons un peu sur quelle autre base Bosc a fondé son entrainement à l'opinion de Dussieux, au sujet de l'influence de la transplantation à grande distance ; car ici il ne peut être question de la différence du climat de Beaune à celui de Châtellerault. « Je dirai que Creuzé-Latouche avait fait planter une vigne entièrement de Pinots, que Je lui avais fait venir de Beaune, et que son gendre, M. Martinet, a été obligé de la faire arracher, quoique le vin en fût supérieur, parce qu’elle n’en produisait jamais suffisamment pour payer les frais de culture. » Il me parait certain que M. Martinet ne savait pas entretenir sa vigne et encore moins vendre son vin le prix qu'il valait, puisqu'il était supérieur. M. Royer a dit à peu près la même chose, au congrès viticole d'Angers, de l'essai qu'il a fait des Pinots de Bourgogne : sa vigne lui donnait de très-bon vin; mais elle avait si promptement dégénéré, ce fut son expression, qu'il avait été obligé de la faire arracher. On voit qu'ici dégénération était synonyme, dans l'esprit de M. Royer, dedépérissement. Voicil'explication queje donne
de ces deux faits : les Pinots de Bourgogne sont des plants délicats et peu fertiles, même dans les vignobles dont ils font la gloire ; ils ont besoin d'être entretenus avec soin et intelligence : or ils ont sûrement été traités de la même manière dans la vigne de M. Martinet que le Côt et le Breton, cépages vigoureux, les plus communs dans le pays qu'il habitait, et que le Pinot de la Loire dans la vigne de M. Royer. Avaient-ils été placés dans une terre qui leur convenait ? Depuis quatre-vingts ans qu'il yen a, de ces Pinots de Bourgogne , à la Dorée, plus d'un hectare, mon prédécesseur et moi surtout, nous nous sommes bien aperçus que leur entretien était plus onéreux que celui des autres vignes par la nécessité d’échalas à chaque cep, de nombreux provins chaque année et de terrassage à courts intervalles : mais aussi je vends ce vin, que nous appelons vin noble, trois à quatre francs par hectolitre de plus que le vin de Côt, qui est le plant le plus cultivé dans le pays, et j'ai le plaisir d'entendre mes convives déclarer, sans y être provoqués, qu'ils ne boivent nulle part d'aussi bon vin d'ordinaire qu’à ma table. Du temps de Pline et de Columelle on se plaignait aussi que les Aminées qui donnaient detrès-bon vin étaient très-parcimonieuses dans leurs dons. Or cela n'a pas empêché Columelle d'en recommander la culture, et de prêcher d'exemple en les préférant aux autres dans ses plantations (de Re Rusticä).
Examinons sur quel fondement l'unique savant , à ma connaissance du moins, qui tienne encore à la variation des espèces par le changement du sol et du climat, édifie sa persistance : €'est un homme très-versé en géologie, en chimie, en physique, et de plus professeur d'agriculture , qui va nous citer un fait sur lequel il appelle notre at-
tention, le regardant sans doute comme un argument irrésistible.
« Nous tenons de M. V...., dit-il, qu'ayant rapporté « cinq ceps de Chasselas de Fontainebleau même, il avait « espéré en obtenir des raisins dont les grains seraient « moins serrés , défaut qu'on reproche à ceux du pays. Eh € bien ! dès la première fructification le même défaut s’est « reproduit. Quel argument, s’écrie notre savant profes- « seur, en faveur de l'opinion qui considère les différentes « variétés de vigne comme le résultat de l'influence du « sol et du climat sur cette plante! »
Ah! vous trouvez surprenant qu'une bonne terre de potager, bien fumée, donne de gros raisins bien serrés! D'un événement si commun vous faites un phénomène incroyable pour tous les viticoles ! J'ai dit commun, j'aurais pu dire normal, puisqu'il fait partie des éléments de la science que vous professez avec succès. Je vais le compléter en vous affirmant, à mon tour, que des ceps de Chasselas ürés aussi de Fontainebleau donnent dans ma terre aride, mais bien cultivée, des raisins tout aussi beaux et je pourrais dire d'une saveur plus relevée qu'à Fontainebleau même. Je veux encore vous fournir des armes comme vous les choisissez, en produisant cette autre affirmation, que le plus délicieux des vingt variétés de Muscat que je cultive à la Dorée, celui auquel je laisse le nom de Muscat fleur d'orange qu'il porte à Lisbonne et dans l'établissement horticole de M. Tourrès , est presque immangeable au Luxembourg, où je l'ai vu (1839) avec desraisins serrés et crevés, tandis que sur mon sol ces mêmes raisins ont des grains qui se touchent à peine, sont fleuris, d'un goût exquis et d'un parfum qui rappelle vraiment celui de la fleur d’o-
Le d 90 INTRODUCTION.
ranger. Voyez le prodigieux eflet du sol et du climat de la Touraine ! Mais quel homme exempt d'esprit de système peut considérer cette influence comme une transmutation fondamentale de l'individu? puisque, transporté dans un sol plus approprié à sa nature, il reprendra ses qualités , et qu'il conserve partout ses caractères essentiels.
C'est sans doute en prenant ces savants pour guide qu'un professeur d'agriculture, à Foix, a annoncé, dans sa première leçon, qu’il s'abstiendrait de décrire les prineipaux caractères des cépages dont il parlerait, parce que ces caractères disparaissaient quand ces plants de vigne passaient d’une terre dans une autre. C’est une grande crreur qui ne peut plus être commise que par ceux qui ne connaissent l'agriculture que dans les gros volumes que les spéculateurs de Paris lancent quelquefois aux innocents provinciaux , et qui sont presque toujours rédigés par des hommes qui savent écrire, mais qui n'ont jamais rien cultivé. J'assure donc que plusieurs caractères sont persistants dans tous les sols, la présence ou l'absence du coton sous les feuilles, la couleur et la forme des grains de raisin, presque toujours la disposition sur la grappe, la distance plus ou moins rapprochée des yeux ou boutons sur le bourgeon ou sarment, etc.
Le sentiment de ces auteurs est nécessairement en opposition avec celui des auteurs ilaliens , le comte Gallesio, le docteur Gatta et l'abbé Milano, ainsi qu'avec celui d'un homme qui a vécu au milieu des vignes et des vignerons , pendant le temps du moins où il s'est occupé de cette étude , D. Simon Roxas Clemente. R
Certainement on ne peut nier l'influence du climat dans quelques circonstances, mais dans de certaines limites que
quelques auteurs ont trop reculées ; toutefois faut-il prendre garde de confondre cette influence avec celle de la nature du sol et aussi de l'espèce du cépage. Ainsi un observateur plein de sagacité, M. Auguste Roche, m'écrivait d’une petite ville du département de la Drôme, qu'il n'avait trouvé dans aucun livre d'œnologie le moyen de lever cet obstacle à la production du vin blanc dans son canton, obstacle qui consistait en ce qu'au bout de huit à dix jours un goût d'amertume fort désagréable altérait cette sorte de vin, quand on ne le purgeait pas de sa lie par le filtrage. Or dans ce cas je crois bien que cela tient uniquement à la nature du sol ou du cépage.
Outre les lumières d'une longue expérience , qui, m’étant personnelle , a dù former mon opinion, je ne dois pas négliger un puissant appui dans celle d'un savant Tourangeau d’une pratique presque aussi consommée en horticulture qu'en médecine. Voici ce que le docteur Bretonneau m écrivait quelques jours après avoir lu mon ouvrage : « L'influence du sol et du climat se fait sentir sur toutes « les variétés de nos fruits, plus sur quelques -unes que « Sur d'autres, mais c’est dans des limites assez restrein- « tes ; il suffit de jeter les veux sur les diverses variétés « d'arbres fruitiers cultivées dans le même pays, le « même jardin, la même serre, pour reconnaître qu’une « transformation n’est point la conséquence de cesinfluen- « ces, puisqu elles agissent pendant des siècles sans ef- « facer les caractères qui distinguent ces variétés. »
Du reste cette mfluence du climat n'a pas de règle fixe, et 1l sera toujours difficile à un observateur exempt de tout esprit de système d'admettre qu'elle soit aussi absolue que l'ont prétendu plusieurs savants, Buffon , Condorcet .
Dussieux, Chaptal, ete. ; et leurs antagonistes MM. de Fage et Dubois , alors préfet du département du Gard et depuis membre de la Société royale et centrale d’agriculture, qui, en opposition aux principes des premiers, ont soutenu l'avantage, même la nécessité du transport des plants du midi au nord. Celui de leurs arguments qui m'a paru le plus plausible est que les plants de Bourgogne et de Champagne n'ont jamais réussi dans les pays méridionaux, tandis que ceux de l'Espagne, de F'Italie et de la Grèce faisaient la gloire et la richesse de cette même zone de départements méridionaux. Du reste, Cels à prouvé par des faits nombreux que ni l’un ni l'autre système n’était soutenable.
Cependant je serais porté à croire, d'après les développements que je vais donner à cette question, que MM. de Fage et Dubois, qui sont de simples observateurs et non des savants de profession comme leurs antagonistes, sont moins éloignés du vrai. Je suis loin de nier l'influence du climat, surtout quand les distances sont très - grandes. Je sais fort bien qu'il existe dans le monde des dégénérations incontestables et tout aussi bien dans le règne animal que dans le règne végétal. De la première espèce, je citerai la dégénération si prompte des grands quadrupèdes importés de France à l’île Bourbon, celle même très-sensible de la race humaine dans les êtres qu'on appelle les petits blancs, les petits créoles. On sait que toutes nos plantes légumières perdent dans ces climats toutes les qualités qui nous les font rechercher, surtout aussitôt qu'on se sert de la graine récoltée dans le pays; on sait aussi que presque tous nos arbres fruitiers, tant ceux à pépin que ceux à noyau, notamment l'abricotier, si sensible à la froideur de
notre climat, ne produisent sous les hautes températures, telles que celles de l'Egypte, que des fruits petits et presque insipides (‘), fruits que la greffe est impuissante à conserver dans leur état normal, c'est-à-dire, dans l'état où nous les obtenons en France. Sans doute, dans cette circonstance c'est une véritable dégénération relativement à l'usage que nous en faisons; mais remarquons qu'elle n'incombe ainsi qu'aux climats où la chaleur est excessive. Enfin, dans l'intérêt de l'étude consciencieuse que j'ai faite de cette question, je n’ai pu laisser passer sans la noter cette remarque d'un voyageur, membre de l'Institut, M. Aug. Saint-Hilaire, dans le récit de son voyage au Brésil. Après avoir dit que les fruits de France y étaient d’une qualité très- médiocre : « J’ai cependant mangé, ajoute-t-il, de trèsbons raisins aux Campos-Geraes (qu'il surnomme le Paradis-Terrestre), ce qui ne m’ empêche pas de convenir que lesraisins, de même queles autresfruits de la France, à l'exception des figues, ne mürissent dans ce pays que très -imparfaitement. Sans doute, ajoute-t-il, la vigne ne craint pas de très-fortes chaleurs, mais il ne faudrait pas qu'à une température très- élevée s'en joignît une très-humide. » Cette réflexion esttrès-juste, et voici l'observation que Je présente a l'appui: Chez nous (47° de latitude) le raisin ne parvient à sa maturité complète que lorsque les premiers froids immobilisent la séve, circonstance qui ne se présente pas au Brésil, où la chaleur, jointe à l'humidité, coïncide avec l’époque de maturité et entretient au contraire le cours habituel de la séve. La seule conclusion que l'on puisse, ce me semble, tirer de ces faits, c’est que si les choses se
() Voyez le Tableau de l'Égypte, par Clot-Bey.
passent bien différemment d'un hémisphère à l'autre que simplement de quelques degrés à quelques autres, ce n’est pas à l’avantage des climats très- chauds, soit dans le règne animal, soit dans le règne végétal ; ce que J'ai voulu démontrer. Je crois donc avoir raison de maintenir que cette influence du climat est plutôt bénigne que maligne sous le nôtre, du moins pour les vignes dont les raisins peuvent venir à maturité.
Après avoir sapé les fondements de cette singulière opinion, qui ne pouvait être conçue et soutenue que par des savants complétement étrangers à la pratique de l'art viticole, celle de la transformation d’un cépage en un autre, il nous reste encore à démontrer la fausseté d’une opinion tout aussi décourageante pour ceux qui penseraient à Imtroduire chez eux la culture de cépages étrangers : je veux parler de la prétendue dégénération des espèces fruitières cultivées depuis longtemps, y compris la vigne, et même de leur extinction totale : système exposé et soutenu d'abord par un homme d'un vrai mérite, et même à juste titre autorité agronomique, et depuis adopté par un ampélonome du Midi, propriétaire d'un vignoble considérable. On voit que je suis loin de méconnaitre la puissance de position de ceux dont je me déclare l’antagoniste. J'ai déjà publié une réfutation de ces fausses idées, ou du moins qui me paraissent telles; j'en reproduirai ici quelques arguments, parce que la question débattue par des hommes recommandables me semble tirer quelque importance de l'estime dont ils jouissent , et qu'elle est surtout applicable à la vigne, l’un des deux soutiens de ce système n'ayant envisagé cette question que sous ce point de vue spécial. Et puis, n'est-ce pas un devoir pour un homme simple et
droit , fort de ses nombreuses observations et de sa longue expérience, de défendre ce qu'il croit la vérité, surtout quand son adversaire s'est acquis de l'autorité par sa science , sont Lalent d'enchainer ses idées et de les présenter sous les apparences d'une démonstration rigoureuse ? Ainsi done, j'intitulerai cet article :
DE LA PRÉTENDUE DÉGÉNÉRATION DES ESPÈCES FRUITIÈRES CULTIVÉES DEPUIS LONGTEMPS.
Je vais rapporter la proposition textuelle de M. Puvis , et je la ferai suivre de ses arguments, que j'entremélerai de mes réponses.
« La plupart des auteurs agronomiques admettent « l'opinion que la propagation par boutures, marcottes , « tubercules, tend à la dégénération, et, pour la combat- « tre, ils recommandent le semis de pepins ou noyaux « qui donnent naissance à de nouvelles variétés jeunes et « plemes de vigueur. Si lon consulte les auteurs de tous « les temps, on y trouve des observations et des faits qui « prouvent d'abord la dégénération et ensuite la fin des « variétés anciennement cultivées ({). »
Ileût été plus exact de dire quelques auteurs modernes , au lieu de la plupart des auteurs agronomiques ; car un homme qui ne recherche que la vérité doit se tenir dans
(1) I ya de nombreux exemples de dégénération par semis bien autrement rapide, bien autrement incontestable : pourquoi tironsnous de Riga la graine de lin? de Hollande la graine de trèfle? du Piémont une sorte de chènevis qui m'a donné, il y a plus de quarante ans, la première année, des tiges de quatre mètres et demi, mais généralement de trois mètres trente-cinq centimètres ? Pourquoi était-il réduit les sui--
les limites de l'exactitude, en exposant des faits et en citant les auteurs qui en ont parlé. Voyons maintenant si, en consultant les auteurs de tous les temps, on y trouve vraiment des observations et des faits qui prouvent d'abord la dégénération et ensuite la fin des variétés cultivées.
Le premier exemple de Pline, qui n'a pas reconnu dans Ja culture de son temps toutes les variétés de fruits et de raisins dont avait parlé Caton, est-il admissible ? C'est sans doute comme celui dont on peut tirer la plus faible conséquence qu’il passe le premier; car aucun auteur, avant Columelle, contemporain de Pline , et même ce dernier, n'avait donné de description suffisante des fruits et raisins pour les reconnaître, je ne dirai pas un siècle après lui, mais je pourrais même dire dans l’année où il a écrit et sous le même climat. Ainsi donc ce n'est que sur des noms que Pline a exercé sa sagacité, noms qui changeaïent d'un canton à un autre : ainsi, le plant que Pline appelle Arca , Columelle le nomme Marca, Emarca, Arcella. Son Uva Venuncula était le Stacula des vignerons, le Scircitula de Columelle, la Numisiana des vignobles de Terracine. Son Aminœa , Varron l'avait nommée Scantia. Comment donc décider cent ans après, comme il l’a fait pour quelques-uns des plants dénommés par Virgile, que l'une ou l'autre sorte n'existe plus? Il était plus conséquent d'en induire que les noms seuls avaient changé. Du reste, ilest facile de s’apercevoir que Pline n'avait pas fait une
vantes années à deux mètres et demi ? et pourquoi les paysans du canton que j'habitais alors , détachent-ils quelques-uns des leurs chaque année pour aller chercher de la semence en Piémont ? Mais les nobles fonctions d'un président de Société d'agriculture le retiennent trop longtemps en ville pour que son attention ne soit pas détournée des observations pratiques du paysan ou de l'observateur vivant à la campagne.
INTRODUCTION. 91 étude approfondie de la vigne : il avait trop bien rempli ses hauts emplois tantôt civils, tantôt militaires ; il avait fait en outre une entreprise, son Histoire du Monde , trop au-dessus des forces humaines pour qu'il ait jamais eu le temps de faire les longues observations qu'’exige cette étude spéciale à laquelle j'ai consacré vingt ans de ma vie. Aussi a-t-il transnus bien des idées fausses en histoire naturelle, et son chapitre de la vigne n'en est pas exempt ; par exemple, celle-ci: que la teinte rouge que prennent quelques plants à l'automne est un signe certain de leur peu de valeur. Ce n'est là qu'une assertion fausse, sans doute ; mais combien d'absurdités je pourrais citer, si je ne devais du respect au Romain le plus savant de son temps!!! Quoique je regarde Pline l'Ancien comme un homme éminent par ses grands travaux, il n'en est pas moins qu'un intelligent compilateur (notamment sur les plantes, il y a des pages entières de Théophraste et de Dioscoride), et bien des lecteurs avant moi ont été frappés du grand nombre d'erreurs que contient son ouvrage. C'est à ce point que j'oserais répéter avec assurance ces mots d'un savant docteur du xv”° siècle, Nicolas Leonicene : « Je pourrais, si je voulais l’entreprendre, faire un volume de ses erreurs, » ainsi qu’il l'écrivait il y à trois cents ans à son ami Ange Politien, l'un des hommes les plus érudits du même temps et précepteur du fils de Laurent de Médicis. Si Columelle, qui donna quelques caractères de cinquante-huit espèces ou variétés de vigne, s'est plaint de ce que les vignobles qui, du temps de Caton, donnaient de grands produits, ou plutôt d’énormes profits, en rendaient de beaucoup moindres, ce qu'il attribue à la dégénération des vignes qui les peuplaient ,
c est qu'au temps où Caton écrivait , les vignobles étaient Jeunes et rares, et les vignes plantées dans des terres neuves pour elles. Depuis, elles s'étaient prodigieusement multipliées, et le luxe avait fait de rapides progrès : les hommes de quelque fortune n'admettaient plus sur leur table, cinquante ans après Caton, que les vins de la Grèce. Mon savant camarade de l’école Polytechnique (ans VI et VIIT) aurait pu remonter même jusqu'à Sabinus Vitisator, l'introducteur de la vigne dans le pays des Sabins, plus d’une centaine d'années avant la fondation de Rome, et il aurait pu affirmer que la vigne rendait alors des produits plus considérables que six cents ans après, et qu'elle eût même procuré d'énormes profits, si la population eût eu alors l'immense proportion qu’elle acquit vers les derniers temps de la République. Gardons-nous donc de confondre produits et profits; non, les vignes n'avaient pas dégénéré, elles avaient vieilli, et en vieillissant, elles paraissaient être devenues stériles. Cela se passait alors comme au temps actuel. M. Cazalis se plaint aussi de ce que ses vignes, qu'il a amplement fumées et qui lui ont donné alors d'énormes récoltes, dégénèrent, parce que ces récoltes vont toujours en diminuant. Le Gamay donne-t-il moins que dans le siècle où le duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi, le proscrivit par une ordonnance où ce plant est traité d'infâme ? Cette fécondité ne s’est-elle pas soutenue plus tard, puisque plusieurs arrêts du parlement de Metz et de Besançon ont renouvelé la même proscription ! Mais poursuivons : « Olivier de Serres rechercha les variétés de vigne de Pline et de Palladius sans les retrouver. » D'abord Palladius est de trop, car 1l n’a point fait entrer dans son ouvrage d'ar-
INTRODUCTION. 99 ticle particulier à la vigne ; il a seulement caractérisé par un trait les Aminées et recommandé les Apianées qui sont nos Muscats ; et Pline, que vous citez, avait bien reconnu les huit espèces de Caton, neuf à dix de Virgile, et quarante-une de Columelle. Si donc Olivier de Serres n'a pas été sûr d'avoir retrouvé celles de Pline , cela prouverait seulement que les traits légers et peu précis sous lesquels il les a caractérisées, n’étaient pas suffisants ; mais la conclusion que vous en tirez, qu'elles sont perdues, qu'elles se sont éteintes, me semble tout à fait forcée et ne peut être regardée comme une preuve. A peine, ajoutez-vous, si nous retrouvons un cinquième de celles mentionnées par Olivier de Serres et la moitié de celles désignées par La Quintinie. Il vous est libre de parler de vous ; mais il n’est pas juste de vous mettre en commun avec tous les studieux observateurs. Par exemple, à l'égard des cépages dénommés par Olivier de erres , votre allégation est loin d'être une preuve pour moi, et il me serait bien facile de vous prouver, au contraire , que plus des‘*/,,sont encore connus sousles mêmes noms dans les départements du Tarn et de Tarn-et-Garonne : j'en pourrais, à plus forte raison, dire autant de ceux de La Quintinie. Et quandil s'en serait perdu quelques-unes de peu de mérite, quelles conséquences en pourrait-on tirer ! que des noms se sont perdus, peutêtre aussi quelques sortes de vigne de médiocre valeur. Nous avons dans nos vignes un cépage vigoureux et infertile que nous nommons Pinot- Longuet, et que tout propriétaire soigneux cherche à détruire; sera-t- on fondé à dire dans cent ans d'ici que cette mauvaise variété du Pimot dela Loire soit éteinte ?
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Jusqu'à présent, nous n’avons encore aperçu aucune preuve que « en renouvelant la jeunesse d’un végétal par bouture , marcotte ou greffe, cette jeunesse devenait plus courte, que la vie diminuait d'extension, que la vigueur s amoindrissait, comme dit M. Puvis, dans ces existences dues à l’industrie humaine. » Et ici, je mettrai en contradiction , l'un à l'égard de l’autre, les deux champions de la dégénération ; car M. Cazalis prétend que cette dégénération se manifeste par l'accroissement de vigueur des espèces renouvelées de boutures et la diminution graduelle de la récolte, et il cite en exemple les Corinthes, le Sultanieh.
Passons à des expériences d'un plus grand poids, puisque c'est l'auteur lui-même quiles a faites.
€ Dans la Bresse, dit M. Puvis, on voit de grands poiriers qui périssent peu à peu de vieillesse, et les jeunes que lon plante pour les remplacer vieillissent, c’est-àdire sans doute prennent l'air vieux, avant d’avoir atteint le quart de l’âge et les dimensions de leurs devanciers. »
D'abord je crois pouvoir affirmer que c’est particulier à la Bresse, si cela se passe ainsi sur toute sa surface; car iln'en est certainement pas de même en Touraine et en Normandie surtout, et encore moins en Amérique, ear Robert Prince, l'homme le plus versé peut-être du Nouveau-Monde dans la connaissance et la culture des espèces fruitières, dit, dans son excellent ouvrage qui a pour titre : Traité sur les arbres fruitiers , imprimé à New-York en 4830, que notre poirier de Belle - Verge pousse avec une telle vigueur dans le voisinage de New-York, et donne des récoltes si magnifiques, qu'il n'y a pas d'espèce qui puisse lui être comparée pour l'approvisionne-
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ment des marchés. Or, les savants regardent cette espèce comme ayant deux mille ans d’existence connue. M. Puvis lui-même a planté des arbres qu'il avait grelfés de ces anciens arbres dont il vient de parler , et ils ont langui sans donner de fruits et bien peu de bois. La même chose m'est arrivée aussi un petit nombre de fois; mais J'en ai attribué la cause à la mauvaise nature du sol. Il nous sera facile d'expliquer encore d’une autre manière la faiblesse des arbres de M. Puvis : je suppose queles sujets dontils’est servi étaient des cognassiers , ou du moins des poiriers provenus de semis de ses plus belles poires ;or la plupart de ces sujets sont d’une faiblesse presque proportionnelle à la beauté du fruit ; aussi tendent-ils plutôt à l'exiguité qu’au développement des formes primitives, ainsi qu'il arrive à la plupart des provenances d'arbres greffés. J'en ai vu une foule d'exemples , notamment chez le respectable horticulteur Sageret, qui m'en a montré même de nains dans ses nombreux semis. Nos ancêtres, au contraire, moins pressés que nous de planter, ou profitaient, pour en faire un sujet, d’un aigrasseau venu sur place par la grâce de Dieu, comme disent nos paysans; ou bien, si on les prenait dans les bois, on ne choisissait que les bien venants, les sujets de la plus grande vigueur. Gette explication ne parait-elle pas satisfaisante ? J'ajouterai que pour que l'exemple de ce qui s'est passé chez M. Puvis eût l'apparence d'une preuve, il eût fallu qu’il eût planté des arbres greflés des espèces nouvelles , pourvues de toute la vitalité qu'il attribue à la nouveauté de leur eréation , et que ces arbres eussent poussé avec cette vigueur des anciens arbres qu'il nous cite en témoignage. Mais est-il bien vrai qu'il suffise qu'une espèce ou variété soit
la plus voisine possible de sa création, pour avoir cette vitalité séculaire dont l’orateur fait un attribut attaché à cette condition? Je ne prendrai pour exemple que les deux plus belles et meilleures variétés de poires parmi les nouveautés du siècle : la Duchesse et le Beurré d’Aremberg. Comparez leur vigueur avec celle des vieilles espèces, la Royale, la Virgouleuse ou le Vieux - Bon - Chrétien dont nous envoyons les superbes fruits à Saint -Pétersbourg, ou bien encore le Messire-Jean, dont la fécondité le dispute à la beauté et au volume du fruit ; et vous conviendrez que ces vieilles, ces antiques espèces ont conservé la vigueur primitive, inhérente à leur nature, dans toute sa plénitude, et que les nouvelles, au contraire, en sont faiblement pourvues , quelque rapprochées qu'elles soient de leur création, qui ne remonte guère qu'à vingt cinq ou trente ans. Et M. Vibert, qui est sans contredit le plus grand partisan des semis de pepins , puisque, conformément à son ancienne conviction de la nécessité, selon lui, de ce mode de reproduction, il en a quinze à dix-huit cents souches provenues de cette manière, n'a-t-il pas déclaré que des pepins de raisins de la même espèce, du même cep, avaient produit des sujets faibles, quelques -uns d'une force médiocre , d'autres enfin d'une assez grande vigueur ? On pense bien qu'un homme aussi judicieux , qui tient admirablement cette collection, donne des soins égaux à tous les sujets qui la composent; mais il serait curieux de savoir à laquelle de ces trois elasses M. le président de la Société d’agriculture de l'Ain accorderait la préférence ; sans doute aux sujets d'une grande vigueur, qualité bien secondaire, cependant, dans l'objet des recherches de M. Vibert,
puisque la variété de Muscat dont il est le plus satisfait, et qu'il dit, à tort à mon avis , issue du vigoureux Frankenthal, sans doute par hybridation, est d'une nature encore plus délicate que l'ancien Caïlhaba, autre variété de Muscat. Je passe sous silence une foule d’autres arguments que Je pourrais tirer de mes observations ou de ma propre expérience, que Je pourrais surtout fortifier de ceux que me fournirait la solide discussion sur cette même question soutenue par un des plus habiles horticulteurs de France, M. Reynier, et même regarder comme un témoignage en faveur de notre opinion le silence de M. Vibert dans l'exposition de ses motifs d'en appeler aux - semis de la vigne; car c'est un homme trop instruit, d'une pratique trop éclairée, pour avoir admis ce moyen parmi ceux quil à fait valoir pour prouver la nécessité d'en appeler aux semis de la vigne.
Je sais que M. Puvis s'est appuyé de l'autorité du chimiste anglais Humphry Davy; car y a-t-il une question agronomique ou toute autre qui ne soit du ressort de la chimie? De mon côté je me ferai fort, outre Robert Prince, l’un des pépiniéristes les plus renommés des États- Unis , et le docteur Bretonneau, presque aussi savant en horticulture qu'en médecine, d’un homme spécial sur la matière, du botaniste D. Simon, auteur d'une Ampélographie espagnole. Il démontre péremptoirement que ce que nous appelons dégénération ne doit en aucune manière être confondu avec le changement des caractères distinctifs: « Car, dit-il, pour qu'une plante soit dite dégénérée, il suffit aw cultivateur qu’elle soit détériorée dans quelqu'une de ses parties, comme dans la beauté et la quantité de ses fleurs ou de ses fruits ; or, quel bota-
niste affirmera que cette altération suflise pour constituer une variété nouvelle ? » Le cépage n’est done, dans ce cas, que déchu de son état normal, vers lequel il est toujours facile de le faire remonter, comme l'a si bien prouvé M. Reynier, directeur de la pépinière départementale de Vaucluse.
Nous venons de voir que la conséquence naturelle et même rigoureuse de la prétendue dégénération des plantes cultivées depuis longtemps et multipliées au moyen des boutures, des cayeux et de la greffe, était le semis de leurs graines, pepins ou noyaux. Depuis, un horticulteur connu de toute la France à soutenu cette nécessité spécialement pour la vigne , par un tout autre motif plus plausible, j'en conviens. Examinons donc les résultats qu'on peut espérer de ce mode de reproduction, seulement à l'égard de la vigne.