‹ Ampélographie universelle, ou, Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renomChapitre 8 sur 142 · CONSÉQUENCES DE L'EXAMEN DE CES DIVERS SYSTÈMES · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES DE L'EXAMEN DE CES DIVERS SYSTÈMES

Il me parait résulter de toutes les considérations cidessus sur ces divers systèmes , que ; quelque ingénieux, quelque admirables même qu'ils puissent paraître à ceux qui n'ont qu'une Connaissance très-superficielle de la vigne, aucun ne peut soutenir l'examen critique de l'observateur qui s’est livré à cette étude, qu'aucun ne présente une classification qui soit d'une utilité pratique, cest-à-dire qui puisse aider à reconnaitre facilement et avec sûreté les différentes espèces de raisins ; en conséquence, n'en voyant pas que je puisse adopter et n'ayant pu parvenir à en imaginer un préférable, je suivrai pour

tout ordre, non pas précisément les degrés de latitude, mais une division par régions que je me suis faite par des considérations que je vais exposer, avec le seul soin de grouper les cépages par famille, autant que cela me sera possible, en les plaçant dans la région où ils sont connus par leur influence sur la qualité du vin. J'ai été entrainé à ce système de division de mon travail par la considération de la nature des plants qui peuplent les vignobles de ces différentes régions.

Ainsi, j'ai retrouvé dans nos départements des Pyrénées la plupart des meilleurs plants de l'Espagne ; dans les départements du littoral de la Méditerranée, plusieurs plants de FTtalie, notamment le Trebbiano vero. Pour la région centrale , j'ai fait également la remarque que nos plants des coteaux du Cher étaient les mêmes que ceux les plus cultivés dans les départements du Lot et du Tarn. J'en dirai autant de la partie occidentale, à laquelle j'ai réuni le troisième arrondissement d'Indre-et- Loire, celui de Chinon, où le plant presque exclusivement cultivé, le Breton, est le même que le plus estimé des vignobles de la Gironde, le Petit-Carmenet. Enfin, pour la partie orientale, mes recherches m'ont apporté la conviction que le plus grand nombre des plants ou cépages , depuis nos départements du Rhin jusqu'a la mer Noire, étaient généralement les mêmes ; notamment le Noir de Versitch dans le Banat, que j'ai rapporté de la collection de Schams, a été trouvé identique avec le Noir de Franconie, avec le Gentil Noir du Rhin, avec le Pinot de Bourgogne, enfin avec notre Orléans de Touraine, dont j'ai bien une vingtaine de milliers.

J'ai dit que je grouperais les cépages par famille; je

regarderai tous les divers sujets dont chacune sera composée comme des variétés, sans faire jamais de subdivision en sous-variétés. Le Nouveau Duhamel fait du Chasselas rouge une sous-variété du Chasselas blanc, de la Donne ou Blanquette une autre : quel est le signe de leur infériorité à l'égard du Chasselas blanc, de l’antériorité de celui-ci? La sous - variété procède-t-elle de la variété, et celle-ci de l'espèce principale ou type ? a quoi a-t-on reconnu ce type? Voilà des questions bien difficiles à résoudre.

Deux botanisies de Bordeaux ont pris la parole au congrès des vignerons tenu dans cette ville en septembre 1845, pour réclamer un système rationnel de la part de l'auteur de l'Ampélographie. Yai répondu que je n'avais pas adopté de système, mais seulement un plan de division par régions ; du reste, que je n'avais pas travaillé pour les savants, mais pour les propriétaires de vignes , et que je reconnaitrais ces derniers seuls pour mes juges. Je ne pense pas que la botanique puisse nous être d'aucun secours; car je n’ai pu mieux faire dans le choix de mon opinion que d’avoir confiance entière au plus savant botaniste espagnol vers la fin du dernier siècle, D. Simon Roxas Clemente. Voici la sienne : « Je Cros en avoir assez dit pour qu’on puisse se former une idée du peu d'étendue des connaissances des botanistes sur les espèces et variétés de la vigne et sur l'impossibilité de les distinguer les unes des autres par les notions de la science acquises jusqu'à présent. Les agronomes lèvent communément la difficulté en ne faisant aucune distinction entre les espèces et les variétés; pour eux. les deux mots ont la même signification que celui de

sorte de vigne; ils bornent leurs efforts à choisir les ceps qui donnent constamment et beaucoup de bons fruits, qu'ils soient ou non des variétés des espèces qui en donnent peu ou de mauvais. Îls ne peuvent pas concevoir qu'une si nombreuse quantité de cépages qui persistent inaltérables à leur vue sans se confondre jamais , pas même à leur état d'abâtardissement , puissent venir d'un même type, quand ils les ont reçus de leurs ancêtres avec la même physionomie, sans jamais leur avoir entendu dire qu'ils fussent variables , sans avoir jamais aperçu les changements et anéantissements que les botanistes supposent, d’après une hypothèse vague et adoptée sans examen. » Cependant pour satisfaire au vif désir que J'avais de présenter une méthode réclamée instamment, non-seulement par des botanistes, mais aussi par quelques-uns de mes correspondants, et de suivre un plan qui füt agréé par les savants sans embarrasser l'homme de pratique, sans trop l'effaroucher par des termes qui lui | fussent peu familiers, je me suis adressé à un homme considéré dans les sciences, M. Chevreul, membre de l'Institut et de la Société centrale d'agriculture. Je recherchai cette assistance avec d’autant plus de confiance que j'en avais reçu des témoignages de bienveillance dans son rapport à cette Société sur mon Ampélographie. Voici la réponse qu'il a bien voulu me faire : «Il me suffira de vous dire que dans les individus qui composent une espèce , je distingue de simples variétés, des races dans lesquelles on peut distinguer des variétés, et des sous-espèces dans lesquelles on peut distinguer des races et des variétés. Ces distinctions reposent principalement sur la faculté plus ou moins prononcée que les

individus qui composent ces groupes ont de se reproduire par semence d'une manière plus ou moins constante. »

Malgré ma disposition bien sincère à profiter des avis de M. Chevreul, j'ai été frappé, et tout homme tant soit peu versé dans la connaissance des vignes le sera comme moi, de l'impossibilité d'adopter un plan qui péchait essentiellement par sa base ; car où trouver une suite d'expériences faites sur les semis de la vigne ? Quel est l'homme doué d'une assez grande sagacité pour reconnaître dans un cépage la faculté de se reproduire d'uné manière plus ou moins constante? de distinguer, par exemple, si les Fendants de la Suisse , qui sont évidemment de la famille des Chasselas, ont procédé de nos Chasselas ou si ceux-ci sont provenus des Fendants? Il faudra qu'elle soit grande, cette sagacité, pour reconnaître dans cette nombreuse famille, de même que dans celle des Muscats, la race , l'espèce et la sous-espèce, la simple variété et la sous-variété! Qui voudra jamais prendre la charge d'une investigation si ardue? pour moi jen donne ma démission, et cependant je suis bien fondé à croire que jamais homme ne suivra cette étude avec plus de persévérance que je l'ai fait, car voilà plus de quarante-sept ans que je vis à la campagne, non pas à la manière d'un de ces oisifs dont l'imagination est habituellement assoupie par la fumée de leur pipe et dont toute l’activité se consume à courir des lièvres : mais bien à la façon d’un digne élève de l'École polytechnique constamment avide d'instruction, recherchant avec une égale ardeur et selon l’occasion les vignes , les bibliothèques et les hommes qui pouvaient accroître me

connaissances. Je crains bien qu’elle ne soit occupée de longtemps par un autre, cette longue position d'observateur; elle deit du moins inspirer quelque confiance ; mais comme il ne me reste plus assez de temps pour apprendre la difficile solution des questions que j'ai posées dans ce chapitre, on voudra bien m’excuser de persister dans le plan de division que j'ai adopté dans le prineipe, par région et par famille.

Peut-être M. Chevreul n'aura-t-1il fait qu'adopter cette idée du savant botaniste espagnol sur le moyen de reconnaître les véritables espèces par la persistance d'un caractère dans plusieurs générations obtenues de semis de pepins ; mais D. Simon lui-même reconnaît immédiatement que ce moyen n’a jamais été employé; c'est simplement un vœu qu’il forme pour qu'un botaniste tente cette expérience ; vœu inaccompli jusqu’à ce moment et peut-être inaccomplissable.

J'ai déjà fait entendre que je n'avais pas négligé les secours que m'offrait l’auteur espagnol dans sa méthode peut-être un peu trop scientifique, toutefois sans m'asservir rigoureusement à aucune règle : ainsi, je me suis abstenu de donner dans chaque description l'indication de traits difficilement saisissables, au risque d’encourir de la part des ampélographes futurs les mêmes reproches qu’il a adressés à ceux qui l'ont précédé, n adoptant pas ses sentiments d'estime pour la réunion du plus grand nombre possible de traits d'un cépage, de mépris pour ee qu’il appelle des descriptions incomplètes. Je sais cependant que quelques amateurs d’ampélographie, dont les notes sont encore inédites, regardent cette réunion complète de tous les traits d’un cépage comme la per-

fection du genre descriptif; que l'un d'eux a même fait imprimer sur toutes les feuilles d’une rame de papier des divisions par lignes croisées, formant des cases où sont en quelque sorte incrustés, sans aucune variation, les noms de toutes les parties de la vigne , pour désigner à la suite toutes leurs modifications, sans considération du plus ou moins de valeur des traits qui doivent servir à la reconnaissance d’un cépage.

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