CHAPITRE VII
ZEND-AVESTA. ZEND. PEIILVI. HUZVARESH
Anquetil en présentant à l’Europe le précieux fruit de ses périlleuses recherches lui donnait le nom de Zend-Avesta qu’il croyait être celui des textes sacrés attribués à Zoroastre. Il traduisait ces deux mots « Paroles de vio. » Mais en même temps il appelait zende la langue du livre religieux des Parses, sur la foi des Destours indiens, ses maîtres. Ces noms furent universellement adoptés et sont encore conservés aujourd hui bien qu’on en ait reconnu la fausseté. L’usage l’emporte encore sur les droits de la science.
Anquetil avait bien trouvé dans les livres mazdéens les noms de Zend-Avesta appliqués aux livres sacrés, mais il n’avait point remarqué qu’ils étaient presque toujours disjoints, séparés même par la conjonction et {va) et que l’absence de celleci ne provenait le plus souvent que d’un usage graphique des Persans. Ces termes sont ordinairement employés dans l’ordre inverse Avesta, Zend ; Avesta et Zend {Avestâ va Zand, en persan ; Avestah ou Abastah va Zand en pehlvi). Ils désignent en effet des objets différents. Le texte sacré des Zoroastriens comprenait deux livres et non un seul, le texte original et la traduction pehlvie authentique. Déjà, le Dinhart lui reconnaît cette qualité; bien plus, les gloses pehlvies la supposent, car elles citent le Zand, la version, comme parole inspirée. Au Yaçna XXX. I, la glose explique les termes « paroles d’Ormazd « par « Avesta et Zand
Plus récemment, les Parses affirmèrent que la version est aussi l’œuvre de Zoroastre, que le prophète l’a écrite pour rendre VAvesta intelligible aux hommes, la langue de ce dernier étant celle d’Ahura-Mazda lui-même.
Le Zand est donc un livre et non une langue et ce livre n’est point VAvesta, mais la version pehlvie, zand signifie explication, commentaire, moyen de connaître; il correspond àYvùjiriçet dérive de zan (yvodeYvow) connaître. On le rapporte généralement au mot âzaintis usité dans VAvesta pour désigner les explications du texte de la loi ; mais il existait un autre terme dont Zand est l’héritier directe et qui nous a été conservé par le Farhang-i-oyûmhadûh. C’est zanta qui a le même sens que et qui est rendu par le mot pehlvi shnâishno (*).
(>) Nous ne parlons pas des éditions lithographiées dans l’Inde, en caractères guzerates ou autres.
(*) Nous ne referons pas ici l’historique et la discussion de cette question. On trouvera l’un et l’autre dans notre Note jointe à cette introduction.
INTRODUCTION
Le sens à'Avesta est encore plus controversé. Le plus probable est celui de loi ; l’explication la mieux justifiée est celle qui fait dériver ce mot de Vàbasta (loi) des inscriptions de Darius. A ce que nous avons dit dans notre note sur cette matière, nous devons ajouter que les auteurs syriaques adoptent généralement la forme àbestago ou àbasto (Voyez Salomonis episcopi Bostrorum. SpicUegium, fol. 405, 420. b. circa med. Oxonii, 1864).
VAvesta-et-Zend est donc la loi avec la version explicative. Haug pense qu’on pourrait appliquer ces deux termes à VAvesta seul parce qu’il s’y trouve aussi des fragments de commentaire. Mais ce serait un emploi objectivement erroné. Z and ne désigne point ce genre de commentaire et le sens d’un mot dépend uniquement de l’usage.
Lorsque l’on eut constaté l’erreur d’Anquetil on chercha un nouveau nom pour la langue sacrée des Parses et on lui appliqua celui du pays où elle avait dû être parlée. Le nom de vieux bactrien fut substitué à celui de Zend. C’était encore plus désavantageux. Car Zend était du moins un terme de convention ne préjugeant rien, tandis que par le nom nouveau, on tranchait une question plus que douteuse et l’on s’exposait à une erreur presque certaine. L’expression « langue des Mages « serait certainement moins téméraire. La seule, toutefois, qui soit à l’abri de la critique, c’est celle qu’emploient les Parses eux-mêmes, c’est-à-dire celle de « langue de l’Avesta, langue avestique (^). » W. Geiger propose l’expression : éraniendu nord; c’est un peu vague et trop étendu. Nous reviendrons là-dessus.
Les termes pehlvi et huzvâresh ou uzvâresh ne sont presque pas moins obscurs.
Pehlvi ou pahlavi dérive, selon les uns, de pahlav (guerrier, héros), selon d’autres du même radical que^ja/i^wm (excellent), on de pahlava nom d’une province éranienne, de site incertain. La seconde dérivation est tout à fait improbable et ne s’appuie que sur la ressemblance extérieure des mots. La première pourrait rentrer dans la troisième; le mot pahlav peut avoir été pris comme synonyme de guerrier, de héros, parce qu’il formait le nom d’un peuple guerrier. La troisième est donc la seule admissible, la seule fondée en fait.
Pahlava était certainement le nom d’un peuple de l’Asie moyenne. Dans les lois de Manou, les sont cités après les Yavanàsetles Sacâs (les Ioniens et les Saces)
avant les Chînâs (Chinois). Pahlav était selon les historiens arméniens le titre royal des souverains Parthes, et les lois des langues éraniennes expliquent naturellement le changement de Parthva (des inscriptions cunéiformes) en Palhv ou Pahlv. Les persans donnent le nom de Pahlav à une province comprenant entre autres endroits Raï, Ispahan et Hamadân.
Tout prouve donc que le pehlvi était la langue d’un pays et d’un peuple et que ce peuple était parthe. On objecte, mais en vain, que les Parthes étaient Scythes, car on peut admettre sans peine qu’ils ont adopté la langue du pays conquis, tout comme les Francs et les Goths. D’ailleurs, les Parthes habitaient déjà l’un des districts de l’empire persan sous le règne de Darius (Voyez Behistûn 1.6 ; II. 7). La Parthie s’unit à l’Hyrcanie pour tenter de secouer le joug de ce prince {lUd. IL 92 ; III. 5).
(') Compai’ez Manuel de la langue de VAvesta, p. 1.
INTRODUCTION
De plus, comme le remarque Spiegel, ce ne sont que les auteurs éloignés des âges primitifs qui tiennent les Parthes pour des Scythes. Justin dit que leur langue tient le milieu entre le mède et le scythe et se compose des deux (V. XLI. 2). Les noms des rois Parthes sont éraniens(’) et la seule ville de la Parthie que citent les inscriptions cunéiformes, porte un nom aryo-persan. C’est Patigrabana dans lequel nous retrouvons le préfixe pati, paiti et la racine grab, grabh avec le suffixe ana. Si même l’on voulai4 admettre que le royaume d’Arsace a été fondé avec l’appui d’une tribu scythique, on ne serait pas moins forcé de reconnaître que la partie dominante de la population était médique ou tout au moins éranienne. Il est donc de toute probabilité que le pehlvi était la langue des provinces persanes touchant à l’Assyrie (^).
Au moyen-ùge '^t après, les Persans, ignorants de leur propre histoire, appelaient pahlavis tout ce qui se rapportait à la Perse ancienne.
Le pehlvi écrit est composé d’éléments sémitiques et persans. L’origine et la nature de ce mélange sont encore les objets de vives controverses. On a même prétendu que l’introduction des radicaux sémitiques n’était qu’apparente et ne servait qu’à l’écriture ; les Persans, dit-on, lisaient les mots correspondants de leur vocabulaire au lieu des mots sémitiques. Comme nous discutons ailleurs cette question nous ne nous y arrêterons pas pour le moment- Nous nous bornerons à dire qu’on juge du pehlvi primitif d’après ce qu’il était ou d’après l’usage qu’on en faisait au X« siècle de notre ère. Les radicaux sémitiques ne faisaient point partie de la langue mais ils avaient cependant une existence réelle et se prononçaient. Le pehlvi a dû se former après la réunion de la Perse avec l’Assyrie ou la Syrie et par suite des rapports que cet évènement établit entre les deux pays. Non point que jamais le pehlvi ait été la langue d’un peuple, c’était plutôt un langage de convention servant aux usages officiels comme la langue franque au levant du moyen-âge. Il était employé non-seulement dans les livres de la religion, mais aussi dans les édits, les inscriptions, les légendes des monnaies des rois. Les particuliers eux-mêmes en faisaient usage pour leurs sceaux, leurs bijoux, etc.
Une monnaie servant au paiement de la solde militaire ou des tribus d’un satrape nommé Abd Zoharau, et portant une inscription pehlvie semble appartenir au IV« siècle avant J.-C. On a vu, en outre que sous la monarchie parthe, le pehlvi était déjà officiellement employé. Il est donc à croire que la version pehlvie de l’Avesta date de cette époque. Le mot huzvâresh est aussi très obscur; on ne sait pas même exactement comment il doit être écrit. Pour discuter la question avec méthode, citons d’abord les passages principaux qui y ont rapport.
l°Le plus célèbre de tous, celui qui a servi le plus à fonder les diverses opinions est tiré àuKitâb‘Ul-fihrist, cita.nt Ibn Muqaffa (p. 14 et suiv.édit. Flügelj.En voici la traduction:
<* (Les Perses) ont aussi une manière d’écrire appelée zvâresh, dans laquelle on écrit les lettres (tantôt) unies et (tantôt) séparées. Elle se compose d’un millier de
(1) Les deux fondateurs de l’empire parthe, Arsaces et Tiridates, portent des noms médo-persans. Arsaces était le nom d'Artaxerxès II avant son élévation au trône; Tiridates signifie donné par Tir (l’astre Tistrya); et Tir est déjà du persan vulgaire. — Priyapatis est le maître aimé.
(2) La Parthie, aux temps de Darius, de Strabon et d’Hérodote devait se trouver à l’est de la Médio et de la Susiane, au nord de la Perse et de la Caramanie. Mais plus tard, elle s’étendit vers l’ouest (Voyez Hérodote. III. 117; VU. 66; III. 93. — Arrien. UI. 20, 4. — Strabon. XV. 724).
INTRODUCTION
mots environ (employés) pour distinguer par cètte manière les termes semblables. Ainsi, lorsque quelqu’un veut écrire gôsht, qui est lahm (viande) en arabe, il écrit bisra et lit gôsht.... De cette manière ils écrivent tout ce qu’ils veulent. Seulement, les choses qui ne sont pas propres à ce changement sont écrites selon la prononciation. »
Remarquons, sur ce texte, que le mot hijâ est traduit par Quatremère « alphabet, » par Ganneau « prononciation, manière de prononcer. » La traduction de Ganneau ne peut être la vraie dans le cas présent, car le texte parle exnressément d’une manière d’écrire; la finale le prouve. Du reste la chose est assez indifférente en soi. Le zvâresh est à la fois une manière d’écrire autrement que l’on prononce et une manière de prononcer autrement que l’on écrit; toutefois, ce serait une manière de s’exprimer très bizarre que celle-ci « une manière de prononcer selon laquelle on écrit. » Hija, d’ailleurs, a des sens très divers. Ainsi, Firdousi désigne par ce mot un écrit poétique et probablement satirique. Ici, ce doit être, d’après Freytaget Golius : ars connectendi litteras insyllàbas. Les deux parties du texte d’Ibn Muqaffa ont l’air de manquer de connexité. Mais c’est qu’on le comprend mal, nous semble-t-il. L’auteur parle de deux choses différentes et c’est là ce qu’on ne reconnaît point. La première phrase s’apidique à l’écriture pehlvie ou à la manière de prononcer. En effet, en pehlvi, grâce aux nombreuses ligatures, les lettres s’écrivent tantôt isolées, tantôt en groupe. Qu’il s’agisse de l’écriture, cela est certain puisqu’il est dit yehaiabûn hihâ « scribunt in eà. » La seconde partie a pour objet le vocabulaire huzvàresh ou l’ensemble des mots sémitiques employés en pehlvi. Il ne peut être question que de ces mots puisqu’Ibn Muqaffa en compte mille et n’en compte pas davantage. Il n’y a pas mille ligatures en pehlvi et le pehlvi éranien a bien plus de mille mots. Et comme l’écriture pehlvie avec ses ligatures s’emploie en huzvàresh, Ibn Muqaffa en fait comme une seule chose. Il résulte de son texte que le huzvàresh s’écrit avec beaucoup de ligatures et que mille mots environ de la langue écrite avec ces caractères ne se prononcent pas comme ils s’écrivent. L’auteur arabe ne s’est pas bien rendu compte de ce phénomène. Il ne savait pas que ces mots avaient une origine étrangère et que les Persans d’alors substituaient déjà les mots éraniens aux mots sémitiques. Alors déjà ils avaient des vocabulaires dans lesquels ils apprenaient machinalement les correspondants pehlvis des mots araméens. Le pehlvi étant tombé en désuétude, il était naturel que les termes étrangers, devenus inintelligibles, disparussent peu à peu.
La raison donnée à la fin de ce passage prouve également que l’auteur ne se rendait pas un compte exact de la chose. Les Persans écrivaient, comme ils prononçaient, les mots qui n’avaient point d’équivalents sémitiques ou dont l’équivalent avait été effacé du lexique. Dans la version de VAvesta, les mêmes mots sont donnés tantôt en éranien, tantôt en huzvàresh. Parfois, dans une même phrase on trouve l’un et l’autre. Ce qui ressort évidemment des termes du Kitâb, c’est que le zvdresh se compose des mots sémitiques équivalents aux éraniens du pehlvi; c’est là, du moins, la pensée de l’auteur.
2“ Le manuscrit fonds d’Anquetil VIL p. lOS, porte ces mots : « nah dar halâm mansar va na dar huzvàresh va na dar halâm buzurgân-i-Din,^ ni dans le langage de la loi, ni dans le huzvàresh, ni dans le langage des chefs de la loi.» Le ïXioihalâm, langage.
INTRODUCTION
étant répété dans la troisième expression et non dans la seconde, il est probable que le huzvâresh n’est pas, aux yeux de l’auteur, une langue proprement dite mais plutôt un mode de parler.
3° En outre, un autre auteur persan dont on lit le témoignage dans le manuscrit VI, fonds d’Anqnetil, p. 94, parle du huzvâresh comme d’une écriture « ba hhat-i-avestâ yâ hhat-i Sevât avâit navest, he uzvaresh bèt. ■ Cela doit être écrit en caractères de VAvesta ou bien en caractères de Sevât, ce qui est le huzvâresh;
40 D’autre part, un passage cité par Anquetil (Z. A. Tome II, 323), porte : « yahti^ bûnam pann lesân huzvareshn, » j’écris en langue pohlvie.
50 Une glose du Farhang sassanide s’exprime en ces termes : >imaman nipèshtâno rài pavan huzvâreshn yehtibûntano nipishtano. » En ce qui concerne l’écrivain, en huzvâreshn, yehtibûntano est écrire (correspond â nipishtano). Yehtibûntano étant un mot sémitique hebræo-chaldæo-arabe, il est clair que pour l’auteur de cette note le huzvâresh est la partie sémitique du pehlvi {nipishtano est le mot éranien).
6° Enfin, un autre texte, cité par Spiegel, dit : <* Le pehlvi que l’on appelle huzvâresh. •
Il résulte de toutes ces conclusions : 1® Que le huzvâresh fait partie du pehlvi;
2<» Que c’est â la fois un mode d’écrire et de parler, un langage ou une partie d'un langage, d’un idiome ;
3° Que ce terme s’applique spécialement aux mots sémitiques entrant dans la composition du vocabulaire pehlvi. Qu’il désigne ceux-ci directement ou leur explication en éranien ;
4<* Que ce n’est pas simplement une manière d’écrire des mots qu’on ne prononce jamais comme ils sont écrits, un composé de mots pehlvis qu’on ne lit qu’en y substituant les correspondants éraniens. Car s’il en était ai isi on n’aurait jamais eu l’idée de dire « la langue huzvâresh ou le langage huzvâresh, le mode de parler huzvâresh. D’autre part, la mention isolée, citée par Spiegel ne prouve nullement que huzvâresh et pehlvi soient identiques. Les autres textes sont explicites en cette matière et ne laissent aucun doute.
La mention du Kitâb-ul-Fihrist portant que « les lettres sont écrites unies ou séparées, » n’est pas complètement fausse, pensons-nous. Si le même fait se produit dans l’écriture des mots éraniens, il est probable que cet usage est venu du pays auquel les Persans ont emprunté les caractères et les mots huzvâresh et qu’il est proprement huzvâresh. Toutefois, cette erreur prouve que l’on ne peut faire fond sur les affirmations d’Ibn Muqaflfa quant aux détails et surtout quant aux explications.
Le sens du mot huzvâresh est des plus contestés. On le trouve écrit huzvâresh, usvâresh et zvâresh ; en persan, hu s’écrit avec Valif et non avec le hê. On se demande d’abord quelle est la forme originaire. La chute totale de hu dans zvâresh, celle de h dans uzvâresh, et Valif persan indiquent clairement que le h n’est pas primitif, qu’il a été ajouté â la manière orientale sémitique ou du moins qu’il n’est pas partie intégrante du mot. L’orthographe zvâresh s’explique très naturellement par l’usage oriental de ne point écrire les voyelles brèves. C’est par l’effet de la même loi que Avesta est souvent écrit Vesta ; par exemple au proæmium du Sad-der on trouve « Yezd dâd vestâ vazand. Dieu a donné l’Avesta et le Zand. »*
On ne peut donc admettre les dérivations de hu zôhar, « bonne offrande « ou
INTRODUCTION
Imzavâr, « bonne force ». II serait du reste assez étrange qu’un idiome ou une manière de parler, d’écrire, fût qualifiée de la sorte; on chercherait en vain et un fait analogue et la cause d’un tel fait.
Le Destour Hoshendji lit huzvânesliu et divise ce mot en huzvân ash, langue d’A.ssyrie. Cette correction n’est fondée sur rien ; n primitif ne devient pas r de la sorte, et d’ailleurs ash pour Assyrie est du domaine des suppositions sans ombre d’appui.
Haug et Zachau analysent uz var de var couvrir, et iiz, en haut, dehors et traduisent découvrir, éclaircir, expliquer. Le huzvâresh serait l’explication des mots sémitiques en éranien ; les mots éraniens corespondant aux sémitiques. Zachau s’appuie sur l’autorité d’Ibn Muqaffa dont les paroles ont été citées plus haut; il nous est impossible de trouver quoique ce soit qui justifie cette interprétation. Le mot uzvar ne se rencontre nulle part, rien ne permet d’affirmer qu’il ait existé jamais. Son correspondant sanscrit signifie ouvrir large et non découvrir, expliquer. Il se dit des yeux (udvrtanayana, utvrtâxi) et il est d’un emploi très-rare, les Védas ne le connaissent point. On ne peut donc établir cette opinion que sur des conjectures, toutefois, c’est la seule qui ait quelque caractère de probabilité.
Il resterait à déterminer ce que désignent les mots pahlavi, huzvâresh ou uzvâresh. Par le premier terme, les Parses modernes désignent la langue du Zand, de la version pehlvie, et beaucoup d’éranistes l’admettent comme tel. Cependant, Spiegel et Zachau le rejettent parce que les auteurs persans donnent ce nom non-seulement à la langue des Sassanides, mais aussi à celle de Darius et semblent entendre par pahlavi tout persan antérieur aux temps de la domination arabe; parce que, en outre, il n’est pas certain que la langue du Zand fût celle de la province nommée pahlav. Spiegel adopte le terme de huzvâresh et Zachau, tout simplement, celui de zandique.
Nous ne pouvons suivre en ceci les savants éranistes. Huzvâresh n’est pas le nom d’une langue, on l'a vu plus haut. Si l’un ou l’autre Parse s’est servi de ce terme lesân huzvâresh (langue huzvâresh), ce fait isolé ne peut avoir force probante contre des explications expresses et sérieuses. Si même ce terme s’applique parfois à la langue du Zand, il n’en désigne qu’une partie, le groupe des mots seuiit'ques ou l’explication de ces mots. — En huzvâreshn, dit la glose du Farhang sassameu, ijcyj^hûntan signifie nipishtano. Le huzvâresh dit Ibn Muqaffa se compose de mille mots» environ. Evidemment le pehlvi éranien contient plus d’un millier de mots puisque le dictionnaire commencé par le Destour Peshutan en compte déjà trente mille dont on peut à peine séparer deux ou trois milliers pour la partie sémitique. D’autre part, l’expression zandique, langue du Zand est indirecte et incomplète, car d’autres livres que le Zand sont écrits en cet idiome, VArdâ-i-virâf Nâmeh, par exemple, le Boundehesh dans lequel on trouve aussi des mots sémitiques ('), le Dinhart et bien d’autres encore. Le Zand ne forme qu’une fraction de cette littérature. Il en est autrement de VAvesta ; seul de son genre il peut donner son nom à la langue qui a servi à sa composition.
Les objections que l’on soulève contre le choix du mot pehlvi ne sont pas solides. Les Persans de la période arabe ne savaient plus rien de l’histoire antique de leur pays. Pour eux, entre les rois légendaires et le premier Sassanide, il n’y avait que
(') Ex. Yehàbüntano^ donner, créer ; shahahunastano, rire ; shabaqùntano, abandonner, etc. etc.
INTRODUCTION
Dârâî et Alexandre-le-Grand (^). Les temps, la langue des Achéménides étaient choses inconnues. Ils ne soupçonnaient point que ia Perse des Darius et des Artaxerxès eut parlé une autre langue que celle des Ardeshirs et des Sapors. Les inscriptions cunéiformes antiques étaient pour eux des hiéroglyphes indéchiffrables. En appelant pahlavi l’ancienne langue de la Perse, les auteurs du X« siècle ou même du IX® ne savaient pas qu’il comprenait plusieurs idiomes successifs sous cette dénomination unique. Le mot pahlavi ayant plusieurs significations, il n’est pas étonnant que leg écrivains mahométans surtout l’aient employé en diverses acceptions, désignant par là ce qui se rapportait aux anciens héros, à la Perse ancienne, à certaine province et aux yeux des Parses, ce mot résumait tout ce qui concernait la Perse ancienne parce qu’ils ne connaissaient pas la différence existant entre l’état antique de leur patrie et sa situation sous ses monarques Zoroastriens. Mais en parlant d’une langue pahlavie ils n’avaient et ne pouvaient avoir en vue que celle de ses derniers princes nationaux, lui attribuant par ignorance, une antiquité exagérée.
Pahlavi était, il y a cinq ou six siècles déjà, le nom que les Mazdéens de l’Inde donnaient à la langue de la version de VAvesta. La préface de Nériosengh en fait foi ; ■ j’ai traduit » dit-il « ce livre de traduction du Yaçna du zandpahalavi en sanscrit- » Cette expression, on peut l’aflîrmer hardiment, n’a point été inventée par les Parses exilés ; ils l’avaient apportée de Perse. Elle devait donc être employée dès le IX® siècle.
Khalil Suphî, dans le Nimet-ul-lâh dit : pehlavi lughat i moghân va phars gadim. « Le pehlvi est la langue des Mages et de l’ancienne Perse » et il ajoute « nullement mêlé d’arabe » {liaraM muhalût, etc).
Pour un auteur de ce temps, les anciens Perses sont principalement les contemporains des rois Sassanides. Cela se comprendra facilement si l’on se rappelle que le roi Bahram Gur décréta l’usage officiel du Deri au lieu du Pehlvi des édits et monnaies. Celui-ci devint, de la sorte, le vieux persan, la langue des anciens Perses « lughat i phars gadim « et le dialecte adopté par le roi fut le deri ou langue de \di porte, de la cour royale, zehân Déri.
Spiegel objecte que les mots pahlavâni cités par Firdousi ne sont pas ceux du huzvàresh (il cite entre autres le nom du fleuve Arvandcpii est en huzvâresh dagart), et que dans deux poèmes pehlvis reproduits dans le T ârihh-i-gûzid, on ne trouve pas un seul mot sémitique. Mais il n’est pas étonnant que Firdousi ait évité les mots de cette provenance, lui étranger à la religion parse et à ses livres sacrés et qu’il s’en soit tenu à l’élément éranien ! Cela ne prouve donc rien quant à la nature, mixte ou non du pehlvi. Cette réflexion s’applique toute entière aux deux poèmes en question. Le pehlvi sémitique, une fois banni de la cour par Bahram ne s’est plus conservé que dans la littérature religieuse des Parses et parce que ceux-ci le regardaient comme langue sacrée; le persan sassanide s’est peu-à-peu épuré au point de ne plus contenir que des éléments éraniens. Lorsque le grand Rivâiet dit que l’écriture du pâzend est lepehlevi {harf pâzand yaghani pahlavi), de quels caractères peut-il parler si ce n’est de ceux du Zand puisqu’ils sont les seuls avec ceux de VAvesta qui servaient aux livres religieux des auteurs du Rivâiet ?
(q Les successeurs de ce prince et les Arsacides sont à peine connus d’eux.
INTRODUCTION
Si le moipahlavi désigne l'ancien persan il doit s’appliquer avant tout à la langue sassanide car elle est pour les auteurs mazdéens du IX® ou du X® siècle l’ancien persan par excellence. Il y a certainement de la confusion dans les idées et les dires des Parses, mais il n’en est pas moins évident que la langue du zand, au moins dans sa partie éranienne doit être pour eux l’ancien persan par excellence. Ils confondent parfois le pehlvi et le huzvâresh comme dans ce passage du Rivâiet où il est dit : « pahlavikah huzvâresh guyend » le pehlvi que l’on dit huzvâresh, ce qui veut dire : le pehlvi qu’on appelle aussi huzvâresh ou plutôt puisque le mot « aussi » manque : la partie du pehlvi qu’on appelle huzvâresh. Rien d’étonnant en cela si les deux termes se rapportent â un même langage comme nous le pensons. Les Parses, peu érudits, n’ont pas toujours su distinguer nettement les choses, et, voyant le terme huzvâresh appliqué aux mots sémitiques, ils ont cru qu’il était également applicable au reste. Pour Zachau, l’explication est toute différente. Le huzvâresh, â ses yeux, n’est point du domaine du Zand-Avesta. Il n’a même rien de commun ave(5 le pehlvi éranien. C’est tout simplement un autre nom du pâzend, un synonyme de pârsi. Le huzvâresh, dit-il, c’est la langue que Spiegel a décri'^e dans sa grammaire pârsie. Il affirme même que ces langues sont entièrement identiques quant au vocabulaire et quant aux formes. On comprend difficilement une semblable opinion chez ce savant orientaliste.
Les base» de toute son argumentation sont le texte d’Ibn Muqaffa et la note du Farhang sassanien dont il a été question précédemment. Or, Muqaffa dit positivement que le huzvâresh est une manière d’écrire (ou de prononcer) et qu’il se compose de mille mots environ. Ces traits ne conviennent à aucune langue évidemment, pas plus au persan moyen ou pârsi qu’â toute autre. La glose du Farhang (en huzvâreshn yehtibûntano est nipishtano) peut s’entendre de deux manières. Il n’y est pas clairement indiqué lequel des deux mots appartient au huzvâresh ; mais quand même ce serait nipishtano cela n’autoriserait nullement â confondre le huzvâresh avec le pârsi. Cette phrase prouve même tout le contraire ; nipishtano est une forme pehlvie et non pârsie, car le o final appartient au pehlvi seul et la forme pârsie est navashtan. Tous les textes, du reste, s’opposent â l’identification proposée par Zachau. Dans l’un, nous voyons distingués la langue de la loi (l’avestique), le huzvâresh, la langue des grands de la loi et celle du peuple.
La dernière est, sans contredit, le néo-persan; la première, celle de VAvesta. Les grands de la loi ne peuvent être que les Destours, Mobeds, etc. Or, leur langue â cette époque était le pârsi dans lequel sont écrits le Minohhired, le commentaire de VAogemadaeca et autres traités de religion. Or, le huzvâresh est cité comme un idiome différent; comment donc les confondre ?
Des trois mots que les auteurs persans nous ont conservés du vocabulaire huzvâresh, deux au moins sont pehlvis (gôsht et nipishtano), le dernier même appartient exclusivement au vocabulaire du Zand. Enfin, les mots érano-pehlvis ne sont pas identiques â leurs correspondants pârsis, les uns et les autres suivent des lois phoniques différentes. Comparez : pehlvi pârsi
patmân pèmân (mesure)
vanâs gunâh (faute)
rxihashn rareshn (mouvement en avant)
INTRODUCTION
On trouvera des détails à ce sujet dans notre Manuel du Pehlvi, pp. vi, vn, ix et x.
Remarquons en terminant que les deux textes les plus sérieux portent (hu)zvâreshn et non huzvaresh, d’où l'on doit induire que ce mot est un terme abstrait désignant non un idiome mais une manière de s’exprimer, un vocabulaire ou quelque chose de ce genre; et concluons:
Le pehlvi est la langue de la version de VAvesta et strictement entendu, ce mot en désigne la partie persane ou le dialecte persan qui a servi à former cette langue mixte. Huzvâreshn ou uzvareshn désigne l’ensemble des mots sémitiques introduits dans la langue du Zaurf. Ibn Muqaffa a eu peut-être même en vue le Farùanfirsassanien. Aussi, l’auteur de ce livre annonce-t-il, dans la préface, que ce qu’il écrit est un vocabulaire assyrien, nsûri. Par abus de langage ou par erreur, les Parses identifient parfois l’uzvâreshn au pehlvi, mais ce genre d’erreur dont ils sont coutumiers ne détruit pas l’autorité de textes clairs et provenant d’auteurs instruits.
On pourrait peut-être douter encore si le huzvâresh comprend les mots pehlvis sémitiques ou leurs correspondants éraniens. Les textes ne le disent pas expressément mais il n’est guère possible de s’y méprendre si l’on examine la question de près.
Le huzvâresh comprend mille mots environ, dit Ibn Muqaffa. On n’écrit ainsi que les mots prononcés autrement qu’ils ne s’écrivent; tout cela ne peut s’appliquer qu’à l’élément sémitique. Les termes « en huzvâreshn, yehtibûntano signifie nipishtano, » veulent dire naturellement que yektibûntano est huzvâresh et a le sens d’écrire. Tout comme la phrase : « en allemand, c’est écrire, » indique que schreiben est
allemand.
Quel peuple d’ailleurs a jamais imaginé de séparer les mots de la langue nationale correspondants à des termes empruntés à un idiome étranger, d’en faire un groupe à part et de lui donner un nom spécial. Rien de plus naturel au contraire que de grouper les mots étrangers, de les expliquer et de leur donner un qualificatif propre.
Le terme com[)let pour désigner la langue àwZand serait donc pahlavi-huzvâresh, mais le premier terme suffit comme l’employait déjà Nériosengh au XIV* siècle, attestant ainsi que ses coreligionnaires l’avaieiît apporté de la Perse plusieurs siècles auparavant.
On emploie pour désigner le pehlvi éranien et le pârsi, le terme C’est évi-
demment fautif. Il est vrai que dans quelques passages d’auteurs persans ou arabes, ce mot semble être employé pour désigner une langue mais ce ne peut être que par inexactitude de langage ou figure. Pâzend est ce qui concerne le Zand, ce qui y est ajouté, ce qui l’explique {paiti zand). Comme zand ce ne peut être que le n^m d’un livre ou d’un mode d’explication. On peut dire métaphoriquement que le pârsi est l’explication du zandhuvaresh, mais cela ne permet pas d’afllrmer que pâzend est le nom d’une langue. Il faut dire langue du pâzend ou pâzendique. Pârsi ou phàrsi convient mieux car en réalité c’était la langue de la Perse au VIII® siècle.
INTRODUCTION