I. — Culte de la nature
Les théories mazdéennes supposant que la lutte entre le bon et le mauvais principe a lieu non seulement au point de vue moral mais aussi relativement aux choses du monde physique, il s’ensuit que le devoir du mazdéen est d’honorer toute la création d’Ahura Mazda et de travailler à son développement, à son triomphe en lui rendant un culte. Conséquemment, les prières de VAvesta, les hommages de ses fidèles s’adressent fréquemment aux âmes humaines d’abord puis aux esprits des animaux, aux végétaux, aux sources, aux eaux, aux fleuves, à la terre, aux montagnes, aux champs, au vent, au ciel visible, aux étoiles, au ciel invisible et à toutes ses parties.
Ceux d’entre eux mêmes qui, comme la terre, sont représentés par un génie spécial
(') Voyez aussi plus loin Année avestiqne.
exil
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sont également honorés comme objets matériels. Le chap. XXXVIII, du Yaçna commence ainsi : « J’honore la terre avec les genâs (femmes) ; la terre qui nous porte, les genàs qui sont à toi, ô Ahura Mazda 1 excellentes par la sainteté. « Ces genâs sont ou les femmes terrestres, ou les forces productives de la terre ou des représentants d’idées abstraites énumérées dans les paragraphes suivants, la piété, la sagesse, l’offrande, etc.
Parmi ces objets de vénération, il en est trois qui méritent une attention spéciale. Ce sont le ciel visible {açman), la terre et les eaux terrestres.
10 Açman. Ce mot, comme son équivalent sanscrit, semble signifier primitivement « pierre, projectile " ('). Dans VAvesta il désigne la voûte azurée que les Éraniens concevaient comme une bande sphérique, solide, couleur d’airain resplendissant, environnant la terre de toutes parts et portant les étoiles. Les anciens ne la voyaient pas noirâtre comme on le prétend puisque VAvesta lui prodigue les qualificatifs signifiant brillant, raohhnô, éclatant ; fradereçrô, brillant au loin, quèna, splendide, raocahin, resplendissant (Voy. Yesht XIII. 2, 3). Au Vispered VIL 20, elle est qualifiée de création terrestre, brillante, la première créée, la première formée. Le même livre au chap. XL verset 10, appelle les pierres, les premières créations, il est donc probable que la conception première de l’açman était celle d’une surface de sphère en pierre précieuse très brillante. Le Vispered le considère comme un être terrestre {gaèthlm gaélhayâo çtois , terrestrem terrestris mundi) et le Yaçna XVII l’invoque avec la terre.
Le Yaçna XVII, au contraire, en fait une création céleste {'tnamyutâstem) ; cela pourrait s’entendre d’une création des esprits(?). Açmo qanvâo (le ciel brillant) est cité quelquefois comme le nom d’un homme. Voy. Yeshts XXII, in fine. I. 31 ; XIII. 96.
2® La terre et les montagnes. La terre n’a dans VAvesta qu’un rôle effacé; tantôt elle est confondue avec Çpenta Armait! (Voy. Vend. II), tantôt nettement distinguée. Ordinairement, zdo (la terre) n’est que le nom commun pris dans son acception vulgaire, parfois, elle est invoquée comme objet sacré, elle obtient alors le qualificatif de « créée bonne » ou bien « aux dons excellents. »
Au Vendidâd III, elle est représentée parlant et agissant, mais ce n’est évidemment qu’une prosopopée (III. 88 et suiv.). Le Yesht XIX porte le nom parsi de zemyât qui dérive de zem ou zema, terre (comparez Xocy.oc\). Mais il n’y est question que des montagnes. Celles-ci sont dans VAvesta, des objets spéciaux de vénération. Les paragraphes 2 à 7 du Yesht XIX énumèrent avec soin toutes celles connues de son auteur, qu’elles soient réelles ou mythiques et prescrit de répandre des offrandes en gravissant une montagne. On les trouve vénérées en général au Vispered II. 22; au Y. XI. 54; LXX. 50. Elles y reçoivent les qualifications de « pleines d’éclat, « pouruqâthrào, « à l’éclat pur, » ashaqâthrâo, « pures, saintes, » ashavana.
VAvesta se plait à placer sur les montagnes le théâtre des exploits de ses héros et le lieu de leurs sacrifices. Certains monts élevés y jouent un rôle important; il en sera parlé ultérieurement.
3° Les eaux. Les eaux en général ont aussi leur part dans les témoignages de vénération contenus dans les prières de VAvesta. Elles sont invoquées par les termes
(') De aç.
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généraux « d’eaux bonnes, excellentes,» (ou brillantes, très pures), vahuhis, vahistâo, « pures, » ashaonis, « créées par Mazda, » mazdadhâtâo (Voy. Yaçna LXIV. 4; II. 48; VI. 40). Le sacrifice leur est offert (Y. I. 39) ; elles y sont convoquées (II. 48) et honorées (VI. 40).
Le Y. LXVII. 15 distingue les eaux stagnantes et courantes, les eaux de source et de torrents, celles de la pluie et des bassins et les honore ainsi séparément. Au Yaçna Haptanhaiti (chap. XXXV-XLI), écrit dans le dialecte des Gâthàs, les termes distinctifs sont autres, les derniers du moins (Voy. XXXVIII. 7). Malheureusement, ils sont encore obscurs et les explications de la tradition sont rejetées par certains zendistes sans aucun motif, uniquement pour pouvoir maintenir le système d’identification des mots zends et sanscrits qui ont le même son. On verra cette discussion au passage indiqué.
Au Y. LXIV, Ardvi Çùra Anàhita est célébrée en même temps que les eaux saintes ; leur culte est donc commun jusqu’à un certain point. Ce fait et le nom du génie des eaux qui est purement avestique semblent démontrer que le culte de cette déesse a un fonds originairement éranien. Il serait facile de concilier cette manière de voir avec les textes des anciens qui, comme ceux d’Hérodote, de Bérose assurent au culte d’Anâhita une origine babylonienne.
L’un de ces noms doit être signalé à cause des conséquences qu’on en tire, c’est Ahurâni que l’on veut traduire « fille ou épouse d’Ahura. » Si le premier sens n’a d’autre portée que d’établir un rapport de création, il n’y aurait rien à dire, bien qu’une semblable interprétation ne cadre pas du tout avec le reste du texte. Mais rendre ce mot par « épouse d’Ahura » pour introduire des épouses de ce genre dans l'Avesta, c’est forcer le sens du mot et fausser l’esprit du livre. Nulle part, Ahura n’a d’épouse naturelle. Le suffixe âni n’a point ce sens en avestique; il indique un simple rapport. On le trouve dans cinq mots et il y a toujours la même valeur. Ce sont athwyâni, athwxjen, appartenant aux Athwyas (en parlant d’un clan), tistryéni, astre accompagnant Tistrya; paoiryéni, pléiade, Gaèvâni et Kereçâni tous deux noms propres d’homme.
Au Y. LXVII, Ahurâni ahiirahya, ne peut être autre chose qu’Ardviçûra ellemême ou l’eau en général. Voy. par exemple le § 30 « Richesse, etc. soit à celui qui vous honore, eaux saintes, Ahurâni ahurahya. » Ahurâni peut signifier « souveraine. »
Les Éraniens antiques honoraient l’Ardviçùra comme élément de l’eau céleste ou comme la source d’où provenait toutes les eaux de la terre, tant celle des lacs et des mers que des sources et des fleuves. Les Assyriens ou Babyloniens leur apprirent à transformer cet élément pur en un génie analogue à celui qu’ils adoraient eux-mêmes et le culte de Mylitta engendra celui de l’Anàhita persique.
Remarquons enfin que l’Anàhita de VAvesta n’a point de type correspondant dans la mythologie védique; c’est une création éranienne.
Il nous reste à dire quelques mots d'une question très importante pour la juste appréciation de la nature des croyances éraniennes et avestiques. Quelle était la vraie signification du culte rendu aux génies que nous venons d’énumérer et même aux éléments purs?
Mithra, Hôma, Anàhita, Atar, Apàm Napàt, Nairyoçanha étaient-ils aux yeux des mazdéens des êtres surnaturels réellement existants, doués de toutes les qualités, de
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toute la iniissance que I’Avesla leur attribue. Ou bien ne faut-il voir en eux que des allégories, des prosopopées, des personnifications purement poétiques des éléments eux-mêmes ? Nous mettons à part les Amesha Çpentas de création tardive et au sujet desquels il n’y a point de doute. Quant aux autres génies, ce qui pourrait faire pencher vers l’affirmative c’est cette confusion constamment maintenue entre les génies et les éléments qu’ils représentent. Ainsi, Klishatlira Vairya, Haoma, Ardviçùra, Mithra sont à la fois et cela même dans un seul chapitre les noms des génies et des désignations du simple métal, du jus de la plante sacrée, de l’eau céleste, et de la lumière. D’autre part, le rôle attribué à Haoma, à Ardviçîu’a, à Mithra, dans certaines parties de leurs Yeshts, ne peuvent guère s’expliquer par une simple allégorie ou une figure poétique; ils en dépassent complètement les bornes. Mithra, par exemple, s’élançant la massue à la main sur les trompeurs et les parjures et les écrasant, défaisant les armées, Ardviçùra accourant à la voix de Vistaurus pour lui frayer un passage à travers les eaux ; se présentant à Zoroastre pour lui révéler ses grandeurs et ses bienfaits, tout cela n’est pas facilement explicable si l’on admet cette solution. Cependant, on ne doit pas oublier que là même ou Ardviçùra apparaît à Zoroastre et joue le rôle d’un génie personnel, Zoroastre s’exprime ainsi en lui adressant sa prière : « Quel sacrifice t’offrirai-je afin qu’Aliura ne dirige i)as ton cours dans l’atmosphère et n’en prive pas la terre. » Il s’agit donc ici bien réellement encore de l’eau élément.
Cette difficulté doit se résoudre, ce semble, par une distinction d’époque. Primitivement, le culte ne s’adresse qu’à la nature physique. Les forces ((ui agissent en elle sont, après cela, personnifiées mais d’une manière imparfaite et la nature des objets de la vénération du peuple flotte constamment entre ces deux extrêmes. Par l’influence des croyances babylonniennes la personnification des éléments se perfectionne sans cependant détruire le culte de la nature même. Les Yeshts mettent les génies en scène, les exaltent, leur attribuent les actes les plus merveilleux. C’est l’époque d’Artaxerxès Mnémon et de ses successeurs. Au temps des Sassanides les génies rentrèrent dans l’ombre et prennent, pour ainsi dire, la nature des anges chrétiens comme on peut le voir de Mithra et du feu par exemple, dans VArdâ-Virâ/’-nâmt:/!.
Ce qu’était le culte des éléments on le verra plus loin par la théorie cosmogonique de VAfjesla. Disons en quelques mots que c’était un culte rendu aux œuvres du bon esprit, bonnes, lumineuses comme lui et utiles à l’homme, un culte destiné à satisfaire le créateur et attirer ses faveurs sur la terre ; à maintenir ses œuvres en force et prospérité et à les préserver des atteintes du mauvais esprit et par là du dépérissement. 11 est impossible cependant de ne pas admettre que les hiraniens attribuaient aux éléments une action propre sur laquelle les prières et les sacrifices pouvaient puissamment influer. Ce devait être là leur pensée quand ils demandaient au feu de venir à leur secours, de les assister pour le grand acte, etc.