IV. — Fin du Monde
Le système mazdéen ne borne pas l’histoire du monde aux faits accomplis, il lui assigne une durée, des fastes et une fln nécessaires. On a déjà vu que le monde doit durer 3000 ans dans son état actuel, c’est-à-dire dans cet état de mélange du bien et du mal, et de succès partiel des attentats des mauvais esprits. Cette période est divisée en trois millénaires. Le premier est marqué et terminé par la venue de Zoroastre et l’établissement de la loi mazdéenne. Les deux suivants le seront par l’apparition d’un nouveau prophète issu du semen (') de Zoroastre. Chacun d’eux viendra apporter à la terre un nouveau livre de VAvesta et rétablir la foi et la piété affaiblies pendant le courant du millénaire Le premier s’appellera Oshédar bamî, le second, Oshedar màh. On prétend les retrouver dans les deux personnages cités seulement au Yesht XIII. 128, Uhhshyat-erelô (qui fait croitre le mouvement, la vie) et Uhhshyal-nemô (qui fait croitre la piété, la prière) et dans le trio çpitamide, mentionné au même Yesht, § 98. Mais ce dernier peut très bien être et n’est même très probablement composé que des trois fils de Zoroastre; la place qu’ils occupent ne permet point d’en faire le trio des prophètes, car avant lui vient Daevotbish le fort et après suivent Dàonha le blond, Vistàçpa et tous les fidèles mazdéens. Les prophètes devraient être les derniers.
(>) On sait que ce semen est déposé dans la mer de Kançu, sous la garde de 99,909 Fravasbis (Voyer Y. XIII. 62). - ' '
INTRODUCTION
Pendant les trente dernières années du dernier millénaire, une jeune fille du nom à: Eredhat fedhri (qui ressuscite son père ou les pères) se baignant dans la mer de Kançu y concevra un fils qui aura nom Açtvat ereto (le redresseur des corps) et sera le Çoshyant ou dernier prophète qui réssuscitera les corps.
Celui-ci aura des entretiens avec Ahura, comme Zoroastre ; il recevra du dieu le pouvoir de faire des prodiges pour convaincre les hommes de la vérité de la religion mazdéenne et de sa mission ; le soleil s’arrêtera pendant trente jours. Les hommes viendront à lui. Alors, entouré de ses compagnons de foi et de lutte il attaquera les mauvais esprits. Aeshma et Anro Mainyus s’enfuieront vaincus et impuissants; les Amesha Çpentas et les Yazatas accableront les autres méchants génies. Le mal disparaîtra de la terre. Çoshjmnt, aidé des esprits célestes écrasera l’esprit de mensonge avec sa race centuple, il fera ressusciter les corps des justes; il restaurera le monde, le rendra immortel, incorruptible, toujours prospérant (Voy. Yt. XIII. 142 et XIX. 10-24, 94 et suiv.). h'Avesta ne dit rien de plus. On doit cependant augurer du reste du système qu’Anro Mainyus avec les Dévas de toute espèce et les méchants seront enfermés en enfer pour n’en plus sortir. « Ils seront, dit un texte, des existences certaines, essentielles dans la demeure de la Druje. «
D’autre part, les justes avec leur corps seront transférés au paradis, au Vahista ahu, voire même au Garonmâna. Cependant, le Yt. XIX. 11 et suivants porte que les mondes terrestres qui ont suivi les enseignements de la pureté seront immortels. On peut en induire que les justes habiteront le monde renouvelé et que les méchants mourront àjamais.
Les livres mazdéens du moyen-àge ont ajouté des traits nombreux à cette description sommaire. Le plus ancien est le Boundehesh rédigé après la conquête arabe. Il contient, il est vrai, des faits puisés aux sources primitives mais aussi des créations postavestiques et la description de la résurrection et du jugement final est certainement de ce nombre. En voici les traits principaux.
Vers la fin du millénaire d’Oshédar màh, le goût des aliments diminuera, les hommes ne mangeront plus qu’une fois en trois jours, puis ils ne se nourriront plus que de lait et de végétaux et peu après, d’eau seule. Dix ans avant l’arrivée de Çoshyant ils ne mangeront plus du tout et ne mourront plus. Enfin, Çoshyant paraîtra ; il aura trente auxiliaires, quinze hommes et quinze femmes. Lorsque l’étoile Gurcihar viendra de la lune vers la terre, celle-ci éprouvera autant de douleur qu’une brebis attaquée par un loup. Les métaux que renferme le sol se fondront et couleront sur la terre. Tous les hommes devront passer par le métal coulant pour être éprouvés. Le juste reparaîtra comme s’il avait passé dans un lait pur; le méchant, comme s’il avait passé dans la fonte d’un métal terrestre. Alors, tous les hommes se réuniront, viendront au lieu de joie, père et fils, frère et ami. L’un demandera à l’autre : il y a autant de temps que j’ai vécu. Que t’est-il arrivé au jugement de l’àme; y as-tu été trouvé juste ou méchant ? Alors, l’âme verra son corps et il lui adressera des questions auxquelles il répondra. En ce moment, tous les hommes élèveront la voix pour louer Ahura Mazda et les esprits célestes.
La création sera alors achevée et il n’y aura plus d’acte à accomplir. Çoshyant offrira un sacrifice, assisté par ses compagnons. Ils immoleront le bœuf hadhayaos
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(bonheur perpétuel). Ils feront le breuvage d’immortalité de la moelle de ce bœuf et du jus du gaokerena ; ils en donneront à tous les hommes et tous seront immortels. Celui qui est mort adulte aura l’apparence d’un homme de 40 ans. Celui qui est mort enfant aura 15 ans. Chacun aura sa femme à laquelle il s’unira mais ils n’engendreront plus.
Alors, Çoshyant, sur l’ordre d’Aliura Mazda, donnera à chacun la rétribution de ses actes. Voici ce qui est dit de l’état des justes : On les conduit au paradis Garonmâna d’Ahura comme cela leur sied ; le corps y sera conduit pour jamais; il y circulera toujurs pur.
Il est dit aussi : Si quelqu’un n’a point fait de sacrifices, s’il n’a point fait accomplir la cérémonie du gêtikherid (récitation du Yaçna pendant huit jours), si les habillements à donner au juste (pauvre ou prêtre) n’ont point été donnés, alors il sera nu (à la résurrection). S’il offre un sacrifice à Ahura Mazda, le céleste créateur des mondes terrestres lui donnera un habit.
Après cela aura lieu le combat final des esprits. Ahura Mazda combattra Anro Mainyus; chacun des Amesha Çpentas, le Druant qui levr est opposé et Çraosha, Aeshma.
Il ne restera plus que deux Drujes, Anro Mainyus et Azhi. Ahura Mazda offrira ensuite un sacrifice ayant Çraosha pour assistant. La puissance de la prière rendra les deux Drujes impuissantes; Anro Mainyus retournera dans les ténèbres éternelles, Azhi sera précipité dans le métal brûlant qui le détruira, se répandra en enfer et en consumera les ruines. L’enfer disparaitra de la terre et celle-ci sera désormais pure, belle, sans aucun mal.
Tel est le récit du XXXI® chapitre du Boundehesh. Nous en avons passé le milieu parce qu’il est formé d’un fragment étranger à ce récit et notablement contradictoire. On sait que le Boundehesh est composé de fragments pris ça et là dans les livres avestiques ou pehlvis antérieurs. Ici, nous avons un entretien de Zoroastre avec Ahura Mazda. Le prophète prévoyant l’objection que l’on pourrait faire et que l’on fait encore contre la résurrection des corps, Ahura lui explique le comment de ce fait miraculeux. Puis suit la description de la résurrection :
D’abord, le corps de Gayo meretan ressuscitera, puis ceux de Mashya et de Mashyàna puis ceux des autres hommes. En cinquante-sept ans, Çoshyant rétablira tous les (corps) morts. Tous paraîtront au jugement, bons et mauvais, chacun ressuscitera là où son àme a quitté le corps ; chacun aura sa forme, ses qualités et ses rapports avec les autres hommes, tels qu’il les avait sur la terre. La moitié du soleil éclairera Gayô ; l’autre, tous les autres hommes. Ainsi ils reconnaîtront les âmes et les corps et ils diront : voilà mon père, ma mère, mon frère, mes proches parents; alors aura lieu la grande réunion çatvaçtra. Là, chacun verra ses bonnes et ses mauvaises actions ; le méchant y sera vu comme un animal blanc au milieu de tous animaux noirs. Là, le méchant pleurera et dira au bon : Pourquoi ne m’as-tu pas instruit de tes bonnes œuvres. Et si le bon ne l’a point fait en terre, il rougira alors dans cette assemblée. Alors, on séparera les bons des méchants, on conduira les justes au paradis et les méchants en enfer. Pendant trois jours, on les accablera de châtiments corporels. On séparera alors l’époux de l’épouse, le frère du frère, l’ami de l’ami ; car chacun aura
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le sort que méritent ses œuvres. Alors, le juste pleurera sur le méchant et le méchant sur lui-même. Les méchants qui ont été créés pour accomplir leur œuvre de destruction tels que Azlîi Dahâka et le touranien Franrâçya seront punis^ comme criminels dignes de mort, plus cruellement que les autres. Aucun homme ne subira un pareil sort.
Les différences des deux récits sautent aux yeux de tous.
Ici, Çoshyant opère seul; il ressuscite en 57 ans seulement et commence par les premiers hommes. Il n’est nullement question de sacrifice ni de combat des génies, ni de métal fondu brûlant le monde et détruisant l’enfer. Au contraire, l’enfer subsiste pour la punition des méchants. Le premier récit suppose nécessairement que les justes et les méchants se trouvent réunis après la résurrection, que les peines ont pris fin. En outre, Azhi Dahâka apparait sous un tout autre jour que dans la première scène.
Il est incontestable que la croyance à la résurrection existait déjà aux temps avestiques. Nous la voyons clairement indiquée au Yesht XIX et au Vendidâd XVIII. 108. Mais comme VAvesia est l’œuvre d’une longue période, on se demande si cette conception était connue aux premiers temps avestiques ?
La réponse négative n’est pas douteuse. Les Gàthàs n’en connaissent absolument rien. On y trouve nettement indiquée la doctrine relative à la fin du monde et à la rétribution finale et dans cet exposé il n’est pas fait la moindre allusion à la résurrection. La fin des temps se signale uniquement par la rétribution ança shûta et la frasliôkereti. Or, à l’époque gâthique, frashôhereti n’est certainement point encore la résurrection. Le mot en lui-même l'indique déjà ; il est formé de here, faire et frashô, dérivé de fra, en avant, c’est la prolongation, la pérennisation du monde, rien de plus. Pour parvenir à trouver un rapport de sens, on a eu recours au mot allemand moderne friscli, dans l’acception dérivée de frais, nouveau, mais friseh signifie avant tout « un peu gelé, froid, frais par le froid, » et n’a aucun rapport de sens ou d’étymologie avec /’ras/ïô. Dans les Gàthàs, est un nom commun qui désigne
les apôtres de la loi ; les hommes qui ont bien mérité de la religion. Jamais ce mot ne se rapporte à un personnage destiné à la fin du monde. Enfin, la frashôhereti est si peu la résurrection que les fidèles de ce temps demandent « puissions nous être ceux qui rendront le monde frashem (aliûm frashem), pérennisé. « Ce n’est donc point le corps humain mais le monde qui est l’objet de la frashôhereti.
On a cru trouver dans Hérodote la preuve de l’existence de cette croyance en Perse, aux temps de Darius, mais l’historien grec ne dit rien qui permette de conclure cela de son récit.
Au livre III, 62, il raconte que Cambyse apprenant le soulèvement du faux Smerdis crut que ses ordres n’avaient point été exécutés et que son frère vivait encore. Il jeta un regard irrité sur celui de ses officiers qu’il avait chargé d’accomplir le fratricide. Celui-ci lui dit aussitôt : « Maître, soyez sans crainte, Smerdis est mort. Je l’ai tué et enterré de mes mains. » Puis il ajoute, « Mais si toutefois les morts sont ressuscités crains aussi qu’Astyage le Mède ne revienne également. Mais s’il en est comme avant celui-ci, alors il ne t’arrivera rien de fâcheux de celui-là, »
Il n’y a évidemment dans ces paroles de Prexaspès rien d’autre qu’une fine ironie destinée à rassurer jJambyse ; dans une assemblée composée exclusivement de positi-
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vistes on pourrait tenir le même langage. Hérodote emploie le mot àvtffTrijju comme Homère (Voy. vers 56 du chant XXI de Vliiadè) lequel certainement ne croyait pas à la résurrection. « û |i.£v vuv o\ TeOvsioTeç àvEdTeaffi » veut simplement dire « si les morts reviennent. « On confond d’ailleurs le retour d’un mort, dont parle Hérodote avec la résurrection des corps qui en diffère essentiellement.
Le premier renseignement qui semble certain, est celui que fournit Théopompe, contemporain d’Alexandre. Les Mages, dit cet auteur, enseignent que les hommes revivront •» àv« piwaenOai toÙç àvOpcüTTOuç. «
Ce qui ne veut pas encore dire que les corps ressusciteront. Les variations du Boundehesh prouvent que la doctrine du renouvellement des corps n’était pas fermement et uniformément établie et que par conséquent, elle n’est pas primitive.
Remarquons enfin que le Yesht XIX appartient à la plus jeune littérature avestique et que l’entretien de Çraosha avec la Druje est dans le même cas. Il y a donc tout lieu de croire que la résurrection des corps a été très tardivement admise par le mazdéisme.
Ce serait peut-être ici le lieu de parler du sort que subissent les âmes immédiatement après la mort. Mais il sera mieux encore de réserver cette matière pour la fin de l’exposé de la morale mazdéenne dont la rétribution immédiate forme le complément.