‹ Avesta, livre sacré du zoroastrismeChapitre 4 sur 686 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LA l'EliSE ET LA RELIGION AVESTKjUE

La religion qui reconnaît Zoroastre pour son auteur et dont VAvesta nous retrace les ci’oj^ances et les rites, est certainement l’une des plus remarquables et des plus intéressantes qu’ait produites l'antiquité. Plusieurs siècles déjà avant l’ère moderne, elle préoccupait les historiens et les philosophes de la Grèce; et la science moderne il puise encore dans VAvesta des l'enseignements précieux qu’elle chercherait en vain ^ ailleurs. Cependant, l’origine et l’histoire primitive de ce cuite, comme celles du

i livre sacré qui lui sert de base, sont encore enveloppées de ténèbres. Le zoroastrisme fut la religion d’un des peuples aryaques établis sur le sol de l’Éran ; il était répandu en Perse à l’époque de la conquête Macédonienne ; c’est tout ce que l’on peut dire de j certain sur ces questions.

On pense généralement que VAvesta était déjà le code religieux de l’empire de I Darius; on a cru même trouver, dans les inscriptions cunéiformes, des souvenirs sinon

; des citations de VAvesta.

pi Que la foi de la Perse antique eût de grands rapports avec la religion zoroastrienne,

; ^ c’est ce qu’on ne saurait nier.

I Mais peut-on aller plus loin ? Peut-on, comme on le fait, déclarer ces doctrines iden- !i tiques? Nous l’avions pensé d’abord entraîné par l’opinion générale; un examen

approfondi de la matière nous autorise, pensons-nous, à affirmer que rien ne justifie ; cette assimilation, que tous les faits concourent à en démontrer la fausseté. Nous

I avons heureusement ici à consulter des documents contemporains, des témoignages

' irrécusables que les rochers de Behistàn et les pierres de Persépolis nous ont conservés

I intacts. Ce sont les inscriptions cunéiformes et les tombes des monarques .Vchéménides.

i Les unes et les autres nous révèlent la foi des Cyrus et des Darius et les lois reli-

1 gieuses de leur empire. La foi que Darius proclame est celle en un dieu suprême, unique

t; créateur du ciel et de la terre. Par la volonté de ce dieu puissant, les rois régnent

\ et les empires florissent et s’étendent, c’est lui qui donne la victoire et dirige tous

INTRODUCTION

les évènements : Baga vazraka Auramazdâ, liya imâm humim adâ, htjaavam açmânamadâ, hya mariiyamadâ...hya Dârayavum Khsâyathiyam aliunaus aivamparuvnâm Khsâyathiyam... Auramazdâ maiy upaçlâm abaxa; vaçnâ Auramazdâha Kàra hya manâ avam Kâram tyam hamUriyam aja... Aita tya hartam ava viçam vasnâ Auramazdâha akunavam... — « Un Dieu puissant (ou porte-foudre) est Auramazdâ, il a créé la terre, il a créé le ciel, il a créé l’homme... Il a fait Darius roi, seul maître de beaucoup... Auramazdâ m’a porté secours, par la volonté d’Auramazdâ mon armée a battu l’armée insurgée... Tout ce que j’ai fait, je l’ai faitparla volonté d’Auramazdâ. » (Voy. Inscript. N. R. a; N. R. h. init.eic. ; N. R. a. 5, 6 ; Behistân II. 25; N. R. a. 48-50.)

Darius reconnaît en outre des êtres divins, des Bagas très inférieurs â Auramazdâ, sans participation au pouvoir créateur, mais capables cependant de protéger les empires et de contribuer à leur prospérité.

« Auramazdâ mâm pâtuvhadâ Mgaibis vithïbis... Auramazdâ mathista bagânâm» — Auramazdâ me protège ainsi que les Bagas des Vitlis... Auramazdâ le plus grand des Bagas. » On reconnaît ici le dieu de VAvesta, Aliura-Mazda le créateur, entouré de son cortège d’esprits inférieurs â lui. Mais on remarquera déjà des différences. Le monothéisme persan est plus pur; les génies inférieurs sont ces Bagas dont nous parlent le Fargard XXI et le Yesht de Mithra. Peut-être même ne sont-ce que les dieux des nations ; c’estlâ du moins le sens que l’inscription médique donne aux bagaibis vithibis. Des Amesha-Çpentas, pas la moindre mention. La Perse, du reste, semble ne les avoir connus que très tard, car si elle a un terme propre à sa langue pour désigner les Fravashis {farvart) et Asha {art), elle n’a pour les Amesha-Çpentas que le nom bactrien Ameshaspend.

Ce qui est bien plus frappant encore, c’est qu’on ne trouve pas, dans les textes cunéiformes, la moindre trace du dualisme mazdéen, la moindre allusion au mauvais esprit, à Anro-Mainyus.

On a dit que ce silence ne prouvait rien; qu’il s’expliquait tout naturellement par cette circonstance que les rois Achéménides n’avaient point eu dans leurs monuments l’occasion de parler du principe du mal. Il nous semble, au contraire, qu’ils avaient tout lieu de le mentionner, s’ils l’eussent reconnu.

Les grandes inscriptions de Darius sont presqu’entièrement occupées par le récit des entreprises d’ambitieux qui se révoltaient contre le pouvoir divinement institué {vasnâ Auramazdâha) et cherchaient à tromper les peuples. Dans l’inscription H (ligne 17), le grand roi supplie Auramazdâ de préserver son empire des invasions et delà stérilité. Ailleurs encore {Beh. IV. 36-38), il exhorte ses successeurs à éviter le mensonge, à punir sévèrement les trompeurs ; il presse tous ses sujets d’observer les lois de la justice. En semblable occasion, un Zoroastrien n’eût certainement pas manqué de faire remonter au mauvais esprit la responsabilité de ces maux, et, aux derniers cas surtout, de malmener la Druje et ses satellites. Darius au contraire, ne fait aucune allusion aux génies du mal et n’attribue les rébellions incessantes qu’à la fourberie des usurpateurs (Voy. Beh. IV. 34), Le silence des rois Persans a donc une haute signiiication. C’est pourquoi les partisans de l’opinion affirmative ont cherché des indices positifs dans les cunéiformes même et ont cru les trouver dans les termes

INTUüDUCTlUN.

abasia {Beh. IV. 04) et aniya (I. 20, 21), qui doivent à leur avis désigner VAvesta et Anro Mainjuis. Examinons donc ces expressions et leur sens. Qn'abasta signifie loi cela n’est plus contestable, M. Oi)pert l’a suffisamment démontré, mais il nous est impossible d’admettre que ce soit YAvesla lui-même. Jusqu’à l’éjioquedes Sassanides, les livres sacrés du mazdéisme n’avaient point de titre commun. En outre, le mot abasia est rendu en assyrien par le même mot (dinat) qui sert à traduire dâtam. (N. R. 21) et qui, comme ce dernier terme, signifie loi, statut en général. Abasia n’est donc qu’un nom commun. Darius explique, d’ailleurs, sa pensée en ajoutant qu’il n’a rien fait par violence, contre l’usage ou le droit. Dans l’inscription (N. R. b. 3, 4) il reproduit cette même idée, sans faire la moindre mention de la loi religieuse, employant au lieu d'abasia des synonymes signifiant droit, usage, etc. (') Tous ces termes sont donc équivalents à ses yeux.

Aniya ne fournit pas un argument plus solide. Partout ce mot désigne l’ennemi qui attaque un pays ou que l’on combat à la guerre; il est constamment accolé à haina, armée.

« Qu’aucun ennemi (aniya), qu'aucune armée (haina) n’envahisse mon royaume, dit Darius (H. 16) » — » Préserve mon pays de tout ennemi, de toute armée, ajoute-t-il plus loin {id. 19.) «

Aniya aurait-il un autre sens dans la seule inscription du mur d’enceinte du palais de Persépolis ? Cela est en soi-même bien peu probable; l’examen du texte nous prouvera qu’il n’en est rien. Voici ce texte :

« Yadiy avaihâ maniyâhi hacâ aniyanâ mà iarçam, imam Pârçam Kâram pâdiy Yadiy kâra pârça pûia aliatiy liyâ duvaistam siyâtis ahhsaiâ hauvciy aura niraçâtiy abi imâmviiham. «

« Si tu penses ainsi : « Que je ne tremble devant aucun ennemi, « protège le peuple persan. Si le peuple persan est protégé, la prospérité ne sera point troublée par les méchants P). Que cette prospérité, à Aura (mazdà), repose sur cette tribu. »

C’est-à-dire : « Si tu veux n’avoir à redouter aucun ennemi, protège le peuple persan. Car si ce peuple reste puissant, ta prospérité sera durable. » On peut aussi traduire, en supposant le tout adressé à Auramazdà : « Si tu veux que je n’aie à redouter aucun ennemi, alors protège le peuple persan, etc. »

M. Oppert qui voit dans aniya le mauvais esprit, l’adversaire d’Auramazdà, et dans siyâiis le bon principe, rend cette phrase de la manière suivante :

« Si tu dis : « Il en sera ainsi », je ne tremblerai devant aucun ennemi. Protège le peuple persan. Si ce peuple est protégé, la siyâiis qui a anéanti le méchant trouvera toujours un asile dans cette demeure, o Aurà! »

Cette conjecture est très ingénieuse et met de nouveau en relief la sagacité et la science de son auteur; cependant nous ne pouvons l’admettre en aucune façon. Yadiy avaihâ maniyâhi (^) ne peut signifier « si tu dis ce sera ainsi; » ces derniers mots.

(’) Voy. Journal asiatique, 1872, p. 293. Communication de M.Oppei't, — Cp. Le peuple et la langue des Mèdes,^p. 186, 192. — Voyez aussi les notes finales.

(2) Ou pendant très longtemps selon le texte et la version de Spiegel.

P) Comp. Beh. IV. 39, où ces mots ont incontestablement le sens que noue leur donnons.

INTRODUCTION

d’ailleurs, ne se rapporteraient à rien de la phrase; ce qui précède n’est que le récit des victoires passées. Mâ tarçam est une forme prohibitive, commune à toutes les langues aryaques, et qui ne peut exprimer un simple futur. Alilisatâ ne peut être un nom d’agent signifiant « qui a détruit, « c’est, au contraire, un participe passé passif, le nom d’agent serait hhsanta (Comp. hanta).

La siyâtis n’est nullement le bon principe. Les inscriptions portent en plusieurs endroits qu’elle a été créée par Auramazdà (siyâtim adâ martiyâha, il a créé la siyàtis de l’homme ou pour l’homme. Yoy. Inscr. N. R. o. 4 ; N. R. h. 2, etc.)

Or, le bon principe n’est point, dans le système dualistique de VAvesta, une création d’Ahuramazdà ; c’est son esprit propre, et il n’est point produit pour l’homme directement. Il est vrai que la version médique transcrit simplement ce mot, ce qui semblerait indiquer une sorte de nom propre, mais la version assyrienne prouve le contraire, car elle rend siyâtis par le nom commun dimmq « joie, satisfaction ». Encore n’emploie-t-elle pas toujours le même mot; dans l’inscription du mont Alvend, on trouve nmhsu « abondance », correspondant à siyâtis. L’Inscription assyrienne H dit qu’Ahura a créé le dumuq pour tous les animaux ou sur tous les animaux. Au second cas, siyâtis serait évidemment la domination; mais, pas même au premier, ce ne pourrait-être le bon principe; car, selon VAvesta, une partie des animaux proviennent du mauvais esprit. D’ailleurs si aurâ se rapporte au siyâtis celle-ci est donc un génie femelle. Or, le bon principe ne l’est point, à coup sûr. Donc le syâtis n’a rien de commun avec le bon principe. Si c’est un génie, ce ne peut être que celui de la prospérité, de la félicité.

Avec l’opposition de siijâtis à aniya tombe le sens attribué à ce dernier et les conclusions qu’on en tire. Les textes sont d’ailleurs des plus explicites à ce sujet. En plusieurs endroits, Darius proclame avec insistance que c’est à l’armée persane seule qu’il doit toutes ses victoires et ses conquêtes, que la Perse seule a subjugué tant de nations (Voy. Suez B. 3, lignes 8, 9, etc.). Dans l’inscription H, de Persépolis, le monarque persan dit: « Grâces à Auramazdà et à moi, Darius, la Perse n’a rien à craindre d’un ennemi quelconque»— « Vasnâ Auramazdâha manacaD.haca aniyanânaiy (H. 9-12). » Sur

le même mur (lig. 7-9), il écrit encore: « Voici ces nations que je maintiens sous ma domination, au moyen de l'armée persane (ou du peuple persan), qui ont tremblé devant moi » — » Imâ dahyâva tyâadamâdarsaiy hadâanâ pârçâhârâtyâ hacâma atarça...” Suivent les noms de tous les pays soumis au fils d’Hystaspe,puis, celui-ci termine par les paroles citées plus haut : « Si tu veux ne trembler devant aucun ennemi, protège le peuple perse, maintiens-le puissant, etc. » Est-il besoin de dire ici ce que le contexte exige et de prouver qu’il ne peut être question dans ce passage que des adversaires humains, des peuples qui pouvaient attaquer et envahir l’empire de Darius? La simple lecture du texte complet suffit pour convaincre. Ce n’est point là, du reste, le premier effort fait pour tirer des cunéiformes un argument favorable à la thèse affirmative. Windischmann avait déjà cru y découvrir des citations expresses de VAvesta\ dans une de ses savantes études ('), il énumère ces prétendus emprunts. Réunis et groupés, ces termes épars sont, il est vrai, de quelque effet ; mais quand on les examine de

(') Zoroastrische Studien, p. 121'12‘.

INTRODUCTION

près, et qu’on les considère dispersés et chacun à sa place, on ne peut plus voir, dans ces rares analogies, que ces coïncidences fortuites qui se présentent naturellement lorsque deux écrivains de même nation s’occupent de sujets analogues.

Les traits semblables qui se rencontrent dans les deux monuments et qu’indique Windischmann, sont peu nombreux et sans aucune- importance. Ce sont d’abord des mots isolés : vaçna “ volonté, désir ; » haga « être divin ; « jad « demander, prier ; » frabar « procurer ; » yad, yaz « sacrifier ; » dà, dadhâ « créer ; » pereç, paraç « interroger, juger, punir; >> les expressions upaçtâm bar « secourir; » ubarlam bar « bien garder; » et le tevme path « voie, » appliqué métaphoriquement à la conduite. Ce sont en outre, certaines idées similaires, la longue vie (dareghô jilim), considérée comme un bien, l’envahissement de l’ennemi, l’étiolement et le mensonge tenus pour choses mauvaises et fâcheuses. Est-ce tout? Non, il y a encore un dernier exemple que nous rapporterons pour montrer jusqu’où peut aller l’amour de l’analogie, quelque fausse qu’elle soit. Darius fait trainer jusqu’au pied de son trône, les mains liées, un des chefs des soulèvements qui compromirent le sort de son empire. Windischmann n’hésite pas à voir dans ce fait, une réminiscence de la légende du roi touranien Franraçyan lié et tué par Kava Huçrava.

Est-ce donc que Darius n’a lié ses prisonniers que pour imiter le roi des légendes

avestiques .? Est-ce pour cela aussi qu’il a fait graver cette scène sur le rocher de

Behistân? Si la coïncidence de semblables faits suffit à trahir un emprunt incontestable, il n’est pas d’historien d’une nation antique qui ne puisse être considéré comme plagiaire de YAvesta, car, partout on trouvera des chefs vaincus amenés, les mains liées, à leurs vainqueurs ; partout on rencontrera le désir d’une longue vie, la crainte des incursions ennemies et de la perte des biens de la terre, et, jusqu’à aujourd’hui, l’on parle de la question pénale et du sentier de Injustice.

Notons enfin que Darius fît exécuter ses captifs par la croix ou le gibet. N’a-t-il donc voulu imiter qu’une partie du récit avestique?

Que l’on conclue de ces rapprochements à une grande similitude de langage ef, à une certaine communauté d’idées, personne ne songera à le contester ; mais en induire que les doctrines de VAvesta régnaient alors en Perse, c’est violer les lois élémentaires de la logique. Les rois Achéménides, du reste, se sont chargés euxmêmes de démentir cette assertion. La section disciplinaire de VAvesta est, en majeure partie, consacrée à condamner, à proscrire l’usage de l’enterrement des morts. C’est pour elle un crime odieux, irrémissible ; les peines les plus sévères sont prononcées contre celui qui s’en rend coupable. La terre qui a touché un cadavre doit rester en friche une année entière; celle dans laquelle il a été enfoui doit être laissée inculte pendant cinquante ans. Pas un os, pas un cheveu, pas un débris d’ongle ne peuvent rester sur le sol qu’ils souillent. De longues et pénibles cérémonies sont prescrites pour la purification de la terre ainsi contaminée. D’un autre côté, les dépouilles mortelles des successeurs de Cyrus sont déposées dans la terre, dans des monuments superbes, mis avec soin à l’abri des mains profanatrices, et l’on pourrait croire que ces princes religieux, qui affichent partout leurs sentiments de piété, qui proclament n’avoir rien fait que par Auramazdà et pour lui, et n’avoir régné que selon les lois

INTRODUCTION

de la justice, que ces princes auraient violé systématiquement et avec éclat les prohibitions les plus strictes et les plus importantes du code de leur religion !

Ce n’étaient pas seulement les rois de Perse qui méconnaissaient ainsi les lois du Vendidàd, tous les Perses agissaient de même (Voy. Hérod. I, 140.). Ne serait-ce point une dérision sans exemple que cette exhortation à la piété, écrite sur une tombe royale, véritable monument du mépris des lois religieuses? (N. R. a. 50-00.)

Ou en vient nécessairement à cette conséquence, si l’on soutient que la Perse de Darius était déjà soumise aux lois de VA\')esla.

Passons aux témoignages des auteurs anciens ; nous ne les trouverons pas plus favorables à cette thèse que les monuments de la Perse. Remarquons d’abord qu’avant le IV® siècle av. J. -G. il n’est fait mention de Zoroastre ou de VAvesta que dans des documents apocryphes. Les passages attribués à Xanthus de Lydie ne sont évidemment pas de lui ; cela a déjà été démontré par des raisons philologiques. A ces preuves vient se joindre ce fait significatif qu’Hérodote ('), disciple de ce Xanfhus,ne sait rien des prétendues œuvres de son maître, ni des faits qui y sont relatés. Le passage du premier Alcibiade (122, a) où il est dit que l’héritier du trône de Perse apprend la fjiayei'av Zwpoa'ffTpou a été justement rejeté. Les erreurs qu’il contient, la division systématique des précepteurs royaux qui rappelle le procédé romantique de la Cyropédiei^^), cette parenthèse explicative insolite (latl 8e toUto, etc.), le ton général du morceau, l’ont fait, à bon droit, déclarer indigne de Platon.

Tout y semble contraire à la vérité; ce n’était point certainement sous les rois corrompus de l’époque de Platon que cette éducation virile se donnait au palais de Persépolis. L’Alcibiade, du reste, est seul en ses affirmations. Xénophon, qui prête avec complaisance des actes religieux à son héros, ne sait rien de cette éducation zoroastrique ni du quadruple préceptorat des princes persans. Ce que selon la Ctjropédie, on enseigne à la jeunesse, c’est la justice, (Siiyouct piav^ivovreç 8taxo<7uv/)v) la tempérance, l’obéissance aux magistrats et la sobriété. Les exhortations à la piété que Cambyse prodigue à Cyrus au chap. VI du livre 1(1-6), ne contiennent absolument rien qui puisse faire supposer la connaissance la plus élémentaire des doctrines avestiques. D’autre part Hérodote nous apprend que la jeunesse persane n’apprend que trois choses : aller à cheval, tirer de l’arc et dire la vérité (®). On pourrait croire, peut-être, que le peuple persan, diiférent en cela de ses princes, reconnaissait et pratiquait VAvesta. Ce serait plus erroné encore. Ce qu’étaient les croyances de ce peuple aux temps des premiers Achéménides nous le savons par Hérodote; le point est assez important pour que nous reproduisions en entier le passage qui traite de ce sujet.

« Les Perses, dit l’historien grec, n’ont point en usage d’élever des statues (de Dieux), ni des temples, ni des autels; ils taxent de folie ceux qui le font, parce que, ce me semble, ils ne pensent pas que les dieux aient une forme comme (le croient) les Grecs. Pour eux, ils ont coutume de se transporter sur le sommet des montagnes pour offrir des sacrifices à Zeus; et ils appellent Zens, la voûte entière du ciel. Ils

(') Voy. Athénée, XII, 515. IlpoSorw txç à'.pop[/.àç Ssocoxotoç. (E.x,trait d’Euphore, vers 400.)

(2) Cyr. I, II, 6. So)cp'.poauvTiv... ■xeiOegOai toTç apxou(7t... lyxpaxeïv yaaTpoç xat ttotoü (td. 8).

O ÎTCTteueiv, Toçeuetv xal àXvjOt^EdOai. L.,I, 136.

sacrifient aussi au soleil, à la lune, à la terre, au feu, à l’eau et aux vents. A ces (génies) seuls ils sacrifiaient originairement. Mais ils ont appris des Assjmiens et des Arabes, à sacrifier à l’Aidirodite céleste. Les Assyriens appellent cette déesse Mylitta, les Arabes Alitta, et les Persans Mitlira. Le sacrifice offert par les Perses, aux dieux cités ci-dessus, a lieu de la manière suivante. Ils ne font point d’autel, et ils n’allument point de feu, pour préparer le sacrifice, ils n’usent ni de libation, ni de flûte, ni de bandelettes, ni de grains. Lorsque quelqu’un d’entre eux veut sacrifier il conduit la victime en un lieu pur, et portant une couronne de myrthe serrée autour de sa tiare il invoque le Dieu. Il ne lui est pas permis de sacrifier pour son avantage, à lui seul sacrificateur, ii doit ie faire encore pour tous les Perses et pour le roi. Lorsqu’après avoir dépécé la victime sacrée, il en a cui les chairs et répandu de l’herbe la plus tendre spécialement du trèfle, il dépose toutes les chairs sur cette herbe.

« Cela étant ainsi disposé, un Mage se tenant près de lui chante une théogonie — (car on dit que ce chant a cette nature.) — Sans Mage il ne leur est point permis d’offrir des sacrifices. Après un court arrêt le sacrificateur emporte les chairs et en fait ce qui lui convient (I. 133-134.)

« Mentir est à leur yeux la chose la plus honteuse ; en second lieu vient de contracter une dette et cela pour beaucoup d’autres raisons mais surtout parce que le débiteur est nécessairement entraîné à mentir.

« Dans un fleuve, ils ne peuvent ni uriner, ni cracher, ni se laver les mains et ils ne permettent à aucun étranger de le faire ; ils honorent extrêmement les fleuves (I. 138.)

« Tout ceci, je puis l’afflrmer, le sachant parfaitement. Ce qui suit se dit en secret et non ouvertement. C’est ce qui concerne le traitement d’un corps mort. On dit qu’un Perse n’est jamais enterré avant que son corps ait été déchiré par un oiseau ou un chien. Je sais de science certaine que les Mages agissent de la sorte, car ils le font ouvertement. Quant aux Perses, ils encirent les cadavres et ils les déposent dans des trous en terre.

« Les Mages se distinguent grandement des autres hommes et des prêtres de l’ÉgyiAe ; ceux-ci en effet, considèrent comme essentiel à la conservation de leur pureté de ne tuer aucun animal. Les Mages tuent tout genre d’animaux de leur propres mains excepté les chiens et les hommes et ils considèrent même cela comme un grand exercice de piété de tuer également des fourmis, des serpents et les autres reptiles ainsi que des oiseaux (I. 140.)

« Les Perses considèrent le feu comme un Dieu et il ne leur est point permis de brûler les cadavres (III. IG.) »

Dans ces mœurs décrites par Hérodote, on découvrira aisément plus d’un trait qui rappelle XAvesta. L’horreur du mensonge et des dettes, le culte du soleil, des astres, de l’eau, des vents, etc. Mais les points d’opposition sautent également aux yeux. Les Perses ont coutume d’enterrer leurs cadavres, ce qui est un des plus grands crimes que puisse commettre un disciple de XAvesta.

Ils sacrifient eux-mêmes à leurs divinités, bien que la présence d’un Mage soit nécessaire et ils n’allument point le feu du sacrifice ; les objets essentiels, les Zaothras,

INTRODUCTION

le Hôma, etc. y manquent. Leur Olympe est tout matériel, leurs génies ne sont que les éléments et les astres ; leur Dieu suprême est le ciel. On voit à ces traits quelle distance sépare les Perses du V« siècle avant J.-C. des fidèles mazdéens et des rois Acheménides.

Nous avons donc le droit de conclure que le mazdéisme avestique n’était la religion ni du peuple persan ni de ses souverains. Toutefois, la mention faite, dans ces passages, des Mages et de leurs '.•outumes nous mettra peut-être sur la trace de l’origine du culte avestique et du mode de sa propagation en Perse. Notons donc que les Mages exposaient leurs morts aux loups et aux vautours, qu’ils se livraient par principe religieux à la chasse des fourmis, des serpents et autres reptiles, qu’en outre, ils étaient parvenus à s’y imposer comme sacrificateurs et que le peuple commençait déjà, mais en cachette, à imiter leurs pratiques relatives au traitement des cadavres. Les Mages étaient donc des étrangers cherchant à implanter leurs doctrines dans l’empire des successeurs de Cyrus.

Si d’Hérodote nous passons aux autres auteurs grecs, nous y trouverons la confirmation complète du résultat obtenu.

Pas plus qu’Hérodote, Xénophon, qui a vécu longtemps en Perse, ne semble soupçonner l’existence du zoroastrisme. Nous ne trouvons donc de documents certains que vers l’époque d’Alexandre. Quoi qu’il en soit de ces écrits tenus pour apocryphes, tout ce que les Grecs nous rapportent des doctrines avestiques n’est attribué par eux qu’aux Mages seuls. Les ouvrages qui traitent ce sujet s’appellent ô [Aayixoç (Aristote) ('), Tx u-aYtxx (Xanthus) ou •jrep'i [Axywv (Hermippe). Ces enseignements sont exposés xaxà Toùî [xdcyouç ou xto xtov fjixywv (Voy. Diog. Laert. Proœm. 1, 2, 3). Or, nous savons, par le témoignage d’Hérodote, que les Mages avaient des doctrines et des pratiques à eux propres, qui n’étaient pas celles de la Perse. L’histoire nous les montre en opposition avec les peuples de ce pays et cherchant à y usurper le pouvoir. Parvenus un instant à leurs fins, ils n’ont rien de plus pressé qued’opérer une révolution religieuse. Aussi, lorsque Darius eut mis fin à leur usurpation, ses premiers soins furent de rendre au peuple ses autels et ses cérémonies (Voy. Bell. I). Six siècles plus tard, une nouvelle révolution remit encore le pouvoir entre les mains des Mages. Nous les voyons aussitôt soumettre la Perse au joug de XAvesta ; ce qui nous explique peut-être la chute si facile de leur trône, renversé en si peu de temps par les Arabes. La religion des Mages n’était point celle des cœurs perses, et elle fut bientôt oubliée par la majeure partie de la nation.

Il est enfin deux faits dont Strabon nous a conservé la connaissance et qui nous semblent de la plus haute importance pour la solution de cette question. Le premier concerne les Caspiens. Strabon rapporte qu’ils exposent leurs morts aux chiens et aux oiseaux(^). Le second, consigné dans un texte trop peu remarqué, est emprunté à la relation d’un des compagnons d’Alexandre. Strabon, après avoir constaté que les mœurs des Bactriens ne différaient que très peu de celles des tribus nomades, ajoute

{') Ou Rhodon.

(^) OtcovoTç xa'i xua'tv Trpo;pâXXou(n xeOvewxai;. De a6^^men^^a, IV, 21.

INTRODUCTION

ces paroles : « Onésicrite n’en dit rien de très bon; il rapporte (^)... que tout ce qui est en dehors des murs de la capitale des Bactriens est sans souillure, mais que l’intérieur est plein d’ossements humains, et qu’Alexandre fit cesser cette coutume. « Il s’agit évidemment dans ces deux passages des Dakhmas, de ces cimetières zoroastriens dont le Vendidâd parle en maint endroit, et dans lesquels on laissait pourrir les cadavres jusqu’à ce que leur poussière se fût confondue avec celle du sol. C’était donc au sud-ouest de la mer Caspienne, que l’on observait les prescriptions de VAvesta ; c’était aussi en Bactriane, qu’Alexandre trouva cette coutume établie; car Onésicrite donne cela comme un trait de mœurs propre à ce pays; c’était là donc que l’on observait les prescriptions du Vendidâd dans toute leur rigueur. En Perse, le prince grec n’avait rencontré rien de semblable.

On pourrait trouver dans ce texte la solution d’une autre difficulté qui préoccupe vivement les éranistes. Cette interdiction, qu’Alexandre lança contre le mode avestique de traitement des cadavres, n’est-elle pas la source de la réputation de persécuteur que les Perses ont faite au prince macédonien et que celui-ci ne semble pas avoir méritée ? Peut-être Alexandre fit-il brûler les parties de VAvesta qui concernaient les Dakhmas et justifia-t-il ainsi, jusqu’à un certain point, les accusations des Perses, mais ceci est étranger à notre sujet.

Les conséquences que nous avons tirées des paroles de Darius et des témoignages de l’antiquité grecque sont confirmées par VAvesta lui-même. Le Fargard I du Vendidâd restreint la propagation des doctrines dualistiques à l’Éran oriental et aux contrées de la Médie qui l’avoisinent. Du côté de la Perse, la terre avestique ne dépasse pas Hérat. L’époque à laquelle ce tableau se réfère est malheureusement inconnue (^), il prouve toutefois que la foi de Zoroastre régna dans l’est de l’Éran longtemps avant d’avoir pénétré en Perse. La religion de ce pays, sous les premiers Achéménides, était donc, bien probablement, telle que la dépeint Hérodote. Elle avait pour fondement la croyance en Ahura-Mazda, le dieu suprême de l’Éran, et à quelques génies antiques, enfin à ce culte des éléments dont le Zartûsht Nâmeh (ch. lxvii) indique clairement la nature ;

« Bihôshand tâ gôharân liar cahâr bidârand pâkêzah vabê Tiavâr zaruhlishand âtesh zâb ravân zabâd ratèq va zahhâh girân, liah zabim câr gôhar tan ijânvar sarasht ast dâdâr firôzgar. »

« Que l’on s’efforce de maintenir chacun des quatre éléments purs et sans viciation, tant le feu brillant, l’eau mobile et le vent léger que la terre lourde. Car du fond des quatre éléments, le dieu justicier et tout-puissant a composé, en les mêlant, le corps de l’être vivant (^).

(') Tdt ixÈv TEt/ouç rîjç [xYjTpoirdXewç twv BxxTpwv xaOapi, tojv o’evtoç to TtXeov oaxéwv uXTipeç av9pwmvwv, xaxaXîjoat 8è xov vdaov AXd^avSpov.

(2) On pourrait en trouver un inrJice dans la dégénérescence grammaticale du zend que l’on constate déjà dans ce chapitre. Ainsi l’on y voit le datif dàhâhâi (70) pour le génitif et d’autres fautes du même genre.

(3) De même le proœmlum du Sad-der porte : hhodâyi hah hô jism âjân hafréd; kah as hunesur hô samâ hard gardân zamîn muhtahif.

Il était du reste de tradition en Perse, que ce pays avait subi une transformation religieuse, car Bérose rapporte que les Perses, avant Zoroastre, avaient des croyances analogues à celle des Grecs, mais qu’ils ont entièrement abandonné leurs anciens usages pour suivre ceux que leur enseigna Zoroastre (Voy. Agatliias. II, 24).

Nous n’envisageons, pour le moment, que le côté négatif de la question; nous rechercherons plus tard quelles peuvent être les origines du zoroastrisme.

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