ZOROASTRE
Si l’origine de la religion avestique est encore peu connue, la personne de son auteur ne l’est pas davantage.
Toute l’antiquité, tant éranienne que grecque, donne comme tel un prêtre philosophe, qui, à une époque ancienne, bien qu’incertaine, réforma les croyances et le culte des peuples éraniens; elle l’appelle Zoroastre. L’existence de ce dernier n’avait jusqu’à nos jours, fait l’ombre d’aucun doute. Aujourd’hui encore, la plupart des éranistes et les plus importants le tiennent pour un personnage réel. D’autres, toutefois, ne veulent voir en lui qu’un être Actif, représentant le corps des prêtres mazdéens. On a même été jusqu’à le transformer en un dieu de l’orage.
Nous ne nous arrêterons pas à combattre ce dernier système. Il est l’objet d’un travail spécial auquel nous devons renvoyer nos lecteurs('). Notons seulement en passant, qu’il a été très justement qualiAé de complètement manqué {verfelilt) par Pishel et 'qu’il n’a point encore rencontré d’adhérent.
Cette thèse est fondée sur quelques analogies que l’on croit trouver entre la légende de Zoroastre et le mythe de l’orage, tel qu’on le trouve dans les Védas. Mais cela fût-il vrai et ces analogies ne fussent-elles pas même l’effet du hasard, cela prouverait tout au plus que les auteurs de la légende zoroastrienne se sont inspirés d’anciens souvenirs, mais on ne pourrait en conclure l’identité des personnages. Le Destour légendaire du IV® siècle de J. -G. Ardâ-i-Viràf, serait-il peut-être identique au prophète Isaïe parce que les Parses l’ont fait monter au ciel comme ce dernier ? Si l’un est vrai l’autre doit l’être également.
Les raisons qui déterminent certains savants à rayer Zoroastre de la liste des personnages historiques sont l’incertitude qui règne au sujet de sa patrie, de son époque, et les fables dont son histoire est enrichie ou qui, plutôt, la composent presque toute entière. Ces raisons sont fortes sans doute, mais elle ne sont point décisives. La patrie de certains personnages très historiques et relativement rapprochés de nous, tel qu’est Tacite, fait également l’objet de doutes insolubles.
(') Des Origines du Zoroastrisme. Voy. Journal asiatique (1878), février, mai, etc.
INTRODUCTION
Les Mages qui ont fourni aux Grecs tous les renseignements que ceux-ci possédèrent sur Zoroastre, avaient tout intérêt à reculer son époque de nombreux siècles et ils n’ont point manqué de le faire. Des variations devaient nécessairement se produire dans des calculs de fantaisie. Les Parses, du reste, sont très sobres de chiffres et font vivre Zoroastre peu avant Cyrus.
Les fables qui composent la vie traditionnelle du prophète mazdéen ne prouvent pas plus que celles dont Mahomet a embelli son autobiograpl'ie ou que ses disciples ont inventées à la même fin. Nous savons jiar Hérodote que les Perses, cent ans à peine après la mort de Cyrus, avaient déjà rempli son histoire de récits merveilleux. Est-il étonnantque les Mages aient voulu transformer leur sage principal en un thaumaturge? On verra, du reste, que la plupart des légendes zoroastriennes n’ont été créées qu’au moyen-àge et que VAvesta n’en connaît que peu de choses.
On objecte encore que la religion mazdéennen’a pu être l’œuvre d’un homme, et qu’elle suppose un travail de plusieurs siècles. Mais on remarquera aisément que l’objection porte à faux. Personne ne regarde Zoroastre comme l’auteur du système avestique dans son entier; on ne lui attribue d’autre rôle que celui de Mahomet. Il est incontestable qu’une transformation s’est opérée dans les croyances éraniennes quelques siècles avant Père moderne. Cette transformation n’a pu se produire spontanément, ni inconsciemment. L’initiative a dû appartenir à un penseur quelconque. Cette initiative a pu s’exercer d’abord sur un corps sacerdotal qui a proi)agé le mouvement ou elle a pu être prise par un seul individu qui a fait triompher le nouveau système par l’influence de sa puissante personnalité. L’histoire nous montre presque tous les systèmes religieux et philosophiques naissant et se développant sous l’action d’un homme.
N’est-il point à présumer que les mêmes lois régissent les mêmes faits, à quelqu’époque qu’ils appartiennent, lorsqu'aucune raison ne permet de supposer une différence ? L’exemple du brahmanisme n’est point ici applicable. Le brahmanisme n’est pas un système mais une collection des théories les plus opposées , depuis la foi révélée jusqu’à l’athéisme.
Il résulte de ce court examen que la question doit rester indécise, les éléments de solution manquant complètement, et que les solutions adoptées dépendent plutôt des tendances individuelles que des raisonnements. On verra plus loin les raisons qui nous font pencher vers l’une plutôt que vers l’autre. Pour le moment prenons le personnage de Zoroastre tel que les auteurs anciens nous le font connaître et voyons le rôle qu’il joue dans VAvesta et dans les croyances avestiques.
On ne s’étonnera point que l’antiquité et le moyen-àge nous aient laissé sur le prophète mazdéen des témoignages contradictoires.
Ces incertitudes, ces contradictions se produisent naturellement dans la transmission de faits antérieurs à toute histoire ; les traditions populaires, qui se transmettent de bouche en bouche, vont nécessairement s’altérant d’àgeen àcre et finissent maintes fois par devenir méconnaissables. La race aryaque asiatique est peut-être de toute la famille, celle chez qui le génie de l’histoire fait le plus défaut. Le livre des Rois (Shah Nâmeh), le poème légendaire de Firdousi, est encore le principal ouvrage
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historique de la Perse ancienne; l’Inde même compte à peine un écrit qui mérite ce titre(').
Les écrivains de l’antiquité s’accordent cependant en général sur le nom que portait l’auteur présumé de la religion avestique. Diogène de Laërce l’appelle Ztopoiorpy); ; Diodore de Sicile, ZaOpaucjTV)? ; Dion Chrysostôme, Clément d’Alexandrie, Eusèbe et Suidas, Züjpoâtjxpyi; ; Plutarque, Zojpoxffxpm Cephalion et d’autres auteurs orientaux, Zapa[î3tffTriç(-). Les glossateiirs pehlvis l’ont nommé Zartusht ou Zartuhast; les Arabes, Ibrahim Zartutsht, et les Parses, Zaratusl. Les Persans modernes ont adopté les formes les plus variées : Zardusht, Zaraduhasht, Zartuhasht, Zardisht, etc. Les inscriptions cunéiformes ne contiennent aucun nom qui se ranproche de ces mots. Mais, si l’on en juge d’après la forme grecque la plus usitée, ce nom devait être en vieux persan Zaràustra (•*) ou plutôt Zaurahastra La seule forme antique qui nous reste est celle de VAvesfa et de la Médie(?) : Zarathustra. Ces formes, diverses en apparence, ne sont au fond que des variantes d’un même nom ; aucune de ces altérations n’atteint la substance du mot.
Les philologues ont vainement cherché la signification du nom de Zoroastre. Les uns le divisent en Zara thustra; le premier mot signifierait or, lé (Ihvois)
brillant. Les autres, avec plus de raison, séparent Zarath (pour zaral) de ustra, mot qui désigne un chameau. Le sens serait, selon F. Müller, aux chameaux vieillis (zarat venant de ji'ar, Y^pi^xw). Selon Haug, ustra équivaudrait h uttara. Zarathustra serait « le chef des vieillards » ou « le chef vieillissant. «
M.Darmesteter transforme en Zarat vat tra; Zarat vat serait l’équiva-
lent du védique harit vat qui signifierait, de couleur d’or; tra serait une forme de com- ]>aratif contracté pour tara. Il n’est pas besoin de faire remarquer que zarat ne peut correspondre à harit qui dérive de hari (zairi), et qu’aucune analogie ne permet de supposer la contraction de vattara en ustra, pas plus que celle à'uttara. — De la comparaison des strophes 13 et 14 du Hà XLIII, on pourrait peut-être tirer le sens de « qui obtient un chameau comme présent honorifique, » la racine de zara étant celle de Y£pa;. Ce serait un titre vraiment avestique. Il resterait du reste à savoir si la forme Zarathustra est primitive, ou si celle qui a donné Zoroastres n’est pas plus près de l’origine.
Le nom de Zoroastre parait avoir été connu dans l’antiquité, indépendamment du fondateur de la religion des Mages ; car Bérose cite un roi de ce nom dans la dynastie mède qu’il dit avoir régné à Babylone. Cette allégation est bien probablement fausse.
(’) L’absence d’études historiques chez les Persans a été plus d’une fois signalée par les voyageurs européens. Voy. Chardin. Voyages, t. V, 254; édit, in-12.
C) Voyez Diog. Laert. Proem. 21, édit. Didot. — Diod. Sic. 1, 94. — Dio. Orat. XXXVI borysthenica, p. 448, édit. Morelli. — S. Clem. Strom. I, p. 334, édit. Sylburgii. — Euseb. Proem, evang. L. I, inf. — Plutarque, édit. Didot. — Cephalion, Euseb. arm. versio, édit. Mai, p. 41. — Suidas cite deux Zoroastres qu’il qualifie l’un de Il£pffojji.7)Soç, l’autre de Affxuptoç, il nomme en outre un Zwpop.a<ï3y)<; x«^2a~o;. s. v. ZwpoxffTpy)ç, Mayot. — Comp. Apuleius. .4po?opm, p.218,col. 2, éd. Nisard.
(®) Voy. Windischmann. Zoroastr. St. p. 45.
(‘) Comparez Aura mazda Zaurahastra : 03po|xa(j8vi? î^iopoasTpri?.
INTRODUCTION
Elle prouve du moins que Zoroastre était un nom ayant cours parmi les humains. Les auteurs anciens, unanimes en ce qui concerne le nom, ne sont plus d’accord |lorsqu’il s’agit de déterminer l’époque où vécut Zoroastre, ni la place qu’il occupa dans l’histoire de son pays; le plus grand désaccord règne entre eux à ce sujet, comme on vient de le voir,
Bérose cite un Zoroastre qui vécut vers l’an 2200 av. J. -G. et fonda une dynastie mède à Babylone ; ce ne peut être celui qui nous occupe. D’autres écrivains confondent l’auteur de VAvesta avec un Mage de Chaldée qui fut le maitre de Pythagore et qu’ils appellent tantôt ZwpodcffTpY]? ; tantôt, ZapdtSyiç (^), Zâpaxoç (^), ou Zâpy)ç ('*).
S’il faut en croire certains auteurs, le roi de Bactriane vaincu par Ninus n’était autre que Zoroastre lui-même (^) ; il aurait donc vécu au XIII® siècle avant J.-C.
D’autre part, Eudoxe de Cnide le fait vivre 6000 ans avant la mort de Platon ; Théopompe de Chios, 5000 ans avant la guerre de Troie. Aristote (•') se rangeant à l’avis d’Eudoxe prétend que la religion éranienne est de beaucoup plus ancienne que celle de l’Égypte. (Plin. H. N. XXX, c. I, n. 2. — Plut, De Iside, c. 46. — Hermod. Mathem. ap. Diog. Laert. Proœm. 8.).
En revanche, Xanthusde Lydie reporte l’époque de Zoroastre au VI® siècle avant le règne deXerxès. Ammien Marcellin le rapproche encore plus du règne de Darius pr, et les écrivains du temps des Sassanides font de Zoroastre un contemporain du père de ce prince (Voy. Am. Marc. XXIII, 26.).
Il n’est pas nécessaire d’insister sur l’invraisemblance des assertions d’Hermippe, d’Eudoxe et d’Aristote. Elles ne s’appuient sur aucun fondement et sont contredites par les faits. Elles n'ont d’ailleurs d’autres sources que les affirmations intéressées et peu sûres des Mages.
L’opinion des écrivains persans du moyen-àge n’est pas plus digne d’attention ; elle n’a d’autre origine qu’une confusion entre le père de Darius et le roi Vistàçpa des légendes zoroastriennes (Comparez Agathias II. 24.).
Il serait superflu de discuter la réalité de la conquête de la Bactriane par Ninus ou par tout autre souverain d’Assyrie, vers le XIII® siècle. Les inscriptions cunéiformes donnent sur ce point un démenti complet à Ctésias. Haug, comme le faisait Burnouf, reporte l’origine du zoroastrisme au delà du XVIII® siècle. Il s’appuie sur deux genres d’arguments. De quelques idées diamétralement opposées que l’on trouve dans VAvesta et dans les Védas,il conclut que le zoroastrisme a été une protestation contre les croyances polythéistiques des Aryas Indous et qu’il s’est formé, par conséquent, à l’époque où les Éraniens se sont séparés de leurs frères orientaux. Cette appréciation
(') Euseb. Chron. p. 26, éd. Aucher. — Jamblichüs. Vita Pythag. c. 19. — Cic. De fine bon. V. 29 — Valer. Max. VIII, 7. externa 2, initio. — Plin. H. N. XXX, 1, 2, — Diog. Laert. VIII, 13. — Porphyr. Vita Pythagor. 41.
('*) Agathias, p. 117, 1. 6. éd. Niebuhr. — Apulæji, florida, p. 19, éd. Altib.
(®) Plut. Tim. II, 2. — Porphyr. Vita Pyth. p. 24, éd. Kiesling. — Clem. Alex. Strom. I.
C) Suidas, s. v. nuÔayo^iaç.
C) Justin. I, 1. — Euseb. Chron. 1- 11, éd. Aucher, p. 35. — Arnobe. Adv. gent, I, 52. — Saint Jérôme. In Hos. c. 11. — Cephalion; éd. Mai, p. 411. — Ctesias. Fragm.éA. Didot.
(®) Si toutefois Aristote a jamais traité ce sujet.
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a longtemps prévalu. Aujourd’hui elle est presque entièrement abandonnée et cela surtout parce que l’on a constaté que les oppositions entre les Védas et VAvcsta étaient biens moins considérables que les analogies et les ressemblances et qu’elles ne pouvaient justifier une rupture violente opérée entre les deux peuples aryaques.
On s’est aperçu en outre, que l’essence du zoroastrisme devait être cherchée ailleurs.
Le second argument de Haug n’est guère plus solide. Il repose sur le fait traditionnel que VAvesta,SiWQ.\\t Alexandre, comprenait vingt-et-un livres tous d’une étendue considérable. Haug rappelle que la langue de VAvesta a cessé d’être parlée aussitôt après la conquête macédonienne ; il conclut de ce fait que ces vingt-et-un livres, ont dû être terminés au IV® siècle av. J. -G. Puis il ajoute. «Les écrits de Zoroastre se trouvent à la tête de cette immense littérature avestique qui réquit certainement bien des siècles pour sa production successive. Donc, en aucun état de cause on ne peut lui assigner une date plus récente que l’an 1000 av. .J.-C. et l’on a des raisons de reculer encore son ère et d’en faire un contemporain de Moïse. »
Les raisons auxquelles Haug fait allusion sont malheureusement d’une extrême faiblesse. Nous les indiquerons brièvement pour mettre nos lecteurs en garde contre les théories hasardées, abritées sous un nom illustre. Nous citons Haug.
« Zarathustra Çpitama le fondateur de la religion parse, vécut à une époque très reculée. On ne peut en douter car :
I® Le grand mouvement religieux dont il fut le promoteur, est fréquemment mentionné dans les Védas.
2° Zarathustra est dit, dans VAvesta, célèbre dans l’Air^mna Vaêja. Or, l’Airyàna Vaêja est le pays qu’habitaient en commun les ancêtres des peuples indo-européens, et qu’ils avaient quitté depuis un temps immémorial. On doit donc dire que ce titre ne lui aurait pas été donné si ses sectateurs n’eussent point su qu’il avait vécu à cette époque antique.
3® Pline {Hist. nat. XXX. 2) dit que Zoroastre vivait plusieurs milliers d’années avant Moïse.
A ces arguments il n’y a à répondre que ceci :
I® Les Védas ne contiennent aucune allusion à la révolution religieuse de Zoroastre. Tout ce que Haug y trouve est semblable à cette mention expresse du nom de Zoroastre qu’il avait cru y voir dans le mot Zaradashti alors que ce terme signifie simplement « longévité », ou « doué de longévité » (Comparez Grassmamm et Bôthlingk-Roth, au mot Zaradashti.)
On trouvera plus loin quelques détails sur ce sujet.
2® Les dire des Parses n’ont aucune force probante. Les fables dont ils ont rempli l’histoire de leur prophète ont pour pendant naturel, l’antiquité fabuleuse de son ère. L’Airyâna Vaêja est elle-même une terre fabuleuse bien que cette conception ait pu avoir pour point de départ le souvenir du berceau originaire.
3® Pline n’est ici que l’écho des Mages qui ne méritent aucune créance.
Du reste, la base du calcul de Haug est entièrement fausse; que la langue avestique se soit éteinte peu après les conquêtes d’Alexandre en Éran, cela est incontestable. Mais l’exemple du latin et du sanscrit, prouve surabondamment, qu’une langue sacrée continue à s’écrire bien des siècles encore après qu’elle a cessé d’être en usage. Le
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sanscrit était éteint depuis plus de 1800 ans qu’il servait encore aux commentaires religieux et philosophiques comme à la rédaction des codes.
De plus, l’existence des vingt-et-un Nasks est des plus douteuse. S’ils furent réellement écrits il est à présumer que la plupart l’étaient en pehlvi. Cela est d’autant plus facile à croire que les livres zoroastriens attribuent la version pehlvie au réformateur même. Enfin Varron, lui seul, en a écrit presque autant.
On voit que la question des origines du zoroastrisme est bien loin d’être résolue. On serait cependant beaucoup plus près de la vérité si l’on tenait compte de la réalité des faits. Malheureusement on procède trop souvent avec des idées préconçues, des systèmes faits à l’avance et dont on cherche avant tout la confirmation. On prend le système avestique comme formant un ensemble, un tout coordonné, on n’y distingue pas ce qui est aryaque de ce qui appartient an zoroastrisme ; on ne cherche pas l’origine de ce dernier, là ou les traits d’une ressemblance réelle indiqueraient infailliblement la vraie so-irce.
Hàtons-nous de le dire, nous avons vu avec une vraie satisfaction M. Renan, dans son Rapport annuel de 1878, signaler la vraie direction à suivre. C’est à l’occident des terres éraniennes qu’il faut demander la cause de la transformation de leur culte, et cette transformation n’a pu s’opérer qu’après que les perso-mèdes eurent été mis en contact avec leurs voisins de l’ouest sémitique. Mais c’en est assez pour le moment.
Ce point trouvera son explication naturelle lorsque la nature des doctrines avestiques aura été exposée.
Si les historiens anciens et modernes diffèrent d’opinion relativement au siècle où parut Zoroastre, ils ne s’accordent pas davantage sur le lieu qui le vit naitre. Les uns lui donnent pour patrie l’occident de la Perse (^); les autres, la Médie (-); d’autres encore la Bactriane (^). Plusieurs même lui donnent le titre de roi de ce dernier pays (•*) ; Suidas le qualifie de Perso-Mède. Enfin Moïse de Chorêne en fait un chef des Mèdes contemporains de Sémiramis. Les légendes éraniques lui donnent pour lieu de naissance, tantôt les bords du lac d’Urmi, à l’ouest de la mer Caspienne; tantôt les environs de la ville de Ragha et spécialement un mont du nom de Zbar. Elles assignent pour emplacement à Ragha les environs de Téhéran; au mont Zbar, la région montagneuse qui sépare la mer Caspienne de la capitale de la Perse; ces traditions du reste se contredisent entre elles. Le Boundehesh lui donne pour patrie l’Atropatène p) ; les gloses pehlvies en font autant ( Vend. 1. 60). Le MinoUhired, au contraire, semble placer l’Airyàna Vaêja, pal. ie du prophète, à l’extrémité orientale de l’Éran (LXII. 13, 14).
VAvesta fait naitre Zoroastre dans l’Air}'àna Vaêja, sur le bord du fleuve Dâraja. Mais l’Airyâna comme le Dâraja ne sont plus probablement, pour les auteurs du livre
(!) Clem. Alex. — Cedren.
(^) Clem. Alex. — Mo Ae Cher. — Bérose (?)
(3) Agathias. II, 24. — Amm. Marc. XXIII. 6, 32.
(*) Ctesias. — Céphalion ap. Eusèbe. C/iron. I. 43. — Eusèbe. Citron. IV. 35. — hx'nobQ.Adv.gentes, 1.5. (3) Cp. LUI, 5 et LXX, 8.
INTRODUCTION
sacré, que des noms mythiques. Les auteurs perses ne font que répéter le dire de VAvesta. Parmi les écrivains mahométans, les uns le font originaire d’Urumi ('). les autres de Palestine. Le Farhang-i-Jiliângiri le dit un descendant des rois de Perse.
On le voit, les témoignages ne nous apportent qu’incertitude et hésitation. La question pourrait se résoudre facilement si l’on osait affirmer que le pays qui parlait la langue de VAvesta et pour lequel ce livre fut composé est nécessairement celui où le fondateur du mazdéisme vit le jour. On verra que ce pays était bien probablement la Médie. Mais la conclusion dépasserait les prémices. Il en serait de même si l’on prétendait que sa terre natale a dû être celle où il exerça son action. Du reste, ici, les légendes se contredisent encore. Tandis qu’un bon nombre d’auteurs désignent la Bactriane comme le pays où régnait Vîstâçpa, où Zoroastre prêcha sa réforme et trouva ses premiers disciples, d’autres tels que Bedaf font régner ce prince àlstakhar entre Persépolis et Pasargades. Tabari place Istakhar comme Balkh dans le royaume de Vistâçpa.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur cette question qui est peut-être sans objet. Zoroastre pourrait n’être qu’un nom. Quoiqu’il en soit de la personnalité du prophète avestique il nous semble difficile d’admettre que les fondateurs du mazdéisme et les premiers auteurs de VAvesta aient été étrangers au pays dont l’un et l’autre sont originaires, où ils furent répandus d’abord.
La Perse est entièrement en dehors des limites géographiques que tracent le premier Fargard et le Yesht X. C’est Raghaou le pays au S.-E. de Mouru, mais surtout Ragha qui y joue le rôle principal. La Perse, en outre, n’a reçu VAvesta (\\xe très tard. On a vu que les voisins de Ragha, étaient le peuple qui pratiquait le mieux les
us avestiques. Ragha fut le dernier refuge des chefs religieux du mazdéisme.
Les auteurs modernes ne sont pas moins divisés sur cette question que les écrivains de l’antiquité. Rawlinson, Movers et Spiegel opinent pour la Perse; Max Dünker pour la Bactriane {Geshiclite der Arier, 416-473 et suiv.). Après ce qui vient d’être dit ici nous ne pouvons voir dans Zoroastre qu’un Mède. Les traditions favorisent cette solution et toutes les probabilités intrinsèques se réunissent en sa faveur. Il n’est pas croyable, en outre, qu’un Persan ou un Bactrien eût pu jouer en Médie le rôle que l’on doit assigner au fondateur de la religion avestique et qu’on n’eùt rédigé aucun des livres de cette religion dans la langue de son premier législateur. Mais nous reviendrons sur cette question.
La vie de Zoroastre n’est pas mieux connue que le reste. Les fables qui se sont accumulées autour de son histoire ne permettent plus guère de retrouver la vérité, si tant est qu’elle y ait quelque part. Cependant, si l’on écarte soigneusement tous les faits fabuleux, on peut encore reconnaître, dans ces écrits légendaires, un fond présentant des caractères de probabilité.
Zoroastre ne nous est point donné comme roi de la Bactriane. Toutes les traditions du pays protestent contre l’assertion de Justin et d’Eusèbe; elles nomment même le
(') Yaqout et Abou’l-féda.
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monarque sous lequel, à les en croire, vécut le célèbre réformateur. Les auteurs grecs (') les plus anciens ne donnent à ce dernier que la qualification de Mage ou de chef des Mages. Ce titre, n’appartient réellement qu’aux prêtres de la Médie et de la Perse; il prouve donc que Zoroastre était universellement regardé, non comme un ancien souverain, mais comme le chef religieux de ces pays. Les traits de sa vie que l’on trouve dans les légendes et qui om un caractère naturel se réduisent à ceci (nous les donnons bien entendu, à titre de renseignements et sans rien préjuger de leur réalité) :
Zoroastre vécut en Bactriane (^) sous un roi du nom de Vistàçpa. Son père s’appelait Pourushaçpa (aux nombreux chevaux) et descendait de la race royale (^) de Haecataçpa. Son habitation s’élevait sur une haute montagne.
Parvenu à l’adolescence, Zoroastre se retira dans un désert et vécut dans une grotte d’une vie austère et solitaire. Dans sa retraite il se livrait à de profondes méditations (^). Ce qui le préoccupait le plus, c’était l’idolâtrie qui avait corrompu les idées religieuses du monde entier; c’étaient les pratiques du culte des faux dieux, de ces Dévas qui parcouraient la terre sous une forme humaine(“). Il passa sept ans à méditer son système, puis il le communiqua à quelques disciples choisis.
Le succès qui couronna cette première tentative de prosélytisme, engagea Zoroastre à sortir du désert où il avait vécu jusqu’alors et à prêcher au loin sa doctrine. Il rencontra d’abord des difllcultés considérables et des oppositions violentes; pour les vaincre, il se détermina à se rendre à la cour du roi Vistàçpa (à Bàkhdhi ?) . Ce monarque accueillit favorablement le réformateur; il embrassa même la religion nouvelle et employa sa puissance à la faire triompher dans ses États. Le règne de Vistàçpa fut constamment occupé par des luttes contre les Touraniens de l’Oxus, ennemis du nouveaux culte (®). Ces adorateurs des Dévas pénétrèrent un jour dans Bàkhdhi et la livrèrent au pillage ; Zoroastre périt sous leurs coups (^).
Autour de ces faits, qui pourraient à la rigueur êtres réels, l’imagination orientale agroupé des légendes qui composeraient un gros volume (*). Nous ne relaterons point toutes ces merveilles. Nous nous bornerons à en mentionner les points principaux. Né à peine, Zoroastre eut un sourire plein d’intelligence; sa tête repoussait, par un mouvement spontané du cerveau, toute main qui osait la toucher. Dès qu’il parut sur la terre, la nature tressaillit de joie, les arbres agitèrent leurs feuilles, les fleuves
(') Voy. Diog. Laert. Proæm. 2. — Platon. Alcib. I, circa flnem. — Aristote apud Diog. Laert. Pr. 8. — Plut. loc. cit. — Clem. Alex. Strom. 1. p. 377, éd. Potter. 11 est à remarquer, eu outre, que ni Hermippe, ni Xanthus, ni Hermodore ne mentionnent ce titre de roi.
(2) Ou en Médie.
(3) Yaçna IX. 43 ; Vend. XIX. 15.
(‘) Diû Chrys. Borysth., t. II, pp. 60-61, éd. Dindorf. — Porphyr. De Antro nympharum.
(3) Yaçna IX. 46. C’était aussi peut-être le désir de la gloire comme chez Mahomet.
(®) Voy. Favardin Yesht 99; Zamyad Y. 84; Ashi Y. 49; Abân Y. 112.
C’est le récit du Shâhnâmeh nazer et de Mejidi. Arjaps,roi des Touraniens, dit ce dernier, éteignit le feu de Zoroastre dans le sang des prêtres (atesh Zardushti râ bikhün i ?nagôsân anthafâ dûd).
(3) Les traditions historiques des Parses sont malheureusement des plus infidèles et les auteurs perso-arabes, qui ont donné une liistoire à la Perse moderne, traitent les antiquités éraniennes avec le plus incroyable sans-gêne. C’est ainsi, que l’un d’eux, nous donne Zoroastre pour un serviteur de
soulevèrent leurs ondes. La vie du prophète dans le désert fut des plus extraordinaires; sa nourriture ne consistait qu’en lait ou en fromage, lequel ne se corrompait jamais ; et cela dura 30 ans. La grotte qu’il habitait fut souvent visitée par le feu du ciel.
Lorsqu’il fut suffisamment préparé à sa mission religieuse, Ahura-Mazda lui apparut et lui révéla la vraie doctrine, la loi sainte. Les entretiens du Dieu avec le ministre qu’il s’était ainsi choisi, furent très nombreux et fréquemment accompagnés de circonstances merveilleuses. Vohumanô, Çraosha, Haoma et d’autres génies se montrèrent à lui également pour lui adresser des instructions et des exhortations. Lorsqu’il se rendit à la cour de Vîstàçpa, Zoroastre y parut non en philosophe, mais en thaumaturge ; le feu du ciel et les animaux sauvages obéissaient à sa voix, il semblait commander à la nature entière. Aussi, la conversion de Vistâçpa fut-elle due, plutôt aux miracles du prophète, qu’à l’éloquence du prédicateur.
Les premiers faits merveilleux qui viennent d’être cités et les apparitions célestes se trouvent déjà dans les récits antiques (’). Les prodiges opérés à la cour de Vîstàçpa, ont été inventés en majeure partie au moyen-àge. Les principaux d’entre ces derniers se trouvent relatés dans le ZartusJit Nâmeh ou « livre de Zoroastre. « On voit dans ce livre que Zoroastre fut précipité dans le feu par les démons et qu’il en sortit sain et sauf, le feu se transformant en rosier; qu’il fut de même, par les esprits infernaux, jeté sous les pieds des boeufs et des chevaux qui ne lui firent aucun mal ; dans un antre de loups dont Dieu tint les gueules fermées; qu’il fut nourri et allaité par deux brebis, etc. Visité d’abord par le Yazata Vohumanô, il fut transporté au ciel, y vit et accomplit des merveilles et s’y entretint avec Ahura Mazda et reçut de lui la loi et A'Avesta. Son arrivée devant Vîstàçpa et la manière dont il le convertit à sa religion est également racontée par les auteurs du Shahnâmeh nesr ou Shâhnàraeh en prose et du Muji.
Le second nous raconte que Gustàçp (Vîstàçpa) étant un jour assis en compagnie {mojileh) en sa villa d'été (dar hivân i nishastali hûd), Zoroastre fendit le toit (saqaf i hivân heshatâft). Cette apparition prodigieuse fit fuir les uns et troubla les autres. Zoroastre se fit alors connaître et pressa le roi d’embrasser la foi nouvelle. Celui-ci ne se rendit pas tout de suite, il voulut que Zoroastre conférât avec les sages de sa cour; ceux-ci reconnurent la sagesse des doctrines du nouveau prophète; mais toutefois, ils exigèrent de lui, en preuve de sa mission, qu’il se laissât lier les mains et couler de l’airain fondu sur la poitrine. Zoroastre accepta l’épreuve sans hésiter et en
Jérémie chassé par son maître (Abu Mohamed Mustapha. Vie de Gustaçp); un autre transforme les pyrées de la Perse en autels des planètes (Farhang-i-Jihângîri, verbo azer.) Le Mùjmil-iit-tewarikh prétend que « le Dieu très-haut envoya Noé au roi Zohak ; qu’Ataxercès-Longue-Main succéda à Gustâçp le roi contemporain de Zoroastre et que ce fut le prédécesseur de ce dernier, le roi de Bactriane, Lohrasp, qui envoya Nabuchodonosor faire la guerre aux Juifs, et le reste (Voy. Joitrn. asiat. 1841, textes persans, p. 168, ligne 17; 174, lignes 1-6,351, lignes 3 et s.)» LesParses.de leur côté, affirment sérieusement que Balkli fut la ville d’Abraham, et font d’Alexandre-le-Grand un fils de Darius conquérant de la Perse (Voy. Mizajût-i-Fàrsi, p. 226-227). On trouvera d’autres traits de ce genre dans la bibliothèque orientale de d’Herbelot aux articles : Avesta, Abraham, Pazend, Asta, Zend, pp, 701. 916, 929, etc. — Voy, Peshotun. Pêhalam vyûkarana. Introduction, etc.
(') Voy. Pline. Hist. nat. XI. 42. 97. — Plut. Quest, symp. IV. 1. — Dio Chrysost. Or. boryst. etc.
INTRODUCTION
sortit victorieux. Gustàçp alors ne résista plus mais ordonna de construire partout des pyrées.
Mejidi raconte la même chose et ajoute même que Zoroastre pritdufeudans une main et le lit passer dans l’autre sans se brûler. Mais en bon mahométan, il attribue ces merveilles à la prestidigitation. 1/abréviateur de Khondéinir, de même religion, dit aussi qu’il avait appris à jouer avec le feu. 11 admet les apparitions révélatrices mais il les attribue au démon. » Lediable, dit-il, lui fit voir un jour une lumière d’une apparence adoucie et vint en conversation avec lui du milieu du feu — Eblis hân nuvar râ dar labâs nâz bûi namiid va az miân âtesh bâ liô dar tahelm hâmad. «
Les mahométans se plaisent en outre à faire de Zoroastre le serviteur d’un prophète, chassé par son maître pour inconduite’ et frappé de lèpre ou d’une autre maladie honteuse.
Le Shâhnâmeh nesr, en revanche, nous raconte que le prophète raazdéen, planta près du palais de Gustàçp, un cyprès qui en peu de jours atteignit une telle taille que le roi fit bâtir sur sa cime un vaste palais d’été. Cependant, les sages de la cour, jaloux de la faveur du thaumaturge, parvinrent à le perdre dans l’esprit du roi et à le faire jeter en prison. Peu après, les pieds du cheval favori du roi rentrèrent dans le corps de telle façon que l’animal gisait sur le ventre. Le roi recourut vainement à la science des accusateurs de Zoroastre, ils ne purent rendre au cheval les membres disparus. Zoroastre ayant appris l’aventure fit dire au roi, par son geôlier, qu’il pourrait guérir l’animal favori. Appelé aussitôt auprès de Gustàçp Zoroastre exigea d’abord que, le roi embrassât sa religion, puis il fît sortir le pied droit de devant du corps du cheval. L’extraction des trois autres pieds fut le prix de l’adhésion des deux fils de Gustàçp, de sa femme et de l’aveu des calomnies qui avaient conduit Zoroastre en prison. Quelque temps après, le thaumaturge obtint par ses prières et l’usage I d’objets par lui consacrés, que Gustàçp fut transporté vivant au ciel, et y vit la place qui lui était destinée, que Peshutan son fils ainé devint immortel, qu’Isfendar, le second enfant royal fût rendu invulnérable et que Jamaçp, le sage ministre, connût tous les événements passés, présents et futurs jusqu’à la résurrection générale. Vîstâçpa avait demandé toutes ces faveurs pour lui seul, mais le ciel ne pouvait accéder à un vœu qui eût rendu un mortel semblable à Dieu même. Mais c’est assez de ces légendes. Nous passerons sous silence celles du Dabistân,.àQ Sharistàni, de Khondémir, etc. Notons en terminant, la part qui en revient à YAvesta. Le livre sacré n’en contient presque point. Tout ce que l’on y trouve, c’est qu’à la naissance de Zoroastre, les eaux et les plantes se réjouirent et grandirent (Yesht XIII. 93-94), que toutes lescréatures sentirent que le salut des hommes était advenu, et que les Dévas tremblèrent (Farg. XIX. I4I). C’est que Zoroastre eut des entretiens avec Vohumanô, Ashi- Vanuhi, Haoma et Ahura-Mazda; très fréquemment avec ce dernier, et qu’il reçut de lui la bonne loi mazdéenne. C’est enfin qu’il mit les Dévas en fuite et les bannit à jamais du monde visible(Y. XIX), après avoir résisté à leurs sollicitations perfides. Le reste n’est point au-dessus de ce que peut faire l’apôtre d’une religion nouvelle et ne sort point du cercle naturel de ses actes.
Des scènes telles que celle des plaintes du génie des troupeaux et l’annonce de la venue de Zoroastre (Y. XXIX) ne sortent pas du domaine de la poésie.
INTRODUCTION
VAvesta fait en outre de Zoroastre, le chef de la création, le créateur non seulement de la religion, mais de la constitution nationale du i)euple mazdéen. C’est lui qui a établi les trois ordres des prêtres, des guerriers et des pasteurs ; ses trois flls en ont été les fondateurs. Le livre sacré attribue naturellement à son prophète toutes les qualités, toutes les vertus au degré suprême; il est le plus sage, le plus saint, le plus fort, le plus puissant des hommes.
Les parties les plus aiiciennesde VAvesta nous'disent que Zoroastre parut sous leroi Vistàçpa, que celui-ci, comme sa vertueuse épouse Hutaoça, embrassa la religion mazdéenne, et que les premiers disciples du réformateur furent son oncle Maidhyomâonha d’abord, puis Jàmàçpa, beau-père du prophète et le sage ministre de Vistàçpa et son frère Frashaostra, gendre de Zoroastre ; l’un et l’autre de la race des Hvogvas. Des chapitres moins anciens parlent des guerres que Vistàçpa et l’Éran mazdéen eurent à soutenir contre les peuples voisins dévicoles. Le Yesht XIII dit « que Vistàçpa enleva la loi aux Hunus et l’établit sur un trône ( § 100), qu’il la propagea par les armes, » probablement après une guerre défensive ( § 99. Cp. Yt. XIX. 86).
Tout cela peut être du domaine de la légende. On se demande si VAvesta ne contient aucun trait que l’on puisse considérer comme historique et qui jette quelque jour sur les fastes de la religion mazdéenne. Dans certain système, on répondra certainement d’une manière absolument négative puisque tout doit appartenir au mythe. Mais pour le lecteur non prévenu, il n’est guère possible, ce nous semble, de méconnaitre la réalité de trois faits : la nouveauté des doctrines annoncées, les luttes religieuses qu’elles occasionnent, la lutte civilisatrice du pasteur-cultivateur contre le nomade. Le premier point sera traité ultérieurement. Relativement au second on peut citer ces hymnes, espèces d’elégies dans lesquels le poète sacerdotal se plaint des persécutions dont il est l’objet, ainsi que les ministres de la loi, où il exhorte à résister aux ennemis de la foi « Que nul d’entre vous, dit il au Hà XXXI. 18, n’écoute les enseignements du méchant, car il livrerait sa maison... son pays au malheur, à la destruction. Mais exterminez le méchant par le glaive » Et ailleurs : « Le corrupteur (*) a donné la puissance à l’esprit pervers, à celui qui se plait à tourmenter le ministre de ta loi. — Tu es le maître, ô Ahura de ceux dont l’incrédulité me persécute ; livre donc les méchants au châtiment. » Voy. Y. XXXII. 13, 16.
« Ils nous terrifient par leurs actes qui sont la perte de beaucoup, comme le fort (terrifie) le misérable, les persécuteurs de ta loi. « Y. XXXIV. 8.
« Vers quelle contrée irai-je, dit le poète au Hà XLV, avec mes sectateurs. Nul ne m’honore, des tyrans qui dominent les contrées; Moi je suis faible et sans ressource au milieu d’hommes faibles (mes sectateurs). Jette les yeux Ahura ! sur moi, qui élève mes plaintes vers toi. Quand viendront pour soutenir la sainteté, les esprits des propagateurs de la loi. — Quel protecteur me donnes-tu, Ahura ! car le méchant veut me retenir pour me torturer ? De celui qui fait servir les êtres terrestres à me nuire que le corps soit frappé par une haine qui éloigne toute félicité, mais aucun malheur, par la haine de Mazda ! « Parfois, les auteurs des Gàthàs nous parlent des méchants qui traitent ses enseignements de
(') Gréhmé.
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tromperie, qui se rient de la rétribution future et de l’immortalité. Voyez par exemple le Hà XLVII. 1 : « Lorsque viendra la rétribution, lorsque s’accomplira dans l’immortalité ce qui a été déclaré tromperie par les Dévas et les hommes pervers.
« Tandis que ce... {') puissant me combat... viens à moi avec la sainteté; que par Voliumanô, j’obtienne sa mort. Elle m’arrête la doctrine trompeuse de ce méchant (?) éloignant de la sainteté ; car il ne cherche pas à conserver au monde la sainteté. «
Enfin, les derniers vers du dernier Gàthâ, bien qu’obscurs, annoncent clairement une prière contre les ennemis de la loi et des Atharvans (Y. LIE 8.)
Nous le demandons à tout esprit exempt de prévention. Est-il possible de rapporter ces plaintes, si claires, si personnelles, du ministre mazdéen contrarié, persécuté, au dieu de l’empyrée auquel le démon orageux a ravi les nuages ? Non évidemment; il ne s’agit dans tout cela, que d’une lutte terrestre, religieuse, et il serait absolument impossible d’y trouver la moindre trace de ce que l’on prétend y être et y être seul.
On verra ailleurs sur quelle base fragile, sur quels lambeaux de texte mal interprétés s’étaie le système mythique. Passons au troisième point. La lutte civilisatrice, elle aussi, se trahit en maints endroits. En voici les principaux : « détruit mes enseignements celui qui donne ses dons au méchant qui désole les champs et donne le coup de mort au juste « — « Mazda maudit ceux qui enseignent à donner la mort au bétail » — « Le corrupteur, sectateur des Kavis a incliné son intelligence dans la voie du méchant, produisant ces deux erreurs funestes , à savoir qu’il s’adresse au méchant pour avoir appui et que la vache doit être tuée » Y. XXXII. 10, 12, 14.
« Si quelqu’un est pour le juste un proche... s’il soigne le bétail avec diligence, qu’il habite, ô Ahuia, les champs du bon esprit! « — « Pour moi qui éloigne du pâturage l’incurie, fais moi obtenir une longue vie, le bon esprit et les voies dans lesquelles tu habites, ô Ahura ! « — « Par ce bon esprit par lequel je m’applique à soigner les pâturages, je soupire après ta vue et ton entretien ô Ahura » Y. XXXIII. 3, 4, 6.
« Le méchant protège ceux qui s’opposent â la sainteté et â la circulation des troupeaux â travers les champs et les contrées. Cet homme au langage méchant périra par ses propres actes ; celui qui le tue suit les voies de la sagesse relativement au troupeau » Y. XLV. 4.
“ Que l’on travaille pour la vache, la soignant pour notre nourriture » Y. XLVII. 5.
« Comment traitera-t-il la vache qui fournit les offrandes, celui qui la veut pourvue de pâturages ? » Y. XLIX. 2.
« Il te demande la sainteté et ton royaume afin qu’il possède du bétail (^) le pasteur juste, pieux, gouvernant selon la justice. »
« O toi qui as créé la vache, les eaux et les plantes, donne-moi l’immortalité et l’incolumité (*), la puissance et la prospérité « Y. L. 5, 7.
(') Bèndvô, mot de sens incertain; probablement « persécuteur, » de ban ou band.
(*) Litt. : la vache
(®) Ou bien : par Haurvatât et Ameretât, génies des eaux et des plantes.
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« Tu as donné la terre pour pâturage plein de charme à la vache qui fournit les offrandes, ô Mazda! » Y. XLVI. 3.
Il n’est pas besoin d’insister là-dessus. La vache dont il s’agit ici ne peut être que la vache terrestre ; c’est celle que soigne le pasteur, celle qui vit dans les pâturages, celle qui fournit la matière des offrandes, la chair, le lait et le beurre et qui sert à notre nourriture, c’est celle qui circule dans les champs et que le méchant cherche à tuer. La métaphore des vaches-nuages, employée dans les Védas, n’a rien à faire ici ; VAvesta l’ignore complètement. La vache que le pasteur désire posséder (Y. L. 5) est celle qu’Ahura a créée avec les eaux et les plantes {id. 7.), c’est elle aussi que le poète sacerdotal veut apprendre â soigner et â défendre contre les nomades pillards. Tels sont les traits historiques que l’on peut retrouver dans lesGâthâs et qui se rapportent à la plus ancienne période de la religion mazdéenne.
On remarquera en outre, quand nous en analyserons le contenu, qu’en maint passage tout est si simple, si naturel, que le poète doit certainement faire allusion â des faits contemporains. Là même où il s’agit de Zoroastre, le ton est souvent si peu élevé, si naïf qu’on a peine à y voir autre chose que l’expression du sentiment intime de l’auteur. Là, point de merveilles opérées, point de science surnaturelle. Le chantre avestique demande à son Dieu ses enseignements, mais sans penser à une révélation, à une apparition céleste. Il se plaint des difficultés qu’il rencontre, des persécutions dont il est l’objet ; il exhorte les bons et menace les méchants qui l’entourent. Il appelle à lui des auditeurs. Ces hymnes ressemblent tout à fait à des prédications de circonstance. On trouverait peut-être l’explication de tout ceci, si Ton pouvait admettre l’opinion de Haug relativement à la valeur du mot Zarathustra. D’après le savant essayiste, Zarathustra serait le titre de la dignité sacerdotale du prêtre mazdéen ; Çpitâma serait le nom propre du fondateur de la religion avestique. Haug s’appuie sur ce fait que le nom de Zarathustra sert parfois dans VAvesla à désigner le prêtre mazdéen, le chef spirituel d’une communauté religieuse et même le chef d’une localité gouvernée par un grand prêtre. Le superlatif de ce mot « Z arathustrôtema « est le titre du chef suprême de la religion avestique.
Mais cette circonstance s’explique très naturellement. L’Atharvan représentant Zarathustra chef de la religion, parlant en son nom et en vertu de ses mérites, le substitue métaphoriquement à sa propre personnalité. Il est Zarathustra, comme le prêtre bouddhique est Bouddha.
On pourrait toutefois se demander à laquelle de ces deux opinions on doit donner la préférence ? La réponse à cette question est très facile. L’emploi du mot Zarathustra comme nom commun est rare et tout d’exception ; on ne le trouve que dans des prières où le prêtre intervient directement. Partout où il est parlé du fondateur du zoroastrisme, où sont relatés des faits qui le concernent, celui-ci est appelé Zarathustra, sans plus. Au moment où il vient de naitre, les Dévas se sentent invinciblement frappés. Ils se troublent, ils se rassemblent et s’écrient: « Malheur à nous-! il est né le pur Zarathustra ! » Si Çpitâma eût été le nom du nouveau-né, les Dévas Teussent-ils désigné par une appellation générique qui prêtait matière à confusion? Cette réflexion est applicable à tous les cas ou Zoroastre est mentionné à la troisième i personne. Il est bien rare alors que Çpitânia soit employé, Zarathustra Test géné- I
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râlement seul. Il en est de même lorsque la parole est adressée au réformateur, son nom est alors isolé (Zarathustra) ou parfois accompagné des qualificatifs : juste, vrai, saint et cinq ou six fois du mot Çpitàma. Çpitàma au contraire, n’est employé seul, qu’en quelques endroits très rares, six ou sept peut-être ; et alors, il est toujours précédé dans le membre de phrase antérieur du nom réel Zarathustra. Ainsi au Yaçna IX. 6, 7. Hôraa lui dit : Je suis, ô Zarathustra, Hôma le pur; honore-moi Çpitàma (').
Au Yesht XVII. 22, Ashi Vanuhi s’exprime d’une manière analogue « Çrirô ahi Zarathustra, liuheretô ahi Çpitàma. — Tu es beau, Zarathustra ; tu es bien fait, Çpitàma. » On voit qu’il y a simplement disjonction des deux termes, amenée par le besoin du mètre. Au Yaçna IX, la chose est encore plus frappante. Le qualificatif «pur» {asharta) suit le nom de Zarathustra et indique que l’expression suivante est de même nature.
D’ailleurs, VAvesta qualifie de Çpitâmas tous les ascendants et descendants de Zoroastre(^). Ce mot est donc considéré comme patronymique ou comme un qualificatif propre aux membres de la famille du prophète en raison de leur parenté avec le saint homme. Enfin, le témoignage unanime de la tradition, quelqu’ancienne qu’elle soit, ne laisse aucun doute sur la nature de ces mots. Zarathustra est pour elle, le seul nom du réformateur; ainsi, les Mages l’ont appris aux Grecs, ainsi les uns etles autres nous l’ont transmis. Peut-être les Mages ont-ils inventé et le nom et 1e personnage ? il serait, en ce cas, assez plaisant que nous leur apprissions le nom véritable de leur prophète.
Notons enfin que Zarathustra ne. peut-être le terme désignant le ministre d’une religion ; sa signification, quelleque soit celle que l’on choisisse, ne permet d’en faire qu’un nom propre. La valeur et le sens du mot çpitàma sont également incertains, on vient de le voir. On le fait généralement dériver de la racine çpi faire croître, développer et l’on traduit « auguste, saint » tout comme çpento. Ce serait un superlatif formé directement de la racine comme çraésta. Rien de plus douteux, ce genre de superlatif a généralement le sutïïxe sta, d’ailleurs on devrait avoir alors çpitema. On pourrait aussi recourir à la racine çpit être blanc, briller. Çpitàma égalerait çpittama trèsbrillant ou çpita ama, à la force brillante (?).
Mais revenons à Zoroastre.
Les parties d’àge moyen, ou les plus récentes de VAvesta ont considérablement étendu la légende de Zoroastre. Nous le voyons en scène chassant les Dévas, les écrasant de ses armes spirituelles, s’entretenant fréquemment avec Ahura-Mazda dans la forêt sacrée, au bord du Dàraja et ailleurs et recevant également la visite de Hôma (Y. IX), les faveurs d’Ashi-Vanuhi (Y. XVII). Il est préposé au Vara de Yima et substitué à ce dernier (Voy. Vend. IL) Il lui est donné trois épouses et six enfants. Ses fils sont désignés comme les fondateurs des trois classes de la nation, c’est-à-dire de l’ordre sacerdotal et des classes des guerriers et des pasteurs.
Ses trois épouses sont nommées Cagar, Padokhsha et Hvovi. La première lui donna un fils, Urvatat-narô préposé au gouvernement du Vara de Yima, chef et fondateur de
(') Azem ahmi. Zarathustra, Haomô... âmâm yâçanuha, Çpitàma. Ç) Voy. Yaçna XLV. 13 ; L. 19 ; LU. 3. — Yesht XIII. 97.
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la classe des pasteurs ( Fenrf. II. 143). De la seconde il eut deux fils : Içatvâslra, fondateur des Alliarvans et Hvareçithra, chef des guerriers et trois filles parmi lesquelles le Gàtlià LU cite Pouruçista (à la sagesse abondante) épouse de Frashaostra La troisième, fille de Jâmâçpa n’eut point d’enfants ; mais il proviendra d’elle, d’une manière miraculeuse, deux prophètes qui paraitront de mille en mille ans, puis un troisième qui ramènera le monde à la religion de son père et le rétablira dans un état de bonheur et d’immortalité. Les deux premiers s'appellent Uhhshyat ereto (qui rélève la croissance) et Uhhshyal nemo (qui fait grandir la piété) le troisième est nommé : Açtvat ereto (qui pousse en avant le corporel). Ce dernier est le Çoshyant (sauveur, apôtre de la loi) par excellence.
Le semen qui le produira et qui est tombé à terre a été relevé par Nairyo Çanha qui le déposa dans la mer àe Kançu.l>e^ 99,999 Fravashis le gardent jusqu’au temps où le Çoshyant suprême en sortira et paraitra sur la terre (Voy. Vendidâd XIX. 128 et Yt. XIII. 62).
Tout cela, il est vrai, ne se trouve pas dans VAvesta, surtout pas dans les Gâthàs. Les deux premiers prophètes sont simplement cités au Yt. XIII, très récent et rien n'y indique qu’ils soient ni prophètes, ni descendants deZoroastre. Le troisième seul est cité au Farg. XIX et dans l’annonce de la restauration finale (Yt. XIX. fin). Rien ne permet d’affirmer que le thrimithwat du Yt. XIll. 98, veuille dire un trio de personnes et que ce ne soit pas un nom propre. Les Çaoshyants des Gâthàs n’ont rapport qu’à la loi présente et nullement au Çaoshyant futur. Ne citons que ce seul vers (XLYII. 9,) « que le Çaoshyant sache comment la sainteté lui sera donnée. «
Les auteurs grecs mentionnent après Zoroastre plusieurs Mages illustres qu’ils lui donnent pour successeurs. Ce sont entre autres Ostanès, qui écrivit sous Xerxès, Gobryas et Pazatas. Mais ce sont là des sages de la Perse et non des chefs du culte mazdéen ; nous n’avons point à nous en occuper (V. Philon de Byblos, f. 6, éd. Millier. — Diog. Laert. Proœm. 2. — Suidas <i(7Tâvr)ç. — Hippol. Phüosoph. p. 130, éd. Oxford).