VII. — Funérailles. — Enterrement
L'acte dont la loi se préoccupe le plus, qu’elle entoure des précautions les plus minutieuses, c’est l’enterrement des corps morts. Les cadavres des chiens sont en ceci traités comme ceux des hommes ; ils leur sont assimilés pour ce qui regarde les souillures qu’ils engendrent (') (Vend. III. 122, etc.). Le corps mort, objet impur au souverain point, ne peut être enfoui dans la terre, il ne peut non plus être livré aux flammes ni jeté dans l’eau ; souiller par un semblable contact une de ces trois créatures excellentes d’Ahura, c’est commettre un crime qui attire mille maux sur la terre (Vend. I. 48; VI. passim', VIL 65-71 ; III. 12 et suiv.). Que faire donc des cadavres si ce n’est les laisser exposés sur le sol et les livrer en pâturage aux bêtes féroces? A cette tin, dans les endroits les plus déserts, les plus stériles, doivent être établis les cités des morts. Sur un espace carré entouré de murs, la terre doit être enlevée à une profondeur qui varie d’après la dureté du sol et remplacée par un pavé de briques et de pierres. C’est là ce qu’on appelle le Dakhma ou cimetière mazdéen.
Le Dakhma doit être traversé d’outre en outre par deux chemins (jui se coupent au centre ; la porte doit être placée à l’extrémité du chemin qui aboutit à l’orient. Entre ces voies sont tracés des loculi à ciel ouvert (^), où les cadavres sont déposés pour être dévorés par les bêtes fauves. Il est même prescrit d’établir les Dakhmas dans les lieux élevés, où les animaux carnassiers puissent facilement apercevoir les cadavres et venir se repaitre, car c’est à eux de débarrasser la terre de ces objets aussi gênants qu’odieux. La tête du cadavre doit être tournée vers le soleil, ses cheveux et ses pieds doivent être liés à de grosses pierres pour que les bêtes sauvages ne puissent emporter les os et les jeter dans l’eau (Vend. V. 47-48, 95 et suiv.). Il est faux que VAvesta permette jamais d’enterrer les morts. Au Fargard VI. lOI et ss. les prescriptions sont les mêmes qu’ailleurs ; le cadavres est déposé sur le sol.
Lorsque tous les corps exposés dans un Dakhma ont été dévorés et que leurs restes se sont confondus avec le sol, alors cet étrange champ de repos doit être détruit et nivelé et cette destruction est un acte du plus haut mérite (Voyez Vend. III. 43; VI. 106).
Les cérémonies qui s’accomplissent chez les Parses, au moment de la mort, sont des plus curieuses. Après la récitation des prières prescrites, on place un chien à quelques pas du lit funèbre, de façon à ce qu’il regarde le visage du mourant, car le regard du chien met les Dévas en fuite. Après cela les porteurs de cadavres s’approchent ; ils doivent toujours être deux, unis par une corde et les mains couvertes d’un sac; jamais un vêtement neuf ne peut être jeté sur un cadavre. La cérémonie du chien se répète deux fois avant l’entrée au Dakhma. Les porteurs, leur mission accomplie, doivent subir des purifications spéciales (^). Le troisième chapitre du Vendidàd nous apprendra quel traitement doit être infligé au malheureux qui, s’avisant de porter seul un
(') Voir note Anale.
(2) Une place spéciale est assignée aux pères, aux mères et aux enfants. Voyez la planche.
(3) Voy. Vend. VIII. 29.
INTRODUCTION
cadavre, se livrerait tout en entier à la possession de la terrible Naçus. Ce passage à été introduit tardivement dans ce chapitre mais il appartenait certainement à un autre texte très ancien (Voy. Vend. III. 44 et suiv.)
Dans VAvesta nous ne voyons pas le chien employé au sag-did ou à chasser la Naçus du corps d’un mourant. Le chien ne paraît que dans la purification de la personne souillée par le contact d’un cadavre (Vend. VIII. 120 et suiv.) et dans celle du chemin par où l’on a conduit un mort au Dakhma {Ibid. 41). Dans ce dernier cas seulement les chiens employés doivent être les chiens jaunes à quatre yeux qui rappellent les mythes aryaques. Ailleurs il n’est question que de chiens ordinaires (VIII. 120. et suiv.). Voir la note finale.
VIII. — Livres liturgiques. — Temples. — Sacrifice journalier.
Les livres liturgiques de l’Éran se composent du Vispered, du F«fnaetdes Yeshts; mais les deux premiers seuls appartiennent à VAvesta proprement dit et au Vendiddd- Sâdé et servent aux actes ordinaires du culte. Tous deux ont, en général, un même caractère, un même sujet.
Le Vispered n’est pas, à proprement parler, un livre spécial. Les 27 Kardés (*) dont il se compose ne sont que des appendices de certains chapitres du Yaçna, auxquels ils servent de conclusion ou de prières finales. Si l’on a séparé ces deux livres, c’e.st que le Yaçna se récitait souvent seul, sans adjonction des prières du Vispered. On trouvera plus loin le tableau des chapitres de ce livre.
Son nom, forme corrompue de viçpê signifie «tous les chefs; » il est tiré des
premiers mots d’un de ses Kardés, dans lequel sont invoqués tous les chefs préposés à la garde du monde créé.
Le Yaçna, dont le nom signifie sacrifice {yaj, yaz) est donc la partie principale de VAvesta-, c’est celle qui servait aux cérémonies les plus importantes et dont la lecture était la plus fréquemment ordonnée. Dans sa forme actuelle, il compte soixante et dix chapitres ou Hâs (^) que l’on peut partager entrois sections.
La première (Hà 1-27 et 42-48) est le rituel du sacrifice mazdéen ; la seconde renferme les Gàthàs, chants antiques qui semblent le mieux exposer les idées zoroastriennes, monuments d’un philosophisme bien élevé pour ces temps reculés. La troisième (53-70) ne contient que des morceaux détachés dont on ne s’explique pas très bien le but.
Ces différentes parties étaient d’un usage multiple. Tantôt elles se lisaient toutes trois sans interruption ; tantôt, la première seule, liée au sacrifice, s’employait pour la célébration de ce dernier.
Les Gàthàs avaient aussi leurs règles de récitations propres et l’on distinguait en eux les hymnes bishâmrùtàs, trishàmrtîtàs, etc., dont parle le Vendidàd au Fargard X.
L’intelligence de ces livres exige donc la connaissance des rites mazdéens. Les
(') Le mot Kardé est employé pour désigner les chapitres du Vispered ; il signifie division et pro vient de la même racine que Fargard ; karet, couper, diviser.
V) Hâ; en bactrien, hâiti, de hâ, sâ, sô, achever, terminer; endroit où l’on finit.
INTRODUCTION
auteurs anciens ne nous en font connaître, malheureusement, que bien peu de chose ; un passage de Strabon que l’on trouvera plus loin, résume tout ce qu’ils en ont dit et les gloses pehlvies sont d’un faible secours.
Mais les renseignements que nous fournissent Anquetil et Haug suppléent abondamment à ce défaut ; surabondamment même, car ils ont trait à maints sujets étrangers à VAvesta. Les usages dont ces savants auteurs nous tracent le tableau ne sont, il est vrai, que ceux des derniers temps ; leurs livres toutefois ne sont point, pour cela, d’une moindre valeur. Les changements survenus dans ces usages n’en ont point altéré la substance. Nul peuple, dépourvu d’une autorité doctrinale universellement reconnue, n’a gardé le souvenir et le respect de ses traditions, mieux que le peuple mazdéen. La persécution, l’exil même servit au maintien scrupuleux des coutumes antiques. Pendant plus de six siècles, des rapports fréquents restèrent établis entre les émigrés du Guzerate et les docteurs de la mère patrie. Des questions d’interprétation étaient posées à ces derniers, des renseignements leur étaient demandés et la relation de ces consultations forment les Rivàiêts, auxquels on doit maints éclaircissements précieux pour l’interprète.
Nous commencerons l’exposé de la liturgie mazdéenne par la reproduction du passage de Strabon mentionné ci-dessus ; puis nous en présenterons un tableau succinct dont les livres d’Anquetil et de Haug nous ont fourni la matière principale. Tous trois ont été les témoins oculaires de ce qu’ils décrivent.
« Les Perses, dit le géographe grec, sacrifient principalement au feu et à l’eau. Au feu, en y mettant du bois sec et mince sur lequel ils déposent de la graisse ; ils y répandent aussi de l’huile... Ils sacrifient à l’eau en se rendant au bord de la mer ou d’un fleuve ou près d’une source. Là, ils creusent un fossé et immolent 'des animaux, prenant bien soin que l’eau ne soit’ point souillée par le sang.
« Ils déposent des morceaux de viande sur des branches de myrte ou de laurier, qu’ils allument avec des bâtons très minces et chantent leurs hymnes magiques en répandant de l’huile mêlée de lait et de miel, non sur le feu ni dans l’eau, mais sur le sol. Ils font durer ces chants très longtemps, et pendant toute leur durée ils tiennent à la main un faisceau de branches de tamarisque.
« En Cappadoce, ils sacriflent, non avec un couteau, mais avec un gourdin dont ils se servent comme d’une massue.
« Le Mage qui a offert le sacrifice partage les chairs de la victime, en prend une part et se retire sans en rien laisser pour les dieux. Cependant, selon quelques auteurs ils jettent dans le four un morceau de peau grasse.
« Il y a aussi, en Perse, des édifices remarquables appelés Pyrées, au centre desquels se trouve un autel dont la surface est couverte de cendres et où les Mages entretiennent un feu perpétuel. Pendant la journée, les Mages y entrent et y prient une heure durant en tenant leur faisceau de branches élevé devant le feu. Ils portent sur la tête des tiares de peau qui descendent des deux côtés et recouvrent les lèvres et le menton. »
Un autre texte dit que les couvre-joue recouvrent le menton.
Nos lecteurs remarqueront aisément que nous avons dû intervertir l’ordre des phrases de Strabon pour en faire une description plus ou moins régulière du sacrifice zoroastrien ; ils y retrouveront ainsi tous les traits qui ont déjà été signalés ailleurs.
Une lacune les frappera par son importance ; c’est l’absence de mention du Hôma. Slrabon ne dit que ces mots : Ces usages s’observent aussi dans les temples d'Anaïtis et d'Omanos et ce mot provient plutôt de Voliumanô que deffao77ia. Il est difficile de ne point y voir l’indication de rites différents de ceux de l'Avesta. Mais nous ne pouvons nous arrêter ici à cette question ; passons.
L’Éran primitif, nous le savons, ne connut ni temple, ni autel lixe. L’éranien anti(iue, adorateur des forces de la nature, lorsqu’il voulait se les rendre favorables, se rendait sur une colline élevée et là, à la face du ciel, il offrait ses prières, ses dons, ses sacrilices, à la lumière et aux éléments, au soleil, à la lune et aux astres, aux génies des troupeaux ou à d’autres génies.
11 y allumait le feu sacré et répandait, sur le bûcher, de l’huile, du lait, du miel et surtout le jus de la plante divine qui avait, à ses yeux, le pouvoir de réjouir et de fortifier les Dieux. Il faisait des libations sur le sol, il présentait des offrandes et immolait des victimes. Pour honorer les forces végétatives, il tenait élevée vers le ciel, pendant sa prière, une branche d’arbre qu’il avait coupée ou détachée selon des rites mystérieux.
Tel était le culte primitif de l’Éran ; il correspond aussi aux cérémonies décrites par Strabon. La loi mazdéenne, tout en modifiant les croyances, changea peu de chose aux pratiques extérieures. Elle se contenta de superposer le culte d’Ahura Mazda à celui des génies et d’établir le rôle secondaire de ces derniers, ainsi que la suprématie et le titre de créateur accordé au Dieu suprême, par des modifications de mots apportées aux hymnes antiques.
VAvesta est formé par deux courants qui parfois s’unissent, parfois se côtoyent ou même se combattent. Le courant monothéiste n’a point su dominer partout les flots du polythéisme. Rien ne démontre mieux ce fait que la comparaison des Yesths V, IX, XIII, XIV, XIX, etc., avec celui d’Ormuzd. Dans les premiers on voit la nature primitive avec sa vie et ses élans ; dans le dernier on ne trouve plus que les calculs d’un philosophisrae raisonneur. On ne doit donc point s’étonner de ces contradictions de VAvesta, qui tantôt traite ses génies comme des êtres souverains, indépendants, tantôt accole à leurs noms l’épithète de mazdadhàta, créés par Mazda.
Ce sont naturellement les livres liturgiques qui ont le mieux conservé le caractère de la doctrine première. Aussi, ne s’étonnera-t-on pas de trouver dans la première partie du Yaçna, dans le Vispered et les Yeshts, des doctrines moins élevées, et, disons le mot, un polythéisme qui se déguise avec peine.
La réforme zoroastrienne modifia les cérémonies du culte pour les compléter et les régulariser. Les Atharvans, ou plutôt les Mages qui l’adoptèrent, y trouvèrent une source de force et de puissance ; comme les Brahmanes de l’Inde, ils multiplièrent les offrandes, les purifications et les pénitences. On a vu au chapitre précédent en quoi consistaient celles-ci, nous n’avons plus à nous en occuper. Les prières, les offrandes et les sacrifices seuls demandent encore des explications ; mais, avant tout, nous devons faire connaitre les temples mazdéens et les ministres qui les desservaient.
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